‹ La personnalité de William JamesChapitre 12 sur 56 · TA · texte numérisé non relu

TA

pétris de matière, entièrement conditionnés, qu'il ne se réalise pas une parcelle de notre volonté qui ne soit le résultat d’une loi physique; et pourtant, nous sommes bien en rapport avec la raison. Comment le comprendre? Qui sait? Je suis convaincu que la tactique défensive des « spiritualistes » français, qui se retirent en bon ordre devant le matérialisme, n’aboutira jamais à rien. Ce n’est pas tant que nous ne soyons que matière à l'exception d’un point qui est la raison, mais c’est que tout est matière et tout est également raison. Nous verrons bien, que diable, nous verrons bien ! » Nous sentons là une résistance désespérée de James à la menace d’une conclusion matérialiste. Tout plutôt que de s’y laisser glisser : tel semble être son mot d'ordre. Et pourtant ! que vaut cette révolte de la sensibilité contre le témoignage écrasant des faits? Que valent nos espoirs, que vaut notre volonté même, si nous sommes, nous aussi, esclaves de la loi physique? Qu'on ne dise pas : la raison pourra triompher un jour de la matière. Il n’y a pas deux ordres de choses : matière et raison se mêlent inextricablement, et les conséquences en apparaissent tout de suite terribles et inévitables. C’est la perpétuité de ce qui est, la consécration du mal. Car James n'était pas de ces « âmes saines » qui peuvent « régler la question du mal dans l'univers en refusant systématiquement de s’en préoccuper ou de s’en inquiéter, d’en tenir compte dans leurs calculs, ou en niant purement et simplement son existence. » ®). Il n’en était même plus à cette « confiance tranquille dans l’harmonie du Tout » qui lui paraissait en 41866 un mol oreiller pour une tête bien faite. Confiance et tranquillité étaient filles de l'illusion. Il ne comprenait plus « ces âmes une fois nées et leur évangile d’optimisme bleu ciel » (9). Loin de s’écrier avec Browning : « Dieu est dans son ciel, tout va bien dans le monde! », il se sentait l’âme lourde sous le poids du « sentiment de la désespérance humaine » (0), Le mal vivrait donc éternellement, ombre sinistre que le bien verrait toujours attachée à ses pas, el tout finirait par le mal. La maladie, la mort, voilà notre nature. Les quelques biens passagers qui s’y mêlent ne pèseront jamais autant dans la balance, surtout pour l'âme malade. « Il nous faudrait une vie qui ne fût pas liée à la mort, une santé qui ne connût pas la maladie, un bien qui ne pérît pas, un bien, pour tout dire, qui passât tous les biens de la nature » (11). Souhait irréalisable; exigence chimérique qui ne font que précipiter le malheureux qui les formule vers

(8) The Varieties of Religious Experience, 127. (9) Ibid, 133.

(10) Ibid., 136.

(41) Zbid., 140.

lee

des abîmes de désespoir. « La splendeur du moment présent, écrit encore James (2), est ltoujours empruntée à l'arrière-plan de possibilités sur lequel il se détache. » Mais quelles possibilités pouvaient illuminer le présent, là où seul l'impossible semblait suffire? Il est vrai qu'être plongé par la réflexion dans ces tristes pensées, c'était pressentir qu'il y avait quelque chose au delà. « L’individu, devait noter James beaucoup plus tard (13), tant qu'il souftre de son malaise et le critique, le dépasse consciemment d'autant, et entre en contact — si peu que ce soit — avec quelque chose de plus haut — s'il existe rien de plus haut. » Mais ce contact, si contact ïl y a, seul l’analyse peut le déceler. Et l’âme malade ne s’analyse pas. Elle n'est sensible qu'aux coups qu'on lui porte, qu'aux revers qui l’accablent. Dans sa course vers un idéal trop élevé, elle est victime de son « ardente ambition qui, s’élançant en selle, choit de l’autre côté. » (14).

C’est alors que James éprouva cette crise de terreur religieuse qu'il a rapportée trente ans plus tard dans ses conférences d'Edimbourg en l’attribuant à un « correspondant français » (5), IT tombait d'autant plus haut que son idéal était plus inaccessible et cette vision d’un bien immortel, rêve de fièvre, s’évanouit brutalement pour faire place à un cauchemar où, par contraste, toute la bestialité de la nature humaine se révélait, hideuse. C'était comme l’image même du mal qui se formait dans les ténèbres. « Soudain, raconte James, sans le moindre avertissement, je me sentis envahir, comme si elle fût sortie de l’obscurité, par une horrible peur de ma propre existence. En même temps il se forma dans mon esprit l’image d’un épileptique que j'avais vu à l'asile, un jeune homme aux cheveux noirs, à la peau verdâtre, un idiot qui venait s'asseoir tout le long du jour sur l’un des bancs qui garnissaient les murs, les genoux ramassés contre le menton, enveloppés dans la chemise grise de toile grossière qui lui servait de vêtement et le recouvrait tout entier. J était assis 1à, comme un de ces chats de la sculpture égyptienne ou une momie péruvienne, dont les yeux noirs seuls étaient mobiles, n'ayant plus rien de l’homme. Cette image et ma peur se combinèrent en quelque sorte. Cette forme, c'est moi-même, me dis-je, en puissance. Je ne possède rien qui puisse m'empêcher d'échapper à ce sort si jamais l’heure sonne pour moi comme elle à sonné

(12) Ibid., 141.

(43) Ibid., 508.

(14) Macbeth, I, vrr-27.

(5) The Varieties of Religious Experience, VI and VII, p. 160.

er

pour Jui. » L’horreur fut telle qu'il resta là à trembler « comme si quelque chose venait de céder brusquement dans sa poitrine ». « Après cela, ajoute James, l’univers changea pour moi du tout au tout. Je me réveillai tous les matins avec une crainte horrible au ereux de l'estomac et un sentiment de la fragilité de la vie que je n'avais jamais éprouvé auparavant et que je n'ai jamais plus ressenti depuis. Ce fut comme une révélation, et bien que les sensations immédiates eussent disparu, l'épreuve m'a toujours depuis rendu bienveillant aux sentiments morbides chez les autres. » La crise alla s’atténuant, mais pendant plusieurs mois James redouta la solitude. Un sentiment profond lui restait au cœur : le tragique de la vie. « Je me souviens, écrit-il, de mon étonnement à voir que l’on pouvait vivre, que j'avais moi-même vécu, dans une telle inconscience de cet abîme dangereux qui gît sous la surface de la vie ». Il n’était plus question, cette fois, de discuter; James n’en était plus aux arguments. I] fallait faire appel à l'ultime ressource, au réflexe optimiste bien usé certes, mais encore vigoureux, auquel il demanderait simplement la force de vivre. « J’ai toujours pensé, dit-il, que cette crise de mélancolie avait un caractère religieux... Je veux dire par là que cette peur était si générale et si puissante que si je né m'étais accroché à des textes de l’Ecriture tels que : Le Dieu éternel est mon refuge, etc... Venez à moi vous tous qui souffrez et êtes oppressés, etc... Je suis la Résurrection et la Vie, etc., je crois que je serais vraiment devenu fou. »

Comme James Thomson devant l’idée de la mort éternelle, il aurait pu dire, lui, de l’idée d’immortalité

Je médite cette pensée et elle me console.

Le désespoir avait poussé l’un et l’autre au delà de toute argumentation. Tous les deux voulaient une base solide qui pût leur procurer la paix de l'esprit et chacun se laissa guider par son tempérament vers la solution que la raison seule n'aurait su atteindre. Thomson choisit la mort, James, la vie. Bien entendu, ce choix purement arbitraire et {out personnel ne résolvait aucun problème, mais, chez James, la réaction presque physique qui s’était dessinée en faveur de l’optimisme le rendait plus susceptible aux influences à venir de ce côté-à. En période de crise, on ne procède pas avec toute la lente prudence de la logique. Il faut d’abord vivre : on philosophera ensuite. Et James ne pouvait vivre sans optimisme.

Ainsi se terminait, par une solution comme toujours provisoire, la lente évolution de James dont il a lui-même donné une analyse

en ve

minutieuse dans l'essai intitulé : La vie vaut-elle d'être vécue à (6). Les allusions qu’on y trouve sont, en effet, si claires qu'il paraît impossible de n'y pas voir un document autobiographique de première importance.

La première étape est celle de la confiance moniste, telle qu'elle s’exprimait dans la première lettre à Ward. « Si donc nous prenons comme point de départ la nature, el si nous sommes animés de l’idée religieuse, écrit James, nous avons une tendance instinctive à nous écrier avec Marc-Aurèle : « Univers, tes désirs-sont mes désirs. » Puis c’est l’idée du mal qui s’insinue graduellement, rongeant Îla eroyance moniste et changeant l’admiration primitive en résignation attristée : « Cependant, à mesure que la connaissance devient plus approfondie, les surfaces visibles du ciel et de la terre refusent de se laisser réduire à une unité intelligible. Tout phénomène que nous voudrions glorifier coexiste avec un phénomène opposé qui détruit tout l'effet religieux que le premier pourrait exercer sur l’entendement. La beauté et la laideur, l'amour et Ja haine, la vie et la mort cohabitent en une indissoluble association; et graduellement la vieille et réchauffante notion de la divinité philanthrope fait place à l’idée d’une puissance redoutable qui n'aime ni ne hait, et qui entraîne toutes choses dans un mouvement sans signification et vers une destinée inconnue. » Voilà résumée par James lui-même l’évolution de son esprit vers la mélancolie des années 1869 et 1870 « cette sorte de mélancolie à laquelle une brute ne saurait être sujet, à laquelle un homme irréligieux échappera toujours. C’est le frisson maladif de l'inspiration religieuse privée de son objet, et non pas simplement la conséquence nécessaire de l’expérience animale ». Plus tard, en 1895, lorsqu'il écrira cet essai, James aura eu le temps de s’analyser, de dégager le mouvement général de sa pensée au cours des années qui vont du voyage au Brésil à la crise de 1870; il aura trouvé aussi la solution raisonnée qui confirmera le geste d'indépendance optimiste qu’un instinct obscur mais impérieux lui dicta en présence de la menace du matérialisme envahissant. Mais au moment même où il sort de cette crise, qui vient de montrer si puissamment l'influence de son tempérament dans la formation de ses façons de penser, James n'est pas en pleine possession de sa philosophie; il l’a vécue, mais sans pouvoir encore la formuler. Quand il s’examine et recherche les causes qui l'ont arraché à sa mélancolie, il ne peut que réunir certains facteurs dispersés, puis-

(16) The Will to Believe, p. M et s.

Page 1