JAMES CHERCHE SA VOIE
a) La Psychologie, introduction à la Métaphysique.
1876, c’est l’année où James organise le laboratoire de psychologie expérimentale à Harvard, mais c’est aussi la date de cet article sur Baîin et Renouvier (1), où, pour la première fois James rend un hommage publie à son maître el se déclare nettement partisan de l'intervention de la volonté en matière de choix. Nulle contradiction entre ces deux initiatives : le même esprit peut fort bien les concevoir toutes deux s’il unit, comme c’est le cas de James, une grande souplesse à une grande rigueur. Deux ordres de recherches, deux méthodes : tel sera désormais son principe et il va s’y tenir rigoureusement. Il sent que si l’on a quelque chance d’arriver à se dégager de l’imprécision qui entoure les faits mentaux, — c'est-à-dire de gagner la paix de l’esprit par la satisfaction de ce qu'il nommera plus tard le « sentiment de rationalité », — ce ne peut être qu’en définissant exactement les méthodes de la physiologie et celles de la métaphysique, et en isolant l’une de l’autre.
Cinquante ans de laboratoire nous ont rendu aujourd'hui familiers avec cette division du travail. Mais il n'en allait pas de même au temps où James s’inspirait des modèles allemands pour introduire en Amérique des méthodes nouvelles. On à vu plus haut l'esprit dans lequel ces disciplines étaient enseignées dans les « collèges » d’alors. Il se trouva justement que les méthodes plus modernes, plus obijectives, coïncidèrent avec la voie où la réflexion personnelle engageait James et c’est peut-être dans cet accord entre les tendances de sa personnalité et les tendances du moment qu'il faut voir les raisons du brillant succès qu'oblinrent auprès du public d'Amérique et
(1) Nation, 1876, 22, 367, 369.
d'Europe les recherches psychologiques exposées dans les Principes.
Autant l'esprit de James était confus avant l’éclaircissement apporté par l'orage de 1870, autant il est clair, maintenant. Lui qui devait soulever à chaque pas l'énorme poids des questions métaphysiques, écrasé sous la menace du matérialisme, le voici libre de toute contrainte. Son but est loujours la vérité, mais l'expérience lui à appris qu'on peut y arriver par deux routes : l’une pleine de fondrières où les problèmes s’enchevêtrent et se nuisent: l’autre où les questions sériées cheminent parallèlement. Dorénavant, James va prendre grand soin de faire le partage des problèmes purement psychologiques et des problèmes purement métaphysiques et dans l’une comme dans l’autre série, il va pousser à fond l'application des méthodes qu'il estime appropriées, veillant jalousement à ne jamais introduire la confusion dans la pensée.
Tout d'abord, la méthode en psychologie sera rigoureusement scientifique. Il est temps, pense-t-il, de dégager cet ordre de recherches de la spéculation philosophique où elle se perd trop souvent. « Si un examen suffisamment approfondi du sujet, écrit-il après la publication des Principes @), pouvait aboutir à mettre tout le monde d'accord sur les problèmes de psychologie qui sont de nature métaphysique et ceux qui sont analogues aux problèmes d'histoire naturelle, et s’il était possible de restreindre l’application du mot « psychologie » aux seconds à l'exclusion des premiers, on pourrait alors livrer en toute confiance cette science aux hommes de faits, aux chercheurs de laboratoire, aux biologistes. » Il s’agit done de faire de la psychologie ce qu’elle était bien loin d’être alors, une histoire naturelle. C’est le point sur lequel James insiste dans la préface de ses Principes et l’on sent ici que ses affirmations véhémentes ne visent peut-être pas tant à établir la légitimité de la méthode scientifique en ce domaine qu’à éviter, par la pratique d’une extrême circonspection, des généralisations trop hâtives. « Ce livre, dit-il @), admet que les pensées et les sentiments existent et sont les véhicules de la connaissance : mais il prétend aussi qu'une fois constatée la corrélation empirique des différentes sortes de pensées ou de sentiments avec des états bien définis du cerveau, la psychologie ne saurait aller au delà, en tant que science naturelle, s'entend. » De là l'aspect fragmentaire et comme décousu du livre. Mais James nous prévient dès la préface : « Le lecteur cherchera en vain dans ce livre un sys-
(2) Philosophical Review, 1892, 1, 146-153 : À Plea for Psychology as a « Natural science ». Reproduit dans Collected Essays and Reviews, p. 316-327. (3) Principles of Psychology, préface, vr.
tème clos. C’est surtout un amas de descriptions détaillées aboutissant à des questions que seule une métaphysique consciente de l’importance de sa tâche peut espérer résoudre avec bonheur. Cela ne viendra peut-être pas avant des siècles; en attendant, le meilleur signe de santé que puisse montrer la science, c’est ce visage en apparence inachevé, » (#). La psychologie lui apparaît done comme une préface à la métaphysique, le soubassement indispensable à l’édificalion des théories à venir. Une fois ce point admis, reste à bâtir solidement. James va consacrer à cette tâche douze années d’un travail de pionnier, car tout est à faire pour qui reprend les recherches dans un esprit nouveau. Il lui paraît qu’on a jusqu'ici trop peu dégagé les faits et trop vite conclu. « La psychologie, écrira-t-il à son frère Henry en 1890, en est encore à l’état pré-scientifique, au point que tous les ouvrages de notre génération sont condamnés à n'être plus qu'un vieux ramassis illisible et presque moyenägeux, dès que les chercheurs auront vraiment mis la cognée dans l'arbre. Le plus tôt sera le mieux, pour moi!... » ®)., Ainsi parlait James au souvenir des innombrables difficultés éprouvées dans l’accomplissement de sa tâche. Le laboratoire de Harvard et ses propres cours à l'Université l’aidèrent beaucoup à fixer ses idées, mais c'était un labeur plus ardu qu'il n'avait cru en l’entreprenant que de se frayer un chemin dans la broussaille des faits et surtout d'éviter de glisser dans les erreurs de ses prédécesseurs. « Il me faut forger chaque phrase à même la masse des faits irréductibles, dit-il à Henry James. C’est une véritable marche à travers un maquis inextricable. » (6).
Il est vrai qu’à ce labeur acharné l’œuvre gagne un cachet bien personnel qu'elle n’eût pas possédé si l’auteur s'était contenté de recherches plus superficielles. I faut reconnaître que la rigueur scientifique et objective des Principes n'exclut nullement cette nuance d'originalité dont James revêt tout ce qu'il écrit. L'’introspection y est fort en honneur et ce sont souvent les riches aperçus qu'il nous donne d’une forte personnalité qui en font la valeur humaine et le charme (7). Qu'on relise notamment le chapitre X sur la conscience
(4) Ibid., vu.
(6) Letters, I, 225. Il écrira plus tard à son frère : «& Je m'y suis repris à quatre ou cinq fois pour rédiger chacune de ces pages.» (Jbid., I, 296.)
(7) « Mon ami G. Stanley Ball... à écrit que le livre est l’exemple’le plus parfait d’auto-dissection qu’on ait vu depuis le Journal de Marie Bashkirtseff. Ne croyez-vous pas que ce soit un peu méchant? Mais en ces temps de névrose, il est bien vrai que toute philosophie en est là... J'ai achevé La lumière qui
du moi, un des plus longs du livre, où l’auteur parle si souvent en son nom personnel (8) et fait entendre cette note de résignation et d’optimisme religieux si caractéristique de James (), que nous retrouverons dans la plupart de ses ouvrages par la suite. Mais surtout, c'est quand il en vient aux problèmes fondamentaux de la psychologie que James laisse percer ses propres tendances spiritualistes. Sans doute se borne-t-il à poser les problèmes et s’abstient-il volontairement d'y apporter une solution personnelle, mais il n’en est pas moins vrai que sa psychologie tout entière repose sur l’assertion anti-matérialiste qu'il existe au delà des faits observables un ordre de choses dont ceux-ci ne sont que des manifestations physiques et tangibles. Toutes les fois qu'il a l’occasion de combattre une conception à tendance mécanistique et de revendiquer l'autonomie de l'esprit, il le fait énergiquement (associationnisme, théorie de l’automate, {héorie du Mind-Stuff, particulièrement les pages 180 à 182). D'autre part, quand il en viendra à examiner les faits constituant l’activité propre de l'esprit, en particulier la volonté, il insistera sur le rôle de l'attention qui lui paraît le phénomène essentiel dans l'acte de volition (0) et toute la philosophie de James tourne sur cette question de l'attention volontaire. « Quand nous réfléchissons, écrit-il, que les mouvements de notre attention forment le noyau de notre moi intérieur; quand nous voyons que la volition n'est que de l’attention; quand nous croyons que notre autonomie au milieu de la nature vient de ce que nous ne sommes pas uniquement effet, mais aussi cause, —
Principium quoddam quod fati foedera rumpat, Ex infinito ne causam causa sequatur,
il nous faut admettre que la question de savoir si l’attention implique ou non un principe d'activité spirituelle est tout autant métaphysique que psychologique et mérite bien la peine qu’on se donne à la résoudre. Elle constitue, en effet, l’axe de la métaphysique, la charnière même autour de laquelle notre image du monde évolue du maté-
s'éteint, de Rudyard Kipling. Je l'ai trouvée d’un naturalisme indécent, et puis j'ai fini par reconnaître que ma morale et son roman vont de pair. Qui dit auteur dit sacrifice : « Les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes » ressemblent la plupart à ceux des pélicans; etc., etc. » (A F. W. H. Myers, 30 janvier 1891.)
(SN Principles old che cp /310%et"s;,
(9) V. Ibid., vol. I, p. 309-143; p. 316-27; p. 348-49,
(10) Ibid., vol. IT, ch, XXVI, p. 562.
rialisme, du fatalisme et du monisme vers le spiritualisme, la liberté et le pluralisme, ou inversement. » (1), Lui, James, se range résolument au nombre de ceux qui croient en cette force spirituelle (2) et nous qui connaissons l’histoire antérieure de son esprit nous pouvons mieux comprendre quelle division profonde il introduit ici entre les partisans des doctrines de liberté et les partisans du matérialisme, du fatalisme et du monisme, toutes tendances qu'il juge funestes pour en avoir subi les néfastes effets. C’est ainsi que James en revient toujours aux éléments simples, mais enracinés profondément, de son expérience personnelle. D'ailleurs, les Principes ne sont, on le sait, qu'un livre d'attente, « un amas de descriptions détaillées » comme il le dit lui-mème, un rapport objectif sur les faits constatés, mais chaque chapitre pose une question, suggère un problème que l’auteur se réserve de traiter ailleurs. Tout en paraissant ainsi écarter de son livre les solutions (3), James les indique, rattache les questions psychologiques aux questions métaphysiques, noue à chaque page la trame serrée qui constitue la vie de l'esprit où les problèmes ne connaissent pas les distinctions trop nettement tranchées, où l’étude du psychologique ne se comprend que si l’on y voit la plus naturelle et la plus sérieuse des introductions à la métaphysique.
C'est bien ainsi que l’entendait James, et dès qu'il eut terminé ses Principes et mené en conscience son enquête sur les faits alors offerts à l'examen (14), il ne se sentit pas le désir de persévérer dans un domaine où son intérêt n'était, somme toute, que secondaire et provisoire. Certes, il n'avait rien négligé pour faire mieux qu'on n'avait fait jusque-là. L'organisation du laboratoire de Harvard en est une preuve-ainsi que la probité scientifique d'un labeur de douze années. Mais, un des résultats de l'enquête avait été précisément de lui faire sentir plus vivement que jamais les abus de la méthode dite scientifique et les dangers d'une spécialisation trop
(11) Ibid., vol. I, ch. XI, p. 441. Se
(12) Ibid, p. 45% : « Dans ces circonstances, on peut laisser la question pendante en attendant des éclaireissements, ou l'on peut faire ce que font la plupart des esprits philosophiques, c’est-à-dire, se laisser influencer par sa philosophie générale. C'est ce que font sans hésitation les mécanistes, et ils ne devraient pas refuser semblables privilèges aux spiritualistes. Je suis de ces derniers, mais pour des motifs d'ordre moral qui ne seraient guère à leur place dans un ouvrage de psychologie. »
(13) V. notamment vol. I, ch. vi, p. 182; ch. x, p. 401; ch. x1, p. 45%; vol. LU, Ch. xxvI. p. 572; cRxxvmT, p.688.
(14) Son enquête sur les « faits psychiques » ne devait se terminer que heaucoup plus tard.
Sn.
étroite qu'il redoutait maintenant, comme son père, autrefois, l'avait redoutée pour lui. Psychologue, James l'est volontiers par goût, c'est souvent chez lui une attitude naturelle, mais il ne tarda pas à prendre en horreur le métier de psychologue, par cette disposition particulière de son tempérament qui le rendait plus sensible à Ja variété qu'au perfectionnement et plus propre au travail d’intuition qu'au travail de laboratoire, « Je déteste naturellement me livrer à des expériences, écrit-il en 1890, ef, dans les années importantes de ma vie, toutes les circonstances ont conspiré à m'empêcher d’en acquérir la pratique. » 45). Dès 4880, il fait un cours où il traile de la « Philosophie » en général, suivi bientôt d’autres leçons sur les « philosophes anglais », étudiant Locke, Berkeley et Hume. Puis il examine les rapports de la logique et de la psychologie, prend pour texte Ta Logique de Mill et enfin, en 1889-90, consacre une année entière à passer en revue la Morale anglaise contemporaine, partieu- Hèrement celle des théistes, critiquant le livre de Martineau (6). C’est dire que de plus en plus le laboratoire passe au second plan de ses préoccupations. Dès maintenant, il cherche un remplaçant. II Pa vite trouvé. Ce sera Hugo Münsterberg, qui avait organisé le Jaboratoire de Fribourg, et que James connaissait pour en avoir entendu parler avec éloges par un de ses étudiants envoyé en voyage d’études en Allemagne (47), Enfin, en 1896, James peut écrire à son ami Flournoy : « Je me suis à tout jamais débarrassé du laboratoire et j'offrirais sur-le-champ ma démission si l’on voulait m'en charger à nouveau. Les résultats de tout ce travail m'apparaissent de plus en plus décevants et insignifiants... » (8). Plus tard, il traitera la psychologie, de façon assez désinvolte, de « vilain petit sujet » (9), et vers la fin de sa vie il écrira, à propos d'une étude de Dickinson Miller : « Je regrette que vous insistiez tant sur ma période psychologique dont je me soucie peu maintenant et dont je ne me suis jamais beaucoup soucié » (20),
En effet, le problème principal est avant tout pour James le problème métaphysique et les Principes eux-mêmes, si scrupuleusement objectifs dans l'examen des faits, constituent, pour qui en étudie l'esprit général, une sorte de paratonnerre destiné à limiter la zone
(45) Letters, 1, 301. To Hugo Münsterberg.
(6) Memorandum du Président Eliot.
(47) Hugo Münsterberg, His Life and Work, p. 20. (18) Letters, IX, 54.
(19) Letters, I, 2.
(20) Letters, II, 332.
où le matérialisme peut exercer ses dégâts @1), Si l’on replace le livre dans le courant de la pensée de James tel que nous l'avons vu se former petit à petit, on voit mieux qu'il se présente non comme un bloc détaché de la masse et d'autre nature, mais comme la consolidation, la confirmation scientifique de pressentiments antérieurs. C’est le dernier apaisement donné par James à ses scrupules. Une opinion assez répandue veut que James soit avant tout psychologue et l’on regrette volontiers qu'il ait de bonne heure abandonné un ordre de recherches où il était passé maître pour se complaire par la suite dans une métaphysique subjective où il se montre peut-être plus brillant que rigoureux. C’est négliger gratuitement l'importance de la personnalité chez notre auteur et se donner un James purement fictif. Les faits prouvent que le philosophe apporta plus de conscience que d'enthousiasme à son métier de psychologue et les nombreuses réflexions d'ordre métaphysique ou moral qui émaillent les Principes, où elles ont souvent la place d'honneur, montrent bien où allaient ses préoccupations profondes. James ne s’est pas risqué un moment dans le domaine de la psychologie pour se raviser ensuite et faire d’un bon psychologue un métaphysicien moins heureux. Une personnalité ne se disloque pas si facilement, surtout à l’âge qu'avait James lors de la publication des Principes. À vrai dire, il est difficile de bien comprendre l’œuvre de James si l’on ne se pénètre pas dès l’abord de cette idée que, sous son apparente diversité, elle demeure profondément une. Les livres ne peuvent pas en donner une image fidèle. La pensée y apparaît par la force des choses fragmentaire et décousue, car ce ne sont que des résumés d'étapes parcourues. Il faut recourir aux articles si nombreux que James semait un peu partout. Is complètent les livres, les expliquent souvent. Malgré les inévitables redites dues à la hâte ou à la nécessité de reprendre les questions de plus haut, ce sont eux qui constituent, avec leurs enthousiasmes, leur véhémence, avec leurs doutes aussi, leurs hési- {ations, leurs rétractations même, l’histoire de Ia pensée de James, qui est celle du développement, de l’élargissement, de l’enrichissement de sa personnalité. C’est là qu'on peut voir le vrai James, centre de mille intérêts, véritable « écho sonore » qui répercutait
(21) V. notamment l'affirmation si souvent répétée dans les Principes que la conscience à pour fonction principale la sélection (1, 284 ff, 402, 594; IT, 584), et cf. surtout l’article que publie James en 1878 dans le Journal of Speculative Philosophy : Remarks on Spencer’s definition of Mind as Correspondence (reproduit dans Collected Essays and Review, 45-68) et où il précise quel doit être l'esprit d’une étude psychologique vraiment large et totale,
en les modifiant les bruits du dehors et c'est à suivre pas à pas les progrès de cette pensée dans le plan que lui délimitaient les contours de sa personnalité qu’on s'aperçoit qu’ « il n’y eut qu'un James, et un seul, du commencement à la fin » (22). Toute sa vie, James a cherché, sans l’obtenir, ce « sentiment de calme, de paix, et de repos » qui, selon Lui (23) constitue la satisfaction du philosophe parvenu au but final. Toute sa vie, il est allé d’hypothèses en hypothèses, jamais pleinement satisfait, « ever not quite », mais heureux de pouvoir enfoncer un nouveau coin dans quelque souche, toujours sur le qui-vive, happant les idées nouvelles, les amalgamant à ses conceptions d'hier, forgeant des vérités neuves (n'est-ce point ainsi qu'il conçoit la genèse de nos vérités?), élargissant chaque expérience en une maxime générale bonne pour tous puisque bonne pour lui, toujours sur la brèche et truelle en main, et mourant sur un dernier regret de voir son œuvre inachevée « comme une arche qui ne serait bâtie que d'un côté » G®,
b) La Métaphysique de James ou la généralisation d’un cas particulier.
Le véritable coup d'état qui devait pour James changer la face des choses, avait été la reconnaissance de l'indépendance du fait moral, étroitement lié jusque-là au fait physique. On se souvient du premier enthousiasme du jeune étudiant pour Spencer et du désespoir où le plongea par la suite une adhésion trop serupulease à des théories contre lesquelles sa sensibilité se révollait. Réduit aux abois, äl avait fini par adopter le postulat de l'indépendance du fait moral, sous réserve de confirmation ultérieure. Ces pénibles angoisses lui avaient laissé une aversion durable pour les conclusions hâtiveg prématurément tirées de la lecture de Spencer et de l'étude des sciences naturelles. On peut dire que cette aversion fut le premier sentiment qui le poussa à écrire, car, dans les articles qu'il envoie aux revues, de 1868 à 1890 (5), James cherche surtout
(22) Collected Essays and Reviews, préface, 1x (R. B. PERRY). (23) Ibid., The Sentiment of Rationality, p. 84. (24) Some Probiems of Philosophy, préface, vur. (25) Voir notamment :
1868, North American Review, Compte rendu du Rapport sur le Progrès et la Marche de la Physiologie générale en France, de Cl. Bernard;
1874, Nation, The Mood of Science and the Mood of Faith.
1875, Atlantic Monthly, Compte rendu des Problems of Life and Mind de G. H. Lewes,
1876, Nation, Note sur la Revue Philosophique;
à prémunir autrui contre ses propres erreurs et à insister sur les limites légitimes de la science, qui doit s'arrêter là où commence la méthode proprement psychologique. Il adressait aux enthousiastes de la science un double reproche : d’une part, il leur en voulait de chercher à créer une confusion entre le plus simple des organismes physiologiques el le fait mental le plus élémentaire; d'autre part, il protestait eontre les conclusions tirées de cette fausse prémisse. Mais alors, il ne parlait plus seulement en son nom; sa pensée s’élargissait en un vaste tableau : « Les faits de l’évolution, disait-il, se sont abattus sur le monde des penseurs en grêle si drue ces dernières années que leur philosophie s’en est assez mal trouvée. Des cohortes chaotiques d’étranges compagnons, les tentacules des polypes, la gorge de la népenthe, le nid du « bower-bird », l’arrière-train du babouin, les mœurs et coutumes des Dyaks et des Andamans ont ravagé comme un déluge les jardins bien ordonnés où la Philosophie raffinée aimait se promener avec ses disciples, et n'ont presque rien laissé subsister de ce décor d'humanité académique. » (26). Cette révolution opérée, les vainqueurs s'installent en maîtres et substituent les nouveaux dieux aux anciens. « Tous les âges ont leur populace intellectuelle; celle de nos jours s’enorgueillit tout spécialement de son amour pour la science et les faits, et de son dédain pour la métaphysique, À peine sevrée de la nourriture que ses premiers ans ont reçue au catéchisme dont elle garde encore la saveur dans la bouche, rien d'étonnant, sans doute, si son palais manque de finesse et n’arrive pas à reconnaître tout ce qu'il y a encore d’ontologie dans la « Nature », la « Force », la « Loi de nécessité », de mysticisme dans le « Respect », le « Progrès », et | « Attachement à la vérité » et autres mots sucrés destinés à relever le maigre menu d'une physiologie el d’une physique fragmentaires. » (7), EL encore, si la physiologie bien entendue pouvait nous donner le mot de l’énigme, s’il suîfisait de remonter à la genèse des espèces! « Maïs, s’écrie James, si l'appel à l’embryologie peut seul nous révéler la véritable essence
1877, Nation, Compte rendu du livre de G. Allen, Physiological Aesthetics; 1878, Journal of Speculative Philosophy, Remarks on Spencer's Definition of - Mind as Correspondence; 1879, Nation, Compte rendu des Data of Ethics de H. Spencer; Nation, Notice sur le livre de A. J. Balfour, Defence of Philosophic Doubt; Mind, The Sentiment of Rationality; 1880, Atlantic Monthly, Great Men, Great Thoughts and their Environment; Nation, The Brain as a Mental Organ, etc.
(26) Collected Essays and Reviews, Spencer’s, Data of Ethics, 147 (1879). (27) Op. cit., Séntiment of Rationality, 123-124 (1879).
des choses, si le polype doit nous dicter les lois de notre propre esprit, parce qu’il est venu le premier, où nous arrêterons-nous? Il faut lui appliquer le même traitement. Avant lui, il y a le non-encore polÿpe, et, avant tout, la génératrice universelle, le nuage de feu. » (8). D'ailleurs, si ces arguments ont quelque valeur, ce ne peut être que dans les étroites limites des faits signalés. Or, ce sont là des phénomènes de connaissance. Mais les sentiments, les instincts, les affections? (29). A force de vouloir simplifier, on exagère, La simplicité est un bien, c’est même un des critères de la rationalité, mais il en est d’autres, et qui exigent impérieusement qu'on en tienne compte : clarté, d’abord (0), puis, surtout, satisfaction de tous nos intérêts, quels qu'ils soient. Il n’est pas mauvais de classer les faits suivant certaine échelle, mais la classification ne se suffit pas à elle-même. Elle aboutit à quelque loi empirique @1), mais alors cette loi ne vaut que pour certains phénomènes bien définis. Au delà, c’est l'arbitraire et l'illusion @2). Consentirons-nous à cette supercherie? Nullement. Si: le monde semble vraiment irrationnel, et que ni la simplicité ni la clarté ne le puissent-expliquer, c’est le moment de faire intervenir nos sentiments dont les arguments valent bien les autres. Ainsi font les mystiques, ainsi fait chacun de nous quand un beau mouvement nous soulève tout entier, ainsi fit James quand il sentit le sol se dérober sous ses pieds. « Et puisque le cœur peut ainsi fermer la porte à l’irrationnalité finale que proclame la tête; il serait de première importance pour la philosophie qu'on puisse ériger cette attitude en méthode systématique. » (3).
Grau, theurer Freund, ist alle Theorie Und grün des Lebens goldner Baum.
L'action seule peut nous offrir une image presque complète de la vie, dégagée des éternels obstacles de la théorie @4).
On voit à quel point la pensée de James reflète les aspects intimes de sa personnalité : horreur des solutions pédantes, appel à la sensibilité, appel à l’action, tous les ressorts qui firent jaillir en lui la crise de 1870 sont encore là qui opèrent, avec plus de douceur
(28) Op. cit., Spencer’s Definition of Mind as Correspondence, 47 (1878). (29) Zbid., 45.
(30) Op. cit., The Sentiment of Rationality, 90-98.
(31) Ibid., 105.
(32) Ibid., 120.
(33) Ibid, 134.
(34) Ibid., 134-135.
maintenant, mais de façon aussi nette, aussi pressante. Au lieu du torrent à la violence concentrée, c'est le fleuve qui s'étale, mais dont les eaux n'en poursuivent pas moins leur cours, irrésistibles. Sur quoi se basait James, en eflet, pour opposer avec une telle véhémence el, selon beaucoup, une telle audace, à l'analyse serrée, contrôlable, des faits scientifiques la présence des faits impondérables de la sensibilité? Comme toujours, la force de son argument résidait surtout dans la force de ses convictions personnelles et dans le souvenir vivace des étapes de son expérience intime. Pourquoi atiribuait-il au « cœur » la place d'honneur, donnant ainsi par moments à sa pensée le caractère d’un acte de foi, sinon parce que toute sa vie intellectuelle à lui reposait sur un acte de cette nature? Mystique, il ne l'était pas : du moins, l'esprit critique en lui ne perdait pas un pouce de royauté, se montrant peut-être d'autant plus agissant qu'il était noyé dans plus d'éléments contraires. Mais dès 1874, il s'intéresse aux expériences mystiques d’un Benjamin P. Blood G5) et il écrit en 1879 : « La méthode des mystiques à jusqu ici manqué d'universalité, étant limitée à de rares individus et à de rares occasions, suivies d’ailleurs de périodes de « réaction » et de « sécheresse »; mais il faut peut-être y voir l’avant-coureur de ce qui sera dans l’avenir la bonne méthode. Si tous les hommes pouvaient dire à tous moments comme Jacobi : « La lumière est dans mon cœur », dussent-ils ne jamais réussir à en donner une explication raisonnée, l’existence serait vraiment rationalisée. » (6). Par tempérament, donc, James tend à élargir singulièrement le domaine du rationnel et son premier souci aura été de justifier cette exigence de sa nature.
Un autre trait de James, c'est son besoin d'action. L'action a été son refuge aux mauvaises heures, sa raison d'être comme il l’écrivait à Ward en 1868 (37). Aussi n’attendit-il pas d’avoir établi en forme la légitimité de l’acte de volonté pour le conseiller à qui voulait l'entendre, comme le malade guéri n'attend pas pour prôner le remède qu'une minutieuse enquête ait établi qu'il peut le faire légitimement. A l’occasion d’une notice, d’un compte rendu d’ouvrage, il pouvait exprimer sans grand déploiement d'arguments et comme entre parenthèses le plus urgent de sa pensée. La justification suivrait. Il en serait quitte, provisoirement, pour paraître
(35) Atlantic Monthly, Compte rendu du livre de B. P, Blood, Anaesthetic Revelation.
(36) Collected Essays and Reviews, The sentiment of Rationality, 134,
(37) V. plus haut, p. 62.
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risquer une solution hardie. C’est ce qu'il fait. « Entre nous el l'univers, écrit-il dès 18758) il n'y a pas de « règle de jeu ». L'important est que nos jugements soient vrais, non qu'ils observent une étiquette logique. Il y a dans chaque pensée un élément brut, aveugle, qui retient encore toute la chaleur de la vie et sur lequel la réflexion ne s’est pas encore exercée. Notre pensée actuelle n’en est jamais exempte, nous ne saurions y échapper, et, pour notre part, nous pensons que les philosophes feraient mieux de le reconnaître, et de poser ouvertement leur univers, engageant, pour ainsi dire leur personnalité sur la vérité de leurs assertions. » Mais alors, que chacun soit libre de choisir selon l'inspiration qu'il ürera du plus profond de lui-même, de sa personnalité. Car, de certitude absolue en ces matières, nous n’en avons pas. Il y a longtemps, on le sait, que James a renoncé à ce beau rêve d’un monde tout fait, tout donné, que nous aurions à découvrir peu à peu. Il se sent aujourd'hui le courage de l’avouer et de passer outre. « Quant au monde métaphysique, dit-il (@9), ou à la signification ultime des choses, il n’y a pas de preuves extérieures, rien que des conceptions du possible. » Dans ces conditions, que valent les lois « universelles » de la science hors de l’étroit domaine des faits mesurables? « Puisque personne ne peut décider empiriquement, faut-il rester toujours incertain, ou faut-il anticiper la preuve et prendre hardiment son parti » (40). Ce qui revient à dire : puisque, moi, James, j'ai eu confiance dans ce que m'a dieté mon sentiment intérieur, puisque j'ai agi sans altendre une preuve à laquelle je ne crois d’ailleurs pas, puis-je me justifier aux yeux d'autrui et à mes propres yeux? N'ai-je pas bien fait? Et la réponse qui lui vient est naturellement celle que l’on attendait. C'est Renouvier qui répond pour lui : « Je préfère affirmer ma liberté et l’affirmer au moyen de ma liberté. Ma certitude morale et pratique commence logiquement par la certitude de ma liberté, de même que, en fait, ma liberté à dû toujours intervenir dans la constitution de ma certitude spéculative. » (#1). Jusque-là, James n’a fait, en somme, que s’émanciper définitivement de la tutelle où la science Je tenait. I s’est borné à indiquer succinctement la procédure à suivre. Maïs, en 1877, il veut faire
(38) Collected Essays and Reviews, Lewes’s Problems, 10-11 (1875).
(39) Op. cit., German Pessimism, 47 (1875).
(40) Op: cit., Bain and Renouvier, 32 (1876).
(41) Ibid., 34. James cite, en le traduisant, Renouvier, Essais de critique générale, 2 essai. Traité de psychologie rationnelle, vol. Il, 2° partie, ch. xvu, p. 97.
mieux. Îl va risquer un grand pas en avant, et, cette fois, il se hasarde seul. C’est la première fois que James expose ses vues d’une façon un peu étendue el esquisse une conception possible de lunivers. Si l’on compare, à dix ans d'intervalle, cet arlicle de la Critique philosophique (42-43) à la lettre à Thomas Ward de 1868, on se rend compte des progrès réalisés, comme la personnalité de James s’est affermie el, surtout, comme l’oplimisme un peu forcé de ses vingt-six ans s’est mué en une belle et calme confiance. D'ailleurs, c’est à un autre ami que James confie maintenant l'espoir qui lui est né — à l'ami qui a permis cette renaissance —, à Renouvier. Son premier exposé est pour la Critique philosophique.
c) La méthode subjective.
Le pas que fait ici James est un pas de géant. Non seulement mes sentiments entrent légitimement en ligne de compte, dit-il cette fois, mais bien mieux : je puis, en certaines circonstances, repousser une théorie parce qu'elle ne répond pas à mes préférences intimes. Il est impossible de ne pas voir ici une nouvelle tentative de justificalion d’une autre élape de la philosophie vécue de James. Nous savons que la grande raison qui l’a déterminé à adopter le libre arbitre et à repousser le déterminisme, ce fut la révolte de tout son être contre cette dernière hypothèse. Mais, se dit James, puisque j'ai établi que cette révolte était au moins légitime et puisque, d'autre part, elle m'a incontestablement donné paix et courage, c’est donc qu'il est des cas où elle est plus que légitime, nécessaire. Bien entendu, tant qu'il s'était heurté à la résistance des faits physiques, tout son optimisme sonnait un peu faux et la masse d’airain des faits se riait des coups que lui portait cet adversaire mal assuré; mais enfin, il était indéniable que James était parvenu à asseoir son optimisme sur des bases solides puisque, depuis 1870, il n'avait jamais eu de rechute, et il est dans la nature humaine — il est, en tout cas, dans celle de James — de tenir pour valable en général ce qui s’est montré efficace dans un cas particulier. D'où venait donc cette fermelé dans l’oplimisme, élément nouveau et durable de la sensibilité du philosophe Mais, de ren qui soit susceptible d'une analyse très serrée, de ce sentiment presque purement physique
(42-43) V. op. cit., p. 69. Quelques considérations sur la méthode subjective (écrit en novembre 1877, publié en 1818).
qu'est la confiance. C'est-à-dire, au fond, que l’optimismesoigneusement cultivé se suffisait à lui-même et que, dans son cas personnel, celte méthode — étudiée sur dix années — se soldait, en fin de compte, par un bénéfice appréciable. Elle devait donc répondre à certains besoins puisque les effets pratiques en étaient aussi saisissants. Peut-être, même, vu les résultats inespérés qu'on en obtenait, jouait-elle dans l’ordre moral le rôle de la méthode scientifique dans l'ordre physique? Chacune des deux classes de faits demandait à être attaquée par des moyens appropriés, et si lui, James, était parvenu à maîtriser certains éléments moraux et à les soumettre à sa volonté, comme le savant maîtrise les éléments physiques qu'il plie
à ses expériences, c'est, sans doute, que sa méthode — qu'il qualifiait de subjective — élait bonne pour les faits envisagés. « Je
crois ce que je désire; ma confiance me donne des forces et rend possible ce qui, sans elle, ne l’eût pas été. » (49). EL si l’on venait objecter à James que c'était là un acte purement arbitraire, qu'il convenait de garder une certaine mesure, de ne pas pousser à l’absurde une idée qui demeurait légitime dans les limites où la maintenait Renouvier, que sa foi pouvait se tromper, nul n'était plus que lui disposé à le reconnaître. « Les ellorts dont elle me rend capable, avouait-il, peuvent ne pas aboutir à créer un ordre de choses qu'elle entrevoit et voudrait déterminer; voilà qui est dit. Eh bien! ma vie est manquée, c’est indubitable. » (45), Ce serait là un coup fatal pour tout autre que James. Mais cent fois il s’était fait ce raisonnement pour lui-même et cent fois l’avait écarté. Ce serait capituler devant la chimère de la certitude absolue. Ce serait nier l’efficacité de l'effort individuel. Ce serait manquer à l'esprit du programme qu'il s’était imposé en 1870 : « croire en ma puissance créatrice » et « faire consister la vie dans la résistance autonome du moi au monde ». L'expérience, d’ailleurs, ne plaide-t-elle pas en sa faveur? Le moment est venu pour James d'examiner un problème qui, pendant dix ans, a été le problème de sa vie, la source de ses mortelles inquiétudes : la question du pessimisme, de l'attitude de l'individu en présence du mal. « À quoi bon la vie? ou, comme on dit vulgairement, le jeu en vaut-il la chandelle? » (6), Il est à peine besoin de souligner que nous avons là l’esquisse d’un essai qu'il publiera dix-huit ans plus tard, enrichi de faits et de réflexions (47),
(44) Ibid., 7.
(45) Ibid., 72.
(41) The Will to Believe, Ïs Life Worth Living ? Notamment p: 40,
Le Breton 8
Toutefois en 1877, James ne fait que risquer ses vues. En 1895, il aifirmera avec force.
Le point de départ est la question du pessimisme. Autrefois, quand James se laissait aller en Allemagne à la contemplation désespérée du monde, il avait été tenté de se suicider, puis sa décision de résister au monde l'avait sauvé, au delà même de ses premières espérances. Là où il ne cherchait qu'un secours provisoire, il avait trouvé une source d'énergie durable. C’est, en somme, son exemple personnel qu'il donne en 1878, en le généralisant : « Soit M la masse des faits indépendants de moi el soit r ma réaction propre, le contingent des faits qui dérivent de mon activité personnelle. M contient, nous le savons, une somme immense de phénomènes de besoin, misère, vieillesse, douleur, et de choses faites pour inspirer le dégoût et l’effroi. Il se pourrait alors que r se produisit comme une réaction du désespoir, fût un acte de suicide, par exemple; M+r, la totalité avec ce qui me concerne, représenterait donc un état de choses mauvais de tout point. Nul rayon dans cette nuit. » (48), Au contraire, r peut contenir « patience, courage, dévouement, foi à l’invisible, toutes les vertus héroïques et les joies qui découlent de’ ces vertus ». Dans le premier cas, « le pessimisme se trouve parachevé par mon acte lui-même »; dans l’autre, M, si mauvais qu'il soit, pourra faire partie d’un optimisme, si nous conservons notre énergie morale.
Ce n’est pas tout. James va aller plus loin. Il se souvient d’avoir revendiqué pour nos sentiments une place dans le monde qui soit égale à celle des faits physiques, et comme la totalité du monde est faite de l’ensemble des faits de ces deux classes, nos sentiments ne doivent pas y occuper un rang inférieur. James veut qu'on reconnaisse une valeur positive et générale à ses actes de volonté. « En toute proposition dont la portée est universelle, il faut que les actes du sujet et leur suites sans fin soient renlermées d'avance dans la formule, » Donc, et c’est là où tend toute la vie intérieure de James depuis qu'il réfléchit à ces questions, nos sentiments et nos actes agissent sur le reste du monde. Nos intérêts ne sont pas passifs, mais actifs. L'univers attend beaucoup de nous, et notre ignorance de sa nature dernière n’est peut-être telle que parce que nous refusons de croire à notre pouvoir. Et pourtant, nous avons le choix : L'un dit : « Le » monde est chose sérieuse, partout et toujours, et il y a fondement » pour le jugement moral. » L'autre, le matérialiste, répond: « Qu'’im-
(48) Ibid, 78.
» porte comment je juge, puisque vanitas vanitatum est le fond » de tout? » Le dernier mot de la sagesse aux abois, pour celui-ci, c'est l’anesthésie; pour celui-là, l'énergie. » (9), Il va sans dire que James, qui à vu l’abime où le menait l’anesthésie, et n’a dû son salut qu'à l'énergie, se prononce pour cette dernière. Il juge d’une hypothèse par ses conséquences, comme le savant. L'une le mène aux capitulations de conscience, l’autre à la résistance dont il a fait un article de sa foi. Et voyez comme il brusque ceux qui, comme Renan, se complaisent à penser que tout est vanité : « Si l’on voulait d'une seule phrase définir l'essence de la religion, il faudrait dire : tout n'est pas vanité. Le calme apaisant de cette conclusion de l’Ecclésiaste convient à beaucoup d’entre nous; mais l’ostentation que mel M. Renan à prétendre à une sorte de raffinement dans la vertu religieuse lui interdit d'en sentir la douceur. » 60), Si l’on se borne à l’apathie, ne se prive-t-on pas gratuitement du plaisir de la recherche et de l’action? « Il faut agir, et pour agir il faut choisir son hypothèse. Le doute même équivaut souvent à un choix actif... Avec le temps, la vérité se dévoilera » 61), Même, et c’est là une idée qui est venue à James depuis quelque temps, « les intérêts mentaux, les hypothèses, les postulats, tant qu'ils servent de base à l’action humaine — action qui dans une grande mesure transiorme le monde — contribuent à faire la vérité qu'ils affirment... » (2), Agissons, je suppose, en nous inspirant de la croyance en l’univers moral. Cette vérité que le monde est chose très sérieuse éclatera chaque jour davantage. Au contraire, agissons en matérialistes, et la suite des temps montrera de plus en plus que le monde est chose frivole et que vanitas vanitatum est bien le fond de tout. Ainsi, le monde sera ce que nous le faisons. » (63).
Remarquons que James n’a nul souci de la controverse philosophique et n’entoure pas ses propositions d’un réseau d'arguments serrés; il ne cherche pas à élargir sa thèse, à l’étayer. IL parle en homme convaincu. Maïs qu'on ne vienne pas lui dire que tout cela est bel et bon pour qui croit d’avance à la puissance de nos sentiments, et fort peu convaincant pour qui n’y croit pas. On pardonne à l’auteur de la Méthode subjective de n’être pas entièrement
(49) Ibid., 71.
(50) Collected Essays, Renan’'s, Dialogues (1876), 38. (Reproduit en partie dans les Variétés de l'Expérience religieuse, p. 37.) Ë
(51) Op. cit., Quelques considérations, etc. 79.
(52) Op. cit., Spencer’s Definition of Mind, 67.
(33) Op. cit., Quelques considérations, 80.
objectif, et d’ailleurs en ces matières, il importe d’être subjectif d'une façon aussi intense que possible. C'est en jetant dans la balance tout le poids d’une forte personnalité qu’on gagne le lecteur. Dès maintenant, se révèle un des principaux caractères de la philosophie de James, qui lui a valu l'admiration des uns et le mépris des autres : le besoin de s'exprimer tout entier l'emporte chez lui sur la rigueur philosophique. L'expression passionnée de ses sentiments intimes lui paraît posséder en soi une valeur absolue au même titre que des arguments dépourvus de toute coloration personnelle.
L'article de la Critique philosophique jalonne le point culminant de la pensée de James en 1878. On voit assez combien sa personnalité tout entière a contribué à l’amener là. Bien entendu, il n’est ici question que d’ébauches, d’esquisses un peu floues : les traits ne sont pas encore bien nets, la pensée n’est pas parfaitement dégrossie. Mais on n'en saisit que mieux les éléments encore bruts qui la constituent et qui, avec leurs contours tranchants, présentent une originalité plus agressive que les thèses ultérieures plus travaillées, plus polies et présentées avec art dans les ouvrages qui suivront. La différence entre un Chauncey Wright, un Peirce et un James, c'est que les premiers, une fois le minerai extrait, ne savaient ou ne voulaient pas le travailler, tandis que l’autre n'avait de cesse que les parties précieuses en fussent isolées, apprêtées et montées de façon solide et brillante. James sentait le besoin de consolider quelque peu des thèses édifiées ainsi sur le sentiment personnel, d'autant plus qu'il n’affirmait rien, hors la réalité de l’acte moral, mais procédait par hypothèses qui étaient autant de Pourquoi pas? à l’adresse de notre sensibilité. Le travail de sa vie sera désormais d'élargir la base de chacune de ces hypothèses, d’en imaginer d’autres, mais les points essentiels de sa philosophie sont arrêtés avant 1880. Dorénavant, James, comme le physicien qui tente une série d'expériences, va essayer l’ellet de ses vues sur la plupart des idées reçues ou discutées qui préoccupent la pensée contemporaine, va confronter les résultats obtenus par sa méthode avec ceux qu'ont obtenu d’autres penseurs et constituer ainsi un dossier d’observations détachées qu'il réunira plus tard dans son recueil : La Volonté de croire.
C’est ainsi qu’en 1880, parlant à des naturalistes 64), il va essayer d'introduire dans l’idée d'évolution sa propre conception de la puissance créatrice de la volonté individuelle, chargeant à fond contre Spencer et sa philosophie, € anachronisme vieillot », soutenant que
(54) La Société d'histoire naturelle de l'Université Harvard.
€ la conception évolutionniste de l’histoire qui nie l'importance vitale de l'initiative individuelle est aussi vague et aussi peu scientifique que possible », tandis que la théorie de Darwin, correctement interprétée, « constitue un appel des plus vibrants à l'énergie de l'individu » 65). L'année suivante, aux ministres unitariens de Princeton, que ne devaient point manquer de troubler les théories darwiniennes, il présente des arguments tirés de sa propre expérience (66), Je n'ignore rien, leur dit-il en substance, des dernières. théories à la mode, mais pour être récentes elles n’en valent pas mieux, et si l'étude de la physiologie m'a prouvé quelque chose, c’est que tout notre être est organisé pour servir nos intérêts supérieurs et dominé par notre volonté. Or, seule l’hypothèse d’un Dieu peut répondre aux besoins de notre esprit, car il nous donne un motif d'agir. « Ordonner aux intérêts subjectifs de l’homme de rester passifs en attendant que la vérité se dégage de l’ensemble des choses, c’est ordonner au ciseau du sculpteur de rester passif en attendant que la statue se dégage d'elle-même de la pierre. Il faut agir! et le seul choix qui nous reste est entre une action stérile el une action profitable. » Dieu reste une hypothèse, c’est entendu, mais combien plus riche que la vérité scientifique; nous pouvons collaborer avec lui. « C’est dans cette coopération avec ses desseins, et non dans la prétention de le conquérir par une spéculation chimérique, que doit résider la véritable signification de notre destinée. » Et on le sent las des questions de mots, avide de retrouver la vie dans sa plénitude : « Dans le silence de nos théories, il semble que nous -prêtions l'oreille et que nous entendions battre le cœur de lEtre; nous comprenons alors que le moindre mouvement de notre volonté, le consentement muet à souffrir et à servir l'univers sont plus que toutes les théories accumulées, puisque aucune d'elles ne saurait nous conduire plus loin. » C'est ainsi que James est toujours tenté de trouver en lui-même et dans les sentiments qui l’agitent la solution dernière des grands problèmes de l’humanité.
C'est également pour conserver tout le champ de possibilités et de consolations personnelles que lui-domne l’idée d’un monde en formation continue que notre philosophe s'élève contre la dialectique de Hegel, fort en honneur alors chez la plupart de ses collègues de Harvard 67). C’est au nom du sens moral qu'il la condamne.
(55) The Will to Believe, Great Men and their Environment, 216-254 (1880).
(36) Op. cit., Reflex Action and Theism (4881). V. dans Collected Essays and Reviews, p. 151, l'essai The Feeling of Effort, écrit à la même date.
(57) C£. Letters, l, 208. « Ma granre distraction, cet hiver, a été de résister à
« Dans l’univers de Hegel, dit-il, dans ce bloc absolu où les parties sont dépourvues de toute liberté de jeu, il n’y a place ni pour le bien ni pour le mal, mais pour une fatalité qui ramène tout au même niveau. » 68), Le monisme, l’univers-bloc, autant de synonymes, aux yeux de James, pour un monde fermé à la création, à tout ce qui fait l'espérance de l’homme et le sens de Ja vie. Qu'on le trouve abüsif ou non, c’est là l’angle sous lequel il voyait la doctrine moniste, comme d’ailleurs la doctrine déterministe. À G. H. Howison, qui eritiquait le discours que James venait d'adresser aux étudiants de théologie de Harvard (9), celui-ci répond : « C’est au monisme, voyez-vous, que j’en veux. Déterminisme — monisme; et un monisme tel que notre univers ne saurait être l’objet d’une pure contemplation optimiste. Par pessimisme, j'entends simplement, en dernière analyse, un non-optimisme. Faites de l'Univers un Pluralisme, et vous vous créez sur-le-champ un objet d’adoration. Faites-en maintenant une Unité, et vous voilà en présence de deux attitudes également partiales et légitimes toutes deux : l’adoration et l’horreur. En présence d’un tel Univers, une seule conception : l’Indifférenfisme, et vous aurez beau retourner la question en tous sens, je ne vois pas comment une philosophie de l’Absolu pourrait, dans ses rapports avec sa grande Idole, éviter cette alternance capricieuse de mysticisme et de satanisme que l’histoire nous montre en tout temps. Dans cette philosophie, la vénération est un état d'âme accidentel et personnel; elle n’a rien à voir avec le fonds de la théorie. Du moins, c’est mon avis; et alors je préfère m'enfoncer dans le pluralisme irréductible qui, s’il est dur comme bois, m'ofire au moins quelque chose de bien net à adorer et à défendre. » (60), De plus en plus, s’affirme la prépondérance chez James du sentiment religieux d’espérance et la méfiance vis-à-vis des constructions trop
l’envahissement de notre Université par l’Hégélianisme. Mon collègue Palmer, récemment converti et qui ne manque pas de talent, à fait une propagande active parmi nos plus grauds étudiants. Elle cst étrange, celte résurrection de Hegel en Angleterre et chez mous, après son enterrement en Allemagne. Selon moi, sa philosophie ne manquera pas d'influer fortement sur l’évolution de notre christianisme libéral: Elle lui fournit cette armature quasi métaphysique qui lui à toujours fait défaut, tout en étant, au fond, trop absurde et trop charlabanesque pour durer. Elle peut encore faire œuvre utile en réagissant contre le matérialisme évolutionniste, seulement cet évolutionnisme est fertile, tandis que l'Hégélianisme est la stérilité même... » (A Renouvier, 27 décembre 1880.)
(58) The Will to Believe, etc... On some Hegelisms (1882), p. 292.
(89) Op. cit., The Dilemma of Determinism (1884).
(60) Letters, I, 238, À G. H. Howison (5 février 1885).
harmonieusement intellectuelles. La logique de Hegel, et peut-être même la Logique en général, comme tout cela tenait peu de place pour lui! De Jà vient la désespérante rigidité de tous les systèmes de l’Absolu « Quelle est, à vrai dire, la logique de ces systèmes abstraits? Si vous acceptez une Partie, vous acceptez le Tout; sinon, rien. » (61). Mais la vie, les faits, quel compte en tient-on? C’est d'eux seuls que James a souci. « On ne vit pas de premiers principes », écrivait-il dès 1877 (62). Et sept ans plus tard, il pose nettement la question : Reconnaîtra-t-on le fait comme ultime principe? (63), Voilà le moment de choisir entre le rationalisme et l’empirisme. Pour lui, qui tient avant tout à voir reconnaître l’indépendance créatrice de la volonté, il ne cesse de supplier ses adversaires d'admettre qu'il peut y avoir des possibilités qui s'imposent. Nous ne savons rien de l'univers, nous sommes guidés par nos préférences, tout n’est qu'hypothèse. « Ah! Pourquoi l’idée d’hypothèse répugne-t-elle tant à l'esprit hégélien? » (69. James, dans sa rudesse, ira là où il entrevoit toute la richesse de la vie. Le monde de l’absolu, outre qu'il est insipide, est trop « collet-monté » pour représenter « le Cosmos inconscient au souffle lourd avec ses redoutables abîmes et ses marées inconnues. » (65). Foin d’une liberté telle que nous l'offre l’Absolu, « les jambes entravées et garantie contre toute évasion. ». Nos aspirations doivent avoir l'infini pour champ et nos sentiments doivent peser dans la balance autant — et plus — que les arguments de la logique. C’est ainsi que chez James, pluralisme, irrationnalisme, empirisme radical, anti-intellectualisme ne constituent pas des théories indépendantes séparées par des cloisons étanches : un même ciment les unit en un bloc, ou plutôt, ce sont autant d’aspects de la souple personnalité du philosophe qui revétent des noms divers suivant la direction où il lance ses coups de boutoir. Ce qui le guide, c’est son désir profond de voir ses aspirations satisfaites, c’est un égoïsme philosophique absolu. Il lui faut un monde où le nouveau se crée sans cesse, dont toutes les parties comptent également, du fait même qu’elles existent, où le hasard joue son rôle afin que l’homme puisse se passionner au jeu, et Dieu appeler sa collaboration. C’est là le cadre nécessaire au plein épa-
(61) Mind, vol. IX, n° 34, Absolutism and Empiricism (1884). Reproduit dans Essays in Radical Empiricism, p. 266-279.
(62) Collected Essays and Reviews, Lewes’s Physical Basis of Mind, p. #1 (1877). 2:
(63) Essays in Radical Empiricism, 272.
(64) Ibid., 276.
nouissement de l’activité humaine dont James est avant tout le défenseur. C'est pour pouvoir vivre et respirer librement, pleinement conscient de la dignité que confère à l’homme le pouvoir de créer et l’orgueil de collaborer avec Dieu, qu'il se laisse aller à une vision du monde où la raison, la logique, la simplicité, passent après le hasard, le sentiment, la multiplicité. Nous retrouvons là cet amour presque mystique de la vie tel que les lettres à Ward l’esquissaient, le sursaut d'enthousiasme, la foi en lui-même qui lui permirent de traverser les épreuves et qu'il voudrait voir justifiés. Vivre, d’abord, philosopher ensuite. James a tenu à élargir son horizon dès qu'il a eu gagné le repos, en repoussant les obstacles immédiats qui le muraient dans un cercle trop étroit, lui qui ne demandait qu'à aspirer à pleins poumons l'air vif venu des régions les plus lointaines de notre monde.
d) Le contrôle des iaits : Les faits psychiques. Confirmation de l’expérience personnelle.
D'hypothèse en hypothèse, de vision en vision, James a fini par s’aventurer assez loin. Il a poussé jusqu'aux limites du plausible les conditions d’un monde possible, tel qu'il comblerait ses vœux les plus chers. Il a surtout montré qu'un tel univers se laisse concevoir sans absurdité et sans forcer le sens de nos observations et de nos réflexions quotidiennes plus que ne le fait la science, dont les conclusions les plus hardies tendent à réduire à néant la part de l’individu. Mais, si fort que soit James de son droit de conclure pour luimême, il est bien obligé de reconnaître la supériorité du fait constaté sur le raisonnement le mieux construit. Ce qui fait la force des conclusions scientifiques — si erronées qu'elles puissent être — c’est qu'elles se présentent à l'esprit comme le prolongement spirituel des faits matériels, en suivent étroitement les contours, s’identifient à eux de leur mieux, et semblent moins arbitraires et moins tyranniques que les envolées lointaines d’une âme comme celle de James. Celui-ci se rendait bien compte qu'il lui fallait étayer ses conceptions hardies s’il ne voulait les voir s’écrouler au souffle de la critique. Non qu'il doutât de la parfaite légitimité de son attitude. C'était là pour lui un article de foi, et le monde croulant autour de lui ne l’eût pas ébranlé. Mais, s'il voulait sortir de l’étroite subjectivité où s'était cantonné un Henry James, par exemple, il sentait bien qu'un moment viendrait où, pour faire accepter la notion de l'univers et de Dieu telle qu'il la concevait, il ne suffirait plus d’en proclamer la
nécessité du point de vue du sentiment intérieur, ni d'affirmer qué s'il n'existait pas, il faudrait l’inventer (66). C’est donc surtout avec l'espoir de trouver dans la nature confirmation de ses pressentiments, et de renforcer par là même sa position auprès de la critique, sans que toutefois ses convictions en sortent le moins du monde ébranléés, que James va se demander s’il ne se trouverait pas dans le monde un ordre de faits dont l'étude systématique et rationnelle viendrait confirmer ses conclusions d’une façon acceptable pour les uns et les autres. Déjà, l’étude approfondie des faits psychologiques lui prouvait que de ce côté-là ‘il n’y avait pas d’obstacle infranchissable. C'était un encouragement précieux à pousser plus loin. Et James se sentait un immense désir de pouvoir aboutir et aussi un grand apaisement à la pensée que, s’il aboulissait, il goûterait enfin dans la plénitude ce « sentiment de rationalité » qu'il avait toujours entrevu comme le bien suprême du philosophe. C’est aux moments les plus graves qu'il y pensait et dréssait le bilan de ses réflexions. Au total, il y puisait un encouragement à persévérer dans son attitude. Le 14 décembre 1882, il écrit à son père mourant : « Pour Île reste, et quant à savoir si nous nous retrouverons {tous un jour avec Maman, je ne puis rien dire. Plus que jamais, en ce moment, je sens que si cela pouvait être vrai, tout s’expliquerait et serait justifié. Et, tandis que je te dis adieu, j'ai comme un mystérieux sentiment que la vie ne dure qu’un jour, et ne rend, au fond, qu'une seule note, tant on croirait souhaiter un banal « bonsoir. » (67).
Nulle part, peut-être, on ne saisit mieux sur le vif l'influence des sentiments intimes de James sur l'orientation que prend sa philosophie. Nulle part, aussi, on ne voit plus nettement que le grand problème, à ses veux, demeure celui de notre destinée, la grande question étant de savoir comment, en pratique, nos espérances peuvent se trouver justifiées. C’est à quoi James va se consacrer avec un vif intérêt, d’abord; puis, à mesure que les résultats positifs se feront de plus en plus incertains, l’élément plus purement subjectif de sa philosophie, l'affirmation passionnée de la puissance créatrice de la volonté en tous les domaines, qui n’a cessé de grandir en lui du commencement à la fin, se fera plus pressant encore, s’im-
(66) Voir notamment The Wüill 1o Believe, Reflex Action and Theism, p. 115 : « Je voudrais simplement montrer qu'un être tel que Dieu réaliserait, s’il existait, de la manière la plus adéquate possible, pour un entendement façonné comme le nôtre, l’idée que nous nous formons des origines de l'univers. Tout ce qui ne comprend pas Dieu est irrationnel, tout ce qui dépasse Dieu est impossible. » (1881).
(67) Letters, I, 220.
posera plus magnifiquement dans les dernières œuvres, soutenu, étayé par trente années d'expériences psychologiques et psychiques.
Car c’est aux faits psychiques que James va maintenant demander l’éclaircissement — sinon la solution — des questions qui le passionnent. S'il lui paraît évident que nous devons renoncer à jamais savoir ce que nous sommes, rien ne nous empêche, pense-t-il, et c’est même notre devoir, de tirer le parti le plus avantageux des faits que la science néglige volontiers, si nous pouvons, par là, fortifier nos espoirs. Dès 1869, on s’en souvient, James avait entrevu les résultats à obtenir de l'examen scientifique des faits psychiques, sans toutefois entrer dans le détail de la question. Mais, il faisait déjà preuve de sympathie pour l'hypothèse qui est à la base des recherches des spirites, à savoir, l'existence d'une zone spirituelle entourant notre : univers matériel. Avec le temps, cette idée avait pris de la force chez lui et le problème de la liaison entre le monde extra-sensible et l’univers sensible faisait l’objet de ses préoccupations, consciemment ou non. On n’a pas oublié que l’un des éléments principaux de la crise de 1870, la cause immédiate, était la vision de l'aliéné jadis entrevu dans un asile, qui s'était dressé devant lui dans l'obscurité. Plus tard, il ressentira plus profondément encore la présence de cette nappe spirituelle qui nous entoure et où nous puisons plus ou moins, selon nos aptitudes, nos ressources intellectuelles. « Il pensait, écrit Dickinson S. Miller, qui fut longtemps son élève (68), qu'on ne pouvait tracer de ligne de démarcation bien nette entre les esprits « sains » et les esprits « malades », et que tous tiennent des deux. Un jour, comme nous revenions de deux asiles d’aliénés qu'il avait obtenu l'autorisation de faire visiter à ses étudiants, et dans l’un desquels nous avions vu un maniaque dangereux, presque nu, je l’entends encore dire : « Peut-être le président Eliot n'admettrait-il pas » volontiers qu'il n’y a pas de démarcation bien tranchée entre lui » et ceux que nous venons de voir, mais c'est pourtant la vérité ». L'enquête qu'il menait, d'autre part, sur les faits psychologiques le confirmait dans l’idée que la pensée est un courant continu, et quand il en élait venu à définir le Moi, il avait rejeté la notion d’Ame pour épouser une hypothèse plus ample qui englobaït la totalité des faits et de la vie. « Il en est du mot d'Ame, écrivait-il (69), comme du mot de Substance... Nous ne voulons admettre tel phénomène que s’il y a quelque chose en plus de ce phénomène... Mais, on n’a pas répondu à la question : quelle est donc la nature de ce plus? quand
(68) Letters, II, 15.
(69) Principles of Psychology, I, 346.
on a dit que c'était une âme affectée par les états du cerveau.….: et puisque nous nous lançons dans des explications métaphysiques,nous aurions tort de ne pas aller aussi loin que possible. Pour ma part, j'avoue que du moment où je fais de la métaphysique en essayant de définir ce plus, j’eslime que l’idée d’une sorte d'anima mundi pensant en nous tous est une hypothèse qui promet plus, en dépit de toutes ses difficultés, que celle d’un grand nombre d’âmes individuelles. » C'était faire sentir l'importance de la zone vague qui, borne nos pensées et ouvrir de vastes horizons sur la nature même de notre personnalité. C'était aussi faire du sentiment presque physique de la présence d’un au-delà mal défini, une hypothèse admissible. En tout cas, James appelait de tous ses vœux la vérification scientifique de cette hypothèse. On à vu plus haut (10) l'intérêt qu'il prenait aux expériences mystiques (1), et le sentiment religieux, toujours si fort chez lui, ne demandait qu'à s'appuyer sur un ordre de faits qui le corroborait. « Je crois, déclarera James en 1904 en réponse au Questionnaire de Pratt sur la religion, que la grande prémisse qui me rend accueillant au témoignage religieux d'autrui, c’est ma conviction que la conscience « normale » ou «saine » compte pour si peu dans l’expérience réelle. Nulle vérité n’en exclut une autre, comme le prétend l'opinion scientifique des Philistins. » (2). Par contre, si la science bien entendue pouvait collaborer avec la religion et bâtir solidement sur des faits palpables, quel progrès! La vieille religion demande qu’on lui infuse un sang nouveau. N'est-ce pas le moment de voir si les faits psychiques peuvent lui redonner une vie nouvelle, et n'est-ce pas une erreur chez tous ceux qui ont prétendu rénover le sentiment religieux, que cet oubli général des faits sur lesquels se sont élevées les croyances antiques? « Je désespère un peu, je J'avoue, écrit James en 188% à Thomas Davidson, qui parlait de « greffer sur le tempérament catholique le pâle et anémique Unitarisme de Boston » (3), d’une religion populaire à caractère philosophique, et il m'est arrivé de me demander s’il est possible d’édifier une religion populaire sur les ruines du vieux christianisme, en l’absence de cet élément qui a présidé à la naissancé de toutes les religions du passé : la croyance à de nouveaux faits et à de nouvelles possibilités d'ordre physique. On ne Îera pas en un an, à grand renfort de considérations abstraites sur l’âme et
(71) V. également The Wall to Believe, 74 et 29%; Memories and Studies, 371; Principles of Psychology, 263-64.
(72) Letters, II, 212 et 6.
(73) Letters, I, 236.
la réalité de l’ordre moral, ce que ferait en un clin d’œil la vision d’un monde nouveau dont les possibilités concrètes engloberaient celles de la vie actuelle, et tel que pourrait nous le révéler une connaissance plus approfondie de l’ordre des choses. Le « Spiritualisme » et la « Société des études psychiques », si décriés, sont-ils destinés à préparer l’avènement d'une nouvelle ère de foi Ce serait assurément curieux : et pourtant, à leur défaut, je ne vois pas bien qui pourrait s'en charger. »
On le voit, l'étude des faits psychiques est bien dans la ligne de la pensée de James. C’est seulement une nouvelle méthode d’exploration du monde et un nouveau motif à adorer la vie. Mais ce n'est peut-être pas par hasard que le grand intérêt de James pour ces phénomènes se manifeste vers 1882. Son père venait de mourir (19 décembre) et nul événement ne pouvait produire plus d’elfet sur sa sensibilité et, par suite, sur le cours de ses idées. Outre que le mystère de la mort, exprimé d’une façon si poignante dans sa dernière lettre à son père, rendait la question de notre destinée plus angoissante encore, William entreprit d'éditer les œuvres posthumes de Henry James et, à cette occasion, il se livra à l'étude de cette philosophie plus complètement qu'il ne l'avait fait jusqu'alors. Sans doute, la plus grande partie dut-elle lui sembler archaïque par la naïveté même avec laquelle le bon swedenborgien se complaisait aux distinguos purement théologiques, mais à la réflexion, à la lecture du fragment de Journal où revivait l'étrange personnalité qui avait eu sur son enfance une influence si profonde, il ne pouvait pas se refuser à voir là une de ces expériences mystiques comme il souhaitait en étudier. Le monisme têtu de son père ne valait peutêtre pas mieux que celui de Hegel, mais ce qui était sans prix, c'était cette révélation de l’histoire d’une âme mystique qui venait fortifier en James l’idée qu'en matière de religion, la lumière pouvait nous venir de ce côté-là. Peut-être n'’était-il pas sans remords d’avoir adopté jusque-là une ligne de conduite si manifestement différente de celle de son père, négligeant l’ample vision chaotique de Henry James pour la rigueur des faits, au détriment de l'intuition et de la spontanéité. Peut-être aussi se reprochait-il de n'avoir pas été assez hardi dans l'affirmation de la réalité morale, de s'être contenté de l'hypothèse, alors que la foi voulait la certitude. Car, jusque dans ses assertions les plus chaleureuses et les plus passionnées en faveur de l’existence d’un ordre spirituel, il y avait, au fond, comme une voix qui, au milieu même de ses envolées les plus sincères, Jui criait : Qui sait? Et James voulait savoir; du moins, il voulait parler d'une voix plus assurée, moins troublée par les scrupules, par la
vision de son père qui, du milieu de son ciel théologique, pouvait lui dire avec sa paisible ironie : « Et moi, n’aurais-je pas raison? » Le souci de concilier son scepticisme intellectuel avec sa foi instinetive, l’idéalisme de son père avec son propre respect des faits, l’engagea sur la seule voie où il pût se sentir aux confins de toutes les tendances qui le partageaient. Il s’astreignit à étudier scientifiquement des faits décevants dans l'espoir hautement avoué de pouvoir y trouver enfin le terrain d'entente solide, le domaine commun où Science et Religion viendraient s’harmoniser (74).
En septembre 1884, se forme à Boston une branche de la Société anglaise d’études psychiques, et James va consacrer généreusement son temps aux travaux qui se poursuivront durant plusieurs années (15). Pour lui, l’objet de l'étude est ce « résidu non classé », ce « nuage de poussière » qui flotte autour des résullats acquis de la science, en l’espèce, « la masse de phénomènes appelés couramment mystiques » (6), c’est-à-dire les hallucinations, l'écriture automatique, les révélations des médiums, l’extase, tous états où le Moi semble s'enrichir d'éléments dont les méthodes ordinaires de la science ne peuvent expliquer l’origine. Certains de ses amis qui suivaient ses travaux de laboratoire et connaissaient l'esprit critique qu'il apportait à ses recherches personnelles ainsi que la verve impitoyable avec laquelle il démolissait les théories qui ne lui paraissaient pas reposer sur les faits, s’imaginèrent de bonne foi que James allait aborder ces problèmes dans un esprit plutôt hostile aux idées communément reçues, et Thomas Davidson exprima même la crainte que la Société américaine d'études psychiques ne fût une grande machine anti-spiritualiste. C'était évidemment méconnaître quelque peu l’histoire de la pensée de James et même son attitude à l'égard de tout fait qui s’offrait à son étude. Aussi la réponse de James ne laisse-t-elle aucun doute sur la nature de ses préoccupations et la méthode qu'il entend apporter à ces nouvelles recherches. « Quant aux « tendances anti-spiritualistes » de notre société, écrit-il (17), nous n'avons, autant que je puis m'en rendre compte, ni théorie fondamentale, ni tendances d’aucune sorte... Ce que je considère comme urgent pour nous tirer de la lamentable situation actuelle, c’est de déterminer, de façon assez complète pour que des profanes en restent convaincus, les conditions matérielles de certains phéno-
(74) Cf. Human Immortality, p. 23.
(75) V. Letters, I, 2217, et surtout Proceedings of the A. $S. P. R. (American Society for Psychical Research), I.
(16) The Will to Believe, Psychical Research, 299, 300.
(77) Letters, 1, 249-250, A Thomas Davidson, 1® février 1885.
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mènes concrets. Ce n’est qu'après cela qu’on pourra discuter les théories spiritualistes où anti-spiritualistes. Mieux nous réussirons, au début, à éviter les théories, mieux cela vaudra, j'en suis persuadé... Vous devriez bien dire votre mot, mais sans compliquer la question en parlant de spiritualisme et d’anti-spiritualisme. Des faits, voilà ce qu’il nous faut. »
Ces faits seront d'autre nature que les phénomènes psychologiques, mais la même méthode qui a permis de faire de la psychologie une « histoire naturelle » doit permettre de les traiter comme les autres : « Ce qui manque à la science, précise James, dans son premier rapport à la Société d'études psychiques (8), c'est un contexte pour permettre aux phénomènes d’extase de prendre la suite d’autres faits physiologiques et psychologiques. » Ce furent alors de longues
séances — combien fastidieuses, parfois, il faut lire la correspondance de James pour en avoir une idée(19) — où son collègue
G.-H. Palmer et lui, au milieu d’embüches de mille sortes, essayèrent de dégager d’une masse d’observations floues prises sur le vif dans l’atmosphère forcément nerveuse des expériences de médiums, des faits précis sur lesquels faire fond. James put aussi compléter sa documentation en dirigeant aux Etats-Unis le « Recensement des hallucinations » (80). Et toujours, on le sent préoccupé de n’accueillir que des documents indiscutables susceptibles d’une sévère analyse objective. « Je suis entièrement d'accord avec vous, écrit-il en 4891 à son collègue anglais F. W.H. Myers, sur l’avenir qui attend, en définitive, ces recherches, ef la gloire est réservée à celui qui réussira à les faire adopter comme branche de la science admise... Mais les faits sont si éparpillés jusqu'ici que peut-être notre génération devra se borner à les faire admettre comme faits. » (1), Il y a des moments, pourtant, où la simple curiosité scientifique ne suifit pas. C'est qu'alors la sensibilité tout entière de James est bouleversée et les événements douloureux sont là qui pressent, qui exigent presque une satisfaction immédiate, et il faut bien, sous peine de trop souffrir d’une impuissance désolante, entrevoir des solutions provisoires, des espoirs qu'on pense vérifier par la suite. En 1882, e’était la mort de Henry James. Dix ans plus tard, c’est Alice, la sœur de William, qui meurt d'une maladie nerveuse que la médecine est
(18) Proceedings of the 4. S. P. R., vol. I. Report of the Committee on Medium-
nistic Phenomena, 104.
(79) V. notamment Letters, I, 228.
(80) Ibid., 228, 306. V. The Wüill to Believe, What Psychical Research has
accomplished, 321.
(81) Letters, I, 306. ;
impuissante à guérir. « I y a là, lui écrit son frère en 1891, plus long que n’en sait notre prétendue science, Ces arrêts fonctionnels, ces dédoublements de Ja personnalité, tous ces faits nouveaux de notre organisme sur lesquels la lumière se fait peu à peu, cet élargissement de la personnalité dans l’extase, etc., tout cela me fait espérer que l'explication sortira de cetle masse d'idées spiritualistes et empiriques qu’on méprise tant. Notre père me trouverait aujourd’hui beaucoup plus disposé à l'écouter; c’est toute cette philosophie-là qu'il faut faire connaître. Et voilà-qui va singulièrement à l’encontre de l’argument scientifique ordinaire contre J’immortalité (le corps, condition de l’âme, et l’âme disparaissant avec le corps) s’il faut croire, comme le fait se produit dans ces maladies nerveuses, qu'il y a dans notre corps une puissance maligne qui empêche certains éléments bien réels de l’âme de faire valoir leurs droits, les supprime, leur interdit de se mêler à Ja vie de ce monde, maigré qu'ils soient bien là tout le temps. » (82). Cette idée du Moi subliminal — en quoi James est bien près d'adopter pour siennes les conclusions de F. W. H. Myers{83) — et qui est comme le prolongement naturel de certaines des vues exprimées dans les Principes de Psychologie, est celle qui flatterait le plus les instincts religieux de James, cadrerait le mieux avec sa vision du monde, en même temps qu'elle nécessiterait le minimum d'interprétation subjective. Mais, sur ces questions, il ne se croit pas autorisé à formuler plus qu'une vague impression. Ainsi qu'il l’exprime à Henry W. Rankin «il n’y a pas encore de théorie générale qui couvre tous les faits » (8%). Ce n’est pas qu'une conclusion personnelle l’effraie le moins du monde : « Savants et non-savants, se dit-il (85), nous vivons tous sur quelque plan incliné de crédulité, qui pour l’un penche d’un côté, et pour l’autre d’un côté différent; que celui dont le plan ne penche vers aucune direction nous jette la première pierre! » Mais, son esprit ne concevait pas la nécessité de s’en tenir à une hypothèse invariable, comme si cet entêtement pouvait tenir lieu d'autorité. Un moment, il parut près d’adopter la théorie « spirite » (86) mais, quelques semaines avant sa mort, il eut l’occasion de dire à son collègue Palmer qu'il n’y croyait pas. Au fond, comme il l'avait dit au début à Thomas Davidson, l'essentiel n’était pas de conclure à aucune « géné-
(82) Letters, I, 310.
(83) V. Memories and Studies, 145-470 : F. Myers’ services to Psychology, notamment les pages 163-166 (1901).
(8%) Letters, I, 56, 4er février 1897.
(85) The Will to Believe, What Psychical Research has accomplished, 320,
(86) Letters, II, 287. À Ch. Lewis Slattery, 21 avril 1907,
ralité en isme »(81). L'essentiel était de mieux comprendre la vie, et cela dépendait largement de la vision de chacun, que nul ne pouvait dédaigner si elle s’appuyait sur une étude suffisamment documentée des faits. « L'idée religieuse, éthique, poétique, téléologique, émolive, sentimentale, ce que l’on peut appeler la conception personnelle de la vie pour la distinguer de la conception impersonnelle et mécanique, et la conception romantique pour la distinguer de la conception rationaliste, a constitué et constitue encore, en dehors des cercles scientifiques bien entraînés, la orme dominante de la pensée. » (88), À celle conception romantique de la pensée philosophique correspond chez James une conception romantique de l’univers. Et l'impossibilité même où il est de conclure sur les faits psychiques (89) semble l’encourager à persévérer dans son interprétation personnelle de la nature. L'absence de solution n’a jamais été un obstacle pour lui. Il a cherché avant tout dans la philosophie ce sentiment de repos que donne l’impression que, finalement, nos désirs les plus chers, les espoirs caressés longuement ne sont pas si absurdes, notre optimisme moins naïl qu'on n'aurait pu croire, nos pressentiments quant à la nature des choses, plus proches, sans doute, de la vérité que les négations savantes des autres. Et James devait sourire en lui-même de ce bon tour joué à la logique de l’Absolu. La rigueur n'était point son fait, ou, du moins, il la tempérait d’une indulgente réserve. Tout chez lui — et c’est peut-être en cela qu'il ressemble le plus à Henry James — jusqu'à sa conception de la nature, tout est empreint d’un profond sentiment des nuances parce que tout procède non d’une froide logique intellectuelle, mais des régions plus chaudes de la sensibilité. Or, pour qui goûte la nuance et croit qu'elle constitue, au fond, l’insaisissable réalité toujours fuyante et divisible à l'infini, les solutions tranchées demeurent perpétuellement entourées d’un halo indéfinissable, d’une frange où le certain vient se fondre dans le probable. Pour James, sentir en soi-même le désir ardent de voir ses aspirations, religieuses principalement, réalisables pratiquement dans l’espace et le temps, comprendre qu’il
(87) Letters, I, 249.
(88) The Will to Believe, loc. cit., 324 ets.
(89) Six mois avant sa mort, James écrivait : « Nous sommes si mal renseignés sur la valeur pratique de n'importe lesquels des faits mentaux anormaux que nous ne saurions mieux faire, à mon avis, que de tenir l'esprit ouvert et de recueillir des faits avec bienveillance pendant longtemps encore. Quant à comprendre ces modifications de la personnalité, ce ne sera donné ni à notre génération ni à la suivante. » (Collected Essays. À Suggestion about Mysticism.) =
de
y à là un problème, vu la résistance apparente du monde extérieur à la réalisation de cet idéal, confronter les faits et supputer les chances probables, régler sa ligne de conduite sur ces observations, c'était l'essentiel de la philosophie. Or, quel profit avait-il tiré de l'étude des faits psychiques? De solution positive, aucune; mais nous savons que l’on peut, à la rigueur, s’en passer, et ce n’est, d’ailleurs, que partie remise, les générations futures devant y pourvoir. Par contre, il y puisait l’intime satisfaction de sentir qu'au total il avait vu juste. [hf y avait bien là un ordre de faits-que ne louchaient pas les méthodes ordinaires de la science : c'était justifier une fois de plus l'attitude de ceux qui, comme lui, les jugeaient insuffisantes. D'autre part, en présence des résultats nuls ou négatifs de la science, la « méthode subjective » trouvait là son domaine légitime. James montrait sans peine qu'en ces matières les esprits les plus positifs, un Huxley, par exemple (0), ne se faisaient pas faute d'opter délibérément pour où contre; quant à lui, l'occasion lui semblait unique de revendiquer hautement son droit d'adopter une théorie « parce qu'elle répond à nos préférences intérieures » (D, Il lui semblait qu'ayant fait le tour des probabilités concernant la nature de l’univers, il était parfaitement justifié — et, chez un tempérament passionné comme James, il n’en faut pas plus pour déterminer un devoir — à donner ses conclusions. Enfin, surtout, la nature se révélait à lui comme infiniment complexe, offrant à l’homme une perspective grandiose, illimitée, plus vaste qu'aucun des systèmes qu'il conçoit, n’entrant dans aucun cadre, {rop sauvage pour se laisser saisir par la pensée, mais aussi pleine d’attraits et de promesses, chaos qui recèle des trésors, vie de chaque jour pleine pour nous d’inconnu. Hamlet avait raison.
-Il est, Horatio, sur terre et dans les cieux Plus que n’en a rêvé notre philosophie.
« Le monde est évidemment plus complexe que nous n'avons coutume de le croire. La limite extrême de l'univers sensible, en particulier, est plus éloignée (comme l’a bien montré Mr. F. CG. $. Schiller) que ne le pensent communément empiristes ou idéalistes. » (2). La raison de l’aveuglement général sur l’étendue de notre univers et sa complexité, James la voit dans le travers commun des penseurs, qui
(90) Memories and Studies, Final Impressions of a Psychical Researcher, 184 ets.
(91) Collected Essays and Reviews, Quelques considérations, 69.
(92) Op. cit., Hodgson’s, Observations of Trance (1898).
Le Breton (] |
est de vouloir plier la nature à nos petites conceptions trop étroites, ridicule déguisement où celle-ci se reluse à entrer. « Les données ultimes de la nature — ses éléments simples, s’il y en a, peuvent bien se combiner suivant des proportions définies et suivre les lois de l’architecture classique; mais dans ses faits les plus rapprochés, dans ses phénomènes tels que nous les percevons immédiatement, la nature est partout gothique, non classique. Elle forme véritablement uue jungle, où tout est provisoire, mal assorti, et désordonné. » (9%). Mais, passé celle zone, sans doute peut-on entrevoir vaguement la relation finale de l’homme à la nature, et c’est, en définitive, une vision bien généreuse et bien personnelle qu'en donne James. « De toutes mes recherches, dit-il, limitées, il est vrai, une seule conclusion dogmatique se dégage avec quelque netteté : c’est que nous, les vivants, nous sommes comme des îles dans la mer ou des arbres dans la forêt. L'’érable et le pin peuvent échanger entre eux les murmures de leurs feuilles, Conanicut et Newport entendre dans la brume l’appel de leurs sirènes. Mais les racines des arbres se mêlent aussi dans l’obscurité de la terre et les îles se joignent au fond de l’océan..-De même, il existe une nappe continue de conscience cosmique que notre individualité ne réussit qu'accidentellement à endiguer, et où va plonger l’esprit de chacun comme en une source, ou un réservoir communs. Ce qui limite notre conscience « normale », c’est la nécessité de s’adapter à notre milieu terrestre extérieur, mais la digue faiblit par places et laisse suinter les infiltrations imprévues de l’au-delà qui nous révèlent une communication par ailleurs invérifiable. Non seulement les psychistes, mais les métaphysiciens et les biologistes à tendance philosophique sont ainsi amenés, chacun sous son angle particulier, à se montrer favorables à une conception « panpsychiste » de l’univers analogue à celle-ci. » (9.
(93) Memories and Studies, Frederic Myers’ services to Psychology, 166. (94) Op. cit., Final Impressions of a Psychical Researcher, 204.