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ment nier le bien. Il faut l’admettre, le haïr, et le combattre tant qu'il nous restera un souffle de vie. » (33).
En somme, c'était une belle victoire de l'énergie physique et morale que ce redressement de James à un moment où il était encore bien alfaibli et aurait eu plus que jamais des motifs de se décourager; mais cette victoire pouvait bien aussi n'être qu'une illusion passagère. James lui-même se donnait un délai d’un an avant de la tenir pour définitivement acquise. Il lui restait à consolider Îles résultats déjà obtenus. C’est à quoi il va s’employer au cours des années suivantes. On peut dire qu’il y consacrera sa vie entière.
La crise de 1870 clôt la première phase de l’évolution de James, la phase physique, physiologique, où la philosophie non encore formulée sinon dans des documents intimes et sans coordination, est toute entière dans les frémissements d’une sensibilité essentiellement instable. Cette instabilité même est nécessaire à l’évolution, mais elle empêche aussi qu'on voie nettement les étapes de la pensée. C’est qu'il n’y a pas là une suite logique de déductions aboutissant à une conclusion ferme, mais plutôt une ondulation continue et qui s'accompagne de reflets plus ou moins vifs, précédant un calme momentané. Mais pour n'être pas formulée, il n’en est pas moins vrai que c’est à cette philosophie vécue qu’il faut en revenir si l’on veut comprendre l’ensemble de la pensée de James. Sans doute, tout n’est là qu’en germe, et l'avenir S’enrichira de vues nouvelles dont il ne saurait être question à la date de 1870; néanmoins, négliger délibérément dans l’histoire de cette pensée les années qui vont de 1865 à la crise finale sous prétexte qu’elles n’ont vu paraître de James que quelques comptes rendus sans grande importance, ce serait s’interdire de remonter à la source de tant de ses idées et fausser du même coup la perspective avec laquelle son œuvre doit être examinée. « On n’aboutit à rien, disait-il volontiers lui-même, avec ce système de thèses qui bâtissent de toutes pièces les idées d’un auteur à l’aide de lambeaux de textes, si l’on n’a, avant tout, fait œuvre d'imagination pour arriver à saisir le noyau de ses conceptions. » @4). Et ceci est vrai de James plus que de tout autre. . On comprend mieux la totalité de l’œuvre, et surtout on restitue plus justement leur valeur à des points de vue qui peuvent sembler forcés ou trop poussés lorsqu'on envisage cette philosophie comme
(33) Letters, I, 158.
(84) Letters, II, Appendix, I, 355.
SDS
un organisme vivant qui croît, et lance vigoureusement ses rejets là où les circonstances semblent le plus favorables à son plem épanouissement. Dès maintenant, nous pouvons comprendre qu'il n'y aura pas de coupures dans cette pensée, pas même de ces haltes où le raisonnement reprend haleine pour construire à nouveau par additions successives. Une telle progression n’est plus à l'imaëe de Ja vie, mais relève plutôt de l'intelligence abstraite « caractérisée par la puissance indéfinie de décomposer selon n'importe quelle loi et de recomposer en n'importe quel système » G5); or, s'il y a une pensée qui, par sa nature même, échappera toujours à la systémalisation, c'est bien celle de James, qui ne sera jamais faite que du trop-plein de sa sensibilité.
Pour l'observateur superficiel qui croit pouvoir faire abstraction de la vie et de la personnalité de l’auteur, pour s'en tenir aux œuvres de première importance, quoi de plus osé, de plus romanesque,-de moins rigoureux que tel chapitre de la Volonté de croire sur la prédominance de la foi personnelle en matière de choix, telle conception « pragmatiste » de la vérité ramenée à ses données humaines et pleine de l’idée de la puissance créatrice de l’homme, tels tableaux des Variétés de l'Expérience Religieuse où sont analysés avec sympathie tant d'états d’âmes qui nous paraissent indignes qu'on s’y arrête? Et pourtant, tout cela semble s’insérer naturellement dans le mouvement continu de la pensée de James. Ce chapitre, cette conception, cette analyse, nous n'’imaginons pas qu'ils aient pu être autres quand nous avons assisté à la série d’expériences personnelles dont ils ne sont que des comptes rendus raisonnés. Le terroir qui a donné ces fruits, c’est James lui-même, sa personnalité tout entière. C’est donc à lui-même qu'il faut aller pour reconstituer dans toute leur intégrité, dans la chaleur de la vie, les émotions qu'essaient de traduire après coup les œuvres.
Car, il ne s’agit pas ici simplement de cette sorte d'émotion qui accompagne en chacun de nous Péclosion des idées personnelles, comme le vent est inséparable du mouvement et cesse avec Tui. Chez James, c’est l'émotion même qui se métamorphose en pensée. La vie explique l’œuvre, comme le passé, l’avenir.
Dès maintenant, nous pouvons voir ce que ne sera pas la philosophie de James et entrevoir ce qu'elle sera.
« Ma croyance, écrivait-il, ne pourra pas être optimiste. » Au fond de la coupe, en ellet, était l’amertume. I lui restait l’immense regret — qu'il devait exprimer si souvent par la suite — de ne pas pou-
(35) Bercson, L’Evolution créatrice, p. 170.
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voir accepter de gaieté de cœur cet étrange amalgame de bien ét de mal, ce monstrueux assemblage de contraires qu'est l'univers. « Bienheureux, écrira-t-il en 1884, ceux d'entre nous dont le cœur n'a jamais répété ce vœu d'Omar Khayam
Saisir, encore ouvert, le livre du destin
» Et nous faire donner une plus belle page
Où mettre notre nom, — ou bien, tout effacer.
» Ah! Pouvoir conspirer tous deux avec le sort,
» Pour corriger ce triste plan de l'univers!
Le voir réduit en poudre et puis le façonner
» Nous-mêmes, plus conforme au désir de notre âme! » (36).
Vains regrets auxquels James ne s’attarde pas. Mais üls limitent par en haut ses aspirations. Il préfère donc renoncer au Tout plutôt que de sentir sur ses épaules ce poids énorme en se répétant qu’il lui est impossible de l’alléger. James éloulle sous une voûte aussi sombre. Il s’en évade par le pluralisme. Et dorénavant le monisme — son ancienne prison — n'aura pas d’ennemi plus acharné que lui. Comment expliquer autrement l'espèce de zèle apostolique que déploie notre philosophe dans tant d'articles et d'ouvrages à la gloire du pluralisme ?
Il avait trouvé là une religion — car toute philosophie est chez lui de nature religieuse — à l’image de son esprit : infiniment souple et toujours ouverte à la nouveauté; une religion où il allait verser tout ce que l'expérience de ces dernières années lui avait appris sur l'importance du rôle de la volonté, sur les limites légitimes de la science et sur la liberté.
Sa philosophie ne sera pas une construction logiquement ordonnée qui sacrifierait volontiers les sentiments les plus chers au cœur de l’homme à un désir immodéré de grandeur et de calme. Voici, ce qu'elle sera : un essai de coordination des éléments passionnés qui lui ont permis de vivre et d'espérer et une revendication ferme en faveur de leur légitimité. Quant au problème final, quant à ce qui est en dehors de nous, et qui autoriserait ou ruinerait notre espérance, James fera la part belle au rôle créateur de l’homme dans un monde mouvant fondé sur la puissance de la personnalité individuelle. C’est dire que — consciemment ou non — il généralisera en les étendant à l'humanité et au monde tout entier les conclusions auxquelles il était arrivé par l’examen de son propre cas. Dès 1870, il aurait pu écrire quelques-uns des passages les plus caractéristiques
(86) The Dilemma of Determinism, dans The Wall to Believe, p. 160. Le Breton À 6