‹ La personnalité de William JamesChapitre 11 sur 56 · CRISE · texte numérisé non relu

CRISE

Quand il revient à Cambridge en novembre 1868, affaibli par la maladie et par les traitements qu’on lui a fait suivre, les yeux fatigués, incapable souvent de lire plus de deux heures par jour 4), James se sent condamné à une oisiveté pire pour lui que la souffrance la plus aiguë. Il faut réagir. C’est le moment de faire intervenir la volonté. N'’écrivait-il pas à Ward, aux plus sombres heures de son séjour en Allemagne : « J'avoue que, dans le désespoir qui m'a envahi dans ma solitude, pendant deux mois de l'hiver dernier, la seule chose qui m'aît empêché d'abandonner la partie, c’est le sentiment qu'à la longue, en patientant, je finirais, d’une façon ou d’une autre, par laisser ma marque, si petite fût-elle, sur la matière brute que doit façonner la race, affirmant ainsi ma réalité »? (2). Quelle marque laissera-t-il, dans l’état d’infériorité physique. où il se trouve? Il ne renonce pas à la médecine, il va même jusqu'à l’examen de docteur, mais sans enthousiasme. Il semble bien que le moment soit venu pour lui de se laisser aller à la vie qui l’a toujours tenté, mais d’où son besoin d'activité l’a constamment écarté : la vie spéculative du « chercheur de vérité ».

Cette recherche commençait dans des conditions aussi mauvaises que possible, mais James y apporta une énergie indomptable. En un an, il accumula une somme de lectures qu’on s'étonne de voir réalisée par un homme dans son état physique. « Depuis ton départ, écrit-il à son frère en juin 1869 @), j'ai lu pour me distraire bon nombre de livres d'allemand : les autobiographies de Stelfens et de C. P. Moritz, de la poésie lyrique, les lettres de W. Humboldt, l’histoire de la littérature allemande de Schmidt, etc. A lire les

(1) Letters, I, 140.

(@) Letters, I, 132.

(3) Letters, I, 141.

œuvres de la renaissance — ou plutôl de la naissance de la littérature allemande — Kant, Schiller, Gœthe, Jacobi, Fichte, Schelling, les Schlegels, Tieck, Richter, Herder, Stellens, W. Humboldt, on se sent en véritable période classique. » Mais ce n'étaient là qu'amusements pour James. Un de ses carnets qui à été conservé nous renseigne sur la nature de ses lectures « sérieuses » et, par là même, sur ses préoccupations du moment.

En lui se répercutaient, amplifiés par la résonance d’une âme extrêmement sensible, les bruits des conflits extérieurs. Son angoisse devant l'impossibilité où il était de choisir un moyen terme entre une adhésion trop servile au fait et un optimisme religieux trop facile, cette angoisse qu'il essayait de temps en temps d’apaiser en lui donnant en pâture des solutions aussi provisoires qu incertaines, peut-être n’était-elle qu’un cas particulier du grand malaise général? Et comment en eût-il été autrement, puisque les germes en avaient été semés par une étude des deux tendances qui se partageaient alors le monde de la philosophie et de la science. En lui comme autour de lui l'expérience empiriste et l'expérience religieuse s’affrontaient. Le milieu du xix° siècle, tel la Renaissance et la Réforme, est une de ces époques où la pensée s'interroge, où les esprits s’imprègnent profondément des grandes questions que soulève Ja vague de doute. Matérialisme et spiritualisme se prenaient corps à corps, mais cet assaut, qui pouvait présenter quelque grandeur lorsque la lutte s’établissait entre deux adversaires ou deux écoles, n’offrait qu'amertume et que douleur quand c'était le même esprit qui se trouvait déchiré par deux efforts contraires également puissants. Et plus le conflit se précisait, plus James sentait que la question dépassait les limites de son moi et de sa sensibilité où il avait cru pouvoir tout d’abord l’enfermer jalousement. A mesure qu'il allait de découverte en découverte, il s’elfrayait de l’ampleur du problème. C'était vraiment à un des tournants de la pensée moderne qu'il lui était donné d'assister, non en spectateur passif, mais consciént, au contraire, par une expérience personnelle infiniment douloureuse, du déchirement que peut causer au sein des façons de penser anciennes la pénétration d'idées nouvelles. James n'était pas le seul esprit qui vécût ces angoisses et pour qui les rapports de la science et de la religion devaient dorénavant constituer le problème vital par excellence. Une parenté spirituelle unit un James à .un Boutroux, et le philosophe américain l’a bien sentie et s’est plu à la souligner (#). L'un comme l’autre, nullement portés aux extrêmes,

(4) Voir notamment l'article de James dans la Nation, un des derniers qu'il

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voulaient une philosophie qui leur permit de concilier les exigences de la science avec celles de la sensibilité. Mais le tempérament de James, plus instable et plus vibrant, ne pouvait pas attendre patiemment que Île temps se chargeât de résoudre le problème. Son impatience naturelle, jointe à l'épuisement nerveux que le séjour en Allemagne n'avait fait qu'accentuer, allait donner au conflit un caractère dramatique.

James lit done avec avidité ce qui s'écrit de part et d'autre : Matérialisme et Spiritualisme, de Leblais; les Paroles de Philosophie positive, de Littré; Le Matérialisme et la Science, de Caro; le Cours de Philosophie positive, de Comte; il suit avec intérêt la controverse Comte-Mill-Spencer. D'autre part, il étudie la philosophie des religions dans Burnouf, Secrétan, Strauss, Réville, Deutsch 6). Mais ce qui l’attire surtout, c’est l’étude de la réaction de l'individu en présence de l’idée religieuse : il va donc puiser largement aux biographies qui peuvent lui offrir des cas analogues au sien et peut-être un apaisement à ses inquiétudes. C’est ainsi qu'il parcourt la vie de Gœæthe, de Humboldt, de Forster, de Leopardi, de Schopenhauer, l'Histoire biographique de la Philosophie par Lewes, la Correspondance de Schleiermacher, et jusqu’à la vie d’un mystique allemand du xvin° siècle, Jung-Stilling, où il prend grand plaisir à « la vivacité et à la naïveté extrême » du récit (6).

Que conclure de ces lectures, de cette enquête impartiale d’où doit jaillir la lumière? James va-t-il se trouver enfin en terrain ferme? Bien au contraire. « Je m’embourbe dans une philosophie empirique, écritil à Ward au printemps de 1869 (17). Je sens que nous sommes tout

ait publiés : « Maint adepte du « pragmatisme » ou du « bergsonisme » continue à ignorer que le mouvement a été déclenché par le premier ouvrage de Boutroux, La Contingence des Lois de la nature, qui nous reporte à 1867... Les points les plus importants du « pragmatisme » et du « bergsonisme » sont clairement exprimés dans ce premier travail... Les lecteurs qui connaissent la philosophie contemporaine reconnaîtront dans mes théories le plaidoyer pour un retour à la plénitude de l'expérience concrète auquel sont associés les Peirce, Dewey, Schiller, Hôffding, Bergson et autres : c’est le véritable empirisme, le véritable évolutionnisme, le véritable pluralisme; et Boutroux (après Renouvier), fut son premier comme il est son dernier prophète. Il nous met en rapports cordiaux avec la vie naturelle et refuse de séparer notre « philosophie » de l’homme, du monde de nos affections et de nos affaires. » (Nation, 1910, 90, p. 312-314 : À Great French Philosopher at Harvard.)

(5) Bunnour, Les orthodoæies, comment elles se forment et déclinent (Revue des Deux-Mondes, 4er juill. 1869); Secréran, La Philosophie de la liberté, 1848; D.-F. Srrauss, Christian Marklin, Mannheim, 1851; Révizze, Le religion primitive d'Israël et le développement du monothéisme (Revue des Deux-Mondes, 127 sept. 1869); Deurscu, Islam (Quarterly Rev., oct, 1869). — V. Letters, I, 142.

(6) Letters, I, 155.

(7) Ibid, 152.

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