‹ La personnalité de William JamesChapitre 23 sur 56 · LA VISION FINALE OÙ LE TRIOMPHE DES PRESSENTIMENTS · texte numérisé non relu

LA VISION FINALE OÙ LE TRIOMPHE DES PRESSENTIMENTS

a) L’Univers pluraliste.

A mesure que sa vision se fail plus ambitieuse, qu'elle prétend dépasser les limites du « moi », James songe, naturellement, à ja consolider. Lorsque, au début de sa carrière, il analysait les motifs qui poussaient les hommes à philosopher, il avait été amené à en dégager entre autres deux qui lui paraissaient avoir joué un rôle prépondérant dans l’histoire de la pensée humaine : le besoin d'unité et le besoin de clarté (1). Mais il ne les avait ainsi dégagés que pour en montrer l'insuffisance et combler les lacunes de l'intelligence par un appel vibrant au « cœur ». Par la suite, sa philosophie tout entière avait tendu à faire du cœur le centre de l'intérêt pour l’homme et il avait quelque peu perdu de vue les idées d'unité et de clarté qui — pour exagéré que fût leur rôle dans la philosophie classique — n'en demeuraient pas moins deux nécessités de l'esprit humain. Peu à peu, cependant, il éprouve le besoin de réunir en un ouvrage où dominerait le goût de l’unité et de la clarté les résultats que le mépris même de ces deux éléments lui avait permis d’atteindre, Il sent bien en même temps l'espèce de contradiction qu'il y a entre ce besoin impérieux et sa tendance ordinaire à limiter ses vues aux queslions qui pressent, qui exigent une solution immédiate. Aussi n'entrevoit-il d’abord son ouvrage mélaphysique que dans un avenir assez éloigné, quoique il ait hâte d'aborder les grandes questions sous l’angle que lui suggère cette nouvelle ondulation de sa personnalité. « Je sens qu'il ne doït plus me rester beaucoup de temps, écrit-il dès 1903, si je veux encore « créer », et il me tarde d'avancer mon lravail, qui, malheureusement, ne tolère pas d'être poussé trop hâtivement... J'ai réellement peur de mourir avant

(1) V. Collected Essays and Reviews, X, p. 83, The Sentiment of Rationality.

Re

d’avoir dit mon dernier mot sur le salmigondis universel en un dernier ouvrage qui fera date (epochmachend), enfin, et restera pour mes enfants un titre d'honneur ! Puérile niaiserie ! Comme si l’on pouvait prétendre troubler la majesté de l'Univers avec des formules, et comme si le monde du sens commun et ses obligations n'étaient

pas de toute éternité la seule réalité réelle... » @). Pourtant cette idée persiste

à tel point qu'il éprouve quelque impatience à être obligé de revenir au genre « conférences » lorsqu'on lui demande de parler à Oxford de la « Philosophie contemporaine » @).

Ce nouveau travail devait pourtant lui être fort utile à un double point de vue : pour remettre au point, en premier lieu, bien des questions que son Pragmatisme et surtout les polémiques qui s’en étaient suivies avaient quelque peu brouillées; pour lui permettre, surtout, de commencer cette conciliation entre la méthode subjective de ses précédents ouvrages et la méthode d’analyse plus classique (ce qu'il appelait la forme ultra-sèche et impersonnelle) qu'il rêvait d’inaugurer dans son ouvrage final.

Comme il arrive toujours avec James, cet « exposé de la philo- . sophie contemporaine » finit par devenir un exposé des réactions de James à l’égard de certains mouvements contemporains. Ce lui était une occasion de renouveler l’air frais qu'il ne cessait de faire passer dans sa philosophie et de situer en même temps sa pensée, au moment où il s’apprêtait à la formuler de façon définitive, par rapport à celles des philosophes qu'il croyait représenter les tendances maîtresses du moment.

Du Pragmatisme à l'Univers pluraliste il n’y à que deux ans, mais le dernier ouvrage achevé de James renferme en réalité les résultats d’un long travail de méditation dont rien ne transparait dans le premier, plus primesautier, qui reflète mieux le côté aventureux et passionné de la personnalité du philosophe. Elan et fougue, thèses brillantes, visions hardies, tout ce romantisme philosophique cède la place à une sobriété classique : le sujet est plus étroit; la pensée, plus harmonieuse, semble révéler en James une sérénité inusitée : le but serait-il enfin atteint après les orages?

L'Univers pluraliste, c'est déjà un essai de systématisation de la pensée, mais sans rigueur logique excessive. C’est, si l’on veut, une démonstration, comme d’une géométrie non enclidienne qui déroute

(2) Letters, 11, 199. À Mrs. Henry Whitman.

(3) Ibid., 11, 300 : « Me voilà condamné à retomber dans ce genre au moment où je croyais en avoir fini à jamais. Ce que j'aurais voulu écrire cet hiver eût été présenté sous une forme ultra-sèche, impersonnelle e£ exacte, »

Le Breton 10

quelque peu le profane, bien qu’on y sente une indéniable unité de pensée. James a essayé Ià de montrer, par l’analyse de l’idée de concept, que la vie dépasse la logique traditionnelle, et comme pour lui le pur raisonnement n’est qu'abstraction sans valeur réelle, il n’a pas procédé par enchaînement d'idées ni déductions logiques. Comme le peintre use de contrastes savants ou de dégradés délicats pour mettre en valeur telle nuance qu'il juge précieuse, il a brossé successivement les visions savamment graduées des trois philosophes les plus propres à faire ressortir en pleine lumière ses hypothèses personnelles. Celles-ci prennent alors toute leur valeur par contraste ou analogie avec ces arrière-plans. La personnalité de James, en ellet, aime à se dégager d’une matière un peu floue, d’un ensemble d'impressions qu’elle excelle à créer, d’une atmosphère dont elle s’entoure. Atmosphère passionnée des Variétés de l'expérience religieuse, atmosphère combative du Pragmatisme, atmosphère plus pure et plus calme de l'Univers pluraliste, autant de symptômes de l’état d'esprit de James au moment où il écrivait. Ses idées ne varient pas tellement d’un ouvrage à l’autre : c’est, au fond, le même point de vue qui reparaît, diversement colorié. Mais c’est précisément dans les éclai-. rages successifs qu’il lui donne, dans les lumières où baïgnent ses visions qu'il faut saisir, impalpable et comme faite du tourbillon sans cesse changeant de paillettes multicolores, la personnalité même du philosophe.

Avec l'Univers pluraliste, la lumière se fait moins crue. Ce n’est pas encore le calme crépusculaire de l’Introduction à la philosophie, mais c’est déjà un jour atténué, tamisé, une atmosphère reposante où se fondent les contrastes naguère si violemment heurtés. Il y a là comme l’épuration d’une pensée encore trop chargée d'éléments grossiers. La sensibilité de James toujours aussi vibrante semble s’aîfiner, s’intellectualiser. Elle s’accommode d’une certaine retenue de bon aloï. Elle en vient à se vaincre elle-même, pour atteindre, après avoir tant sacrifié au « cœur », à l'idéal classique d’unité et de clarté. On sent que l'esprit qui composait ces conférences jetait en même temps sur le papier ces notes si compactes et si claires qui devaient former l’Introduction à la philosophie.

Comment, d’une façon plus précise, se traduit dans l’œuvre cette orientation nouvelle vers l’unité et la clarté?

Tout d’abord, James, qui va traiter de la philosophie contemporaine, restreint singulièrement son sujet en se limitant aux conceptions panthéistes, « les seules, dit-il, vraiment dignes d'attirer notre attention, .… celles où Dieu est considéré comme immanent à l'univers, plutôt que comme le créant du dehors, et la vie humaine,

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comme faisant partie de cette réalité profonde » (4), I laisse done

de côté délibérément, et le matérialisme — dont l'influence n’était pourtant pas à dédaigner dans la seconde moitié du xix° siècle et

dans les premières années du xx°, — et le théisme « démodé » qu'il avait déjà fortement ballu en brèche dès 1881 6). Cela indique un désir de ne pas disperser son attention en controverses suffisamment ouvertes en d’autres ouvrages et de ramener la lutte qu'il a entreprise pour le triomphe d’une philosophie de la vie dans toute sa mouvante réalité à un corps-à-corps courtois mais résolu avec ses ennemis les plus intimes, les partisans de l'absolu. Car plus il avait creusé les choses, plus James s'était rendu compte que le nœud gordien qui restait à trancher avant de pouvoir jouir d’une pleine liberté d'esprit — si toutefois le philosophe en peut jamais jouir — c'était cette question de l’Un et du Multiple qui le tourmentait depuis si longtemps. Sans doute son choix était fait de longue date — du jour où Renouvier l'avait dégagé de la « superstition moniste » (6) — et son œuvre avait exprimé avec une singulière véhémence l’ardeur de ses convictions pluralistes, mais s’il avait jusqu'ici senti, pensé, agi en pluraliste, la vie ne lui avait pas encore laissé le temps d’examiner à fond la question. Dans son Pragmatisme même, l’Un et le Multiple ne constituaient qu'un épisode. Dans l'Univers pluraliste, ce problème en vient à constituer le sujet même du livre; dans l’Introduction à la philosophie, enfin, James y voit « le plus important de tous les dilemmes philosophiques » (7). Le besoin d'unité se manifeste donc ici par une concentration de la pensée autour d’un objet simplifié et tenu pour essentiel.

Quant au besoin de clarté, très voisin et inséparable de l'unité, il apparaît dans le souci de James de concilier loutes les variétés de panthéismes en dégageant l’idée maîtresse de la gangue où la tient la personnalité même de chaque philosophe. Qu'on s'appelle Hegel, Fechner, ou Bergson, quelle que soit la méthode qu’on suive — fût-ce la détestable méthode dialectique, thème favori chez James de railleries, à vrai dire un peu faciles — du moment qu’on a envisagé la vie comme une chose essentiellement changeante et le monde comme vivant et se créant à chaque instant, seule compte la vision qui fait comprendre la nature de notre univers mieux que l'insuffisance logique intellectualiste. James va même jusqu’à atténuer — à certains

(4) À Pluralistic Universe, 1, 30.

(5) V. The Wüll to Believe, Reflex Action and Theism. (6) Some Problems of Philosophy, 165.

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