‹ La personnalité de William JamesChapitre 18 sur 56 · POSITION DE JAMES · texte numérisé non relu

POSITION DE JAMES

a) Influences.

James était encore tout ébloui de trouver au-dessus de lui le ciel pur après l'orage où il avait failli sombrer quand son ancien maître Eliot, devenu président de l'Université Harvard, vint le prier d'accepter le poste d’instructeur de physiologie que l’on venait d'y créer. C'était enfin là une occasion de faire œuvre utile au sortir de cinq années de vie purement spéculative. James accepta avec joie : on ne l’a jamais vu faire grise mine au changement. Puis, malgré les succès de ses cours auprès des étudiants, quand l'offre lui fut faite, l’année suivante, de joindre l’anatomie à son enseignement, il vit le danger de se spécialiser dans une matière assez éloignée du centre de son intérêt qui était plus que jamais le moral. Il refusa donc, mais non sans quelque perplexité, car l'alternative d'enseigner la philosophie ne lui souriait pas plus. « Le métier de philosophe, note-t-il dans son Journal (1), est une anomalie pour moi comme pour la plupart des hommes... Quand la forme de toute pensée en vient à constituer le fond dominant de la vôtre, c’est l’hypocondrie. » Peut-être aussi, au sortir d’une période bien sombre, ne voulait-il pas fonder tous ses espoirs sur la philosophie, de peur de les voir s'effondrer sans retour dans une autre crise. Partagé entre deux sentiments contraires, il finit par accepter l'offre d'Eliot pour 1874. Dans son esprit, d’ailleurs, l’enseignement de la physiologie devait être un acheminement vers une connaissance plus précise des rapports du physique et du moral, et comme une préface à l’étude de la psychologie. « A quoi bon, disait-il un jour à son collègue G. H. Palmer, étudier les os, les muscles, toutes ces choses physiques, sinon dans leurs rapports avec l'esprit? »

(1) Letters, I, 170.

Ce n’était pas là une méthode d'approche courante dans les « collèges » américains. Pour l'y faire prévaloir, il fallait profiter du moment où un mouvement se dessinait en faveur d’un élargissement des conceptions ordinaires. Or, en général, l’enseignement de la philosophie était confié à des ministres dont le moindre défaut était de ne pas sentir très vivement. le besoin de faire mieux. La logique déductive et le syllogisme n'avaient peut-être plus de secrets pour eux, mais ils n’offraient guère à leurs auditeurs qu’une morale au service de la théologie (2), se contentant de les mettre en garde contre une chute possible dans l’abîme de scepticisme et de matérialisme qui les attendait s'ils cessaient d'interpréter les Ecritures selon les canons de la critique orthodoxe G). Pourtant, toute curiosité philosophique n’était point éteinte en Amérique et les remarques que faisait Miss Martineau quarante ans plus tôt restaient vraies « Plus on voit les individus et moins on voit leurs livres, plus l’espoir de l'étranger s’affermit... Bien que certains dogmatisent, que d’autres attendent une révélation, et que personne ne semble se rappeler l’existence de la méthode expérimentale, on aspire pourtant à une Philosophie de l'Esprit. » ®.

Après la Guerre Civile, et sous l'influence allemande surtout, un renouveau s'était fait sentir, particulièrement dans les grandes universités de l'Est, jusque-là partagées entre la théologie traditionnelle et l’empirisme écossais. Avec la question de l’évolution, la curiosité intellectuelle avait rebondi. À Harvard, surtout, les grands mouvements contemporains avaient leur répercussion. Bowen suivait la tradition; G.-H. Palmer montrait déjà des sympathies pour Hegel; John Fiske, disciple de Spencer, commençait en 1869 l’exposé de sa « Philosophie cosmique ». Le Journal of Speculative Philosophy paraît vers cette époque. Un esprit nouveau règne dans l’Université. Il s’agit de fonder de toutes pièces un centre intellectuel, et cela demande du courage et de l’esprit d'initiative 6). Il faut un homme avisé et énergique pour donner l’impulsion première, il faut surtout un esprit qui sache prévoir l'orientation nouvelle que ne peuvent manquer de prendre toutes les disciplines en un temps de renouveau; enfin, il faut un homme qui connaisse les hommes et sache choisir ses seconds. Charles W. Eliot fut à la hauteur de la tâche. « Notre Université, disait-il dans son discours du 19 octo-

(2) Letters, I, 189.

(3) Voir Mind, TV, Janv. 1879, 31.

(4) Society in America, vol. III, 210.

(5) Voir Kazzen (H. M.), Culture and Democracy in the U. S., V, 288.

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bre 14869, ne reconnaît aucun antagonisme réel entre la littérature et la science, et n’accepte pas d’alternatives étroites telles que mathématiques ou classiques, science ou métaphysique. Nous voudrions avoir ce que l’on fait de mieux, en tout. » (6). Puis, examinant la situation en philosophie : « Nul ne sent plus, ajoutait-il, l’insufisance de nos méthodes actuelles que ceux qui l’enseignent le mieux. L'instruction livresque ne suffit pas : il faut que des maîtres actifs, à l'esprit ouvert et judicieux, lui donnent animation et vie. »

James venait à son heure. Dès 1876, il est maître de conférence de physiologie et annonce un cours de psycho-physiologie où il étudiera les Principes de Spencer (1) (on devine dans quel esprit) et cette même année, il inaugure une méthode nouvelle en organisant à Harvard le premier laboratoire de psychologie expérimentale qu'on ait vu en Amérique(S). Ce faisant, James se créait un instrument de travail pour ses recherches personnelles et avançait plus que par des discours la cause qui lui était chère : rechercher la vérité par l’étude approfondie des faits. Le laboratoire lui paraissait un dérivatif utile aux méthodes dogmatiques en usage et plus propre qu’elles à satisfaire la curiosité intellectuelle des étudiants. « Attaquons-nous aux choses, écrit-il en 1876, comme si nous n’avions pas à fournir une réponse officielle... Si sceptique qu’on puisse être sur les chances d’arriver à connaître les vérités universelles (et pour prendre plus nettement position, nous adopterons ici les vues extrêmes du positivisme), on ne peut nier que les études philosophiques apprennent à toujours voir les alternatives, à ne pas tenir l’habituel pour évident, à refondre toutes les conventions. En un mot, elles fournissent une perspective mentale... Quant à la philosophie générale proprement dite, ou réflexion de l’homme sur ses rapports avec l'univers, sa vertu éducative réside dans l’éveil des esprits aux problèmes qui la constituent. Peu importent les doctrines qu'’enseignent les maîtres, pourvu qu'ils inculquent à leurs élèves l'attitude philosophique vivante, l'examen personnel indépendant de toutes les données de la vie et le désir de les harmoniser. » (0).

C’est ainsi que James entendait faire profiter autrui des leçons de sa propre expérience. Elevé en dehors de toutes les écoles, sa première philosophie avait été l’étonnement, enrichi de mille perceptions au cours de son éducation vagabonde, et son père lui avait

(6) Addresses at the Inauguration of Charles W. Eliot, 29. (7) Memorandum du Président Eliot.

(8) Letters, I, 179.

(9) Nation, 1876-23, 178-179. The Teaching of Philosophy in our Colleges

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appris à dépasser les conventions pour repenser les idées sous uné forme personnelle. Maintenant, il voulait qu'on cultivât chez Îles jeunes gens cet étonnement si fugace qui ne tarde pas à se changer en indifférence. Il voulait qu'on leur enseignât non plus à croire, mais à douter, et à prendre eux-mêmes, librement, leurs décisions, à être originaux. Ses récentes expériences, enfin, lui avaient appris que le salut pour chacun n'est pas dans l'adoption passive d’une doctrine établie, mais dans le choix éclairé — peu importe au prix de quelles souffrances — entre des alternatives également plausibles. De toutes façons, le dernier mot devait revenir à l'individu. Dans son enseignement, donc, comme dans sa philosophie, James prenait la défense de l’individualisme à l’heure même où sa propre pensée se définissait par contraste avec toutes celles dont il avait subi ou subissait encore l'influence. |

Et, avant d'aller plus loin, le moment est venu de préciser ce qu'on entend généralement par « influence », car ce n'est qu'en délimitant avec toute la précision possible la portée de ce terme assez vague en soi que l’on peut obtenir sans flou et sans bavures la silhouette d'une personnalité. Or, s’il fut un esprit ouvert aux influences, c’est bien celui de James. Successivement, son père, Spencer, Agassiz, les Ecossais, Wordsworth, Renouvier et tant d’autres par la suite, sont venus modifier la pensée du philosophe à des moments divers de son évolution. D'autre part, en philosophie plus qu'ailleurs peut-être, les influences sont grosses de conséquences, car dans ce domaine où la pensée se concentre, les plus petits chocs peuvent ébranler fortement la masse, alors qu’en littérature, ou dans les arts, la matière est assez diluée pour n'être pas sensiblement affectée en tous ses points par les vibrations du dehors. Le lien logique étant plus lâche, on y est moins tenu par une communauté de principes. Comme il s’agit surtout de traduire des états d'âme, on peut imaginer librement mille variations sur un même thème. Il faut avouer qu'en philosophie — comme en science — dans le domaine de la logique, en un mot, la part d'indépendance individuelle est à l’ordinaire assez réduite, car les thèmes sont moins nombreux — peuvent même se ramener par réductions successives à un très petit nombre — Jes faits commandent, et la nudité des idées ne s’accommodé que bien rarement de trop riches parures. Il semble donc qu'il soit d’autant plus malaisé de se dégager de l’autorité que celle-ci repose moins sur une personnalité fragile que sur un ensemble de faits et de déductions sages à caractère plus universel. L’ « influence » y revêt donc l'aspect de l'acceptation provisoire ou définitive d’un groupe de conclusions tenues pour vraies et qui —

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en tout cas — quel que soit le sort qui leur sera réservé dans la suite — deviennent, pour peu que le penseur vive sa philosophie, partie intégrante de sa personnalité, chose qui ne saurait se produire en littérature où l'autorité ne fait pas loi (0), Et bien souvent, en effet, des sujets trop passifs se contentent de « subir » l'influence, comme écrasés sous le faix. C’est ce qui a pu faire croire qu'il y avait là un obstacle sérieux au développement de la personnalité, alors que chez les esprits robustes l'influence constitue au contraire, Je meilleur stimulant de l'originalité.

Mais, tout d’abord, une remarque préliminaire s'impose : c’est qu'on ne peut nier l'originalité de quiconque a subi une ou plusieurs influences, tant la chose est universelle et, pour tout dire, inévitable. Il faut ne voir dans le mot, et dans le fait, qu'un symbole de la solidarité intellectuelle qui lie deux générations ou deux pensées. Souvent l'influence n’est guère plus qu’un léger contact en un point qui marque une continuité, évite une rupture; souvent aussi, c’est l’écho de la rumeur du dehors qui pénètre au dedans pour modifier, redresser, encourager. C’est l’accident de terrain qui imprime au fleuve une direction nouvelle. La personnalité moderne, surtout, nous apparaît non plus comme un jet puissant à l’air libre, mais plutôt comme une source filtrant au travers de dix terrains qui en déterminent la teneur. Il nous paraît impossible aujourd’hui de prétendre ne rien devoir aux devanciers : ce serait méconnaître le lent cheminement souterrain de nos idées les plus originales. Avec le recul des années, d’ailleurs, la personnalité acquiert toute sa valeur, et l’on comprend mieux alors la part exacte de l'influence dans son développement. Plus on approfondit, plus on croit voir que celle-ci n’est pas un habit qu'endosse l’esprit, mais bien la nourriture nécessaire à sa vie. « Je ne sais pas pourquoi, dit Boutroux ({1), certains critiques d'aujourd'hui s’imaginent qu'il suffit de dénoncer une influence reçue par un auteur, pour convaincre aussitôt celui-ci de médiocrité; comme si la vie de l'esprit, aussi bien que celle du corps, n'était pas un continuel échange... On est original quand on fait sien ce qu'on emprunte. »

Ajoutons enfin que l'influence ne s'exerce pleinement que sur les esprits déjà orientés dans la même direction par leur originalité propre. Il y a simplement en ce cas confirmation de tendances profondes:

(10) Sauf, bien entendu, en ce qui concerne la technique littéraire, qui est, d’ailleurs, une esthétique ou philosophie de l’art, C'est ainsi qu'on peut dire que l’Art poétique de Boileau fait loi pour une certaine catégorie d'auteurs.

(11) De l'Influence de la philosophie écossaise sur la philosophie française.

au spectacle d’une pensée robuste, l'esprit prend conscience de ses forces cachées. Il semble bien que ce fut le cas de James. Avant 1870, les tendances spirilualiste et matérialiste luttèrent en lui et il eut tantôt l’une, tantôt l’autre pour idéal. C’est ce qu'on traduit en disant qu'il subit l'influence de Spencer, puis celle d’Agassiz. Ces noms sont simplement les limites vers lesquelles il tendait, et comme son esprit était alors un perpétuel va-et-vient harassant entre deux pôles de natures contraires, il paraît avoir suivi successivement des voies bien différentes, alors qu'il s’agit simplement là d’oscillations très amples d’une personnalité très instable.

Après 1870, au moment où il lui faut échapper au vague et à l’indécision qui l'ont mis à deux doigts de sa perte, James rencontre deux hommes d'’inégale valeur qui contribuent à affermir sa pensée et à l’orienter : Renouvier et Chauncey Wright, et il semble bien que le résultat de ces nouvelles influences fut de diminuer l'amplitude de ces oscillations de la pensée et d’accélérer le mouvement de progression des idées.

Outre l'affirmation de la liberté-qui lui avait été d’un si grand secours, James avait trouvé chez Renouvier d’autres raisons de sympathie. Tous deux, dégagés de la « superstition du Tout », envisageaient dans l'univers les faits multiples et les individus, insistant, dans l’individu, sur le rôle primordial du sentiment, de la passion. Pour tous deux, le monde physique était distinct du monde moral et le rôle de la science limité à la connaissance du premier. Quant au moral, le champ s'ouvrait aux hypothèses et — c’est ici, surtout, que, James se sentait tout près de Renouvier — en cette matière, chacun devait écouter la voix intérieure. « Confirmerons-nous par notre croyance, écrivait Renouvier (2), une hypothèse (le déterminisme) que les instincts moraux de la conscience démentent à chaque instant, et que combat dès lors la loi morale elle-même, ce grand fait idéal de l'univers? Si c’est la liberté qui est vraie, tout un ordre de faits échappe à la science et à la prévision de l’homme : ou plutôt l’homme est créateur d’un ordre nouveau dans le monde, d’un ordre qui ne saurait jamais être donné tout entier, mais qui se fait perpétuellement et qui est par excellence le domaine humain, son domaine... Cet absolu cherché de chimère en chimère, à travers les élucubrations théologiques, nous le trouvons au fond de notre nature, non qu'elle échappe à toute relation, mais parce qu’elle peut quelquefois les dominer toutes. La philosophie, enfin humanisée, trouve dans

12) Essais de critique générale, 2 essai, IT, 81-83. que q ;

l’homme qui est à la fois son créateur et sa principale matière, le type, l'unique type connu de ce que l'être a d’inaccessible, de cette source de faits premiers qui partout ailleurs lui échappe, et qu'elle ne peut que vainement s'’ellorcer de définir en dehors de tous rapports, par delà les bornes du monde intelligible. » Faire pleinement confiance à l’homme, le grandir en en faisant la source et le but de toutes nos aspirations, voilà qui devait séduire singulièrement celui qui dans sa lettre à Ward de janvier 1868 — bien avant qu'il ail rien lu de Renouvier, avant même qu'il en connût le nom — exprimait des idées si voisines de celles du philosophe français. Et le texte de Renouvier devait sans doute aider James, par la suite, à préciser les conséquences de ses premières affirmations. « La véritable doctrine de la liberté, ajoutait-il(43), nous fait considérer le monde comme un ordre qui devient et se fait, non comme un ordre préétabli qui n’a qu'à se dérouler dans le temps. »

Le rapprochement est si prononcé qu'on attribuerait volontiers à James telles déclarations passionnées de Renouvier. Nous saisissons ici sur le vif la véritable signification de l'influence : il y a d’abord parallélisme de deux pensées qui s’ignorent, puis, stimulation de la pensée la plus floue par la plus nette et enfin émulation à la poursuite de développements de plus en plus riches. Chez Renouvier, comme plus tard chez Bergson, James a trouvé maint élément de son propre tempérament. Tous deux ont senti à l'unisson, connu les mêmes angoisses, fait passer dans leurs ouvrages toute la chaleur de leur personnalité, et leurs deux âmes, dépassant les obstacles de la technique philosophique, se devinent et se joignent. Quels ne devaient pas être les sentiments de James lorsqu'il lisait, au sortir de la lutte où son instinct religieux l'avait emporté sur le matérialisme, les lignes éloquentes de Renouvier en faveur de l’immortalité, dont il pouvait faire l’application à lui-même : « Qu'importe que dans sa jeunesse même (l’homme) puisse être atteint d’une sorte de désenchantement vital et d'un besoin de tout oublier et de ne rien sentir? Qu'il s’éprenne d’un goût raisonné pour le néant? plus que cela, qu'il se trouve capable de l’envisager en face, chose difficile et rare plus qu'on ne le croit, et qu’en le contemplant il l'appelle? Ni la passion lasse, ni la passion désespérée, ni les intermittences de la vie morale, ni sa décadence ne sont des objections contre l’immortalité... » (5), Même haine de l’Absolu chez tous deux, même répu-

(3) Op-Ncit "loc eat 405 (44) Op. cit, loc. cit. 250!

de

gnance pour le pessimisme d’un Schopenhauer (ë) comme pour le rationalisme doctrinaire (16), même élan vers un humanisme délivré des terreurs du doute. En dépit de sérieuses divergences dans les doctrines, James sentait en Rénouvier un tempérament foncièrement analogue au sien, et Ja grande raison de son attachement à la pensée du philosophe français, comme, plus tard, de sa sympathie pour Bergson, c'était qu'il y trouvait un exposé net de points de vue encore confus chez lui mais qui n'attendaient que cette occasion pour prendre corps. Les affirmations robustes de Renouvier donnaient à James le courage d'exprimer ses propres idées, et lorsqu'il évoquera vers la fin de sa vie le soulagement que lui apportèrent les essais du néo-criticiste : « Renouvier, dira-t-11, fut un des plus grands esprits philosophiques, ef sans l'impression que fit sur moi, au cours des années 70, sa magistrale défense du pluralisme, je n’aurais jamais pu me dégager de la superstition moniste avec laquelle j'avais jusqu'alors vécu. » (7). James aurait pu inscrire en épigraphe sur son œuvre les derniers mots des Seconds Essais de critique : « Mon but était de déterminer les probabilités morales d’une foi philosophique, la plus universelle possible, et j'ai confiance de l'avoir atteint. » (8),

En regard de cette influence, et comme lui servant de contrepoids, il faut considérer maintenant celle de Chauncey Wright (9). La destinée humaine n'inquiétait nullement Wright. Il n'y croyait pas. Hors le fait pur et simple, ce positiviste intégral n'’estimait

(15) Ibid., 263, 307.

(16) Voir lbid., 1, 350, les critiques que Renouvier adresse à Proudhon « Si c'est être un mystique que de croire à quelque chose pour de bonnes raisons, c’est-à-dire qu'on estime bonnes, il est vrai, je suis un mystique. S'il faut, pour être un philosophe critique, admettre que toute solution par la raison est une solution par raison démonstrative, apodictique, alors je ne suis pas un philosophe critique. »

(47) Some Problems of Philosophy, Dédicace.

(18) Deuxième Essai, IT, 315.

(49) Sur les relations de W. James et de Chauncey Wright, voir Collected Essays and Reviews, p. 20-25 et 107. Chauncey Wright, né à Northampton (Massachusetts), le 20 septembre 1830, montra de bonne heure des dispositions pour les mathématiques, fit ses études à Harvard, et fut, de 1552 à 1870, calculateur de l’Almanach Nautique. En 1870, le président Eliot lui confia un cours de psychologie, puis de physique mathématique, Mort à Cambridge le 12 septembre 1875. Il a publié des articles réunis sous le titre de Philosophical Discussions en 1877 avec notice biographique par Charles Eliot Norton, Ses Lettres ont paru en 1878 avec notice par J. Bradley Thayer (édition limitée, hors commerce). Consulter également : Mind, IV, 1879, janvier, Philosophy in the United States (Stanley Hazz), et J. Fiske, Darwinism and Other Essays.

rien, Le monde était une agglomération d'éléments rassemblés là par caprice, au gré du « temps cosmique », comme se font et se défont les nuages. L'idée de finalité lui était odieuse, comme d’ailleurs tout système général « anticipation de la nature », disait-il. Il exposait des vues dans des articles pleins de suggestions, mais sans netteté. Il ne savait pas faire passer sa personnalité dans ses écrits. Par contre, sa conversation fourmillait de traits heureux et surtout d'observations fines sur les choses et les gens. Semblable tempérament, où la sensibilité n'avait pas place, qui ne demandait pour ses sentiments nulle garantie extérieure, pour qui « le pessimisme et l’'optimisme étaient également dépourvus de sens » (20) peut paraître aux antipodes de James et pourtant cette divergence foncière explique l'influence de l’un sur l’autre par les réactions violentes que Chauncey Wright faisait naître en James et qui n'étaient pas sans utilité. Et puis James aimait certains aperçus de cet esprit profond : son empirisme radical, son aversion pour les systèmes, sa critique de l'absolu; il Jui emprunta même à plusieurs reprises l'expression de « temps cosmique » qu'il aimait parce qu’elle lui semblait exclure à jamais tout déterminisme (21). Wright, d’ailleurs, aida James, par contraste, à faire ressortir en un relief plus accentué ses propres convictions. Les esprits aussi franchement matérialistes ne sont pas légion en Nouvelle-Angleterre et Wright prenait dans ce milieu une originalité qu'il n'aurait pas eu ailleurs au même degré. De plus, c'était le matérialisme vivant, en pleine force, combatif autant que l’idéalisme de James, et qui obligeait l’adversaire à tenir ses armes aiguisées. Wright mort, ses arguments vivaient, menaçants, ironiques même si l’on était tenté de les négliger pour se laisser aller à ses penchants paresseux. La crise de 1870 était d’ailleurs encore trop fraîche à la mémoire de James pour qu'il pûüt ignorer la force de ces arguments. L'adversaire vivait toujours en lui, sur ses gardes, prêt à rompre l'armistice et à prendre l'offensive. Il fallait composer. C'est ainsi que James, sans doute sous l'influence de Wright, fut amené à élargir de plus en plus la place faite dans sa pensée à l'idée de hasard. Ce n'était pas le « temps cosmique », que James jugeait un peu sommaire (22); mais, dans le plan du méliorisme basé sur la puissance de la volonté humaine, un assouplissement de nos conceptions de l'univers qui rendait mieux compte des apparences chaotiques dont le matérialisme tirait parti(3). Le service que

(20) Collected Essays and Reviews, Chauncey Wright, p. 23.

(21) Wül to Believe, 52. Collected Essays, Philosophical Conceptions, 421. (22) V. Wäll to Believe, Is Life Worth Living ? p. 52.

(23) V. op. cit., The Dilemma of Determinism.

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Wright rendit à James fut d'amener celui-ci à aller au-devant de l’adversaire, en homme qui, comprenant parfailement les objections qui lui sont faites, ne demande qu'à redresser les conclusions erronées qu'on en tire. James fut séduit par la plasticité sans limite de la vision de Wright, où le pluralisme le plus échevelé avait l'infini pour carrière, mais il ne voulut y entrer qu’en compagnie de l’espérance; il voulait avoir une chance de gagner dans la course de la vie. C’est ainsi qu'il eut aux premiers temps où il élaborait son œuvre philosophique à faire jouer à son esprit critique le rôlé de gardien de sa personnalité : d’une part, il avait sans cesse l’œil sur Chauncey Wright dont la puissante ironie glaçait sa pensée si celleci venait à s’embraser pour l’idéalisme d'un zèle trop ardent; d’autre part, le spectacle quotidien des efforts de son père vers une formulation de ses besoins religieux l’encourageait dans son désir de finalité (24). A lui de trouver le moyen terme, car ni Chauncey Wright, ni Henry James n'étaient des modèles à imiter. L'un était trop froid @5), l’autre trop impulsif (26). Il y avait là des vues pleines d'intérêt, mais des méthodes d'analyse défecteuses. Il eût fallu corriger l’un par l’autre, concilier des extrêmes où entraient, il est vrai, bon nombre d'éléments communs, fondre deux pensées en une, et peut-être l’avenir verrait-il cette fusion réalisée...

En attendant, le plus grand service que Renouvier et Wright, comme plus tard Blood et Bergson, rendirent à James, ce fut de l’encourager dans la voie où il s’engageait. Sans doute il doit beau-coup à J.-S. Mill, Lotze, Hodgson, Wundt, Peirce, Slanley Hall, Putnam, Royce et d’autres qui vinrent enrichir ses conceptions et lui suggérer mainte idée intéressante pour qui veut suivre la filiation qui le rattache à la tradition passée, mais quand on en vient à étudier chez James la vie intérieure, les réactions de la sensibilité, on s'aperçoit que ceux qui ont eu sur lui une réelle influence, qui lui ont imprimé des impulsions nouvelles, s'ils l’ont séduit par leur puissance intellectuelle, doivent surtout leur influence à la hardiesse avec laquelle ils surent construire une vision d'ensemble de l’univers qui ne fût pas rigide, mais laissât le champ libre aux possibilités. Renouvier bâtissait son univers sur la liberté, Wright

(24) V. à ce sujet un article de G.-H. Palmer dans le Harvard Graduate Magazine (1920), 29.

(25) Collected Essays and Reviews, Chauncey Wright, 24,

(26) Letters, I, 241 .…. He was like Carlyle in being no reasoner at all, in the sense in which philosophers are reasoners. Reasoning Was only an unfortunate necessity of exposition for them both,

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l'envisageait comme une vision d'orage, Blood voyait partout Île miracle, Fechner, l'âme universelle, Bergson, l'élan vital. Toutes ces formules exprimaient un même étai d'âme, l'aspiration vers une philosophie de la vie dans toute sa mouvante intégrité. Et qu'importaient à James les détails des systèmes? On était sûr de le gagner en faisant appel à sa sensibilité, et celle-ci n'était pleinement satisfaite qu'autant qu'elle avait cru pouvoir humer le bon air de la vie. James étoulfait dans le menu et l’étroit. Et il éprouvait véritablement de

la reconnaissance pour ceux qui — mieux doués que lui, peut-être, pour resserrer en des nolations pittoresques ou disposer en un plan harmonieux ce qu'ils ressentaient — venaient lui prêter, prêter

à la cause pluraliste à laquelle il était tout dévoué, le concours de leur talent et l'appui de leur autorité. On l’a vu exprimer sa gratitude à Renouvier. Plus tard, il dira de Benjamin Blood : « J'avoue que l'existence de ce nouveau genre de mysticisme a mis en fuite ma timidité » (27). Et lorsqu'il rencontrail Bergson au cours de ses voyages en Europe, « l’énergique poignée de mains à peine desserrée, on se lançait dans des discussions lumineuses sur la religion ou la morale qu'interrompaient seulement de temps à autre les brèves phrases insistantes de James : « You gave me confidence, you made, me bold » (28).

Certes, la nature même de sa philosophie naissante donnait à James ce besoin d'encouragement. Elle reposait sur l'incertitude étayée par l'espérance. L’intuition, la foi, l'instinct lui paraissaient les voies normales à suivre dans la recherche de la vérité, et les sentiments dont il faisait la base de sa philosophie gagnaient tout à devenir collectifs, les probabilités se faisaient plus pressantes quand les plus grands penseurs les mettaient au premier rang. La probabilité à laquelle James tenait le plus était celle d’un monde en perpétuel devenir où la suite des événements fût incalculable, imprévisible. C’est pourquoi il était également éloigné de l’optimisme d’un Læibniz et du pessimisme d’un Schopenhauer, qui se donnaient un univers voué au bien ou au mal. Mais surtout, ce qu'il faut bien voir, c'est que cette attitude de James répondait chez lui à un besoin physique. Schopenhauer lui parut toujours odieux parce qu’il abusait de déductions déjà trop hardies pour aboutir à un pessimisme impardonnable qui était la négation de tout effort. C'était le comble du dogmatisme vicieux, la capitulation de l'individu devant Je mal. James était loin de repousser en bloc toutes les idées du philosophe

(27) Memories and Studies, À Pluralistic Mystic, 374. (28) F, Decarrre, W. James bergsonien, 34.

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