ROUES
allemand; il admettait même comme « une vérité profonde » le « caractère illusoire de la notion du progrès moral » (29). Il l’approuve même de ne pas « s’enraciner dans une optimiste veulerie ». Mais ce qui lui rend Schopenhauer insupportable, c'est son pessimisme « fort en gueule... d’un chien qui aimerait mieux voir le monde dix fois plus mauvais qu'il ne l’est que de perdre une occasion d’aboyer ». Il n'était pas du tempérament de James d’ériger en système le désespoir : sans cela, l’occasion eût été belle pour lui de céder à la tentation au plus fort de sa crise religieuse. Au contraire, il voulait rester sur le qui-vive, toujours alerté, prêt à l’action. Or, on s'endort dans le pessimisme comme dans l’optimisme quand on ne voit plus au-dessus de sa têle qu'un ciel gris ou bleu sans un nuage, sans une coupure. Avec Renouvier, au contraire, avec Wright, avec Blood, l'avenir, c'était nous qui le ferions. Il y avait dans ces pensées, l’attrait de l'inconnu, des perspectives d'aventure, tout ce qui donne son charme à la vie. Avec eux, elle « valait la peine d’être vécue », même si le « temps cosmique » de Wright devait balayer demain l’œuvre d'aujourd'hui. Il y avait toujours place pour un ordre meilleur, et le seul changement tenait l’esprit sur le qui-vive. Ce que demandait James avant tout, ce n’était pas une béate sécurité ni une cynique certitude, mais la mobilité, le peut-être. L'activité était un besoin de son tempérament : il lui fallait donc une philosophie qui la rendit légitime et efficace. Mais aussi, il n’était point l'ennemi du hasard, bien au contraire, et, en bon joueur qui prise le jeu plus que le gain, il ne se sentait en forme que lorsque la lutte promettait d’être chaude et la victoire incertaine. « J'ai souvent pensé, écrivait-il vers 1878 à Mme James (0), qu'on ne saurait mieux définir un tempérament qu'en recherchant sous l’empire de quelle disposition morale ou mentale particulière nous nous sentons vivre d’une vie plus active, plus profonde et plus intense. A de tels moments, une voix intérieure s'élève, qui dit : Voilà comme je suis en réalité! Or, autant que j'en puis parler, cette attitude caractéristique comporte toujours chez moi un élément de tension active, de résistance, pour ainsi dire, où je compte sur le monde extérieur pour arriver à fondre le tout en une harmonie parfaite, mais sans garantie aucune. Qu'on me le garantisse, et voilà mon attitude qui aussitôt s’immobilise et devient insipide. Que la garantie vienne à disparaître, alors, pour peu que je sois en bonne santé, d’une façon générale
(29) The Wall to Believe, The Dilemma of Determinism, 169. — V. William James, Extraits de sa correspondance, appendice I, À Karl Hillebrand. (30) Letters, I, 199.
Re
(überhaupt), je ressens une sorte de bonheur enthousiaste et profond, une âpre détermination à faire ou à souffrir n'importe quoi, qui se traduit dans mon organisme par une sorte de douleur lancinante au sternum (ne souris pas, c’est pour moi un élément essentiell). Et bien qu'il n’y ait là qu'une simple humeur, qu'une émotion que les mots sont impuissants à peindre, c’est ainsi que s’affirme chez moi le principe de toute activité pratique ou théorique... »
Telle est la lumineuse analyse que James lui-même donne de son tempérament quelques années après sa crise religieuse. C’est une nature combative, mais qui se voile de cette nuance de douceur mélancolique qu'’apporte avec elle l’espérance. « Vivre d’une vie plus intense! ». Que de fois nous l’entendrons exprimer ce souhait! C’est ce qu'il écrivait en 1861 à ses parents G1), c’est ce qu'il répète vingt ans plus tard à Mme James, ce sera, par la suite, l’évangile du strenuous mood » (2), mais il faut garder dans la lutte l’espoir confiant qui fouette le sang et appelle l’action.
Voilà peut-être ce qui a empêché James de subir très profondément l'influence d’un Carlyle. Tous deux avait éprouvé une crise analogue, l’avaient surmontée par un appel à la liberté, « chassant à jamais l’ignoble Peur » (33) et James voyait dans l’émancipation de Teufelsdrôckh le premier pas, nécessaire, vers la conception d’un monde où l’action se trouve pleinement justifiée (4), Mais Carlyle n’était pas allé au delà de ce premier pas, et sa peur originelle s’était simplement changée en une amère soumission. Teufelsdrückh était, certes, prêt à tout souffrir; il se sentait un homme par Je courage, envisageant le monde en face, presque dieu par la ruajesté de son acte; toutefois, son action s’arrêtait là. Il se heurtait à une puissance égale qu'il pouvait bien accabler de ses sarcasnies ou de son mépris : rien ne l’émouvait, mieux valait composer. En somme Carlyle, s’il relevait la dignité de l’homme, en abaissant celle de l'univers, lui fermait aussi toute issue et ne tardait pas à retomber dans un pessimisme aussi sarcastique et stériie que celui d’un Schopenhauer. Or, rien ne semblait plus odieux au tempérament vif et enthousiaste de James que l’acceptation rmaussade de l'univers par une philosophie désabusée (5).
(31) V. plus haut, p. 52.
(32) V. Talks to Students, III, What makes a life significant; Pragmatism, Lecture VIII, Pragmatism and Religion.
(33) Sartor Resartus, The Everlasting No.
(34) V. The Will to Believe, Is Life worth Living P 44.
(35) Cf. The Varieties of Religious Experience, Lecture I}, 4.