‹ La personnalité de William JamesChapitre 10 sur 56 · ANT MAR · texte numérisé non relu

ANT MAR

pre connaissance du détail (118), Et c’est à l'exactitude dans l’observation qu'il dressait ses étudiants. « Je les préfère totalement ignorants, disait-il un jour, car il faut qu'ils commencent par désapprendre tout ce qu'ils ont appris. » (19), II leur conseillait d'étudier la nature, non les livres, et les laissait seuls, des heures entières, devant des spécimens dont ils devaient dégager les caractères par l'observation. Il visait à faire de l'étude de l’histoire naturelle une méthode, convaincu qu’un an ou deux de cette discipline constituait la meilleure préparation à n'importe quel travail intellectuel (120). Comme tout le monde, James, qui suivait ses conférences depuis deux ans, avait élé conquis par cette personnalité. Cette nature fougueuse, brusque parfois, cordiale toujours, n’était pas sans analogie avec celle de son père. Et surtout, il y avait quelque chose dans la qualité même de sa pensée qui était une source d'inspiration. La réalité prenait avec lui une richesse nouvelle :’habitué depuis l’enfance à tout observer de près, il découvrait mille choses là où un œil moins exercé ne voyait rien;

en lui peut-être, La Science avait barré le passage du rêve; . Mais il avait gardé l'œil ouvert du poète Qui prend un franc plaisir à tout ce qu'il découvre (121).

C'est devant ce sévère observateur qui tenait en horreur le raisonnement prématuré et vivait « dans la plénitude concrète du monde » (22) que paraissait James à l’automne de 1864, assez mal informé encore des faits qu'il étudiait, mais, en revanche, imbu de Spencer et brûlant du désir de construire sa philosophie personnelle sur les données glanées par lui au cours de sa jeune expérience.

Or, à ce moment, Agassiz, fatigué, méditait d'aller se reposer dans le midi quand un de ses amis, Mr. Thayer, sachant son grand désir. d'étudier la faune de l’Amazone, offrit de prendre sur lui les frais d’une expédition scientifique au Brésil s’il consentait à la commander. Le naturaliste accepta, s’adjoignit six aides et le départ fut fixé au 1% avril 1865 (123).

(118) Nation, 17, 190. William James aimait à citer cette maxime de son maître. V. notamment, Letters, I, 65, et Varieties of Religious Experience, préface et ch. X, p. 217.

(119) Notes of a Son, 133.

(120) W. James, Memories and Studies, Agassiz, 9, 12. V. Coorer (Lane); Louis Agassiz as a teacher.

(421) LoweLz, Agassiz, 380.

(122) W. James, Memories and Studies, 14.

(123) V. Acassiz (Louis) and Elizabeth Carry, À Journey in Brazil.

SR fer

James prit part à l'expédition en qualité de volontaire. D'abord, c'était pour lui une expérience nouvelle dont le merveilleux même le tentait (12%), puis il allait enfin approfondir ses connaissances, les classer, les enrichir sous la direction d'Agassiz; enfin, ce travail de collectionneur auquel il se livrerait, ce serait sa façon à lui de voir ce qu'il pouvait faire dans son domaine pour la science à laquelle il se dévouait; il verrait bien s’il était né pour la recherche scientifique; mis en présence des faits, il les connaîtrait mieux (25),

On arrive à Rio de Janeiro le 20 avril après une traversée assez pénible (126), La première impression est naturellement toute d’enthousiasme, les lettres sont très gaies, pleines de descriptions vivantes et colorées. Puis la réaction suit, brutale. James est à piedd'œuvre, et c’est alors qu’un doute le prend. Il s’est fait illusion jusque-là sur sa véritable vocation. À Newport, il a reconnu que ce n’était pas la peinture, à Cambridge, il s’est vite lassé de la chimie, puis l’histoire naturelle l’a séduit et voici maintenant que la lecture des Voyages de Humboldt lui révèle qu’il n’a pas l'étoile d’un naturaliste. « J'avais à peine ouvert le livre, écrit-il à sa famille, que je me sentis comme illuminé : juste ciel, alors qu'il existe de par le monde de tels hommes pour voyager, explorer et observer dans l'intérêt de l'humanité, tous gens à qui ce travail est aussi naturel que l’air à nos poumons, quel besoin avons-nous et de quoi nous mêlons-nous, nous autres les profanes, de nous essouffler sur leurs traces, et de nous donner tant de mal pour les remplacer? Il y à assez d'hommes pour accomplir toutes les tâches nécessaires, sans que nul ait à forcer son talent. » (127), Puis, à peine débarqué, la maladie vient l’atleindre, et le voilà soumis à une pénible quarantaine, loin de sa famille et de ses amis. La faiblesse et la nervosité aidant, notre pauvre William écrit à ses parents, deux mois après son départ, une lettre désespérée où il parle de retourner au plus vite’ : il s'est trompé lourdement, il regrette la dépense engagée, il voudrait retrouver ses livres. Il y a, au fond, beaucoup de nostalgie dans ce pessimisme. Mais c’est la première fois que nous observons chez James cette note de désespoir. « Je suis certain aujourd'hui que l'exploration n’est pas mon fort, constate-t-il, je

(124) Letters, I, 63.

(195) Letters, I, 62.

(126) Letters, I, 58, (127) Letters, I, 62. }

ie sens rien en moi qui m'y pousse, tandis que tout m'attire au contraire vers la recherche spéculative. Je sais maintenant, pour tout de bon, que je suis fait pour une vie spéculative plutôt qu'active. Voilà pour la qualité; au point de vue quantité, je suis convaincu depuis quelque temps d’être un des plus légers poids-plume, et j'en ai pris mon parti... J'ai dit que j'avais commis une coûteuse erreur au point de vue de ce que j'avais espéré, mais j'en ai aussi retiré cette leçon. » (28), Heureusement, avec la santé, revinrent la bonne humeur et l’ardeur à la tâche. James ne quitta pas le Brésil. Il s’enfonça au cœur du pays avec le reste de l'expédition. Il n'eut pas lieu de le regretter. Les neuf mois qu'il passa avec Agassiz lui furent précieux (129). Dès septembre, il avait retrouvé sa verve et écrivait à sa famille : « J'ai tiré grand profit des causeries d’Agassiz, non pas tant de ce qu'il dit, car jamais homme n'a dit tant de sotlises, mais à voir sentir une grande machine pratique comme lui... je suis convaincu que si quelqu'un peut me faire du bien, c’est Lui. » (130).

Le bien que lui fit Agassiz, ce fut de le guérir à jamais de sa tendance à construire à la hâte une interprétation aventureuse sur de maigres données. «James, lui disait son maître, certains vous considèrent peut-être maintenant comme un brillant jeune homme; mais quand vous aurez cinquante ans, s’il leur arrive de parler de vous, voici ce qu'ils diront : « Ce James, oh, oui, je le » connais : Ça élé autrefois un bien brillant jeune homme » (1). James dut à Agassiz une triple leçon qu'il ne devait jamais oublier : il comprit qu'il n’y avait pas contradiction entre une vie active et une vie spéculative, que l’une, au contraire, était le complément nécessaire de l’autre; il apprit à tenir compte des faits, avant tout, et à y subordonner le raisonnement et la conclusion. Enfin, il eut un avant-goët du véritable travail philosophique : il n'avait tout d’abord vu en Agassiz qu'un collectionneur et la besogne à laquelle il s’astreignait lui paraissait insupportable. Mais Agassiz comptait

(128) Ibid.

(129) Letters, I, 65. James écrira longtemps après : « Je me souviens de ce moment de folie où je voulais retourner chez moi au sortir de l'hôpital de Rio et plus tard. de mon ignorance, et de mon incapacilé à jouer le rôle de naturaliste, avec mes yeux malades. Tout cela, parce que mon destin était . d’être philosophe, fait que j'ignorais alors, mais qui montre bien que si l’on n’est bon à rien d’autre, on peut toujours enseigner la philosophie. » Lettre à Mrs. Agassiz, 15 déc. 1902, Letters, IT, 180.

(1430) Letters, I, 65 66.

431) W. James, Memories and Studies, 14.

Le Breton À

bien ne pas s'en tenir là. Cette prodigieuse accumulation de documents — nécessairement très longue et très fastidieuse — n'était que le soubassement d’où jaillirait plus tard la grande théorie de la création qui devait paraître se dégager tout naturellement de la classification des espèces. Le maître expliquait tout cela dans ses causeries et James entrevit le profit qu'il pouvait tirer de ces leçons en adaptant cette méthode à son propre idéal, encore bien vague, mais qui le poussait insensiblement vers la réflexion philosophique. Il se sentit alors comme le voyageur lassé qui aperçoit dans la brume du soir les lumières de la ville. La vision de ce qu'il allait pouvoir atteindre lui donna le coup de fouet. [1 dit adieu à « ses façons de penser lâches et superficielles » (432) : maintenant qu'il entrait en possession du secret, il lui tardait de retrouver ses livres, de les relire, d'étudier l’esprit comme Agassiz étudiait [a nature, prudemment, sagement, sans perdre de vue l'inépuisable richesse du concret : « Quand je serai de retour, écrit-il à son frère Henry, je veux me consacrer à la philosophie toute ma vie. » (133),

« Je prétends, dit quelque part J. R. Lowell, qu'avant de se lancer à la découverte d’autres mondes, il est bon d’avoir fait le tour de soi-même et de cette grande terre inconnue qui borde au dehors et au dedans le seuil du moi. » (13%). James avait négligé de le faire avant son départ pour le Brésil. L’enthousiasme aidant, il s'était imaginé que l'étude de l’histoire naturelle suffirait amplement à satisfaire sa curiosité. Non seulement il n’en fut rien, mais, ce qui avait contribué à rendre /la désillusion plus amère, il n'avait trouvé dans les solitudes de l’Amazone ni chez ses compagnons — sauÎi un (135) — ni dans ses propres réflexions, ce dérivatif qu'étaient pour lui, en d’autres lieux, les études accessoires qu'il menait toujours de pair avec ses occupations principales. Aussi .fut-il doublement heureux de son retour à Cambridge. Il y retrouvait mille intérêts divers auxquels s’ouvrait avidement son esprit, depuis un an en jachère; et, d'autre part, la présence constante de son père — qui venait de s’y fixer définitivement (136) — Jui promettait d'ardentes discussions où il pourrait préciser ses points de vue, à l’heure

(132) Letters, I, 65.

(133) Letters, I, 53.

(134) Fireside Travels : Cambridge 30 years ago, p. 4.

(135) Thomas W. Ward, avec lequel il va entretenir une longue correspondance.

(136) Letters, I, 73,

même où s’accusaient plus nettement les conclusions définitives auxquelles s’arrêtait Henry James, si étrangères aux préoccupations nouvelles de William, si dédaigneusemeni insoucicuses des révolutions qui tourmentaient la pensée contemporaine qu’elles semblaient formulées en une langue hermétique pour d’autres générations.

William reprit donc ses études de médecine à l'automne de 1866 (137). C’est alors qu'il se rendit compte à quel point Agassiz était un précurseur. L'enseignement de l'Ecole de médecine était purement verbal. La journée entière se passait en cours et conférences que suivait passivement l'étudiant (B8), et encore la présence n’était-elle obligatoire qu’au semestre d'hiver (39). Les méthodes rappelaient celles de Thomas Diafoirus et les examens celui du Malade Imaginaire. « Nous nous asseyons tous et l'examen commence, raconte James lui-même (140), Chaque professeur interroge un étudiant dix minutes, puis nous passons tous à la table suivante. L’examen entier est fini en une heure et demie. Il advint qu'à ma première table siégeait un professeur qui avait jadis connu ma famille. Il me posa une question, sur les nerfs à la base du cerveau. Je m'en tirai de mon mieux. « Bon, fit-il, c’est bien; si vous avez réponse » à cela, vous avez réponse à tout. Maintenant, dites-moi, comment » va-t-on chez vous? » Voilà, conclut James, mon examen de docteur. » On comprend l’indignation du Président Eliot dénonçant en 1872 le régime en vigueur et ses résultats. « C’est chose horrible à voir, écrit-il, que l'ignorance, l’incompétence générale de la moyenne des gradués des écoles de médecine américaines, au moment où ils reçoivent le diplôme qui leur livre le public en pâture. » (41), Aussi les meilleurs étudiants ne consentaient-ils à exercer qu'après un séjour en Europe. Et bientôt ce fut l’exode général (4%?) vers la France d’abord, puis surtout vers l'Allemagne. « Le nombre d’américains qui achèvent leurs études en Allemagne, dit un contemporain, est déjà grand et s'accroît d’année en année. » (#3), « Leur nombre, écrit W.-James en 1868, dépasse grandement celui de tous les autres étudiants étrangers. » (14%), Au milieu du xix° siècle, en effet, la

ASE TERSMEETE

(138) HarRiNGrow, History of the Harvard Medical School, 1002.

(139) Jacquinor, L'Université Harvard, 102.

(140) Harvard Illustrated Magazine, 8 févr. 1907, W. James as a lecturer (Hans von KALTENBORN).

(11) Rapport pour l'année 1871-72 (cité par Jacquinot, loc. cit.).

(142) V. HARRINGTON, op. cit., loc cit.

(143) Harr, German Universities, 1874.

(144) Letters, I, 122.

biologie était, par excellence, la science allemande (45), L'école de Johannes Müller (mort en 1858) venait de trouver des méthodes exactes de recherche dans le domaine de la physiologie; Liebig avait établi un laboratoire modèle qu'on copiait dans toute l’Allemagne; il se formait des maîtres éminents dont Helmholtz qui poursuivait alors à Heidelberg, puis à Berlin après 1871, ses recherches sur la physiologie du système nerveux. Parallèlement à ce mouvement, naissait la psychophysique avec Weber et Fechner dont les Elemente der Psychophysik paraissent en 1860. Wundt, à Heidelberg, marche sur leurs traces et détache hardiment la psychologie de la métaphysique comme de la physiologie (146). Partout, un esprit nouveau et de nouvelles méthodes. Dans les universités le mot d’ordre est la « recherche ». On encourage le travail personnel; le plus beau monument d’une ville comme Heidelberg est son laboratoire (47); l’Université de Berlin offre en 1867 92 cours de médecine, dont 6 d’anatomie et d’histologie et 2 de psychiatrie; les étudiants sont astreints à cinq heures de travail par semaine au laboratoire de physiologie (148).

A Boston, au contraire, James était le seul qui prit au sérieux les observations au microscope et les classät avec soin (4), Ce n’était pas qu'il rêvât de devenir meilleur médecin que les autres, car, à dire vrai, la médecine ne l'avait jamais tenté (150); mais c'était l’indice d’un esprit curieux qui devinait l’intérêt de certaines recherches négligées et cherchaït à saisir les faits à leur origine. Discipliné par Agassiz, il n’y apportait maintenant aucune hâte, mais procédait systématiquement, classant d’une part les faits physiologiques et, d'autre part, mettant de l’ordre dans ses pensées par la réflexion et la confrontation avec la pensée des autres. Un moment, il lui arrive de suivre les conférences de Charles Peirce, le précurseur du pragmatisme, mais il n’arrive pas à comprendre son raisonnement peut-être trop exclusivement mathématique (51); il se rabat donc sur la méditation, la lecture et la discussion avec ses amis Ward et O. W. Holmes (152).

(445) V. Merz, À History of European Thought in the XIXth Century, Ch. Il: The Scientific Spirit in Germany.

(146) Anpzer : La Philosophie allemande au xixe siècle, 131.

(147) HART, op. cit., 12.

(148) Circular of Information of the Bureau of Education for Jan. 1872, p. 19, Courses of Studies at the Berlin University during the winter term, Orf 4%. 1867 to March 28, 1868.

(51) Letters, I, 80.

(152) Letters, I, 78, 82,

Es

Au sortir des longs mois de solitude, il a une grande faim de pensée; mais, müûri par l'expérience, il entend en faire, cette fois, le meilleur usage (153). « Je ressens, écrit-il, plus fort et plus durable que jamais le désir de rétrécir et d'approfondir le canal de mon activité intellectuelle ». Sous la tente, au bord de l’Amazone, ils ont discuté, Ward et lui, les grands problèmes philosophiques, mais dans la solitude l'imagination s’écarte volontiers. Aujourd’hui, James veut une méthode d'approche plus rigoureuse : ne pas heurter les difficultés de front, mais les contourner, procéder par étapes successives, rayonner autour d’une position dont on soit sûr, s’attaquer ensuite aux questions plus générales. Il est curieux de voir James, à 24 ans, se tracer cette méthode de pensée presque cartésienne, « éviter la précipitation et La prévention, diviser les difficultés en autant de parcelles qu'il se pourra, conduire par ordre ses pensées, et faire des dénombrements entiers. » (154), Tout ceci, d’ailleurs, est provisoire, comme le sont tous les états d'esprit de James à cette époque où il cherche sa voie (55), et vers juin 1866, laissant là les méthodes et leurs lenteurs, il se décide à rédiger pour son ami un exposé personnel de sa vision du monde, fort peu scientifique, celle-là, et tout entière conçue dans le plan de la sensibilité, comme s'il n'avait pu attendre plus longtemps le résultat de l’examen des faits et tenait à marquer, ne fût-c4 que par un épanchement du cœur, le point de départ de son évolution à venir. C’est la première fois que James aborde cette question dans sa plénitude, car c'est aussi la première fois qu'il passe outre à l’interdit qu'avait jeté Spencer sur l’Inconnaissable. On dirait plutôt qu'il a pris à son compte les préceptes du stoïcien : « Il faut toujours méditer sur ceci : Quelle est la nature du tout? Quelle est la mienne? Quel est le rapport de la mienne à celle du tout? Et, parcelle d’un tout, qu'’estelle à ce point de vue, et qu'est-ce que ce tout lui-même? Dis-toi aussi que personne ne peut t’empêcher de toujours conformer à la nature, dont tu es une parcelle, et tes actes et tes paroles. » (156),

C'est d’ailleurs à Marc-Aurèle que James semble avoir emprunté

(153) Lire à ce sujet les deux lettres qu'il adresse à Ward en mars et en juin 1866, Letters, I, 73 et 76.

154) Descartes, Discours de la Méthode, TIe partie.

(155) Letters, T, 78 : « This temper may be a transient one; mais pour peu qu'il dure un an ou deux, to fix the shorter term … »

I, 79 : « Although these notions and others have of late led me to a practical contentment, I cannot help feeling as if I were insulting Heaven by offering them about as if they had an absolute worth. »

(186) Les Pensées de Marc-Aurèle, livre II, 9 (trad. de M. Lemercier).

RTE

ce calme — bien fragile — qu’il oppose à l'agitation inquiète de son ami (57). Le monde, en attendant plus ample information, paraît être livré à une sorte de fatalisme indistinct qui obéirait à la loi des compensations chère à Emerson : « Les beaux jours reviendront, comme ils sont venus; ils s’enfuiront aussi. » La grande raison de tout, c’est que les choses sont ainsi faites. Quelle leçon pratique en tirer, quelle morale? D'abord, n’attribuons pas à nos états d'âme une importance exagérée puisqu'ils sont eux aussi soumis à ce déterminisme rudimentaire qui commande le mouvement de bascule de l'univers. Et puis, si vraiment la raison de tout est la nature, au sens le plus vague du mot, pourquoi ne pas nous borner, dans notre impuissance, à nous conformer à elle en tout, à chercher le bonheur dans la confiance et l’abandon?

Cette combinaison de Marc-Aurèle et d’'Emerson, pour consolante qu'elle fût, ne constituait peut-être pas une excellente introduction à une étude impartiale des faits. C'était bien un peu préjuger du résultat de cette étude que de faire preuve dès l’abord d’une si parfaite « confiance dans l’harmonie du Tout », car cette attitude supposait un « Tout, » et une « harmonie » et — si réservée qu'en fût l'expression — il n’était pas difficile dès lors de lire entre les lignes l'affirmation nuancée d’un optimisme au moins prématuré. Encore une fois, cette lettre n’est que la transcription d’un état d'âme passager et James n’a pas pris soin d’y dégager nettement tout ce qu'impliquait le choix de cette hypothèse, mais elle n’en trahit que plus fidèlement un des aspects essentiels de sa personnalité. Inconsciemment, peut-on dire, dans l'obscurité des faits, il tend vers l’optimisme comme la plante vers la lumière. Il est né pour les visions consolantes et dès maintenant son tempérament où la sensibilité domine ne se sent pas à l'aise 1à où l'espoir ne trouve pas sa place. Sans doute il lui est impossible de communier avec son père dans une vaste synthèse dont trop d'éléments lui paraissent dangereusement osés et purement imaginaires. L’oplimisme de James ne s’extériorise pas encore : il se concentre; celui de Henry James est diffus, surabondant, généreux. William, au contraire, sent instinctivement qu'il a besoin, pour les combats à venir, d’épargner et de fortifier le sien. Mais, pour être plus timide, cet optimisme n’en est pas moins vigoureux : il promet beaucoup. « C’est un beau spectacle à mes yeux, écrit James, que de voir un homme, d’où qu’il

(457) Letters, I, T8 : « J'ai commencé l’autre jour les pensées de Marc-

Aurèle... et je te conseille, si ce n’est déjà fait, de les lire, lentement. » (8 juin 1866.)

LM d'oe

vienne, arriver, comme lui (Marc-Aurèle), à s’éprendre d’une « vie selon la nature », c’est-à-dire d’une vie où la volonté de l’individu s’harmonise si parfaitement à celle de la nature qu’il souscrit avec joie à tout ce qu'elle lui impose, sachant qu'il contribue, dans cet immense engrenage, à une fin qui jamais ne lui sera révélée. » (58), Bien mieux, cette confiance même, pour peu qu'on l’entretienne, peut suffire à notre bonheur. James ajoute : « Il me prend de plus en plus l'envie, depuis quelque temps (je ne sais si cela durera), de payer ma bienvenue au monde en toute humilité, en exerçant mon métier de médecin, comme n'importe quel individu de dixième ordre, quitte à jouir, à mes heures de loisir, d’une vie de liberté, replié sur moi-même, comme si je n’en devais nul compte au monde; et cette vie, je la voudrais facile et patiente, sans le moindre souci de l’avenir. » D'’aucuns trouveront cet optimisme un peu douillet et frileux. Disons plutôt qu’une âme qui se sent le pouvoir de s’abstraire ainsi du monde pour goûter l'harmonie du Tout éternel est une âme religieuse. Il est vrai que le mot de « religion » n’est pas prononcé, mais il est sous-entendu. James sent en luimême un immense besoin de consolation finale, le désir de voir son idéal devenir réalité. Voilà pourquoi il se défend, dans une autre lettre, d’être matérialiste, et cela au nom du sentiment intérieur. « Comme le bonheur humain dépend du sentiment, écrit-il à O0. W. Holmes, je crois le matérialisme incompatible avec beaucoup de bonheur, et c’est en ce sens que j'ai soutenu que le matérialisme ne devrait pas être optimiste, désignant par ce mot celui dont la philosophie consacre les plus grandes joies, en leur reconnaissant un sens objectif. » (159),

Mais n'est-il pas dangereux de prétendre étudier objectivement les faits tels qu'ils se présentent, tels qu’un Agassiz les étudie, si l’on ne peut faire abstraction en philosophie de son bonheur à soi? Henry James faisait-il autre chose? EE n'est-ce pas retomber dans ces « façons de penser lâches et superficielles » dont on se croyait guéri? Faut-il donc en revenir à Spencer? Non, puisque c’est tomber de Charybde en Scylla, d’un optimisme illusoire dans un matérialisme non moins arbitraire et qui n'offre pas les consolations de l’optimisme. Au fond, James se trouve dès maintenant en présence de ce « dilemme de la philosophie moderne » dont il donnera plus tard une solution dans son Pragmatisme (60), Mais, en 1866, il n’en est

(158) Letters, I, 78, 79.

(159) Letters, I, 82, (160) V, Pragmatism, Table des Matières : « Première Conférence : Le dilem-

encore qu’à l’ébauche d’un compromis et cette ébauche est déjà personnelle et impressionniste, La vision philosophique de James a done son origine dans sa sensibilité et dans les états d’âme qui étaient les siens au moment décisif où se formaient ses habitudes de pensée. Ce n’est pas assez de dire que James a vécu sa philosophie; il l’a parfois douloureusement vécue, car, dans sa nature sensible, ces problèmes si vasles, mais si vagues aussi, de la constitution et du devenir du monde, où d’autres ne voient que des jeux de l'esprit, avaient des résonances graves dont les vibrations frémissaient au plus profond de son être. Et se savoir ainsi acculé à un dilemme devait lui être pénible car l’inquiétude philosophique se compliquait chez lui d’un problème de conscience : son optimisme provisoire était-il sincère? Ou n'’était-ce qu'une hypocrisie intellectuelle cachant un désespoir foncier, une aumône jetée en pâture à sa sensibilité et destinée à endormir un moment ses souffrances? Car enfin de ce déterminisme confus, de cette nature aveugle ou livrée à un destin

capricieux, de cette vision où l’homme allait et venait comme l’algue ; que la vague soulève pour la laisser retomber, comment faire sortir l’optimisme, sinon par un coup de baguette et comme par une supercherie presque indigne d’un esprit scientifique? James n'était nullement rassuré et cet optimiste a des réflexions parfois bien pessimistes. Heureusement, il avait pour Jui l’avenir, et l'espoir. A lui de travailler, de s’atteler à la tâche et de voir honnêtement si les faits, les faits physiologiques particulièrement, puisque c'était son domaine et qu’on pouvait par là pénétrer le mental, confirmeraient son optimisme et « consacreraient ses grandes joies en leur reconnaissant un sens objectif. » Mais où pouvait-il espérer pousser assez loin la recherche jusqu’à atteindre la frontière du physique et du moral? En Amérique, il n’y fallait pas songer. On a vu combien les laboratoires y étaient rudimentaires et l’enseignement médiocre. Restait l’Europe, vers laquelle allait le grand courant des étudiants américains, l'Allemagne en particulier, où la biologie faisait de tels progrès. Les laboratoires allemands seraient pour lui pleins d’enseignements nouveaux et il y verrait appliquer avec rigueur cette méthode d'observation des faits dont Agassiz lui avait fait comprendre toute la valeur. Sa santé, d’ailleurs, lui donnait des inquiétudes car

me de la philosophie moderne... Nécessité pratique d’avoir une philosophie, — Tout le monde en à une. — Le tempérament est un des facteurs qui la déterminent... D'ordinaire, on veut avoir des faits et la religion. L’empirisme donne des faits sans religion. Le rationalisme donne la religion sans les faits. Le pragmatisme résout le dilemme... »

Dore

cette faiblesse nerveuse qu'avait notée son professeur à son arrivée à la Scientifie School n'avait fait qu'empirer, favorisée par le surmenage, les vicissitudes éprouvées au Brésil et la perpétuelle inquiétude de l'esprit.

Au printemps de 1867, James interrompt ses cours à l'Ecole de médecine et s’embarque pour l'Europe, pensant y trouver la guérison et la solution des questions qui le tourmentent.

Il se rendit tout de suite à Dresde (161). Il était parti dès le printemps pour prendre quelques mois de repos avant l'ouverture des cours de l'Université de Berlin où il voulait entrer à l'automne. Il en profita pour se familiariser avec la langue qu’un court séjour à Bonn en 1860 ne lui avait pas permis d'apprendre sérieusement. Ce furent donc six mois de vacances interrompus par une cure à Bad-Teplitz, en Bohème, au cours desquels James savoura les impressions nouvelles et chercha à se pénétrer de la vie et de la pensée allemandes. Mais ce n'était plus le jeune homme affamé d'impressions d'Europe tel que nous Favons vu dix ans auparavant : on sent chez lui l'effet de la maladie. Ses lettres sont écrites dans un ton de grisaille et le montrent moins sensible au pittoresque qui l'entoure qu'aux réflexions tirées du milieu ou de ses lectures. Tout lui paraît terne, éteint, sans fraîcheur. « L’élan de la jeunesse est fini! Hélas! Mon voyage ne m'a guère causé plus d’étonnement ni d'intérêt qu'un voyage à Chicago. » (162).

Entre temps, il se livre à une vérilable « débauche littéraire » et s'attaque courageusement à la littérature allemande sur plusieurs fronts : de l’Esthétique de Hegel, il passe à Schiller, Goethe, Lessing, chez qui il note « un sentiment religieux qui manque à Goethe » (63); puis c’est le tour des critiques Vischer et Kuno Fischer. Mais il s'irrite de la façon si contraire à la sienne dont la plupart des intellectuels allemands abordent l’étude de l’univers et de la pensée. « Ce qui me dégoûte et me décourage, écrit-11 (6%), c’est de voir la souplesse avec laquelle tous ces gaillards s’introduisent dans 1” «Idéal », l’ « Au-delà », |’ « Interne », ete., etc., et prétendent donner de tout une explication logique, qui s'inspire si visiblement des faits, alors que leur raisonnement se montre ridiculement incapable d’empiéter d’un pouce sur l'avenir. »

(161) Letters, I, 84, et s.

(162) Letters, I, 86.

(163) Letters, I, 91.

(164) Letters, I, 94.

ges

Ce qu'il leur reproche, au fond, c’est ce pédantisme dont son éducation lui à inspiré une si grande horreur. « On n’a jamais vu une telle fureur de fouiller la vérité jusqu'aux entrailles chez des gens à qui l'intuition fait si totalement défaut qu'ils n’en perçoivent même pas l'extérieur. Leur grand plaisir, c’est d'écouter pousser l’herbe du matin ou soir. Il y à, selon moi, quelque chose de malsain et de vaniteux à se complaire ainsi à donner de tout une explication mécanique. »

Mais s'il critique chez eux le pointilleux et l’étroitesse, il se chagrine, d’autre part, de ne pas se trouver d'accord avec son père dont les théories l’effraient par leur imprécision et leur généralité trop lâche (165). Deux tendances luttent en Jui : besoin d'élever les questions, de voir des ensembles; et aussi, respect des faits, prudence dans les conclusions. L'une est le fruit de son éducation, l’autre lui vient des leçons d’Agassiz. Vis-à-vis de son père, il n’use plus de raillerie, mais de réserve : il croit bon de préciser que son intérêt va maintenant à la « constitution naturelle » des choses, c’est-à-dire aux faits de l’ordre physique; quant aux « spirituels », il ne voit pas encore leurs relations avec les premiers. [1 s’en tient, provisoirement, à l’empirisme et se permet, pour le reste, de rester sceptique. Il ne peut vraiment pas ‘esquisser une théorie de la création forcément arbitraire.

C'est dire qu'après plus de quatre mois de lectures décousues, d'isolement et de maladie, il n’a pas d'idées plus précises qu’à son départ d'Amérique. Au contraire, cette « débauche littéraire » sans objet précis, cette solitude plus dangereuse que celle du Brésil parce que oisive, le sentiment que son mal empire chaque jour, tout cela l’énerve et l’épuise. I] devient plus irritable, plus fiévreux que jamais. Il le constate lui-même, amèrement. « Quand le corps en est à ce point qu'il n’y a plus non seulement aucune excitation de l’activité musculaire et cérébrale, mais, au contraire, une sollicitation à l'indolence crasse dans un stupide espoir de guérison, il ne faut pas s'attendre à garder un grand ressort. » (166), Ayant goûté de cette « mort intellectuelle » pire que la douleur la plus vive, il songe un moment au suicide (167), puis, sur les conseils du médecin, va chercher à nouveau aux eaux de Teplitz l’amélioration et, surtout, le changement.

Nous le retrouvons à Berlin en septembre 1867, plus gai et pres-

(165) Letters, I, 96.

(166) Letters, I, 99.

(167) Ibid., 96, 129.

REA te ME

que content, par un de ces brusques retours fréquents chez les neurasthéniques. Berlin est une ville « vivante », les Allemands « affables aux étrangers... et, en général, d'un commerce très agréable »; foin des esthéliciens pédants! « Si tu as besoin d'une consolation, d’un délassement purement matériel qui te fasse reprendre goût au Cosmos, lis L’Ami Fritz, et Les Confessions d'un Joueur de clarinette. Autant d'ouvrages précieux comme l'or, qu'il faut bien se garder de lire si l’on n’a pas épuisé en pure perte toute autre philosophie. Alors, ils t'’ouvrent le ciel. » (68). Il se sent un homme nouveau, il exulte à la pensée de revoir T. S. Perry, l'ami de Newport, il retrouve toute sa verve moqueuse el ses lettres débordent de belle humeur. Et comme ses journées sont plus riantes qu’à Dresde! Dès le matin, le soleil illumindg sa chambre; à son réveil, il trouve le courrier, les journaux, un bon déjeuner et le poêle à bois qui ronfle déjà. Tout James-Sancho se réveille. S'il descend au Thiergarten, il y voit de beaux cavaliers, civils et militaires; il est reçu dans la société des intellectuels et, comme il a enfin passé le « Rubicon linguiste », il peut goûter à son aise leurs savantes dissertations. Après tant de mois d'inertie, il sent le besoin de se remettre au travail

en trois jours, « après s'être arraché les cheveux, après avoir sué tant et plus, copié el recopié », il achève un compte rendu du roman de Grimm, Unüberwindliche Mächte qui sera sa première publication (469). Pendant deux mois il a trompé les critiques allemands auprès des romanciers français : George Sand « la fraîche, la brillante, l’indépendante; Balzac un peu criard, mais robuste; Théophile Gautier, bouche d’or » (4170), mais désormais la philosophie va reprendre ses droits. Il veut lire Kant. Par précaution, il commencera par l’ouvrage de Cousin et une Introduction « pour préparer le chemin » (171), En même temps que le désir de vivre, le désir de philosopher lui est revenu. Et enfin, en octobre 1867, c'est l’ouverture des cours à l’Université de Berlin qui s'annonce si brillante el si prometteuse (172), I] va toucher au but, se livrer à la recherche personnelle, nourrir sa pensée de faits nouveaux et peut-être arriver à une probabilité concernant les grandes questions qui le préoccupent. Cruelle déception! Tous ses beaux rêves s’évanouissent. Sa santé, sur laquelle il s'est fait illusion, ne lui permet pas un tra-

(168) Letters, I, 101.

(169) Letters, I, 103; Nation, 1867, V, 432.

(472) V. plus haut, p. 73, les cours de la section de médecine à l’Université de Berlin en octobre 1867

ÆHODE

vail soutenu au laboratoire. Et c'était là l’objet principal de son voyage! 11 lui reste bien Ja méditation et la lecture — toujours la lecture! Il s’y jette à corps perdu, réfléchit plus avant, s’analyse à la lumière de ses dernières expériences, essaie de voir plus loin, d'approfondir les rapports du physique au moral, de donner un gros effort intellectuel. « Tu seras peut-être tenté de conclure, écrit-il à Ward, que je fais des progrès rapides vers un but bien défini. Hélas, non! Je manie les couvertures des livres avec aussi peu de résultats que jamais. Le fait est que la maladie vous enlève tout ressort, physique et moral. » 473),

Pendant de longs mois encore, son mal va le ronger, d'autant plus épuisant qu'il est plus capricieux, lui laissant des moments de répit où l'oplimisme reparaît, où l'énergie reprend le dessus. Puis, nouvelle chute dans des abîmes de désespoir. Ce mouvement de bascule qu'il déerivait: naguère à son ami Ward comme universel, s’il n’est pas à coup sûr la loi qui régit le Cosmos, semble bien être celle qui commande au tempérament de James. De là vient peut-être aussi que celui-ci en fait une application générale, car les âmes philosophiques aiment volontiers se retrouver dans leur conception de l'univers. La personnalité entière de James en est bouleversée. L'’aspect des choses change à ses yeux. Berlin, naguère « riante », est maintenant « morne et hostile »; les Allemands si « affables aux étrangers el d’un commerce agréable » ne sont plus que « grossiers et balourds... on ne sait jamais quels rapports avoir avec eux » (174), Du côté philosophique, il y a bien des progrès à faire en psychologie, notamment sur la question des rapports du physique et du moral (175), mais tout cela paraît confus, hérissé de difficultés. L'abondance même des documents effraie. Et surtout James a conscience de n'être nullement préparé à une étude approfondie de ces problèmes, faute de méthode. La précision et la rigueur de l’éducation allemande font son admiration. « Tout cela vient de ce que ces gens y, ont été habitués dès l’enfance, écrit-il... Il y a de quoi vous faire regretter la facon dont vous avez été élevé. Malheureusement, nous venons trop tard, pour la plupart, pour profiter de ce que nous voyons. » (176), Et alors, il lui vient d’amers regrets quand il compare cette éducation scientifique à la série d'expériences décou-

(173) Letters, 1, 119.

(174) Letters, 1, 122.

(475) CF. son compte rendu du livre de A. D. Liébaut, Du sommeil et des états analogues considérés surtout au point de vue de l’action du moral sur le physique (Nation, 50, 1868).

(176) Letters, I, 121-122.

A Dies

suës que fut son enfance. Tout lui paraît désordre en son esprit, plongé comme il l’est dans un milieu où fleurissent la classification et le système. Il n’est pas loin de se laisser prendre à celte rigidité qu'il raillera si vertement plus tard (177) et qui est si contraire à son tempérament. Et pourtant, il a pour lui des dons plus précieux : la curiosité, la mobilité, la fraîcheur, l’aversion pour tout esprit de système et la passion pour l’ensemble vivant des choses. Mais la maladie couvre de cendres sa vision. Il méconnaît même la puissance d'analyse que donne à l'esprit ce travail d’épurement et de classification auquel il se livre sur lui-même et que n’atteindront jamais ceux pour qui une méthode commode el paresseuse à aplani les obstacles et tracé les chemins. Ce qui désespère James, c’est précisément qu'il lui faut s'ouvrir lui-même une voie, et qu'il n’a pas la force physique nécessaire; ses projets d'avenir s’écroulent un à un : « Je ne puis jamais espérer pouvoir exercer la médecine... mais je ne veux pas rompre avec la biologie. Je ne puis enseigner ni la physiologie, ni la pathologie, ni l’analomie, car je ne peux me livrer à aucun travail de laboratoire, et, à plus forte raison, d'examen microscopique ou anatomique. Et si je vais mieux, j'ai peur qu'il ne soit alors trop tard pour reprendre mes études. » (178). Ses lectures philosophiques n’ont pas donné tout ce qu'il en attendait : la faute en est surtout, pense-t-il, à sa solitude qui le renferme sur lui-même et supprime l’aiguillon de la discussion. « Il me semble, écrit-il à son ami Holmes, que si je pouvais te parler de n'importe quoi, cela me remettrait sur pied pour au moins trois semaines. de n'ai fait que remâcher deux ou trois vieux débris d'idées tout secs que j'ai rapportés d'Amérique, si bien qu'il n’en reste plus rien et que le Cosmos se trouve maintenant plus dénudé que je ne l’ai jamais vu. Je n’ai pas encore réussi à trouver de compagnon et je sens que mon âme a besoin de quelque stimulant extérieur. » (79), En désespoir de cause, il va se confier à son vieil ami Thomas Ward, qui luttait lui aussi contre un tempérament capricieux.

Ne désespère pas, lui dit-il en substance (cherchant à se donner à lui-même de bons motifs d'espoir) : la joyeuse richesse de la vie est partout autour de toi, même à tes heures. les plus sombres. Et si ton activité ne donne que de médiocres résultats, eh bien! cesse donc d’aspirer à un résultat immédiat. Fais ton devoir et laïsse faire aux dieux. Ne te suffit-il pas de te sentir la volonté

(177) V. Pluralistic Universe, 16, 17.

(178) Letters, I, 123.

(179) Letters, I, 125.

pores

d'agir et ne te sens-tu pas, par ton action, en contact direct avec tes semblables Mais ce n’est pas assez pour loi, n'est-ce pas? Tu voudrais entrer en communication avec l'âme du monde el ceile de l'homme. Bien peu le peuvent et &u n’es pas de ceux-là. Contentetoi donc, homme que tu es, de ton action sur l’homme. Là, au moins, tu ne perds pas pied, tu es dans ton élément et en travaillant pour tous, tu travailles pour toi.

C’est à lui-même, au fond, que s'adresse James, dans un sursaut de la volonté, comme si, des profondeurs de l’âme, un chant d’optimisme religieux s'élevait en lui : « Souviens-toi, dit-il à Ward, quand l'obscurité du vieux décembre t’entoure de toutes parts, que le monde est en réalité dans ses particules les plus ténues aussi plein de vie qu’au matin le plus joyeux que tu aies jamais vécu; qu'à l'embouchure de l’Amazone, par exemple, le soleil plonge, les vagues dansent, les mouettes rasent l’eau, et tout est nouveau comme au premier matin de la création; l'heure est aussi propice qu'aucune pour entendre prêcher un nouvel évangile de joie. » (80), Notons bien que James n’a pas avancé d’un pouce en dix-huit mois, il a seulement fortifié sa position. Aujourd'hui plus que jamais, le spectacle seul de la vie lui semble la grande consolation et il est bien près de renoncer à voir plus loin, mais par méthode, non plus par désespoir : c’est une étape qui lui permet de prendre haleine, c'est le retour sur lui-même d’un esprit désabusé de la recherche métaphysique qui se repose et se vivifie au contact de l’action quotidienne.

Ce repli stratégique permet à James de s'établir fermement sur deux positions inébranlables qui vont devenir par la suite les assises mêmes de sa philosophie. D'une part, la volonté lui apparaît, en dernière analyse, comme le fait irréductible dont nul ne peut douter et qui — faute de mieux — peut servir de base à une philosophie pratique; d'autre part, nous sommes pétris d'humanité, notre état d'hommes explique nos aspirations et aussi notre impuissance à pénétrer lés fins dernières de la nature. Volontarisme et humanisme sont là en germe, gros de conséquences à venir. Nous pouvons en voir dès maintenant le principe admis par James comme un axiome fondamental et il est intéressant de noter que ce n’est pas un raisonnement abstrait, impersonnel, objectif, qui aboutit à cette conclusion. I y a là le produit brut d’une série de crises de conscience et

(180) Letters I, 127 et s. V. d'autre part l’article que James publie en 1868 dans la North American Review, Review of Darwin : The Variations of Animals and Plants under Domestication.

de

See

d’angoisses intimes. Les termes mêmes dont se sert James sont pittoresques et passionnés. C’est une confession et une profession de foi. « Tout ce que je peux te dire, écrit-il à son ami, c’est la pensée qui pour moi survit à toutes les autres, le rocher où je me trouve jeté quand les vagues du doute font rage sur tout le reste du monde

c'est la pensée que j'ai une volonté, et que j'appartiens à une communauté d'hommes susceptibles de plaisir et de douleurs de différentes sortes. » Même énergie dans l'affirmation de son humanisme naissant. € Au moins, quand tu auras ajouté au patrimoine de la race, même si nul ne sait ton nom, tu auras modifié les actes de certains individus qui, sans tes efforts, agiraient aujourd'hui différemment. Tu as modifié leur vie; tu es en relation réelle avec eux; tu as, dans la mesure de tes actes, pénétré leur être même. Est-ce donc là, après tout, un idéal indigne? Et enfin qui sont ces hommes? Ce sont nos prédécesseurs qui nous ont fait ce que nous sommes... Tout ce que nous savons et fout ce que nous sommes vient de l’homme... Quelque vil que soit l’homme, l’homme est ce que nous connaissons de mieux... Ton humanité l’enserre à jamais, enferme tes pensées comme Ja voûte du ciel — et avec elles, tout le Bien, le Vrai, le Sublime et l’Aïmé que tu ne connais que parce que tu participes d'elle. » James insiste, toutefois, sur le côté provisoire de sa philosophie qui reste essentiellement d'ordre pratique. C’est une attitude qu'il prend vis-à-vis de l’univers, un modus vivendi qu’on peut dénoncer s’il survient des faits nouveaux. Mais, dès maintenant, c’est l’homme tout entier qui se donne ainsi un champ d'action. James n’est pas un dilettante, il est philosophe par nécessité. Sa philosophie, c’est simplement l'exposé naïf des conditions nécessaires et suffisantes où sa sensibilité peut s'épanouir dans sa plénitude. Ces conditions viennent-elles à n'être pas remplies, c’est bientôt chez James le désespoir, l'aspiration vers un ordre meilleur. Et comme Ja sensibilité est chose essentiellement variable, il faut que cette philosophie — cette vision comme il disait lui-même, substituant ainsi le langage nuancé des couleurs à la langue moins souple de la pensée — soit elle-même infiniment souple et subtile pour épouser tous les replis et refléter toutes les nuances d’une âme changeante et plastique. Tout chez James est provisoire, parce que tout y est vivant. Et ne nous y trompons pas : tel nous le voyons aujourd’hui, tel nous le verrons toujours. Il n’y à pas d'autre philosophie de James que ces modulations, ces vibrations de plus en plus amples de sa sensibilité. Il pourra, dans la suite, se dire luimême humaniste ou pragmatiste — et quelle horreur profonde il garda toujours pour ces termes brutaux, carcans de la pensée:

23 Ta

mais ce n'était chez lui qu'un pis-aller commode. 11 lui fallait suivre sa sensibilité capricieuse dans tous ses méandres, sans jamais la laisser se pétrifier en un système rigide. Avant que Bergson en ait eu l'intuition, James était l'exemple vivant de cette répugnance de l’élan vital à se laisser prendre: aux filets de l’intelligence. Est-ce parce que la vision de Bergson lui paraissait dégager clairement — ce que lui-même n'avait jamais pu exprimer avec netteté — l'essence même de son tempérament, que James se prit d'enthousiasme pour son œuvre et le salua, plus tard, du nom de « magicien »? Plus que les analogies de leurs théories, si saisissantes fussent-elles, plus même qu'un certain idéal commun, cette miraculeuse compréhension par l’un des réactions de l’autre — retenez ce mot de « magicien » — explique et la sympathie qui les unit dès l’abord, et l'attitude de James, qui vit toujours en Bergson celui dont l’autorité lui permettait enfin de tenir pour légitime la ligne de conduite qu'il avait adoptée dès sa jeunesse, en préférant la souplesse de la sensibilité à la rigidité de l'intelligence. L'histoire de l’évolution de la pensée de James ne fera que confirmer cette hypothèse. Notons simplement ici qu’au moment où James, à 26 ans, ébauche une conception très générale de la vie et précise son attitude vis-à-vis de l’univers, il ne songe pas à édifier un ensemble théorique pour en déduire quelle sera sa conduite. Il se borne à tenir pour infiniment précieux les éléments irréductibles de la sensibilité — volonté, douleur, plaisir — qui délimitent le champ de son action, en attendant de pouvoir aller plus avant. Mais, dès maintenant, nous pouvons prévoir que jamais James ne renoncera à voir satisfaire les demandes pressantes de la sensibilité, que jamais — au prix même des pires déchirements — il n'acceptera une philosophie qui reposerait sur les seules données de l'intelligence. Et comme il n'entend pas sacrifier l’une à l'autre, mais les concilier, si possible, il n’est pas difficile de voir que, pour peu que l’une ou l’autre se raidisse et s’exaspère, il y a là tous les éléments d’un conflit, d’une erise, inévitable dès que la tension de l’esprit sera devenue intolérable.

Ainsi donc, l’apaisement qu'il était venu chercher en Europe, James ne l’avait point trouvé. Bien au contraire, lorsqu'il se décide à rentrer en Amérique, en novembre 1868, après un nouveau séjour à Teplitz et une cure à Divonne, il est plus malade et plus inquiet que jamais. Ces dix-huit mois d'Allemagne auront été pour lui une déception. Venu là pour s'initier au travail scientifique, il en a, en réalité, fourni très peu, s'étant borné à suivre les cours de l’Université de Berlin sans pouvoir travailler au laboratoire. Par contre,

ED

il a lu beaucoup, en physiologie surtout (181), mais ses lectures, tout en précisant sa connaissance des faits, n’ont pu que le convaincre de plus en plus de l'importance du physique qu'il n'éprouvait déjà que trop aux moments où la maladie l’abatlait et le poussait au suicide. Ajoutons que l'ambiance même, plus que tout, devait exercer sur son esprit déjà assombri une influence déprimante. S'il s'était agi d’un quelconque étudiant en médecine venu là pour pousser ses études, le milieu serait passé au second plan et l'ardeur au travail lui eût fermé les yeux sur certains aspects déplaisants de la société. Mais James, par éducation et par tempérament, ne pouvait s’abstraire du présent et de la vie pour ne considérer que la théorie. Partout où il était, il s’intéressait à tout et subissait toute influence qui flottait en l'air. L'absence de spontanéité vraie chez les Allemands, leur goût immodéré de la généralisation, leur tendance à un pessintisme dogmatique (182), l’avaient vivement contrarié et rien n’était plus éloigné de son optimisme naturel que les lamentations rationnelles d’un Schopenhauer où d’un Hartmann.

Une fois de plus, done, il lui fallait vivre sur ses réserves, opposer sa personnalité à la sourde infiltration d’un pessimisme diffus. Mais cette résistance même eut son bon côté. D’une part, la maladie et l'isolement qui firent son désespoir lui apprirent aussi à se mieux connaître, à prendre des habitudes d’introspection plus sérieuses, et à établir sur le sentiment intérieur — ultime recours et suprême espoir — le fondement de sa croyance.

D'autre part, sa personnalité s’aïfirma et se fortifia par contraste avec l'esprit ambiant, et l’exagération même chez les Allemands des traits qui lui étaient le plus antipathiques à provoqué en lui une réaction, très pénible, qui l’a aidé à se mieux définir lui-même. Enfin, la maladie et les obstacles de toutes sortes qu'elle opposa à l’activité de James décidèrent de son orientation future : incapable d’un travail de laboratoire, ne pouvant songer à exercer la médecine, il va se consacrer de plus en plus à une vie de spéculation philosophique.

Et, par un singulier hasard, c’est au retour de ce voyage d’où il ne semblait rapporter que confusion et amertume qu'il jela en

(181) I1 publie en 1868 dans diverses revues américaines les comptes rendus de trois ouvrages de physiologie. V. Annotated Bibliography of the works of W. James, p. 1, 2.

(182) V. Collected Essays and Reviews, German Pessimism, 12. Cf. Boutroux : « L'esprit allemand peut se placer au point de vue du Tout parce qu’en lui-même il trouve la conscience du Tout. Son moi est le moi de l'Univers, sa pensée est celle de Dieu. » Le Bon Sens, Lausanne, 1916.

Le Breton 5

2 fO es

passant un coup d'œil sur les écrits d’un philosophe qui devait produire sur lui une impression profonde el faire plus qu'aucun pour l’arracher à la mélancolie et le libérer de son angoisse. « J’ai ici, écrit-il de Divonne à son père (183), un petit livre écrit par plusieurs auteurs, L’Année 1867 philosophique, qui t’intéressera peut-être, si tu ne l’as déjà. L'auteur de l'introduction, où l’on passe en revue l’état de la philosophie en France pendant ces dernières années, est un certain Charles Renouvier, dont je n’ai jamais entendu parler, mais qui n’a pas son pareil pour la vigueur du style et la concision, traitant à fond une demi-douzaine de questions en une seule phrase, et bien loin de la fade prolixité de la plupart des Français. »

(183) Letters, I, 138.

Page 1