CARTE
poir, il écrit : « Ce n’est ni dans les maximes, ni dans la contemiplation (Anschauungen) qu'est le salut, mais dans l'accumulation d'actes de pensée. » Il se promet désormais de prêter plus d’attention à la forme de ses actes, d'arriver à contracter de bonnes habitudes de pensée. Et surtout, Renouvier Fa convaincu du pouvoir créateur de la volonté. Jusqu'’alors, le seul acte volontaire indépendant lui paraissait un acte destructeur, le suicide : « Maintenant, dit-il, je ferai faire à ma volonté un pas de plus; avec elle non seulement j’agirai mais je croirai en ma réalité individuelle et en ma puissance créatrice. » (29). On comprend l'enthousiasme de James pour une philosophie qui le rendait à la vie. « Je ne peux pas laisser échapper celte occasion de vous dire toute l’admiration et la reconnaissance que m'a inspirées la lecture de vos Essais, écrit-il à Renouvier le 2 novembre 1872... Grâce à vous, je possède pour la première fois une conception intelligible et raisonnable de la liberté. Je m'y suis rangé à peu près. Sur d’autres points de votre philosophie il me reste encore des doutes, mais je puis dire que par elle je commence à renaître à la vie morale; et croyez, monsieur, que ce n'est pas une petite chose! » (30).
Encore une fois, la solution provisoire où s’arrêtait James, le répit qu'il se donnait, ne préjugeaient en rien du résultat final auquel devait aboutir son enquête sur la nature du Cosmos. Maïs c'était tout de même l’amorce d’un système, peut-être éphémère, une indication, en tout cas, de l'esprit individualiste et hardi dans lequel James allait dorénavant étudier les questions philosophiques. « Ma croyance, à coup sûr, se disait-il, ne pourra pas être optimiste, mais je ferai consister la vie (le réel, le bien) dans la résistance autonome du moi au monde, La vie sera fondée sur l’action, la souffrance et Ja création. » (1). Quant au mal, on se gardera bien de l’éliminer purement et simplement en le tenant pour négligeable, comme un Leibniz l’a pu faire (2); on le regardera, au contraire, bien en face et l’on puisera dans la volonté régénérée l'énergie suffisante pour le dominer. « Je ne peux me résoudre, écrit James à son frère en mai 1870, comme tant d’autres semblent pouvoir le faire, à détourner mon regard du mal et à le présenter sous de belles couleurs. Le mal est tout aussi réel que le bien, et si on le nie, il faut égale-
(29) The Letters of W. James, I, 147, 148.
(30) The Letters, I, 1638.
(31) Ibid., I, 148.
(32) Voir, dans Pragmatism, p, 23 et s., la critique de Leibniz par W. James.