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LES GONQUETES DE L'EXPERIENCE PERSONNELLE

a) La Volonté de croire préface des Variétés. Importance

de l’expérience religieuse.

Biologiste, métaphysicien, psychiste, tels sont bien les trois aspecls sous lesquels nous est apparu James au cours de son évolution. Si variées qu aient été ses recherches, Ia personnalité du philosophe leur donne une unité continue, et la conclusion qu'il en tire vaut pour les trois ordres. Arrivé au terme de sa vie, il passe en revue Fà masse de documents amassés durant quarante ans d’études et, reprenant les solutions provisoires auxquelles il s’est successivement arrêté pour les grouper en une déclaration finale, il dépose son rapport.

Mais si ce rapport constitue l'ultime vision, pleine de tout ce que l'expérience et la réflexion lui ont suggéré, l’expression d’une pensée sereine où la personnalité triomphante ne rencontre plus d’obstacle à sa parfaite expansion, il vient évidemment trop tard pour servir de point de départ à une philosophie et à une morale nouvelles basées sur ses conclusions. Aussi James n’a-t-il pas attendu d’avoir ter: miné ses recherches psychiques pour agir comme si ses hypothèses, dès longtemps entrevues, devaient, selon toutes probabilités, recevoir confirmation ultérieure des faits. Et s'appuyant sur ses initiatives précédentes, se haussant sur une montagne de faits nouveaux d'ordre mystique, s’aidant enfin des visions d’autres philosophes qui ne sont pas sans analogie avec la sienne, il va durant les quinze dernières années de sa vie faire un immense effort — que la mort viendra interrompre — pour accumuler et condenser dans des ouvrages offrant plus de cohésion que les articles jusqu'alors épars — les vues qui doivent tendre à consacrer le triomphe de Ja personnalité humaine.

Tout d’abord, il place hardiment en préface à toute son œuvre cet article sur la Volonté de croire, plus nettement affirmatif que l’article

de la Revue philosophique, dont il n’est que le développement, plus spécialement, aussi, destiné à permettre l'initiative en matière de croyance religieuse. H faut convenir, toutelois, que l’histoire antérieure de la pensée du philosophe nous fait paraître la thèse soutenue dans cet article moins hardie qu’elle ne le semble au premier abord et pour le lecteur non averti, car les essais qui le suivent dans le livre et semblent en être déduils sont en réalité antérieurs, et ce sont les réflexions que James à ainsi notées peu à peu qui lui ont permis de poser en thèse générale les idées du premier article. Il faut donc, pour en saisir véritablement la portée, le replacer en son temps. On comprendra alors que James n’a pas seulement, comme on à trop souvent affecté de le croire, forcé une idée acceptable jusqu’à lui faire rendre un sens absurde (et encore, ainsi qu'il le dit lui-même (1), « la faculté de se livrer à des excès de croyances persennelles se trouvait-elle entourée de tant de restrictions et d’avis signalant le danger qu'il devenait difficile de se risquer »); mais plutôt, il a estimé que vingt-cinq ans d'expérience personnelle l’autorisaient à consigner par écrit cerlaines observations dont l’histoire de ses propres idées était la meilleure vérification. Et encore, devait-il penser qu'il avait poussé bien loin les scrupules d’intellectuel pondéré dans un pays où les élans de la conscience individuelle ne prennent pas à l’ordinaire tant de précautions pour renverser les barrières conventionnelles ou susciter un intérêt tapageur. Enfin, il avait besoin, avant de donner au public une œuvre entièrement fondée sur les probabilités de la vie morale, d'expliquer pourquoi il jugeait bon de ne pas attendre une certitude qui ne viendrait jamais et d'inviter le lecteur à le suivre dans la voie où il s’engageait : « Une règle de pensée, déclarait-il dès le début du volume (2), qui m'’empêcherait radicalement de reconnaître certains ordres de vérité si ces vérités se trouvaient réellement présentes, serait une règle irrationnelle... Et si, en tant qu empiristes, nous pensons qu'aucune cloche intérieure ne vient nous signaler la présence de la vérité, il nous semble bien vain et bien étrange qu'on nous prêche solennellement comme un devoir d’altendre le son de la cloche. Certes, rien ne nous empêche d'attendre, si c’est notre bon plaisir... mais alors, c’est à nos risques, tout autant que si nous croyions. »

Evidemment, on peut penser — et l’on ne s’en est pas fait faute — qu'une philosophie basée sur un sentiment aussi subjectif et délicat offrait à peu près les garanties de stabilité d’une pyramide en équi-

(1) Letters, XI, 207. À L. T. Hobhouse, 12 août 1904. (2) The Will to Believe, 28, 30.

libre sur son sommet, et qu’autant valait ne rien tenter que d’aboutir à un résullat aussi mince. Mais c’est Ià le langage de la froide logique qui ne tient pas compte de la vivante réalité. Le malentendu vient de ce qu'on néglige et les circonstances et l'esprit dans lesquels furent conçues les œuvres du philosophe. Les questions dites « théoriques » étaient pour lui des questions brûlantes parce qu’en définitive il avait loujours eu vue la destinée réelle de l’homme, sa propre destinée, et que, sa sensibilité très vive lui dictant son attitude impatiente et enthousiaste, c’élait tout le poids de sa personnalité qu'il jetait dans la balance en faveur des conceptions qu'il émettait. James est aux antipodes de l’homme aux manchettes de dentelles qui cisèle ses phrases et ses raisonnements. Il n’est pas fait pour le minutieux travail de la marqueterie. C’est un peintre plus attaché à la couleur qu'au dessin : il brosse largement, en tons chauds, comme s’il goûtait intérieurement plus de joies qu'il n’en peut exprimer sur sa toile. Qu'il parle croyance ou religion, ce ne sont pas là pour lui des abstractions, mais bien de « chaudes réalités » (3). Il y a là comme un foyer auquel il se réchauffe, et tout ce qu'il peut faire, c’est de nous inviter à en faire autant. Mais il se rend parfaitement compte que ce ne sont pas ses arguments qui dégagent une bonne chaleur, si ardents soient-ils : il faut que notre expérience intime soit, de son côté, en pleine activité, et c’est justement et simplement à quoi James l’engage. « Ce qui entretient la religion, écrit-il en 1898 (4), ce ne sont ni des définitions abstraites ni des systèmes d’adjectifs logiquement enchaînés, ni les facultés de théologie avec leurs professeurs. Tout cela, ce ne sont que des contre-coups, des excroissances secondaires greffées sur une masse d'expériences religieuses concrètes liées à un sentiment et à une ligne de conduite qui se renouvellent in saecula saeculorum dans l’humble vie des particuliers. »

Dans les Variétés de l’Expérience religieuse où la psychologie a réduit la métaphysique à la portion congrue, James élève une nouvelle protestation contre ceux qui voudraient chasser Ja personnalité de toutes nos enquêtes. « Tant que nous considérons le cosmique et le général, écrit-il 6), nous n’avons affaire qu'aux symboles de la réalité, mais dès que nous considérons les phénomènes privés et personnels par excellence, nous avons affaire à la réalité au sens le plus plein du mot. » Et qu'est-ce que le volume entier des Variétés

(8) Letters, II, 13.

(&) Collected Essays and Reviews, Philosophical Conceptions and Practical Results, 427-428.

(5) Varieties, 498.

sinon l’histoire de l’âme individuelle étudiée dans cent exemples vivants, un vaste tableau d’ « états d'âme », une multitude de touches vives ou tendres dont l’ensemble doit insensiblement laisser à l’esprit l'impression que la personnalité humaine infiniment souple et nuancée trouve dans un univers pluraliste plastique le milieu le plus favorable à son plein épanouissement? C’est une masse de témoignages vécus en faveur d’une hypothèse analogue à celle qui se dégage des recherches psychologiques et psychiques de James : la présence d’un au-delà qui ne nous est pas fermé, bien au contraire, puisque notre devoir n’est pas seulement de chercher à pénétrer ses mystères — il y a longtemps que James a critiqué le simple « gnosticisme » (6) — mais de travailler à préparer dès maintenant par nos actes la réalisation future de nos idéals.

Bien entendu, la partie descriptive, l’analyse psychologique où ses dons de finesse et son lyrisme ému trouvaient à s'exprimer dans un sujet qui lui touchait au cœur, l’emportent sur la partie métaphysique, et c’est à cette vision sympathique de l’âme religieuse que le livre doit son succès (7). Mais, c’est justement sur cette accumulation .d’impressions que James comptait pour amener l'auditeur à ses conclusions; et cela est si vrai que celles-ci sont à peine esquissées. Seules les grandes lignes en sont nettement marquées, comme si l’auteur voulait laisser les faits parler pour eux-mêmes, se contentant de suggérer, comme dans son enquête sur les faits psychiques, l’hypothèse qui lui paraissait la plus plausible, et encore ne le faisait-il qu’en toute dernière extrémité (8). La parole restait aux faits. Mais ce n'est là qu’une apparence. Il n’est pas du tempérament de James de laisser en suspens une question tant qu'il se présente un moyen de la reprendre pour l’examiner sous un jour nouveau. L’intensité même des notations psychologiques recueillies dans les Variétés faisait pressentir qu'il y avait là un problème touchant de trop près nos intérêts les plus essentiels pour qu'on pût se contenter d’une fragile esquisse de solution. Est-ce 1à que pouvait aboutir l'immense désir qui tenait au cœur de James; trouvait-il là de quoi satisfaire ses aspirations religieuses ? Suffisait-il d'exposer Îles faits dans leurs mille variétés et de laisser chacun conclure? L’ambition de James

était tout autre et plus conforme à ce que nous savons de son

(6) V. Wall to Believe, Reflex Action and Theism, p. 138 et s. (1881).

(7) Paraissant en juin 1909, il eut 18 éditions en huit ans, du vivant de James. En mai 1925, on en a donné une 35e édition. Le Pragmatisme en était alors à sa 19e édition et la Volonté de croire à la 20e.

(8)- Varieties, 519.

caractère. Il avait d’abord voulu écrire une série de notes purement descriptives sur les « Aspirations religieuses de l'Homme », qui aurait eu pour suite naturelle un ensemble de considérations métaphysiques sur «leur satisfaction par la Philosophie », mais telle était la richesse de la matière à condenser en vingt conférences qu'il dut sacrifier la théorie à l’exposé des faits et remettre à plus tard ses conclusions (1).

D'ailleurs, les conclusions générales qu'il sentait se dégager des faits, l'interprétation personnelle qu’il en donnait, nécessitaient une telle refonte de nos habitudes de penser courantes et de nos manières de voir ordinaires, il fallait reprendre les choses de si loin et les porter tellement au delà des limites généralement admises qu'il y avait là matière à un ouvrage nouveau, plus théorique, moins exclusivement religieux sans doute, et qui, par suite, dépasserait un peu le cadre, pourtant très souple, des Conférences Gifford. En eflet, la logique usuelle, la seule que pût admettre ce public d'Edimbourg qu'attirait surtout l'atmosphère vaguement religieuse des sujets traités, ne pouvait aboutir à des conclusions ni originales ni fructueuses, tandis qu’il s’agissait pour James (les Variétés de l’Expérience religieuse étaient un épisode, un dossier, une masse de références) d’ébaucher une philosophie de la personnalité humaine où celle-ci se révélerait, en certains de ses aspects et non des moindres, irréductible aux lois de la logique courante. Or, cette masse de faits « anormaux », négligeables isolément et d’ailleurs négligés, en venaient, une fois groupés et classés, à constituer un ordre de choses aussi étranges que nouvelles, aussi saisissantes par leur intensité et leurs effets positifs, que déroutantes par l’absence de lois générales auxquelles les rapporter. Ces hallucinations, ces extases éparpillées dans le temps et l’espace, des Védas à Mrs Eddy et de l’Inde à Ja Nouvelle-Angleterre, James, en les rapprochant, semblait vouloir les organiser, donner à ce groupe une individualité, en faire un bloc où venaient s’émousser les armes de notre logique. Dès lors, il fallait songer, en présence de ces faits nouveaux, réels pourtant, indéniables, à les incorporer dans notre vision de l'univers, au même titre que tant d’autres depuis longtemps admis. Les appeler « morbides » et les considérer avec dédain était évidemment le fait d’un pharisaisme grossier. James était doublement fondé à secouer le joug de la tradition pour mener le combat suivant des méthodes nouvelles d’une part, il tenait là un ordre de faits puissant, dont l'admission urgente exigeait la disparition de certaines barrières logiques artifi-

(9) V. Varieties, préface.

celles; d'autre part, la personnalité humaine, que cet ordre de faits consacrait, devait être enfin considérée dans toute sa force comme dans toutes ses faiblesses sans jamais perdre son caractère d’action individuelle, faillible, souple et puissante à l'infini.

b) Nécessité d’une logique de l’expérience. Le pragmatisme naturel de James.

À des faits nouveaux, il fallait une logique nouvelle. Et de même qu'au delà des faits psychologiques, James avait sondé les faits psychiques pour y trouver des motifs d’espérer, de même, au delà de la logique des sciences il va entrevoir une logique vivante, une méthode souple qui satisfasse, non plus seulement cet étroit compartiment de notre esprit qu'est l'intelligence discursive, mais toute cette vaste portion de notre personnalité dont les faits de l’Expérience religieuse révélaient et l’exigence et la force.

Il ne faut pas perdre de vue qu'à travers l'étude des faits psychiques et religieux, le problème dont James poursuit inlassablement la solution est celui de notre destinée. Il lui faut une philosophie qui puisse exprimer d’une façon saisissante les possibilités qui sont en chacun de nous à l’état latent et aide à faire de la religion une chose vivante. Il n’est donné qu'à une infime minorité — les mystiques — de vivre leur religion avec intensité, et encore sont-ils généralement taxés d’absurdité et font-ils piètre figure aux yeux de nos logiciens. Eh bien, pense James, la logique pourrait avoir tort de refuser aux mystiques leur place au soleil. On n’a pas encore trouvé, pas plus en métaphysique qu’en physique, le fameux point immobile qui commanderait au mouvement de tous les autres. L’histoire de l'esprit humain, toujours en évolution, se traduit par des conflits d'homme à homme, des chocs de personnalités, l’enrichissement de la masse par l’expérience de quelques-uns, l'effort de tous vers une compréhension plus grande de nos besoins. Nulle part, nous ne voyons de crilérium inaltérable; partout, au contraire, le tâtonnement vers la lumière, les solutions provisoires et surtout l’action qui fait que la vie continue. La sanction de nos idées, il faut donc la rechercher non dans leurs rapports avec des archétypes, bien artificiels, mais dans les possibilités d'action efficace qu'elles nous laissent. C'est là la vérité profonde que James voit dans le pragmatisme.

On connaît l’histoire de la doctrine : « Dans un article intitulé

Comment rendre claires nos idées (0), M. Peirce, après avoir remarqué que nos croyances sont, en réalité, des règles pour l’action, soutenait que, pour développer le contenu d’une idée, il suffit de déterminer la conduite qu'elle est propre à susciter : sa signification pour nous n'est pas ailleurs. Le fait tangible qui se constate à la racine de toutes les distinctions, si subtiles soient-elles, que fait la pensée, c’est qu'il n'y en a pas une seule, fût-ce la plus élaborée, la plus délicate, qui porte sur autre chose qu’une différence possible dans les conséquences pratiques. Aussi, pour obtenir une parfaite clarté dans les idées relatives à un objet, nous devons uniquement considérer les effets d’ordre pratique que nous le concevons susceptible de comporter, les impressions que nous devons en attendre, les réactions auxquelles nous devons nous tenir prêts. A la conception de ces effets, immédiats ou lointains, se réduit donc notre conception de l’objet lui-même, lorsque cette dernière n’est pas dépourvue de toute signification positive. Tel est, posé par M. Peirce, le principe du pragmatisme. » (1), L'originalité de James a été de voir les conséquences que l’on pouvait tirer d’un principe dont les applications étaient à l’origine limitées aux mathématiques. Dès 1898, James a l’idée d'examiner l’idée de Dieu à la lumière du pragmatisme (12), et il en tire des conclusions toutes en faveur du rôle prépondérant du sentiment dans notre conception de l'univers. Il y revient dans le volume des Variétés de l’Expérience religieuse où il reproduit certains passages de son article de 1898 (13). Enfin, en 1906, il va faire du pragmatisme, tel qu'il l'interprète en en élargissant la portée, le sujet de ses conférences au Lowell Institute, à Boston.

Ici, comme pour les influences de jeunesse, et de façon plus pressante encore, car maintenant James est en pleine possession de son talent et peut parler en son nom, deux questions se posent : Pourquoi James a-t-il choisi le principe du Pragmatisme comme guide vers une conception plus large de la vérité? Comment, de ce principe mathématique à l’origine, a-t-il tiré une application si personnelle et si vivante que son nom y est désormais attaché?

La réponse à ces deux questions est fournie par l’analyse de cer-

(10) Paru dans le Popular Science Monthly, janvier 1878. Traduit en français dans la Revue philosophique, janvier 1879, vol. VIT.

(11) Pragmatism, Lecture I, p. 46. £

(12) University of California Chronicle, 1898. Philosophical Conceptions and (Practical Results. Reproduit dans Collected Essays and Reviews, p. 406-437. Traduit en français, Revue de philosophie, 1906, p. 463-484.

(13) Varieties of Religious Experience, XNIII, p. 443-447.

tains aspects de la personnalité de James qui feraient dire — si la chose ne paraissait une trop facile affirmation a posteriori — que James ne pouvait pas ne pas être pragmatiste. Car la question ne s’est pas posée pour lui sous la forme d’un choix purement intellectuel entre plusieurs alternatives : une fois de plus, si James a été pragmatiste, il le doit, avant tout, à son tempérament, et c’est parce que la méthode pragmaliste était dans la ligne de moindre résistance, parce qu'il n’avait qu'à obéir à ses inclinations pour l’adopter tout naturellement, qu'il s’y est attaché et lui a, par la suite, communiqué toute la vie dont il débordait.

Il semble bien que, passionné de réalité comme nous l’avons vu tout au long de son évolution, il ait trouvé là la doctrine qui faisait la part la plus large au réel, à l’exclusion des explications purement verbales. Son insistance sur l’élimination des questions de mots et l'espèce de joie naïve qu'il ressent à entrevoir l’avènement d’une philosophie pure de toute vaine dialectique, où le réel seul compterait, cette foi en la nouvelle méthode pour faire justice des anciens préjugés et renouveler l’atmosphère du monde pensant, tout cela prouve à quel point la passion d'exprimer la vie dans son intégrité l’emportait en James sur la satisfaction purement intellectuelle de posséder un bon instrument de recherche. Sans cela, proclamerait-il aussi orgueilleusement tantôt que « c’est l’unique philosophie sans baliverne d'aucune sorte », tantôt qu'il y voit « un mouvement tout à fait semblable à la réforme protestante. »? (14%, La chose lui tient à cœur. C'est comme s’il avait enfin trouvé le moyen de manier la réalité elle-même et d'orienter les esprits vers l'essentiel dans les questions philosophiques — loin du cauchemar des problèmes factices.

Sans doute, James fait-il gloire à la philosophie anglo-saxonne tout entière de ce souci de la réalité et se range-t-il humblement à la suite de Locke, Berkeley, Hume, les Mill, et Bain (5): sans doute, aussi, dédiera-t-il son livre à la mémoire de John Stuart-Mill qui Ini aurait le premier appris cette « ouverture d'esprit » sans laquelle il n'est pas de vrai pragmatiste. Mais, James n'avait pas attendu 1906, ni d’avoir profondément médité Stuart-Mill pour penser et agir — parlois inconsciemment et parfois aussi très consciemment, en pragmatiste impeccable. Et cela, parce qu’il est dans sa nature d'exiger aux protestations de sa sensibilité des apaisements bien réels, plus

(44) Letters, IT, 267, 279.

(15) Collected Essays, Philosophical Conceptions and Practical Results, 434,

efficaces que les adroites échappaltoires de la dialectique. Dès 1866, à 24 ans, il se montre pragmatiste dans sa critique du matérialisme, qu'il blâme fort de « demeurer dans le vide » et de « passer son temps sur la route qui mène aux réalités sensibles, dans le louable dessein de ravaler, dans le domaine des sens, le supérieur à l’inférieur », pour, en définitive, « terminer par ce petit avertissement que, tout compte fait, le terme inférieur est tout aussi irréel que le supérieur qui précédait ». « L'esprit, ajoute James, n’a aucune sorte de prise sur l'ignorance avouée, qui est une négation fugitive; la prétention de savoir, au contraire, comporte quelque chose de positif, de solide. » (6). Par la suite, sa recherche constante d’un « sens objectif » à ses joies le montre préoccupé avant tout des pro- -blèmes réels, et la crise de 1870, en le confrontant avec deux solulions également plausibles, l’optimisme et le pessimisme, l’amène à agir selon les principes de la méthode pragmatique, jugeant des deux attitudes par leurs résullats, sacrifiant le pessimisme (sans nulle peine, d’ailleurs), comme ne menant à rien, et adoptant un optimisme fructueux. Plus tard, encore, lorsqu'il revendiquait le droit d'opter pour la théorie qui répondait le mieux à ses préférences intérieures, qui lui permettait dans la suite l’action la plus féconde, il ne faisait que demander l'application à la conduite de la pensée des prineipes non encore formulés du pragmatisme. On ne saurait trouver meilleure illustration de ce que James lui-même considère comme l'esprit de la méthode : « se détourner des choses premières, des principes, des « catégories », des nécessités supposées; se tourner vers les choses dernières, les résultats, les conséquences, les faits. » (17).

* Le pragmatisme, done, comme James l'avait souhaité dès le début, « consacrait ses plus grandes joies en leur reconnaissant un sens objectif » (8), et il s’y jeta à corps perdu. Faisant le {our des principaux problèmes qu'il s’était posés successivement, il appliqua la méthode au matérialisme (9), au libre arbitre 0), au monisme (@1), et toujours c'était pour rejeter les solutions dogmatiques et saluer la venue d’une logique de l’aelion, plus souple et plus fructueuse. Rejeter tout dogmatisme n’est pas nouveau chez James, mais avant qu'il usät de la méthode pragmatiste, il y avait toujours un moment déli-

(46) Letters, I, 82. To O0. W. Holmes, Jr.

| (17) Pragmatism, I, p. 54.

(18) Letters, I, 83.

(19) Pragmatism, IT, 92 et s.

(20) Ibid., 115 et s.

(21) Tbid., IV,

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cat à passer, un saut dans l'inconnu à faire, lorsque intervenait la décision à prendre, basée sur ses préférences intimes. Le pragmatisme, au contraire, en généralisant cette attitude, en la codifiant pour ainsi dire, imposait à l'esprit de prendre parti pour l'alternative fructueuse. Tout cédait devant le fait. Bien plus, le pragmatisme qui devait primitivement servir de guide vers la Vérité, cheminant de fait en fait, a fini par s'apercevoir que celte vérité qu'on lui montrait comme une abstraction sublime n'était elle-même qu'un fait, un fait humain, le fait humain par excellence, peut-être, mais nullement l'Idée immuable des rationalistes. Voilà qui, du même coup, rehaussait singulièrement le prestige de notre personnalité et faisait mieux comprendre pourquoi il est vain de prétendre atteindre une vérité définitive et plus vain encore de se laisser aller au pessimisme par dépit de ne la jamais rencontrer.

c) Pragmatisme et Humanisme.

Décidément, le « sentiment de rationalité », chez James, devait se montrer de plus en plus satisfait. Car, après hien des détours, il touchait enfin — d’une façon peut-être inespérée — au moment où deux des éléments essentiels de sa personnalité allaient se trouver justifiés : optimisme et humanisme triomphaient, et l’on comprend l'enthousiasme du philosophe qui voyait, une fois abattue la muraille rationaliste, s'ouvrir devant lui des perspectives illimitées. Dès les premières années où s’exerça sa pensée philosophique, humanisme et optimisme. furent chez lui indissolublement unis. James, et c’est peut-être là un trait essentiel qu'on n’explique pas et qui expliquerait tout, croit passionnément et exclusivement à la toutepuissance de l’action humaine; bien plus, cette action dans son ensemble, il la croit orientée vers le bien, tant cet esprit vraiment religieux qui ne sépare pas l'idéal de l'individu devant le réaliser, est convaincu que sur terre la « bonne volonté » de l'Evangile est et doit être la règle de chacun. IT disait que toute philosophie est affaire de tempérament. Rien d'étonnant que son pragmatisme à lui soit de caractère religieux et qu'il y voie, en définitive, une tentative de conciliation entre l’empirisme et la religion. Il est saturé d’un humanisme sans cesse optimiste qui consent joyeusement à la tâche parce que c’est acheter à bas prix l’espoir que nos actes ajoutent sans cesse à la somme infinie de possibilités constituant l’univers. L’humanité done qui, dans la lettre à Ward de janvier 1868 (22), sem-

(22) Cf. ante et Letters, I, 127 ets.

in

blait une prison où nous étions confinés aux humbles devoirs de la routine quotidienne, se révèle, historiquement, créatrice. Loin d'être une prison, elle s'ouvre, au contraire, sur des perspectives infinies. « L’alternative, dit James (3), entre le pragmatisme et le rationalisme, telle qu'elle se présente maintenant devant nous, ne relève plus de la théorie de la connaissance, elle concerne la structure même de l'univers. »

C'est ici l’aboutissant de l’ellort constant de James pour justifier le libre arbitre et toutes les conséquences qu'il en a tirées. James présente sa version du pragmatisme comme un moyen terme entre le positivisme grossier et le rationalisme éthéré @#). Ce fut là son attitude tout au long de son évolution. Rationalistes et positivistes lui paraissaient également éloignés de la simple réalité dans la question du libre arbitre, les uns le niant, les autres n’en admettant qu'une fade caricature, alors qu'il se sentait mal à l’aise sans l’assurance d’une liberté qui fût vraiment créatrice dans le plein sens du terme (5). Depuis le jour d'avril 1870 où James décidait d’agir comme si le libre arbitre n’était pas une illusion (6), et où il pressentait que « l’accumulation d'actes de pensée » ferait plus que toutes les « subtilités de l’analyse », jamais aucune vision ne lui avait paru aussi séduisante que celle offerte par le pragmatisme. Il conciliait deux contradictoires sans cesse présentes à l’esprit de James : d’une part, certain goût sauvage pour l'indépendance absolue, l’amour du risque, un penchant pour une sorte d’anarchie intellectuelle (7), l’âpre joie de vivre seul sous le ciel, la joie du pionnier qui a l’espace inculte autour de lui; et d’autre part, l’atavisme religieux de l’idéalisme irlandais, une sensibilité qui exigeait une harmonie finale et savait en imposer le besoin à l'intelligence. Le goût du risque trouvait à s'exercer dans le présent que la personnalité humaine façonnait à sa guise. L’harmonie, l'avenir la réaliserait, et d'autant plus vite que nous aurons plus tôt pris conscience de l’importance de chacun de nos actes. Ce serait donc notre liberté qui serait créatrice d’un ordre meilleur, et la raison de nos actes ne sera pas dans l'univers, mais au fond de nous-mêmes. « La seule raison réelle qui me soit

(23) Pragmatism, VII, Pragmatism and Humanism, 258, 259.

(24) Pragmatism, VII, 266 et s.

(25) Cf. Tbid., IIL, 115 et s.

(26) Vide ante, p. 71.

(27) Pragmatism, VII, 259 : « À radical pragmatist.. is à happy-8o-lucky anarchistic sort of creature. Jf he had to live in a tub like Diogenes, he wouldn’t mind at all if the hoops were loose and the staves let in the sun, »

concevable, à moi, déclare James (28), pour que n'importe quoi puisse, n'importe quand, se produire, c’est qu'il y ait quelqu'un qui l'appelle de ses vœux. » Parti de Renouvier, James y retournait. Il avait fini, son expérience personnelle aidant, par trouver une base sérieuse à l'hypothèse qu'émettait le philosophe français : « L’harmonie que la morale à toujours impérieusement réclamée, disait Renouvier (29)... c’est l'accord de la vertu avec le bonheur. Or, cet accord, F’expérience actuelle le dément. Il reste donc à le supposer réel, mais sous une condition de temps. »

Quand il s'en tient aux grandes lignes du pragmatisme et de l'humanisme, James à conscience — et cela lui donne une grande confiance en soi qu'il n’eût peut-être pas eue autrement — d’appartenir à un mouvement général, international, contemporain (60). Par une faiblesse bien excusable, il est même porté à exagérer la puissance de ce mouvement et sa cohésion. I eût volontiers divisé le monde en deux camps ennemis — le camp des « empiristes » et celui des « rationalistes » G1) et se contentail pour sa part du rôle obscur de soldat de l’empirisme @2), Mais cette générosité et celte modestie ne doivent point nous aveugler sur la part qu'a eue James au développement du pragmatisme ef de l’humanisme; dans ce mouvement général, il a sa place bien particulière. James — et ceci est entièrement conforme à ce que nous connaissons de sa personnalité — s’est réservé l’étude psychologique des réactions de l’individu, en l’espèce, James lui-même — en présence du pragmatisme. L'ouvrage qui porte ce titre est très nettement orienté dans ce sens. Plutôt qu’un sec exposé de la doctrine et de ses applications, c’est une suite ininterrompue de visions bien personnelles : libre arbitre créateur de nouveauté, univers tout plein encore de l’esprit d'aventure et de risque, reliées assez lâchement par un fil commun. On sent qu'il y avait là une série de questions toutes prêtes, une série d'états d’âme anxieux

(28) Tbid:, VIII, 289.

(29) Traité de psychologie rationnelle, IT, 258.

(30) CE. Pragmatism, préface, et Letters, Il, 257, à J.-J. Chapman :

« . Je crois sérieusement que le monde de la pensée est à la veille d'un renouveau aussi important que celui que provoqua Locke. Les chefs du nouveau mouvement sont Dewey, Schiller d'Oxford, en un sens Bergson de Paris, un jeune florentin du nom de Papini, et enfin, le moins digne, W. James. Il faudrait y ajouter H. G. Wells, et, si je ne me trompe, G. K. Chesterton également. »

(31) V. Pragmatism, I, 9. :

(32) Letters, II, 292 : « Je sens qu’au fond nous menons le même combat, vous, comme chef, et moi dans le rang. La position que nous défendons, c’est le « Tychisme » cet l’idée d’un monde réellement en croissance... » A Henri

Bergson,

om,

attendant un apaisement; ou si l’on veut, ce sont comme autant de serrures auxquelles James essaierait la clef pragmatiste. De là son émerveillement à voir s'ouvrir des portes qui, depuis des années, résistaient à ses efforts. C’est à la satisfaction intime que lui donne ce succès que James doit son enthousiasme : il taille à grands coups dans la logique intellectualiste et brosse des tableaux où s’entremêlent, et les résultats légilimement acquis, el ceux que son élan voudrait voir réalisés. C’est ainsi que ses envolées vers les conceptions métaphysiques — « ces excursions, dira Santayana, qui étaient de la nature de raids » (3) sont de courte durée et se ramènent toujours en fin de compte, non à un système d'idées bien jointes, mais à un tableau des réactions de Ja conscience individuelle en face d’une solution possible aux inquiétudes éternelles. L'univers même n’a jamais intéressé James à un point de vue purement scientifique, objectif. Un Bergson peut posséder à son plus haut degré cette passion intellectuelle, la curiosité, et chercher, pour l’amour de la vérité, à rendre de la façon la plus vivante l'impression de la création con- {inue, tracer le schéma de l’évolution créatrice. Supprimez l’homme de l'univers tel que Bergson nous le présente, l'élan vital n’en poursuivra pas moins son œuvre (3%); les formes qu'il revêt en seront modifiées, mais le principe demeurera, et Bergson s'attache avant tout au principe général. L'univers de James — en tant qu'il intéresse James, du moins — n'existe que pour l’homme et par l’homme. C’est l'univers d’un penseur qui s'est donné comme tâche de rechercher un compromis entre notre sensibilité assoïflée d’idéal et le monde des faits, brutal, « muet, aveugle et sourd au cri des créatures ».

(33) Character and Opinion in the United States, 67. (34) V. Evolution créatrice, p. 201, 286 ets,

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