‹ La personnalité de William JamesChapitre 20 sur 56 · RÉ UT · texte numérisé non relu

RÉ UT

D'ailleurs, la personnalité même de Carlyle lui était bien connue pas son père qui avail quelque peu fréquenté le sombre Ecossais, sans parvenir à l'aimer (6). « Chez Carlyle, écrivait Henry James (37), rien de cette large sympathie humaine qu’on aime rencontrer chez les hommes distingués; il était totalement impénétrable aux appels du cœur ou de l’entendement. Il ne pouvait, je crois, se défendre d’éprouver à votre égard une certaine crainte, une certaine méfiance dès qu'il s’apercevait que vous nourrissiez un ferme espoir en Dieu ou traduisiez par vos actes votre amour de l'humanité... En particulier, Carlyle estimait que nul ne pouvait prendre un vif intérêt au progrès de l'espèce s'il n’était quelque peu déséquilibré.… Quant à éprouver la moindre sympathie pour la nature humaine et ses besoins inexorables ou le moindre espoir dans une bonté divine égale à ces besoins, je n’ai jamais vu chez lui le plus petit soupçon de l’une ou de l’autre. » Le côté énergique du tempérament de Carlyle plaisait, certes, à William James G8), mais s’il prisait fort la spontanéité puissante et l'intuition de l’Ecossais, qui lui rappelaient un peu Henry James @9), il eût voulu lui voir un peu plus du lait de la tendresse humaine et une oreille plus attentive aux demandes passionnées de l'âme. C’est qu'il n'avait pas l’étofle d’un prophète ni la foi rude d’un croisé. IL aimait la bataille, mais à condition de ne pas aller à une défaite certaine, et il entendait savourer chaque jour les fruits de la victoire, qui lui donnaient des forces nouvelles pour le combat du lendemain. Seule l’idée que chacun de ses actes modifiait le monde donnait du prix à la vie, mais livrer contre le roc un assaut désespéré n’était pas son fait. Et l’œuvre de Carlyle, hymne au courage malheureux plutôt que chant de triomphe, n’était guère une source d'inspiration pour qui s’élançait dans la mêlée avec une confiance aussi robuste.

b) Les aspects de l’inquiétude philosophique chez James.

Il ne suffit donc pas, on le voit, de dire que James à subi l’influence de Renouvier, de Wright ou de Carlyle. Ces mots restent vagues tant que l’on n’a pas distingué ce qu'il leur doit, et c’est précisément cet examen qui délimite la personnalité de James. En joignant par une ligne idéale les points où il touche à chacun, on

(37) Literary Remains, 423.

(38) The Will to Believe, The Dilemma of Determinism, 173-174. (39) Letters, I, 241.

Le Breton 7

LE Ode

obtient comme le contour même, la silhouette de sa pensée. Mais cette silhouette, c’est James lui-même qui en a dessiné les grandes lignes en orientant son esprit selon l'inspiration de son tempérament. Il nous reste à montrer que l'originalité de James est justement d’avoir puisé dans sa propre expérience des matériaux assez riches pour pouvoir, en y insérant quelques emprunts qui font parfaitement corps avec la masse, constituer une philosophie qui ira s’élargissant, s’amplifiant sans que jamais l’expérience intime de l’auteur cesse d’en être le centre. « Les étapes que parcourut James, écrit Mr. Lovejoy (40), avant d'arriver aux conceptions finales auxquelles il ne se fixa que passé la soixantaine, après trente années au moins de recherche et de réflexion philosophiques pour ainsi dire continues, sont marquées par la solution de problèmes définis ou l'élimination de fausses prémisses; les intervalles semblent avoir été consacrés par James à se dégager, non sans peine, mais toujours avec courage d’un bourbier d’antinomies insolubles. » Il faut insister sur le caractère passionné de ces doutes qui continueront — sa vie durant — de soulever de perpétuels conflits entre son intelligence et son cœur et ce sont ces conflits qui donnent à la philosophie de James sa physionomie si vivante et parfois si tourmentée. On pourrait dire de lui ce qu'il écrivait de H. Sidgwick (#1) : « Ce cœur si généreux avait pour collaboratrice une intelligence qui tendait à ruiner toute croyance qui s'offrait à elle. » Dès les débuts, James fut partagé entre l’aspiration religieuse et l’esprit critique. Dès les débuts, aussi, il eut un faible pour la première, quelles que fussent les exigences du second. « L'intelligence, écrit-il en 1874 (42), avec ses classifications et ses substitutions ingénieuses, demeure, tout compte fait, notre seul terrain d'entente et nous devons nous y tenir. » Mais il s’empresse d'ajouter cette restriction caractéristique : « Toutefois, s’il se présente une expérience mystique personnelle, le devoir de l'intelligence n’est point de la supprimer, mais de l'interpréter.… Emousser l'esprit et aflaiblir la volonté, ce n'est pas ouvrir la voie bien large à la vérité, même si cela nous permet d'en saisir un aspect particulier; et mysticisme pour mysticisme, la foi qui vient de la volonté, le vertige de la volition morale à des titres un million de fois supérieurs. »

Voilà une déclaration nette qui marque bien la double préoccupa-

ms

(40) International Journal of Ethics, janvier 1944. (41) Memories and Studies, Psychical Research, 173. (42) Atlantic Monthly, Compte rendu de l'Anaesthetic Revelation de Benjamin

P, Blood.

tion de James : ne négliger aucun fait, les soumettre tous à une critique sévère « c’est notre seul terrain d'entente et nous devons nous y tenir »; mais, de grâce, qu'il soit permis, en l'absence de preuves concluantes, de faire intervenir le facteur volonté et d’étudier en conscience les manifestations venues de ce côté-là. Il y a tout un ordre de faits qu'on ne peut négliger. C’est ainsi que les deux grandes idées de la pensée de James, modelées, renforcées, corrigées, si l’on veut, par les premières influences, n’en expriment pas moins, dans leur simplicité, le plus pur de sa personnalité. Elles ont seulement été quelque peu débarrassées de la gangue sentimentale qui en rendait primitivement l'expression pénible et douloureuse. Dorénavant, ce sont elles qui vont dicter l’activité pratique et théorique de James. La personnalité du philosophe, de concentrée qu’elle était sur elle-même, va se traduire maintenant par des actes : recherches psychologiques et continuation raisonnée de l'enquête métaphysique sur le rôle de la volonté humaine dans l'univers, tels sont les deux aspects sous lesquels James va paraître au publie et qu'on a trop souvent eu tort d'isoler ou même d’opposer, alors qu'ils ne se comprennent bien {ous deux que parce qu’ils se complètent et viennent se fondre dans l’ardente volonté de comprendre toute la vie, qui caractérise la personnalité de William James.

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