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sants, certes, mais qu’il ne cherche pas à coordonner de façon plus étroite, comme si chacun, adopté provisoirement pour vrai, demandait à être confirmé par la suite avant que la solution provisoire pût devenir définitive.
Lorsque son père lui demanda la raison du changement qui s'était opéré en lui, James répondit que plusieurs choses l’y avaient aidé : la lecture de Renouvier (et particulièrement sa défense du librearbitre), la poésie de Wordsworth, et surtout, l’abandon de l’idée que tout désordre mental provient d’une cause physique (7). On comprend pourquoi James insiste sur ce dernier point : il échappait ainsi au danger matérialiste, de beaucoup le plus grave qu'il ait couru, qu'il avait à peine osé regarder en face et auprès duquel le momisme, même, n’était rien, Au fond, il dessinait le plan du terrain où évoluera sa philosophie. Déjà, le conflit entre empirisme et rationalisme avait reçu une solution volontairement religieuse et mélioriste grâce à la vigueur d’un optimisme qui, pour être moins naïf que celui d’un Leibniz, n'en était pas moins inné chez lui. Déjà les chaînes qui Îe liaient à la « science pure » étaient tombées, et il était libre dorénavant de restituer toute leur valeur aux choses de l’esprit et, en premier lieu, à nos sentiments qui cessaient d'être de pures illusions variables avec les influences physiques, pour prendre rang parmi les faits avec lesquels il faudrait compter. Qui sait, en eflet, si une étude de ces faits mentaux conçue dans un esprit vraiment scientifique, ne révélerait pas un ordre parallèle à l’ordre physique, plus malléable pour notre volonté humaine, sur lequel nous aurions plus d’emprise et d’où nous viendraient nos raisons d'espérer? A cet égard, pensait James dès cette époque, des phénomènes psychiques si négligés pourraient peut-être, si on se donnait la peine de les étudier scientifiquement, fournir d’utiles indications (18), Il semble que l’on voit toute l’activité à venir de James s'orienter dès lors vers les buts multiples où elle tendra par la suite, comme si le faisceau d'idées et de tendances qui étouffaitent à l’étroit dans la gaine moniste s'épanouissait soudain en une gerbe.
Deux influences en hâtèrent l'épanouissement, dit James : la poésie de Wordsworth et la philosophie de Renouvier. L'une eut un effet apaisant, l’autre un effet régénérateur. Wordsworth neutralisa l’idée du mal, Renouvier fortifia la volonté. La vertu conso-
(17) Letters, I, 169.
(18) .V. Collected Essays and Reviews, la revue, écrite en 1869, du livre de SarGenT, Planchette or the Despair of Science.
TDR 7 REA
latrice de la poésie de Wordsdworth, que d’autres éprouvèrent, semble être due à l’ampleur même de la sensibilité du poète où toute « âme malade » trouve un asile de paix. John Stuart Mill, lui aussi, en des circonstances qui ne sont pas sans présenter quelque analogie avec celles où se trouvait James, puisa le réconfort dans les poèmes de Wordsworth: «11 me semblait, écrit-il (9), que j'y apprenais quelles seraient les sources éternelles de bonheur, le jour où les grands maux de la vie auraient été supprimés. Et leur influence me rendit à la fois meilleur et plus heureux. ».
James n'avait qu'à parcourir l’Excursion pour y retrouver sa mélancolie chez le solitaire et surtout, chez le voyageur, l'affirmation d'une croyance en un ordre meilleur, Comme le solitaire, il avait exploré la destinée de l’homme,
non par jeu de l'esprit, Ni curiosité subtile, pour tromper Des désirs lancinants, mais poussé par l’amour Du vrai, peut-être aussi par un plaisir intense A nourrir Ja pensée, où cela se pouvait (20).
Comme lui, il avait été la proie du désespoir le plus sombre, en homme . dont la frêle charpente S'incline jusqu'à la poussière, sous le poids D'angoisse inconsolée et du manqué de forces Pour convertir en bien le mal de la douleur (21).
Et sa réaction optimiste, provisoire, s’accompagnait, comme celle du voyageur, d’une restriction mentale qui maintenait au premier plan la volonté de persister dans celte attitude tout en reconnaissant non sans douleur et remords accablant,
Que, pour ferme que soit notre croyance, il faut
Le zèle, et la vertu de vivre de la foi
Comme un soldat vit de courage; comme, en mer, L'homme oppose aux fureurs des flots sa force d'âme (22).
Dans cette philosophie d’optimisme et de volonté, le rôle de la science se trouvait clairement défini par le poète
(19) Autobiography, 148.
(20) The Excursion, III, 283.
(21) IZbid., IV, 165. -
(22) Ibid., IV, 202. Voir l'usage que James à fait de ces vers de Wordsworth dans l'essai La Vie vaut-elle d'être vécue? (Will to Believe, p. 60)
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la Science alors
Nous sera précieuse; et seulement alors Elle se montrera digne de ce grand nom; Alors son cœur s’enflammera, son œil si morne Son œil inanimé cessera, vil esclave, De rester enchaîné sur son objet.
. son noble usage, .
Son domaine le plus illustre, ce sera D'être le guide clair; le soutien le plus sûr De l'esprit vagabond... (23).
Et la conclusion de Wordsworth élait bien faite pour donner confiance à James en confirmant les idées qu'il sentait germer en lui sur l'influence de la volonté dans la destinée de l’homme et, par suite, du monde :
C'est nous qui bâtissons cet Etre que nous sommes; Et d’aspirer profondément l'âme des choses
Nous fera sages à coup sûr; nous choisirons, Sachant que le vouloir est libre, et cependant
Nous suivrons sans écart, comme nous le ferions Poussés par la nécessité sévère, le sentier
De l’ordre et du bien... (24).
Il v avait là une suggestion à laquelle James était bien préparé par la lecture de Renouvier et où il entrevit — enfin — le moyen de sortir de l'impasse où l’avaient acculé les conclusions matérialistes touchant les relations de la volonté et de la loi physique. « Pas une parcelle de notre volonté qui ne soit le résultat d’une loi physique » écrivait-il à Ward au printemps de 1869, avant la crise religieuse (25), Or, un an après, le 30 avril 1870, il note dans son Journal (26) : « Je crois que la journée d’hier a marqué une crise dans ma vie. J'ai achevé la première partie des seconds Essais de Renouvier, et je ne vois pas pourquoi la définition qu'il donne du libre arbitre : le fait de soutenir une idée parce que j'en ai ainsi décidé alors que j'aurais pu m'arrêter à d’autres, serait forcément la description d'un mirage. » Ce n’était pas là chez James un coup de tête, mais une révolution longuement méditée et presque décidée du jour où il avait entrevu l’abîme matérialiste. L'autorité de Renouvier venait lui prêter main-forte. Il était sûr, en sa compagnie, de ne pas commettre une imprudence : empiriste comme James,
(29) Tbid "IV, 4251:
(24) Ibid., IV, 1264.
(25) V. ci-dessus, p. 70.
(26) Letters, I, 1417.
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