‹ La persécution iconoclaste d'après la correspondance de Saint Théodore StuditeChapitre 9 sur 11 · TOLÉIUNGE DE SAINT THÉODORE · texte numérisé non relu

TOLÉIUNGE DE SAINT THÉODORE

Enlre toutes les lettres de saint Théodore, il en est une d'un inlérôt exceptionnel. On est curieux en eiïet de connaître ce que cet liomme, persécuté la plus grande partie de sa vie par les hérétiques, pense de la conduite A tenir par le pouvoir à l'égard do ces mûmes hérétiques. « L'Eglise de Dieu, dit ailleurs le Studite, ne sait pas faire

> valoir ses droits par les coups, l'exil et la prison. La loi ecclésias- » tique ne dirige contre personne le glaive, répce ni les fouets *. » Ici, c'est une lettre enliére que les éditeurs modernes ont pu résumer par ce sommaire : Il faut instruire les hérétiques et non les tuer.

Il se trouvera peut-être des hommes qui prendront cette doctrine pour une théorie propre au saint. Mais ceux qui connaissent tant soit peu rhistoire ou seulement Tesprit de l'Église n'en jugeront pas ainsi, et avec raison. En effet, non seulement la charité et la douceur, mais spécialement la tolérance fut défendue par saint Athanase, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Ililaire de Poitiers, saint Martin, saint Amhroiso, saint f/hrysoslomo ot saint Augustin (il faut y joindre parrilloment saint Dornard, au dire de M. labbé Vacandard, son hisloricn si autorisé); en sorte qu'il faut bien affirmer que « ridée do la tolérance est une idée du iv" siècle, c est-à-dire du siècle où le chrislianisme triomphe, » selon les conclusions du mémoire de M. Desdouils ^. Une autorité aussi saintement jalouse que rÉglise des droits do la vérité et, en môme temps, aussi respectueuse de la volonté dans les partisans de Terreur, est un phénomène unique dans rhistoire, et une merveille de la Providence divine**.

€ J'ai eu en main, écrit donc Théodore à Théophile, évoque

> d'Ephèse, la lettre qu'a expédiée Votre Sommité sacrée à (l'abbé) » Athanase, notre frère ; et, après lavoir lue, je me suis affligé, ô Père

I M.iï, ?3.

' Opinion deii PP. de riitjUs? au iv" siùcle sur la tolà'ancc civile en malière relitjieuse, IViii», 18G3 ; iii-8*.

^ I)rs Tnii 313 ou environ, rKf;lisc Icnioignc à n'^^nril Unil des lirrcUqiics qnc des païoiiM une condosriMirlnnrr (|iii* nos idées niuilenies luxeruienl de fuiblesse. C*esl re f|tie M. Puul AIK'ird a récennuenl mis en lumière dans son cxceUeulc Histoire des Persécutions (V, 'Z^)).

» très honoré, d*une assez grande affliction: d'abord, parce que, » mênie au milieu de nous qui distribuons convenablement la parole » de la vérité contre Thérésie des iconoclastes, viennent des querelles » et s'élèvent des divisions ; puis , à cause que je suis forcé, moi qui » ne suis rien, de faire en sens contraire une dissertation. Mais que » Votre Magnificence le pardonne: cette parole regarde la vérité, et

> à côté d'elle, il n'y a rien de plus honorable ni de plus respectable. » Or, que porte la lettre qui fait peine? Nous^ y est-il dit, nous

» n'avo7is pas conseillé ni de tuer les manichéens, ni de ne les point » tuer. Mais si nous Vavions accordé, nous eussions fait la plus

> admirable des grandes choses. Que dites-vous, 6 homme honoré » do Dieu? liC Seigneur Ta défendu dans Tlilvangile, en disant : Non; » de peur qu'en recueillant Vivraie, voiis n'an^achiez le blé avec

> elle. Laissez-les croître ensemble jusqu'à la moisson. Et vous, » vous prétendriez que la permission de les arracher est la plus belle

> des grandes choses I

> Or, qu'il ail appelé ivraie loshorcti(|ues,c'ost-î\-dire clceux de ce

> temps-h\, et ceux qui vivraient avec d'autres hommes, c'est-A-dirc,

> tous en général, écoutons saint (Ihrj'soîslome l'interprétant de la

> sorte * : « Qu'interdit donc le Maître j^a^" ces paroles? Il interdit » les guerres, Ve/fusion du sang, les meurtres. Car il ne faut pas )► tuer les hérétiques. Autrement une guerre sans merci allait » entrer dans le monde. » Et un peu plus loin; < Que dit-il autre

> chose sinon: « Si vous alliez prendre les armes et égorger

> les hérétiques, beaucoup de saints seraient aussi nécessairement » mis à mort. > Ce qui est également arrivé en notre temps. Car le » sang et le meurtre ont rempli notre univers, et beaucoup de saints » s'en sont allés en môme temps; et la parole du Seigneur n'est pas » demeurée sans effet, comme beaucoup de gens en sont convaincus.

> Mais que disons-nous qu'il ne faut pas permettre de tuer les » hérétiques? Il ne nous a môme pas été accordé de les mcaudirc. » Entendons encore le Seigneur parlant à saint Carpe, comme l'a

> indiqué la parole de saint Denis, tout rempli de sagesse^ : « Frappe

I In MaUh. XLVI (olim 47), n*" 1 cl 2.

» Il s'agit du faux Denis l'Arcopagilc (EpUL VHI, n» 6; Palrol gr. HI, 1100, C). Sailli Carpe, donl il va être parlé, est un prùtre de Crète; et il faut, selon Papcbroch, le distinguer du saint de même nom cpii Tut évoque de Bérôc, et Tun des soixantedouze dibtiplcs. {Aclu SS,, Mail, VI, 351; n" 7.)

» sur moi désormais, dit le Seigneur, car je suis prêt à souffrir » encore pour le salut des ho)nmes, parce que cela m'est fort » agréable; pour eu que les autres hommes ne pèchent pas. Or, vois

> s il est bon pour toi déchanger le séjour dans le gouffre (de » Teiifer) avec les serpents an lieu de la demeure avec Dieu, les

> bons et les anges amis des hommes. » Vous voyez, ô vous qui avez » riiilelligence des choses divines, l'indignation de Dieu, lorsque » Carpe eut maudit les hôréliques, pour qu'ils sortissent de la vie;

> et comment, s'il eût persévéré dans cette disposition, ce saint » devait éiro condamné. H ne faut donc nullement, comme la vérité

> Ta fait voir, les maudire, mais bien plutôt prier pour eux ; comme » le Seigneur lui-môme l'a indiqué au temps de sa passion, en disant » à son Père : « Mon Père, pardonnez-leur ce péché, car ils ne

> savent ce qu'ils font, »

€ Or, pour ce que dit Votre Sainteté, que ces saints sont conformes » à sa proposition, nous ne prenons pas comme il faut les paroles

> des saints, et il se trouve ainsi que nous introduisons une opposi- » tion avec les Pères ou plutôt avec Dieu. Car le divin Cyrille, dans

> ses livres contre Julien, a prolongé son discours selon ce qui » était depuis longtemps établi comme une loi'. Il n'a pas mis en » opposition l'Ancien Testament avec le Nouveau, loin de là: car il

> n'ignorait pas que tout ce que dit la loi, elle renonce pour ceux qui » sont soumis à cette loi ; ni le rapprochement que fait le Sauveur,

> en disant : « Il a été dit aux anciens telle chose; jwur moi, je

> vous dis ceci. »

» Aiiisi, comme le dit le divin Denis à un nommé Démophile*,

> 710US ne recevro)is pas vos transports peu enviables, non pas- » môme quand vous citeriez mille fois Phinée et Elie^ » Car Jésus, » entendant ces exemples, ne se complut pas en ses disciples qui

> n'avaient pas eu part à cet esprit de bonté et de mansuétude. Et, » en effet, le très divin fondateur de nos m3'stères enseigne dans la » mansuétude ceux qui étaient opposés a la doctrine de Dieu. Car il

> faut instruire, et non châtier ceux qui n'ont pas la science. Nous

> nous sommes donc mis dans l'esprit, ô bienheureux Père, ce qu'a » également dit saint Paul, le soleil du monde. D'ailleurs, € il faut » hair ceux qui haïssent Dieu, a dit Ignace Théophore, et sécher de

1 (^yrill. Alex. Contra JuUan,, I, p. 20, A.-B. Ed. Spaiiliciin (Lcipsick, 1G96; in-fol.)* » Denis, hr. nL, ir 5. PalroL tjr. \\\, lOîK», C.

» dottlevr sur ses ennemis; mais nous ne devons pas les poursuivre » ou les frapper comme les peuples qui ignorent Dieu *. » Or, s'il » faut ne pas les frapper, à bien plus forte raison ne pas les tuer. » Mais puisque vous aY.ez choisi saint Siméon de rAdinirîihle Mont

> pour forlifler voire sentiment, ne vous imaginez pas, A saint homme, » qu'il combat le Chrisl, ou des maîtres au-dessus de lui. Mais qiu) » se pass<i-t-il? Une nation maltraitait la tribu chrétienne. H » prend â ce sujet la parole pour exhorter l'empereur de ce temps- » là à ne pas laisser ravager les chrétiens par les Samaritains ^ ; » ce qui est ])ien. Et maintenant, nous donnons les mômes » conseils aux empereurs pour qu'ils combattent les Scythes et les

> Arabes qui massacrent le peuple de Dieu, et pour qu'ils ne les » épargnent pas. Mais ce sont deux choses différentes: ceci est & » propos d'ennemis, et cela concerne des hérétiques, sujets de » l'empire.

< Aussi, le fait de Jean le Jeûneur, patriarche de Constantinople, » qui aurait prescrit de mettre en croix des magiciens, ne me semble » pas vrai : il Ta simplement permis '. Car ce sont eux-mômes des » iiomicides, et il ne faut pas empêcher les autorités d exécuter à

' s. IgnaUi, EpUL ad Philadelphienses^ III, 5.

' Il 8*ngil de saint Siiiu^on Styiae le Jeune, qui viScul an vi** sl^l'lc pr6s trAnlioclic sur le Mdiil Ailuiiralile. 1)^s lesitVIe pr^rédeul, les Sauiarilaius nVUiienl fail déteslei* par 1«'H r«)rrails les plus ^p«>uvanlal)les, harlianl en nuM'reaux un év<>que avec ses prt^tres, puis faisaiil frire leurs nieinlires, el se souillanl d'aulres crimes <pie le peu scrupuleux Proe<»pe n*<ise dc^rrln\ Ouol<pie plusieurs fuis rluUii^s, ils avaient luujours renouvelé leur excès. Aussi le pieux solitiiirc n'Iicsitii-t-il pas ù écrire contre eux & renipereur Justinien. • Nous vous en conjurons, dit-il dans sa lettre, ne faites » point miséricorde h ceux (pii ont osé agir de la sorte, et ne les épargnez pas. - (C Janning, Comment, prwv. de Symeone SlyliUl JtmiorCj ce. 2G-3I. Acta SS. Maii, V, 3(K>3(K).)

Le ténuiignage du Sludile est une iniuvelle preuve de Terreur (TAllatius, qui ultriliuait celte lettre ù Cliarleniagne, se refusant à y rcconnailrc Tœuvre d*un contemiilatif.

8 L'iîglise grcctpie honore comme saint, le 2 septcndire, Jean le Jei^neur, patriarche de Constantinople au vi" siècle, malgré, ou peut-être surtout .'i cause de son opposition h saint Grégoire le Grand. Son orgueil et son opiniAlreté ne constituent pas une présomption favorahie au sentiment de saint Théodore. Il n*y a nulle trace du fait en question ni dans les menées, ni dans Maxime de Cythére, ni enfln dans le long chapitre du V. (Uiyper {IlUlor. chron. Palriarch. CpoUtanorum^ «"• 382-115. Acta SS. Aug. I, GU--7r).

» leur égard les lois romaines ' : « Car ce n'est pas en vain, est-il écrit, » qu'elles parlent le glaive ; elles tirent vengeance de celui qui

> fait le vial. » Mais il no faut pas lo leur permettre envers ceux

> sur lesquels le Seigneur Ta prohibé. Les maîtres du corps ont » permission de cliîUicr ceux qui sont surpris on des fautes corpo-

> relies, mais non ceux dont les fautes sont spirituelles. Ceci regarde

> les maîtres des âmes, qui ont pour châtiment Texcommunication

> et les autres peines.

» C'est ainsi, ô maître, que nous pensons dans notre bassesse; et » môme, pour le dire dans notre folie, nous avons môme dit ouver-

> tcment à notre bienheureux patriarche que TÉglise ne se venge » point par Tépée ; et il en est tombé d'accord. Et aux empereurs qui » ont commis des meurtres; à l'un : Dieu ne s'est j^as complu en » cette exécution; au second, qui exigeait la défense du meurtre : On » m enlèvera plutôt la tète, que de m'y faire consentir^. Voilà nos

> actes, pécheurs que nous sommes. Pour vous, très saints, si vous » avez lu un autre Évangile que nous ne connaissons pas, à la bonne » heure! Autrement, considérez ce que l'Apôtre explique. »

Au reste, à défaut môme de ces graves considérations, un seul motif extrinsèque suffirait à justifier la prudente charité de l'Église. C'est celui qu'a fortement exprimé M. l'abbé Lebarq dans sa remarquable*, llistoirr rriliqnr dr la Vrôdicnlion de liossHet, où il os(î s'écarter du sentiment du grand évoque quand Bossuet se promettait d'heureux eiïels do l'intervention du prince pour la conversion des prolestants : < Je n'aime guère encore, à vrai dire, cette coopération active du pouvoir civil, toujours menaçante, difficilement contenue dans des bornes mal définies, et dont l'Église, si elle s'en était servie

* I.c soliil explique ainsi, sept siècles h l'avance, coininenl une Uiéoric, en apparence conlnidicloire, prévalnL lors ite la Uéronne. 1\ol>erl Cenan, par exemple, publia en <louzc ans les trois dissertations siiivanles: De ulriustjue gladii facuUaîe usuqut Ictjilinw. I*aris, KiH», in-8". — De rompeurrntlà hœrelirorum pehiltmlU\, Paris, KiT»?, in-S**. — AthvrxÙK Aiwhtjnsintm in causa Icnchrioiwm hwrelicorum. l*aris, 1&58, in-S*.

Au XVI' siècle, Hiérésic élait bien vile devenue une faction politique contre laquelle l'Elal avait h pren<lre ses sûretés. El un pouvoir quelconque, pourvu qu'il soit lé^ilinie, a lonjnurs le droit de se dérenilre.

^ Les nienrlres de par le bon plaisir impérial, qui alteip^naient des personnages plus ou moins obscurs, étaient alors assez fmpients (voy. Maimbour^, Ilini, drit Ii'tmnrlasIeK^ p. 377) |M)ur qu'il s«Mt difficile de rien préciser. On ne voit «l'ailleurs dans riiisltdre coiitenqtoraine que le meurtre de Léon rArménien, par Miclicl le Bcf;ue, en 820^ qu'on puisse regarder connue le second fait indiqué ici.

qaelquefois pour se défendre, n'avait point usé pour s*ëtabUr (p. 319). > Un fait, unique peut-ôtre en son genre, démentirait celte dernière phrase, s'il ne fallait y voir surtout un épisode de ce système de colonisation que le monde romain étendit à toute l'Europe et môme aux Etats orientaux. En 298, Ilermon, patriarche de Jérusalem, envoya dans la Chersonèse l'évoque Basileus, qui, malgré la résurrection d'un enfant, fut, à l'instigation des Juifs, traîné à terre jusqu'à ce qu'il expirât. Eugénius, Âgathodore et Elpidius furent alors envoyés par la même Eglise pour évangéliser ce pays; mais ceux qui avaient persévéré dans le paganisme les chargèrent de chaînes et, après une cruelle flagellation, les mirent également à mort.

Ethérius, choisi pour leur succéder, « remarquant le caractère féroce et opiniâtre de ce peuple, partit pour Constantinople afln d'obtenir une audience de Constantin. Y ayant réussi (vers 330), le pouvoir impérial chassa de sa ville les infldèles, et y amena à leur place une colonie d'hommes pieux, et le bienheureux Ethérius avec eux •. »

I Les Menées f 7 mars.

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