CHAPITRE PREMIER
L'EDUGATION D'UN PHILOSOPHE
a) Naissance. Famille.
William James naquit au cœur de New-York, dans Broadway, le 11 janvier 1842 (1). Quelques jours après, Ralph Waldo Emerson, ami de la famille, qui était alors descendu à ce même Astor House où naissait le futur pragmatiste, fut prié de venir l’admirer et lui donner sa bénédiction (2). Cinq ans après l’appel enthousiaste de 1837 à la jeunesse d'Amérique, il lui était ainsi donné de saluer l’entrée en ce monde de celui qui devait le mieux réaliser son idéal.
Avec le jeune William, commençait la troisième génération des James sur le sol américain. Les ancêtres G), probablement de souche écossaise, établis en Irlande au temps de Guillaume d'Orange, avaient émigré comme tant d’autres au cours du xv° siècle pour venir se fixer dans les colonies de New-York et de New-Jersey. Le dernier venu, qui s'appelait aussi William James, avait quitté sa famille et sa terre de Corkish, dans le comté de Cavan (@), en l’an 1789, à
() Letters, I, Introd., 9. Henry James, frère de William, dit : le 9 janvier (A Small Boy and Others, p. 8). Mr. H. James a bien voulu mettre les choses au point dans une lettre qu’il nous adresse : « … January, 11, 1842, is the cor- » rect date. It's entered in my grandfather’s hand in the family Bible. It was » always treated as my father’s birthday in the family during his lifetime... ».
(2) A Small Boy, 8.
(3) Sur les ancêtres de James, voir Letters, I, Introd., 1-16, e& aussi : Hasrincs {K.-B.), Walliam2? James of Albany, N. Y., and his descendants, New-York,
(4) Il est dit au volume I des Letters, p. 2, que le premier William James venait de Bally James-Duff, dans le même comté. Miss Hastings rectifie ainsi la généalogie du grand-père de James (William 2 James, p. 3) :
« William 2 James, of Albany, was the son of William ! James (1736-1822) of Corkish (or, to-day « Curkish », a townland a mile (o the east of Baïlieborough, Co. Cavan, Ireland), by his wife Susan Me. Cartney (1746-1824), both of
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l’âge de vingt ans, dans des conditions restées obscures, « avec une petite somme d'argent, une grammaire latine où il était déjà assez avancé, et le désir de visiter un des champs de bataille de la Révolution » @). Au demeurant, le meilleur fils du monde, comme on va le voir, mais il faut que jeunesse se passe. Ayant dépensé son dernier sou à satisfaire sa légitime et patriotique ambition, il fut tout aise d'accepter dans la petite ville d’Albany une place de commis de magasin. Il est rare que ce modeste emploi satisfasse complètement les âmes éprises d’aventures. Mais notre homme avait de la ressource et dans ce pays neuf la fortune souriait aux audacieux. D’audace, il n’en manquait pas : son équipée l’avait prouvé et le reste de sa vie le fit bien voir. Il ne tarda pas à s’établir à son compte, acheta comme tout le monde des terres dans l’ouest, se lança dans plusieurs branches du commerce et de l’industrie et la fortune lui sourit. La ville qui l’avait recueilli à ses humbles débuts, Albany, capitale de l’Etat de New-York, sur l’Hudson, à mi-chemin entre les Adirondacks et la mer, était alors peuplée d’émigrants irlandais comme lui et de vieilles familles hollandaises venues là lors des premiers établissements de la Nouvelle-Hollande, au temps où l’agglomération n’était encore que Fort-Orange et où l’on allait prendre le frais, l’été, à la pointe de Manhattan, au bord de la mer. Au milieu des Van Ransselaer, Van Cortlandt, Schuyler, Ten Eyck et autres, l’ingéniosité irlandaise fit merveille, si bien que nous retrouvons, en 1823, William James à la tête d’une maison fort achalandée, gros bourgeois bien pourvu, vice-président de la Caisse d'épargne et de la Chambre de commerce d’Albany. Lorsqu'il mourut, en 1832, l’Evening Post, de New-York, qui lui consacra un article, pouvait écrire : « Il a plus que quiconque contribué au développement de sa ville. » (6). Il faut croire qu'il avait gardé dans la prospérité l’allant
whom lie buried in Baïlieborough, together with other members of the immediate family. ». — Note by Henry 5 James : « When I said in my Introduction to the Letters of Wäilliam James that his grandfather came from Bally- James-Duff, County Cavan, I stated the family tradition which was positive as to the county, less positive as to the spot. The evidence which you have obtained that his parent regarded Corkish, a few miles from Bally-James-Dufi, as their home, is conclusive and convinces me that the report which I accepted was inexact, or at least incomplete. » Henry James.
() Letters, I, 2. Sur cet ancêtre, voir Notes of a Son and Brother, 266-67. On trouvera son portrait dans le livre de Miss Hastings.
(6) Letters, 1, 3. Voici, d'autre part, en quels termes Munsell, le chroniqueur d’Albany, commente la mort de W. James (Annals of Albany, vol. 9, p. 239) :
« 1832, Dee. 19. VW. James, an éminent Albany merchant, died, aged 63. He bad long occupied à conspicuous position among the merchants of the city,
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et la bonne humeur de sa jeunesse aventureuse et que les honneurs ne lui faisaient point oublier l’infortune d'autrui, car il paraît avoir laissé le souvenir d’un bon vivant qui déliait volontiers les cordons de sa bourse, et bien que « d’une richesse presque sans égale », il fut néanmoins, dit-on, sincèrement pleuré.
Cet homme énergique, confiant, gai, hospitalier, indulgent jusqu’à la faiblesse pour les onze enfants qu’il avait eus de trois mariages, n'aurait point donné prise à la critique s’il avait fait préuve, en matière de religion, d’un esprit plus conciliant. Mais, là, il se montrait intraitable. Presbytérign convaincu, ferme soutien de l’église d’Albany, il comprenait mal, en homme habitué à plier le sort à son caprice, qu'on ne partageât pas entièrement ses vues. Et la seule amertume d’une vie presque uniformément heureuse fut de voir, à son déclin, deux de ses fils faire preuve d’une indépendance qu'il jugeait coupable, en s'obstinant à entretenir sur la religion des idées personnelles. Il est vrai que lui-même avait, dit-on, quitté jadis l'Irlande pour des motifs analogues, mais ce sont là des choses qu'une vie mouvementée et couronnée de succès peut faire oublier. Quoi qu'il en soit, il avait maudit les coupables et les eût déshérités tous deux sans Fintervention des tribunaux, qui invalidèrent son testament (1). Telle fut, avec ses grandeurs et ses faiblesses, la vie du premier William James.
Un de ses fils, Henry, se montrait particulièrement rebelle à la tradition presbytérienne. Né en 1811 du troisième mariage de William, il avait été de bonne heure un esprit sérieux, mais dont les goûts d'indépendance déplaisaient au père. A la mort de celui-ci, il se trouvait au séminaire de Princeton el on le destimait au clergé presbytérien, pour lequel il n’éprouvait aucun enthousiasme. Enfin, vers 1837, après deux années de doutes extrêmement pénibles, il comprit qu'il n'était pas fait pour le ministère. Cè fut en cette âme sensible une crise intérieure de mélancolie profonde. Non seulement il ne se sentait nullement attiré du côté presbytérien, mais l’état ecclésiastique même lui était devenu odieux. Comme Emerson, renonçant aux simples cérémonies de l’église unitarienne dont le dogme lui
and as à liberal and enlightened citizen. Prosperous almost beyond parallel, his. career exemplified how surely strong and practical intellect with unre- mitted perseverance will be accompanied by success. Of unaffected manners, generous, hospitable, public-spirited, open ever to the claims of charity, prompt to participate in any enterprise of general utility and benevolence, W. James enjoyed, as he deserved, the sincere respect and esteem of his fellow-citizens, and his loss was rightly considered as a public calamity. » (7) Letters, I, Introd., 4 et 6.
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paraissait « froid et sans vie », Henry James, répudiant le rite écossais, se tournait vers une religion toute personnelle pour laquelle il püt se passionner. Trop indépendant pour se plier aux formes ecclésiastiques, mais resté quelque peu théologien, enfant terrible de la tradition dont, au fond, ilrespectait l'autorité, ne possédant ni l’ampleur ni la clarté de pensée qui en eussent fait un autre Emerson, il n'avait pu comme lui secouer toute sujétion, « aller seul », et « refuser les bons modèles » (8). L'un, sûr de lui, allait, la tête aux cieux levée; l’autre, cherchant sur qui s'appuyer, venail, après plusieurs crises d'angoisse religieuse () de trouver un refuge dans les œuvres du mystique suédois Swedenborg. Henry James, tempérament rêveur et affectueux, s’enthousiasma aux révélations angéliques du philosophe tandis que sa verve goûtait les diatribes dont l’auteur accablait les églises. Comme sa part de l'héritage paternel lui donnait des loisirs et comme il estimait que la religion doit se traduire par des actes, il décida de régler sa vie sur ses principes et de la consacrer à la méditation des œuvres de Swedenborg.
Il avait épousé en 1840 Marie Walsh, de descendance irlandaise elle aussi, et sœur d’un de ses camarades de Princeton. Les premières années du mariage se passèrent tantôt à Albany, tantôt à New-York, où naquit le fils aîné William et où devait naître un an plus tard le second fils, Henry, le futur romancier.
Les souvenirs d'enfance des deux frères que le cadet a évoqués en des livres où ils viennent perler comme de fines gouttelettes sur un réseau extrêmement ténu d'images estompées, se cristallisent autour de la figure du père.
« Homme d'intérieur jusqu'à l'excentricité » (0), parfaitement étranger aux affaires, et d’esprit philosophique, Henry James vécut chez lui, partagé entre Swedenborg et sa famille, qui finit par compter, en 1848, quaire garçons : William, Henry, Garth Wilkinson, Robertson, et une fille, Alice. La personnalité du père répond assez bien à l’idée qu'on se fait généralement de l’Irlandais. Naturellement gai, jovial, pétulant, ce qui frappait en lui, c'était le naturel, l'absence de contrainte. Il était spontané. « Bien différent des gens froids, secs et tranchants qui pullulent aujourd’hui, il avait encore en lui toutes les chaudes fumées de la nature humaine originelle. » (1). Henry James faisait tout avec passion : sa sensibilité,
(8) Emerson, Divinity School Address, 1838.
(9) Literary Remains of Henry James, Introd.,, 59. (10) À Small Boy, 72.
(11) Letters, I, 221.
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toujours sur le qui-vive, avait des réactions extrêmes de douceur ou de violence. Raïlleur et mystique, il pleurait silencieusement à la lecture des Psaumes ou se répandait en bruyantes apostrophes contre les églises. Mais il était incapable de cette froide ironie intellectuelle des âmes moins sensibles. Ses colères étaient généreuses et chez lui c’est l’homme tout entier qui réagissait.
Tout cela n'allait point sans quelque exagération. Séduit par la fantaisie du moment, il se lançait dans des paradoxes qui faisaient sourire, ou dans des critiques qui voulaient être sincères el ne paraissaient que blessantes. Quand il parlait ou écrivait sous le feu de cette inspiration impulsive, il était mordant, pittoresque, anarchique, déclarant un jour qu'il-préférait un fils rongé de tous les péchés du Décalogue à un fils parfait (12), écrivant une autre fois à un ministre swedenborgien, dans une lettre pleine de bienveillance à son adresse et d’âpreté à l’adresse de son église : « Les vieilles sectes sont, de l’avis de Lous, assez mauvaises, mais la vôtre, comparée à elles, c’est le tas de morue séchée sur le quai de Boston comparé au même poisson évoluant librement dans l’Atlantique. » (13).
Sans toujours atteindre ce pittoresque, la conversation de Henry James était souvent haute en couleurs, éblouissante, et c’est surtout dans l'intimité que sa verve se donnait libre cours. Il maniait avec brio un vocabulaire riche en images et en pointes acérées. Aïmant les bons mots et le rire, il permettait volontiers à ses enfants de railler à ses dépens{f#). Afin d’aiguiser leur esprit critique, il prenait souvent un parti extrême et s’amusait de la bruyante indignation qu'il avait provoquée. Les repas étaient l’occasion de joutes spirituelles où tous avaient part. Sur une remarque du père, la table entière, depuis l’aîné William jusqu’au Jeune Robertson se divisait en deux camps. On s’agitait, on gesticulait, on brandissait couteaux et fourchettes, pendant que la petite Alice poursuivait son repas avec un sourire paisible, et la mère riait de bon cœur en disant : « Ne crains rien. Ils ne se tueront pas. C'est toujours comme cela quand tous les enfants sont à la maison. » (5).
Et les anecdotes du père! Qu'elle en à entendu, cette maison de la Quatorzième Rue, deuxième demeure de la famille à New-York après Washington Place où naquit Henry : rapides visions des rues
(12) Letters, I, 14.
(13) Letters, I, 15.
(44) Notes of a Son, 161.
(45) Letters, I, 18.
encombrées de la grande ville, brèves notations que le bon philosophe rapportait furtivement à la maison comme un trésor, d'autant plus fraîches et colorées qu'il sortait peu. ayant été victime, à 13 ans, d’un accident qui lui rendait la marche pénible (16); tableaux saisis sur le vif qu’il détaillait avec verve, esquisses dont sa rude naïveté accentuait les traits comme une eau-forte; puis, délivré de son fardeau d'images, soulagé de ses rancæurs, heureux de voir sa famille autour de lui, de retrouver son intérieur, ses livres, la flambée d’hiver, « Qu'on est bien au coin du feu ! » disait-il (47), Et alors, c'étaient d’autres histoires encore, des souvenirs d'enfance, des anecdotes sur les parents d’Albany, qu'il avait mürement choisies comme propres à édifier les enfants, mais dont souvent, dans son ardeur à conter, il perdait de vue le but moral, et l’on sombrait alors dans des conclusions peu édifiantes (18). Sous son influence, la maison s’égayait, les esprits toujours alertés acquéraient une souplesse, une vivacité qu'entretenail sa présence constante. Insensiblement, les enfants sentaient percer en eux quelque chose de sa spontanéité, de son aptitude à saisir les relieïs, de son amour de la nuance exacte. Toutes ces qualités qui aident à définir une personnalité, et dont l’origine devient vite insaisissable, c’est à la source même qu'il faut les voir poindre. Ici, la source est particulièrement claire : maint courant de pensée chez les deux fils aînés dérive de la psychologie de Henry James. « Pour moi, écrivait William à la mort de son père, je garde son ironie bienveillante, son entrain, sa bonté, sa croyance au divin et j'estime, comme lui, avoir droit à une opinion sur les causes profondes de l'univers. » (19),
La religion de Henry James, en effet, était avant tout un approfondissement personnel des grandes énigmes de la vie. Elle aboutissail à projeter sur le plan du monde la vision magnifique et confuse qu'avait conçue son esprit, en réalité plus fait pour l’âpre négation que pour la construction. Et naturellement, à cette échelle, ses faiblesses comme son étrange génie paraissent monstrueux, disproportionnés, chaotiques. Mais tout l’homme est là, avec son superbe dédain de la clarté, son incroyable richesse d'imagination qu'il prend tant de peine à cacher sous une poussière dense et irrespirable d'idées sans fraïcheur qu'on dirait pillées dans de vétustes manuels de théologie; pourtant, tout cela aspire à la vie. On dirait d’un
(16) Letters, I, 7.
(17) À Small Boy, 12.
(18) À Small Boy, 41.
(19) Letters, I, 221.
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homme qui sent trop fortement pour oser traduire ses sentiments et qui, tout à sa vision, accepte de ne laisser à la terre que des dépouilles de mots où l’on cherche en vain l’âme. Mais ceux à qui il a été donné de jouir de cette âme en ont tout de suite pressenti la puissance. « C'était un de ces saints et mystiques, écrira William dans l’Introduction aux OEuvres Posthumes de son père, dont ce fut le privilège d'empêcher, par leur seul exemple et l’exposé de leurs expériences intimes, que Ja religion devint une convention fossile et qui l’ont conservée à jamais vivante. » (20). Vivante, en effet, et agissante, telle fut la religion de Henry James. Elle était intimement liée à sa personnalité, toute de spontanéité et de passion. C'était une religion du cœur, sans dogme ni cérémonie (1), sans autre autorité que la Bible considérée, à la Swedenborg, comme un symbole, une foi robuste qui méprisait toutes les églises, mortes, selon lui à la vie spirituelle. « Sortez donc de là, s’écrie-t-il dans la lettre que nous avons citée plus haut, avant de vous dessécher comme une feuille d’automne qui, au lieu de vibrer, toute riche de sève et de vie sur sa branche souple, ne fait plus qu’un bruit sec et vide sur la terre sombre et glacée. » (22). Sa religion à lui était d’une sève puissante, elle éclatait périodiquement en bourgeons toujours verts, et, pendant trente ans, il essaya d'exprimer cette vie de l’âme qui élait en lui, dans une monotone série de livres où les idées chevauchent et s’entrelacent comme si le feuillage trop touffu en avait empêché le complet épanouissement. Et alors il se remettait au travail, reprenait inlassablement son œuvre, ébauchée, pensaït-il, mais d’où un nouvel effort allait faire jaillir la clarté; peut-être même allait-il être compris. Et puis, à mesure qu'il écrivait, la lourde poussière théologique pesait sur sa plume et laissait tomber ses grains sur chaque mot. Lui, alors, dépité, sentant lui monter aux joues une de ses promptes colères : « O, s’écriait-il, si seulement je pouvais fulminer cela en une seule interjection qui exprimerait tout, et ne plus jamais prononcer un mot. » (2).
D'ailleurs, dans la pratique, jamais on ne vit esprit plus libéral et plus discret. Sa religion, au dire de son fils Henry (24), était
(20) Literary Remaïns, 72.
(21) Quelques jours avant sa mort, Henry James disait à sa fille qu'il désirait pour toute oraison funèbre ces simples mots : « Ci-gît un homme qui a pensé toute sa vie que les cérémonies dont on entoure la naissance, le mariage et la mort ne sont que pures bêtises. » Letters, I, 16.
(22) Letters, I, 185.
(23) Literary Remains, 16.
(24) Notes of a Son, 164.
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essentiellement une philosophie, Aucun signe extérieur ne la trahissait. Il n’était certainement pas pieux, au sens banal du mot. De la piété, il n'avait gardé que la pure tendresse humaine, et c'était là l'atmosphère de la maison. Les « idées » du père étaient aussi respectées que ses livres : c'était autour de ses croyances et de ses ouvrages une conspiration d’indulgence qu'il encourageait par sa discrétion même. Tout au plus certaines expressions chères à Swedenborg revenaient-elles fréquemment dans la conversation, mais c'était des raccourcis commodes évoquant pour le père — et pour lui seul — les nébuleuses théories du prophète suédois. La copieuse correspondance qu'il entretenait avec quelques disciples suffisait à raviver son enthousiasme (5), Aux enfants, il aimait lire la Bible (6) et savait rendre la religion charmante et familière (21). Il y apportait, d’ailleurs, un doigté et un tact infinis, comme s’il avait deviné à l’avance la réaction qu'allait produire chez ses fils la note spirituelle qu’il s’apprétait à jouer. « Je vois aujourd’hui, observe finement Henry, que ce fut un luxe de bénéficier dans l’ordre intellectuel, spirituel, religieux, philosophique et social de son tempérament passionné, sans que jamais la pression qu’il exerçait nous ait causé la moindre irritation ni le moindre malaise. » @8). Un exemple le montrera il avait trop souffert dans sa jeunesse de la stricte observance du dimanche à Albany pour imposer à la maison aucune contrainte (29) et comme les enfants, ne sachant {rop que dire lorsqu'on leur demandait quelle église ils fréquentaient, venaient naïvement implorer de lui « ce qu'il fallait répondre », il leur disait doucement qu'ayant le privilège d’être chrétiens, aucune communion ne leur était interdite, fût-ce celle des catholiques, des juifs, ou même (et c'était de sa part un noble sacrifice) celle des swedenborgiens (60). Et il fallait l'entendre, dans ses moments d’indignation, lancer l’anathème contre ceux qui adorent un « Dieu du dimanche », « occupé, disait-il, à gonfler notre orgueilleuse et vaine piété de surface ». Il voulait une divinité «€ qui mit la main à l’ouvrage », comme il l’exposait dans sa langue drue, « toute barbouillée de la poussière et de la sueur de nos appélits et de nos passions les plus charnelles. » (0).
Dès le matin, il était à sa table de travail, essayant de démêler
(25) Literary Remains, 11.
(26) Notes of a Son, 166.
(27) À Small Boy, 234.
(28) Notes of a Son, 157.
(29) Literary Remaïins, Introd., 458.
(30) À Small Boy, 234.
(31) The Secret of Suedenborg, 6.