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égards — ses rigueurs contre l’Absolu, en faveur de ceux, comme Fechner, qui lui semblent eommettre en l’avouant un péché des lèvres que le cœur ne sanctionne pas (8).
C’est que la personnalité de James a subi dans les dernières années de sa vie une évolution rapide et décisive qu'on peut comparer à celle qui, autour de 1870, lui fit abandonner, sous l'influence de Renouvier, le monisme pour le pluralisme. Avec cette dilférence, toutefois, que cette dernière évolution ne constitue pas une rupture avec un ensemble d'idées essentielles el ne modifie nullement l'angle sous lequel James entrevoit la vie. Mais, elle est comparable à la première en ce sens qu'elle produit chez James l'effet d’une révélation. Pour la seconde fois, des difficultés lentement accumulées et que l’honnêteté intellectuelle du philosophe ne lui permettait pas de négliger pour passer outre, vont se trouver levées grâce à l’influence d’un penseur étranger — un Français, cette fois encore — Henri Bergson.
b) L’expérience personnelle en danger.
Rien ne montre mieux la véritable nature de la personnalité de James, faite d'efforts constants pour arriver à des conceptions de plus en plus satisfaisantes, que cette souplesse demeurée grande au seuil de la vieillesse et qui lui permet de s’assimiler les conceptions philosophiques d'autrui, lorsqu'elles lui paraissent corroborer ses propres intuitions. Sans vanité superflue, ce qu'il recherche avant tout, c’est l'expression qui rendra le mieux la continuité foncière de l’expérience, même s’il doit reconnaître qu'il a fait à un moment donné fausse route. Or, dans son examen scrupuleux de la conscience humaine, lorsqu'il publiait en 1890 ses Principes de psychologie, il n'avait pu se résoudre à admettre qu'un fait mental pût être un composé d’autres faits mentaux et ceci au nom de la logique (®). Si James avait pu un instant concevoir une psychologie indépendante, un compartiment isolé des autres par des cloisons étanches, le dernier mot était dit, une fois la conclusion logique énoncée. Maïs nous avons vu que, pour lui, la psychologie n’était qu'une introduction à la métaphysique, que les conclusions de l’une valaient pour l’autre,
(8) V. notamment À Pluralhistic Unaverse, VII, 292-8.
(9) Principles of Psychology, vol. I, ch. VI, The Mind Stuff Theory. « But there is a still more fatal objection Lo the theory of mental units compounding with themselves or integrating. It is logically unintelligible, » P. 158.
le tout devant constituer un tableau aussi vivant que possible du flux mouvant des choses. Et précisément, cette vision pluraliste d’un monde en formation continue à laquelle James tenait tant et dont il avait fait la base de sa métaphysique menaçait —— poussée à l’ex- trême — de sombrer sur cet écueil psychologique. Il eût alors fallu admeitre — si l’on ne voulait pas de l’Absolu — un Dieu extérieur à l'univers, bref, revenir au théisme, qu'il avait abandonné pour d’autres raisons. L'important était qu'on pût admettre une expérience collective et cela, la logique l’interdisait. Tout parlait en faveur d’un univers continu. Seule, la logique opposait son veto. Et comment James eüût-il passé outre, alors que c’est au nom de cette même logique qu'il condamnait l'absolu? « En y mettant, dit-il (0), toute la sincérité, toute la patience dont j'étais capable, je suis resté pendant des années aux prises avec ce problème, couvrant des centaines de feuilles de papier, multipliant les notes et les points de repère, sans cesse discutant avec moi-même pour résoudre la difficulté. Comment plusieurs consciences peuvent-elles être en même temps une conscience unique? Comment un seul et même fait, toujours identique, peut-il être pour lui-même l’objet d’une expérience si diverse? J'avais beau m’escrimer, je me trouvais acculé à une impasse. Je me voyais contraint de choisir entre deux alternatives. La première, -c’était d’abjurer cette « psychologie sans âme » où m'avait engagé toute mon éducation kantienne, toute mon éducation psychologique, car il me fallait en revenir à des agents spirituels, distincts, capables de connaître les phénomènes de la vie mentale, tantôt isolément et tantôt synthétiquement : en un mot, il me fallait alors en revenir à la scholastique et au sens commun. La seconde alternative, c'était de reconnaître carrément l’impossibilité de résoudre le problème. Dans ce dernier cas, de deux choses l’une, encore : ou bien, abandonner ma logique intellectualiste, celle de l'identité, pour adopter quelque autre type supérieur (ou inférieur) de conception rationnelle; ou finir par ouvrir les yeux à ce fait que la vie est logiquement irrationnelle. » Nous voyons ici James le pragmatiste résister à cette solution paresseuse que serait l'hypothèse d’âmes substantielles, parce qu'il commettrait là, lui semble-t-il, le plus impardonnable des crimes : donner à un problème réel une solution verbale (11). Nous voyons ensuite l’optimiste qui est en lui se révolter contre l’idée que notre monde pourrait être, du moins en tant qu'il est objet de notre connaissance, absurdité pure, comme l’admettent volontiers les im-
(10) À Pluralistic Universe, V, 207 et 8 (11) Op. cit., V. 209-210.
placables logiciens de 1l’Absolu, les Bradley, les Taylor, les Royce (12). La logique arriverait donc à nous convaincre d’absurdité ? Est-ce Jà son dernier mot? Vraiment James n’a pas tort d'appeler cette situation « tragique ». Car que devient alors la puissance créatrice de la volonté humaine? Certes l’Absolu n’est pas impossible logiquement, comme James l'avait longtemps cru. Par un singulier retour des choses, il se révèle même la seule solution « logiquement » satisfaisante. Mais c’est une supériorité que James ne lui envie pas. Véritable tyran, l’Absolu ne règne qu'aux dépens du bonheur de l’homme, mais il n’a pas prise sur les sentiments les plus profonds. Et ce sont ces sentiments-là qui se révoltent chez James. Comment! Il aura consacré toute son œuvre à exalter la personnalité, à lui ouvrir des horizons infinis, à en faire presque l’égale de Dieu (car, en définitive, le Dieu du Pragmatisme, « le pauvre, disait James luimême, n'est guère qu'une possibilité idéale » (B), et voilà que la logique, d’un petit coup de son syllogisme, va disperser toutes ces nuées pour y substituer une démonstration en forme de notre impuissance et de notre ridicule néant!
Nul doute que la tentation n’ait été forte pour James de secouer le joug de la logique, et, dès 1895, il avait bien entrevu un moyen de lui échapper (4%), par une analyse plus approfondie de la pensée, flux ininterrompu que le concept est incapable de rendre dans sa sèche précision, si toutefois on peut sans ironie appeler précision ce qui est bien l'expression la plus imprécise qui soit de notre vie psychologique. Mais, même dans ce travail d’approfondissement de l’analyse mentale, ce que James cherchait surtout, c'était à enrichir le concept de nuances nouvelles, à le dégourdir un peu. Il ornaït son joug, croyant par là se le rendre moins rude. « Je comptais toujours, dit-il 45), sur une méthode intellectualiste rectifiée, pour tourner la difficulté. » À vrai dire, il ne semble pas que le problème se soit posé pour James avec toute sa portée métaphysique avant l’époque où il entreprend sérieusement de mettre au point son « empirisme radical » dans la série d'essais qui ont été plus tard réunis en volume sous ce titre (16), I s’y intéressait à un point de vue plus étroitement psychologique, sans en voir, peut-être, très nettement les répercussions lointaines. En même temps, d’ailleurs, et sans qu'il y vît une
(42) Ibid., V, 211-212.
(13) Letters, II, 270. À Charles A. Strong.
(14) Collected Essays and Reviews, The Knowing of Things together, p. 371, (15) À Pluralistic Universe, VII, 291.
(16) Essays in Radical Empiricism, 1912.
liaison nécessaire (17), il élaborait son pragmatisme, plus attrayant pour lui, par la nouveauté piquante du sujet et par les polémiques qu'il provoquait. Pourtant, James serait peut-être difficilement sorti de l'impasse où la logique l'avait acculé s'il n’avait été doué d’un tempérament aussi foncièrement pragmatiste, si le désir d’action n'avait fini par l’emporter sur le respect de la logique. S'il n'avait écouté que son pragmatisme inné, il eût vite franchi le pas, car il suifit de lire la conclusion de l'Univers pluraliste pour se convaincre qu'elle eût pu être écrite l’année même où paraissait le Pragmatisme. Entre l’énoncé du problème, toutefois, et la solution (pressentie dès l'énoncé), il y avait un vide énorme que James n’arrivait pas à combler logiquement. Connaissant le résultat par intuition, il en était encore à chercher la méthode. Du but qu'il entrevoyait, un abîme le séparait. Mais la route était tracée, les matériaux à pied d'œuvre. Il n'y avait plus qu’à jeter le pont, C’est ici qu'intervient Bergson.
c) James et Bergson.
La critique — tant américaine que française — s’est dépensée en laborieux efforts pour délimiter, sans y parvenir, le plus souvent, la portée exacte de l'influence de Bergson sur James (8), « L'histoire de la philosophie, disait celui-ci, est dans une grande mesure celle d’un certain conflit de tempéraments humains. » Et sur celte question, les tempéraments se sont donné libre cours. Au lieu de replacer les deux philosophes dans leur temps et leur milieu, au lieu d’essayer de faire revivre deux figures, deux personnalités avec leurs fluctuations et leurs caractères propres, on a trop souvent étréei la question en un examen microscopique de deux « pensées » figées pour l’éternité dans les livres et divisibles en « pièces détachées » qu'on déclare interchangeables. Les uns insistent sur les différences que présentent telles parties de l’œuvre chez l’un; les autres répliquent par un étalage d’analogies avec dates à l’appui. Le tempérament, l'éducation, l’amour-propre national aidant, vite deux écoles se forment, deux camps dont les champions, bardés d'excellents arguments, se défient et s'affrontent. James ni Bergson n’y gagnent rien, mais en peut-il
(A7) Pragmatism, préface : « Pour éviter un malentendu — sans pouvoir les empêcher tous — qu’on me permette de dire qu'il n’y a aucun lien logique entre le pragmatisme, tel que je le comprends, et « l’empirisme radical », doctrine récemment émise par moi. Cette doctrine a son existence propre, et l’on peut la rejeter entièrement, tout en ne cessant pas d’être pragmatiste. »
(18) V. Bibliographie.
être autrement tant qu'on s’obstine à isoler la philosophie de la vie et à voir dans le livre imprimé — si épisodique, quand il s’agit d’un James — l'alpha et l’oméga de la pensée d’un auteur? James et Bergson ne sauraient s’étudier — el par suite, se comparer — utilement que si l’on abandonne Jes procédés d’une logique par trop « intellectualiste », au pire sens du terme, pour pénétrer, comme James voulait qu’on le fit, « au centre d’expansion du caractère d’un homme » (19), Si la philosophie est avant tout l’expression d’un tempérament et si le tempérament est ce qu'il y a de vraiment profond en nous, la façon la plus vivante d’envisager les relations qui unissent James à Bergson est d’y voir une suite de contacts et de réactions entre deux organisations intellectuelles et deux sensibilités très voisines à certains égards, très différentes à maints autres (20). Les différences éclatent aux yeux. Leur formation intellectuelle n’a rien de commun. L'un est un universitaire français, rompu de bonne heure aux méthodes et aux traditions de la philosophie classique, vivant dans une atmosphère tout intellectuelle où la pensée réagit surtout sur les pensées qui l’ont précédée et se tourne moins vers l’action que vers la critique des problèmes que lui transmet la tradition. Si le souffle de l’aventure y passe, il ne peut s'agir que de risques intellectuels à courir; si l’on retrouve la personnalité tout entière de l’homme dans l’œuvre, c’est que l’œuvre la trahit, car depuis Pascal le « moi » y est haïssable et ne s’y glisse jamais consciemment. L'idéal de cette pensée n’est pas une confession totale, mais l’expression forte et originale, parée de tous les dons que la grâce ajoute à la science, d’un point de vue bien déterminé sur un sujet précis. James, au contraire, où nulle méthode n’a marqué son empreinte, qui a trop vu dès son enfance pour avoir retenu autre chose que lui-même, esprit curieux et instable sans autorité pour le soumettre au joug d’une tradition qui, d’ailleurs, n’existe pas en Amérique, ne conçoit la philosophie que comme l'expression complète de la personnalité. S'il est eurieux des choses de l'esprit, c’est en tant que leur étude peut lui apporter une réponse à ses premières inquiétudes, et ces inquiétudes prennent moins l’aspect d’une contradiction logique entre deux thèses possibles que d’un malaise confus qui froisse sa sensibilité déjà frissonnante au vent des grands problèmes. Une influence surtout lé forme : celle de Henry James. IT est né sous le signe
(49) Univers pluraliste, 262.
(20) V. sur ce point, Revue anglo-américaine, 1923, Ler oct-ler déc., W. James bergsonien (F. DeLATTRE), dont nous nous sommes inspiré pour tout ce qui va suivre,
de la religion. Sa préoccupation première sera de résoudre pour luimême le problème de sa propre destinée. Anglo-saxon, Irlandais même, il est porté, par atavisme, à mettre au premier plan son « moi » et se fera volontiers lyrique. Il peut n'avoir ni méthode ni tradilion : qu'on soit sûr que, poussé par l'instinct religieux, cahoté de gauche et de droite par la vie, observateur à qui rien n'échappe, doué d’une robuste énergie vitale, bon pied, bon œil, hardi sans presque qu'il lui en coûte, et visant haut, il ira loin. Leurs points de départ diffèrent donc totalement, comme la marche que chacun suit. James, nous l'avons vu, désorienté par les impulsions contradictoires que reçoit son esprit passionné, ronge son frein et se consume de longues années avant de trouver en Renouvier et en lui-même la force de secouer les visions de cauchemar qui le hantent. Il procède par coups d’état. Il joue son bonheur sur une idée. [1 gagne. C’est toute sa personnalité qui a été engagée. Il ne divise rien, ne conçoit pas en l'homme de cloisons étanches. Et telle est la joie qui s'empare de son être tout entier qu’il consacre par la suite toute son activité au triomphe des idées qui le sauvèrent. Ce n'est que peu à peu, mais sans que jamais l’origine personnelle de sa philosophie se trouve démentie, qu'il intellectualisera ses recherches en s’efforçant de les grouper autour de quelques principes généraux. Bergson part de cet ordre d'idées éminemment abstrait qu'est la critique des mathématiques, mais tout de suite son imagination — toute différente de celle de James — et qui excelle à ramener l’abstraction au niveau du concret — saisit la valeur concrète de l’idée de temps et va chercher à l’exprimer sous tous ses aspects, va en faire le noyau de sa philosophie. En un certain sens, les deux penseurs suivent une marche inverse : l’un, James, va peu à peu du concret de la vie vécue à l’abstrait des principes; l’autre, Bergson, s'attaque tout de suite à l’abstrait pour lui faire rendre toute sa valeur vitale, toute sa chaleur et son mouvement. L’un vient à la philosophie au travers du maquis des faits physiologiques, psychologiques et psychiques; l’autre, qui y est entré d'emblée, aspire à la réduire à ses éléments physiologiques, psychologiques et psychiques dont la vie est faite. S'il n’éprouve pas la jouissance presque physique d’un James à palper le concret à chaque pensée el à chaque page, Bergson ressent pourtant lui aussi un vif désir de limiter l'intervention de l'intelligence abstraite pour assouplir sa représentation de la vie. Mais le concret, chez lui, s’enveloppe toujours comme d’une gaze philosophique. Le concret-type, au fond, pour Bergson, c’est l'élan vital insaisissable sauf en ses manifestations — et celles-ci sont déjà de l’abstrait. Quelle révélation pour James qui
Abri
croit toucher à chaque moment le concret d'apprendre qu’il ne manie que des abstractions! Mais pourquoi aussi s’en tient-il à la logique courante et lui, épris de réalité, pourquoi s’entoure-t-il complaisamment de ces images que façonne l’intelligence? Quand il lira Bergson, son enthousiasme n'aura pas de bornes,
Si Bergson cherche à voir si loin, au cœur même des choses, c'est que toute son attention est fixée sur un problème simple d'ordre intellectuel. James est trop teinté de mortalité. Le moi qui fait sa richesse le retient aussi dans ses lacs. Nature d'artiste, le mouvement ne lui suffit pas, il lui faut aussi la couleur. C’est la vie qu'il aime avant tout, mais la vie de tous les jours, le désordre, le pittoresque, le flamboyant, le terne même, pourvu qu’on y sente l’angoisse de la souffrance ou une pointe de joie. Il aime le surabondant, le touilu, tout ce qui est frais, tout ce que balaie le vent, tout ce que brûle le soleil. Arrachez James à cela, et vous lui enlevez sa source d'inspiration la plus sûre, son plaisir le plus cher. Bergsoñ sent bien tout cela — on ne conçoit pas, autrement, de quoi serait fait cet amour de la vie qui règne dans toute son œuvre — mais il ne reste pas dans le plan de la sensibilité, ou, du moins, il ne cherche à en salisfaire que cette région qui vient affleurer notre intelligence supérieure. En dépit de son imagination, la race et l’éducation en font un rationaliste et un classique. Non moins que James il aime la vie, mais d’une toute autre façon. Pour lui, faire sentir le flux mouvant des choses, ce n’est point en montrer les cascades scintillantes de gouttelettes multicolores, ni faire appel aux sourdes inquiétudes du moi, qui exige la réalisation de ses désirs, mais plutôt remonter à la source même où bouillonnent les eaux et esquisser pour l’avenir le schéma de leur cours. Il jouit plus profondément de l’idée de la force qui est là en puissance qu’il ne le fait du spectacle — forcément plus pâle — du fleuve en plaine. Et il se trouve que, dans sa curiosité d'exprimer ce devenir perpétuel qu'est la vie, Bergson remonte le courant plutôt qu'il ne le redescend. Par une fatale disposition de l'intelligence, qu'il est tout le premier à signaler, il vit moins qu'il n'explique la vie. James, au contraire, se laisse emporter par le courant, distrait qu'il est par la fleur qui s’épanouit, l'oiseau qui passe. Nul plus que lui n’est ravi d'avancer, nul ne hume avec plus de volupté le vent frais, n’est plus avide d’action. “Remonter le fleuve, il n’y pense pas : s’il s'arrête, c’est pour se laisser griser par le mouvement qui l’entoure; l'explication de tout cela, il lui semble l’entrevoir toujours plus loin; à nous de faire force de rames. Ce que la philosophie demande, donc, c’est du courage et l'effort continu de tout notre être intellectuel et moral, la coopération de tous à la réalisation de l'idéal.
LR
Chez Bergson, nulle préoccupation morale, nulle considération sociale. Sa philosophie relève moins du temps présent que de l'éternité. Elle aspire même à atteindre la source éternelle de toute vie. Dans sa simplicité, elle ignore les problèmes complexes et quotidiens de l’action. Elle n’est ni tourmentée, ni fiévreuse, ni enthousiaste. C'est une sagesse grecque où toute émotion, impersonnelle, semble émaner du frémissement même de la vie. Ce que James réfute au nom de la morale, Bergson le déclare inutile au nom de la simplicité. Nulle part les deux tempéraments ne sont plus en opposition, peut-être, que sur l’idée de Dieu. Pour James, elle est au premier plan de ses préoccupations, la morale l'exige; si mince, si ténue que soit l’image qu'il finit par s’en faire, elle n’en est pas moins indispensable à l’homme, sorte d'âme collective de l'humanité, projection de la personnalité humaine grandie à l'infini. Bergson parle bien d’un « effort créateur », mais il semble que ce minimum lui suffise et il ne souhaite rien de plus que « le retour de l’esprit à lui-même, la coïncidence de la conscience humaine avec le principe vivant d'où elle émane... l’approfondissement du devenir en général » (1).
Au total donc, chez l'Américain, un tempérament sanguin, ardent, nerveux, impulsif, une pensée qui procède par saccades, une vision splendide et décousue, beaucoup de notations colorées, beaucoup de chaleur, quelque exubérance et certaine bonhomie. Chez le Français, de la simplicité, de la netteté, une imagination d’une ampleur extraordinaire, une retenue au moins aussi puissante, et, pardessus tout, de la mesure. Dans la façon même dont chacun d’eux a élaboré son œuvre, on retrouve les mêmes différences : James va d’expérience en expérience. Il a de solides idées maîtresses, mais il lui manque un plan. Pionnier à maints égards, il en a les goûts. Il ne se fixe pas, il défriche et passe. Il aime le changement, l’activité, la vie rude. La philosophie, c’est une terre à mettre en valeur. Là où le terrain s’y prête, il creuse très profond, très droit surtout. N’attendez pas de lui qu'il s’obstine. Il obéit à son humeur. Entend-il parler de terres plus fertiles, il lève le camp. Nouvelle expérience, suivie d’une nouvelle migration, À ce métier, on s’épuise. Le marin rêve d’une maisonnette au soleil, le pionnier d’une vie bourgeoise, James aspire à l’unité et à la continuité dans la pensée. La tempête emporte l’un, la maladie les autres, et rien n’est encore réalisé. Le drame romantique de la pensée de James voulait ce dénouement tragique.
(21) Evolution créatrice, 399
Un moment, pourtant, il a eu la tentation de se fixer. Il a vu ce que pouvait donner une terre féconde patiemment cultivée, il à lu Bergson et la grandiose vision de l’Evolution créatrice si hardie dans son unité l’a frappé. Les qualités mêmes du livre sont celles qu'il souhaiterait posséder. « O mon cher Bergson, écrit-il (22), vous êtes un magicien, et votre ouvrage est une merveille, un vrai miracle dans l’histoire de la philosophie; pour le fond, c’est, si je ne m’abuse, le commencement d’une ère toute nouvelle; la forme, cependant, en reste purement classique, et comme cela nous change des œuvres de génie du mouvement « transcendantal », écrites en un style si obscur, si abominable et si inaccessible! La comparaison va peutêtre vous amuser, mais cet arrière-goût que m'a laissé votre ouvrage, je l'ai déjà éprouvé à la lecture de Madame Bovary; c’est une note d'euphonie persistante, c’est une rivière abondante, sans colères comme sans défaillances, qui coulerait à pleins bords entre ses rives, régulière, irrésistible. Et que d'images heureuses qui jamais ne jurent ni n’accrochent, mais qui invariablement simplifient la pensée et l’aident à suivre son cours! Oui, vous êtes vraiment magicien! » James regarde Bergson comme l’homme qui aurait trouvé le secret d'exprimer simplement ce que lui-même s’évertue depuis de longues années à traduire bien imparfaitement. « Avez-vous lu le nouveau livre de Bergson? demande-t-il à tous les échos comme l’autre demandait si l’on avait lu Baruch. Tout me paraît pâlir devant cette apparition divine. Un exposé magistral de toutes nos conceptions : réalité du temps, monde en croissance, et le monstre intellectualiste tué sans retour! Le tout enlevé dans un style incomparable, à mon avis. Lisezle, et essayez de le digérer. Il y a toute une partie que je ne puis pas encore m'assimiler. » (3), Mais, dès l’abord, il a flairé là une vision sœur de la sienne.
Le moment est venu de voir en quoi ces deux hommes se ressemblent. Leurs formations intellectuelles — si différentes — présentent pourtant ceci de commun qu'elles aboutissent chez l’un comme chez l’autre à une révolte de l'esprit, violente pour James, profonde pour Bergson, contre une attitude de plus en plus répandue au moment où commencent leurs réflexions, et qu'encouragent les progrès de la science en cette dernière partie du xix° siècle : le positivisme. Que
(22) Letters, IT, 290, 13 juin 1907.
(23) Letters, II, 290. A. F C. S. Schiller. James n’a pas toujours éprouvé cet enthousiasme pour la pensée de Bergson : « Il y a quatre ans, écrit-il à son ami Flournoy, le 27 janvier 1902, je ne pouvais pas arriver à le comprendre, bien que je sentisse sa puissance. » Et il l’avoue à Bergson lui-même (Letters, IT, 178-180).
James s’insurge contre un « scientifisme » rudimentairé qui prétendrait donner de la vie une explication misérablement étriquée, que Bergson s'applique patiemment à en démontrer la vanité par une plus juste analyse des rapports qui unissent l’homme à la matière, au fond tous deux cherchent à assouplir notre conception de la vie, à la rendre plus malléable, moins grossière, plus vraie. Seules, les méthodes varient avec les tempéraments : James mène le combat sur plusieurs fronts, harcèle sur tous les flancs la position ennemie, déploie partout son activité infaligable. Bergson développe son idée comme si elle müûrissail peu à peu; mais, leur rêve à tous deux, c’est de faire entrevoir sous l'aspect apparent des choses, un monde de pure expérience saisi directement, un « empirisme radical », dirait James, une « philosophie de l'intuition », selon Bergson. Et, bien entendu, sur plus d’un point ils se rencontrent. Il est inévitable que, préoccupés du même objet, leur imagination conçoive des représentations analogues de la pensée. « Stream of thought », « durée réelle », ne sont point synonymes — c’est une simplification trop hardie qui le fait dire — mais, c’est la vision qu'a suggérée à l’un et à l’autre un même désir de dépasser la psychologie ou la métaphysique courantes. A lire les œuvres des deux philosophes, on rencontre bien souvent pareilles analogies; sur bien des points l'influence de l’un sur l’autre est évidente dans le détail, les références le signalent et la couleur même du vocabulaire et du style le trahit. Mais ce sont là de ces échanges comme il s’en est produit de tout temps entre penseurs : on s’emprunte une formule, comme les mathématiciens s’empruntent des méthodes ou des artifices, à charge de revanche : « La vie de l’esprit, aussi bien que celle du corps, est un continuel échange. »
Bergson et James s'unissent dans une même vision. L’imagination les rapproche. Pour tous les deux, l’image est le moyen d'exprimer ce que la logique pure ne peut atteindre. Ni l’un ni l’autre ne vise à la rigueur, ou plutôt l’un et l’autre placent l’extrême rigueur dans un plan qui n’est plus le plan mathématique qu’on lui assigne à l’ordinaire. « En vain, dira Bergson, on fait briller à nos yeux la perspective d’une mathématique universelle; nous ne pouvons sacritier l'expérience aux exigences d’un système. » (4), James revient à maintes reprises sur l'insuffisance des conceptions scientifiques actuelles sauf dans le domaine de la pratique. Et que substituent-ils au mécanisme envahissant? Une vision qui déroute nécessairement l’intelligence habituée à penser à l’aide de conceptions inaltérables; une
(24) Evolution créatrice, 42.
vision qui essaie de copier tout le mouvement et aussi toute l'imprécision de la vie, où il est fait un constant appel à notre imagination car on nous aveilil à chaque pas que les termes dont on se sert ne sont qu'approximatifs, grossiers, non superposables au réel, lequel est, par définition, toujours fluide et changeant. C'est Bergson surtout qui insistera sur cet aspect des choses, James sera longtemps avant de voir la portée du Stream of thought el ses applications possibles à la métaphysique; l’analogie entre l'intuition ef la vie et l’idée de l'intelligence dessinant la forme de notre action sur la matière appartiennent bien en propre à Bergson : l'esprit de James ne concevait pas volontiers des idées aussi grandes el aussi simples. Son imagination est d’un tout autre ordre. Il est plus préoccupé de tracer à l’homme une ligne de conduite que de chercher à mettre de l’ordre dans sa vision. Dès qu'il entrevoit une possibilité au delà des faits dûment constatés — el encore, cherche-t-il à élargir autant que possible le domaine du fait « scientifique » — il ne l’exploite pas, car il se méfie des constructions a priori; mais s’il y voit un champ ouvert au développement harmonieux de l’activité humaine, il a vite fait d'en pressentir toute la richesse et d'ouvrir des horizons nouveaux. Deux hommes, deux imaginations. L'une, lucide, prenant intérêt au spectacle même de l'esprit qui essaie de dépasser l'intelligence, s’accompagne d’une conscience très nette de la progression lente qui constitue l’irrésistible mouvement de la vie : imagination disciplinée « sans colère, comme sans défaillances » disait James. L'autre, faite d’éclairs, plus brutale, comme éparpillée, ne parvenant pas à se ressaisir ou à se concentrer, plus flattée par les résultats à portée de la main que par l'équilibre de l’ensemble, se colore tonjours d’une nuance chaude, intime, qui parle au cœur. Ce sont les reflets de deux personnalités, mais elles présentent ce caractère commun de renoncer franchement à être une explication de la réalité -- chose reconnue impossible — pour constituer plutôt un appel à la conscience de chacun, une invilation à se placer dans le plan de l'intuition, pour Bergson, du méliorisme, pour James. Ce sont des tentatives plus ambitieuses, au fond, que les systèmes qu'elles visent à supplanter, puisqu'elles en dépassent de beaucoup les limites, plus souples aussi, parce qu’elles laissent suffisamment de marge au lecteur pour qu'il comble selon les ressources de son imagination cet abîme insondable, qui séparera toujours la réalité de la philosophie la plus expressive. En définitive, donc, ce sont deux philosophies qui, utilisant les théories les plus récentes, leur refusent une valeur absolue mais s’en servent pour faire faire à la pensée un progrès de plus et sollicitent la
collaboration de chacun, l'un dans l’ordre intellectuel 29), l'autre dans l’ordre moral (26), pour arriver à une compréhension plus grande de la place de l'Homme dans le monde.
I n'en faut pas tant pour que James subisse l'influence de Bergson, curieux comme il l'était de tout ce qui pouvait le fortifier dans ses opinions. Nous avons vu qu'il n'avait pas hésité à enrôler le philosophe français dans la phalange pragmatiste, dès 1906, et, d’une façon générale, s’il y eut un tempérament éminemment susceptible aux influences — lesquelles n’a-t-il pas subies) = c’est bien celui de James. Mais si l’on s'accorde volontiers à reconnaître que, cette fois, l'impression fut tout particulièrement forte et eût, sans doute, été durable, il faut convenir aussi qu'elle n'eût peut-être pas été telle si elle s'était limitée à un pur emprunt d'idées, sans déclencher en James un mécanisme qui n'attendait vraisemblablement que ce contact, mais qui aurait pu aussi se rouiller inutilement sans lui.
Car si les idées de Bergson eurent incontestablement une grande influence sur James, il ne faudrait pas croire, à notre avis, que le dernier mot a été dit quand on a constaté que James entérina Ja plupart des vues bergsoniennes et leur fit place dans sa philosophie. Il ne suffit même pas de dire que, grâce à Bergson, James fit faire à sa pensée un grand pas. On peut discuter sur l'importance de la part qu'y eut Bergson. Ce qui reste indiseutable, et qui seul compte, c'est l'influence de Bergson sur la sensibilité de James. Y eut-il une influence contraire, de James sur Bergson? On n’en peut guère douter; mais la chose est restée. dans le domaine intellectuel. Jamais elle ne se traduit par de l’enthousiasme. Certaines orientations de la pensée bergsonienne en subissent peut-être le contre-coup, mais l'élan initial de celte pensée est trop puissamment tendu vers un but unique pour que rien la fasse dévier. Au contraire, James, comme ce personnage de Ja Restauration, est très décidé, mais, il ne sait pas à quoi, ou plutôt, il sait mal discipliner son esprit et subordonner mille points de vue secondaires à une idée essentielle. Son but est assez net, mais les méthodes d'approche se trouvent constamment en défaut, à ses propres yeux. Et cela parce que sa sensibilité le pousse à chaque instant vers des échappées dans le domaine pratique qui finissent pas l’absorber tout entier; et, surtout, parce que cette même sensibilité se trouve rarement satisfaite, partagée qu'elle est entre le respect du fait et le désir de voir réaliser ses aspirations. De à,
le décousu et le vague de sa pensée, orientée de part et d’autre. De là, son enthousiasme pour celui qui réussira à concilier en une même vision les exigences de la pratique, de la science el de la sensibilité. Celui-là, James l’a longtemps appelé de ses vœux, dans son impuissance à réaliser cet idéal. Comment loute sa sympathie n'irait-elle pas à celui qui peut le délivrer de cauchemars insupportables, de pièges où sa pensée menace de tomber, et surtout du souci de justifier aux yeux de la raison reconnue défaillante une attitude que la sensibilité seule lui avait dictée depuis longtemps?
*® Un fait s'avère certain : James ne pouvait pas de lui-même construire une vue d'ensemble vraiment homogène. Dans le détail, ses scrupules le servaient et chaque progrès était une conquête assurée. Mais quand on en venait aux constructions générales, où il eût fallu quelque hardiesse, toute affirmation cessait. James ne se prononçait que sur les questions de méthode, de conduite pratique ou de croyance personnelle. Il hésitait à sortir de lui-même pour observer du dehors ce monde dont il pensait, sans savoir au juste comment, pourvoir saisir la structure intime par le seul exercice de sa sensibilité. Au reste, il se méfiait beaucoup de lui-même, sur ce point, ayant appris, dès sa jeunesse, à se méfier des autres. Ce qu'il tenait avant tout à éviter, c’est la rigidité des systèmes qui transposent illégitimement à une grande échelle des méthodes bonnes pour l'étude de détail. Il faudrait quelqu'un qui repensât les problèmes d’un bout à l’autre avec une grande largeur de vues, une puissante unité de conceptions, mais qui ne fût pas condamné à l’Absolu. Sans doute Fechner ne le confesse-t-il que du bout des lèvres, mais enfin, il est significatif qu'il n'ait pas voulu donner cette entorse à la logique. Quant à James, il ne peut pas non plus passer outre. I fait une fois de plus le tour des philosophies contemporaines. Voici Bergson qu'il, a longtemps lu sans Le comprendre, mais qui l’a charmé par le style, à première vue. I le relira. Et le 14 décembre 1902, il lui écrira : « Je crois bien comprendre maintenant les grandes lignes de votre système, sans pouvoir encore, bien entendu, les relier comme il conviendrait aux aspects de l’expérience que vous n’envisagez pas... C’est une œuvre d’un génie délicieux. A l’égal des Principes de Berkeley ou de la Critique de Kant, elle opère une sorte de révolution à la Copernic, et, à mesure qu'elle se fera mieux connaître, ouvrira sans doute une ère nouvelle en matière de discussion philosophique. Quant à moi, elle me remplit l'esprit d’une foule de questions et d’hypothèses nouvelles, réduisant les anciennes en liquéfaction, à mon plus grand plaisir. Je vous en remercie du fond du cœur. Le grand point (Hauptpunht} qui me paraît acquis, c'est votre rélutation définitive du dua-
lisme de l'objet et du sujet dans la perception. Je crois que la « transcendance » de l’objet ne se relèvera pas de votre critique, et comme je travaille moi-même dans ce sens depuis bien des années, mais avec d’autres vues générales que les vôtres, je vous vois avec le plus grand plaisir venir à l’appui de mon opinion. Ma santé est actuellement si précaire que le travail en est très ralenti; mais, si je vis, je veux rédiger un système de métaphysique générale qui, sur bien des idées fondamentales, se trouvera étroitement d'accord avec celui que vous exposez, et cet accord m'inspire et m'’encourage plus que vous ne sauriez l’imaginer... Qu'on se trouve bien parfois de rompre simplement avec toutes les vieilles catégories, de, nier les vieilles croyances usées, et de rétablir les choses ab initio en imposant aux lignes de démarcation un tracé absolument nouveau! » (27).
Nous touchons là à un des moments les plus poignants de la biographie intellectuelle de James. Dès 1902, un observateur attentif peut sentir les prodromes de la révolution qui s’opérera quelques années plus tard, dans cette âme plus de deux fois née. Ce qui séduit James dans la pensée de Bergson, ce n’est pas tel ou tel aperçu ingénieux, c’est l’attitude totale du philosophe à l’égard de la vie, si diiférente de celle de la plupart des auteurs et si proche de la sienne. ‘Voilà enfin, se dit-il, un esprit qui comprend qu'on n’aboutira à rien tant qu’on s’obstinera à suivre les sentiers battus de l’intellectualisme et qui cherche une issue. Dès cet instant, James sent qu’une certaine fraternité vague le rattache à Bergson, en même temps qu'il a l’impression d’être moins seul dans ses efforts. Sa sympathie est acquise à une pensée qui, par ailleurs, le charme par l’aisance avec laquelle elle sait se frayer à travers le maquis des idées une route si rectiligne, une pensée qui sait être continue sans être systématique, hardie sans être forcée. Sans heurts, Bergson fait admettre une vision qui rompt avec tout ce qui s'était fait avant lui. Et le seul sentiment qu'éprouve James, la sensation presque physique qu'il ressent, c'est un immense bien-être. Il y a chez lui un mélange curieux d'activité débordante et de passivité parfois surprenante. Il à fallu qu’un Renouvier lui ouvre la route de la liberté en 1870. Trente ans plus tard, il va mettre toute sa confiance en Bergson. Car c’est une question de confiance. Il faut se représenter entre 1902 et 1907 l'attente anxieuse et pleine d'espérance où vit James : des rapports personnels s’établissent entre Bergson et lui. Les lettres se font plus détaillées et bientût James, qui poursuit ses recherches de son côté, pressent que la philosophie de Bergson peut l’aider à secouer le joug. « Je voudrais
(27) Letters, IT, 179.
Le Rrelon 11
voir en votre intuition métaphysique l'équivalent absolu d'une philosophie des concepts, lui écrit-il à propos de l’Introduction à la métaphysique (8). Aucune des deux ne semble être exactement l’équivalent de l’autre; à moins, peut-être, que l'intuition ne devienne complètement mystique (et je l’admettrais volontiers), mais je ne pense pas que ce soit votre idée. » II sent bien qu'entre Bergson et un mystique comme il en a tant connu il y à un abîme, mais il pense apparemment que, tout comme lui, le philosophe français cherche dans le mysticisme le moyen de sortir de la logique intellectualiste. Il va donc solliciter son avis sur le problème de l’Absolu qui le tourmente. « Je crois, ajoute-t-il, que la philosophie normale, comme la science, doit vivre d’hypothèses, que l'hypothèse indispensable dans une philosophie d'expérience pure est celle qui pose un grand nombre d’expériences différentes de la nôtre, et que la question de la conscienceune — ou synthèse consciente — (ses conditions, etc) devient des: plus urgentes, ainsi que celles des relations du simple possible au réel, du passé et de l’avenir au présent. Je suppose que vous y voyez, vous aussi, autant de questions urgentes. »
Puis, quand paraît l’Evolution créatrice, c’est une explosion de joie. James avait vu juste. Si cette philosophie si simple balayait ainsi tous les obstacles, c’est qu’elle était bien l’équivalent de la réalité, la meilleure façon d'exprimer la vie dans toute son intégrité, de la laisser pousser en tous sens ses tentacules. Quelles idées n'y puisaiton pas! Elle n’apportait pas de solution fragmentaire à tel ou tel problème, mais en refondant la pensée philosophique et en la coulant dans un moule nouveau, elle changeaïit la nature des grandes questions, les rendait vivantes en les incorporant à l’évolution même de la vie. Et James ne pouvait s'empêcher de penser que c'était le comble du bonheur que de pouvoir ainsi rompre avec la logique intellectualiste tout en suivant les contours mêmes des choses. Bien mieux, Pergson montrait que la vie dans son élan originel suit une direction opposée à celle de notre logique de l'intelligence. Qu'attendait donc James pour saisir au vol l’occasion qui se présentait de fausser compagnie à cette logique qui faisait son désespoir? I n’attendit pas longtemps. Dès juin 1907, il crie bien haut son enthousiasme à Bergson lui-même (9) : « … Mon visage n’a été qu'un large sourire tandis que je parcourais cette chaîne ininterrompue d'’heuteuses trouvailles. Je m'en sens tout rajeuni... Pour le moment, j’esime que le résultat capital de votre ouvrage, c’est d’infliger à l'Intel-
(28) Letters, II, 184.
(29) Letters, II, 290.
lectualisme la blessure mortelle dont il ne se relèvera pas. 11 ne peut plus jamais ressusciter! ». Non que James ne ressente quelque inquiétude sur là nature définitive du monde tel que Bergson le conçoit. C'est un monisme assoupli, mais nous sommes encore loin du pluralisme, du moins tel que James l'entend. « Je n'y vois goutte encore, ajoute-t-il, dans les relations du mouvement progressif au mouvement régressit, et dans ce grand précipité de la nature soumis aux catégories statiques. Dans un système franchement pluraliste d'êtres doués d'impulsions vitales, on obtient assez facilement des oppositions et des compromis, ainsi qu'un dépôt stagnant; mais, à première lecture, je ne « saisis » pas exactement la façon dont le flux de réalité se résiste à lui-même provoquant ainsi l'acte. » S'il a un reproche à lui adresser, c’est d’avoir trop mis en lumière sa conception d’une finalité « plus vague et plus vraie » que ne la, conçoit la philosophie classique, au détriment de la réalité qui reste dans l'ombre. N'importe : l’intellectualisme était bien mort, et par là James était justifié. Justifiée, sa conception de la liberté dans un monde qui n'avait pas été donné une fois pour loutes, justifiée sa morale mélioriste qui s’appuyail sur un monde ouvert à la nouveauté, justifié son long entêtement à rechercher un moyen de rompre avec la logique et de dissiper le nuage noir de l'absolu, justifiées surtout ses espérances premières qui lui avaient fait entrevoir dans la philosophie l'explication de la vie dans toute sa fraîcheur. « Ouvrez, Bergson, s’écrie-t-il (80), et de nouveaux horizons s’ouvrent à chaque page. Il semble qu’on y respire la brise du matin et qu'on y entende le chant des oiseaux. C’est de la réalité même qu'on nous parle ici, au lieu de nous ressasser simplement ce que des professeurs à l’intelligence poudreuse ont écrit sur ce qu'ont pu penser avant eux d’autres professeurs. Rien de défraichi, rien d’usagé dans Bergson. » James déborde de reconnaissance : « À l'heure qu'il est, déclare-t-il à ses auditeurs anglais G1), je ne serais pas encore libéré, je ne subordonnerais pas si allègrement la logique à autre chose, ou ne la rejetterais pas hors des régions les plus profondes de la philosophie, pour lui faire reprendre sa place légitime et honorable dans le monde de la simple pratique humaine, si je n'avais subi l'influence d’un écrivain français très original et relativement jeune, le professeur Henri Bergson. C’est la lecture de ses ouvrages qui m'a enhardi. » @2), Et plus loin, revivant les angoisses par où il vient de passer alors que ta
(30) À Pluralistic Universe, 265.
(81) Ibid., 214.
(32) Cf. Ibid., 215-291,
logique intellectualiste qu'il s'obstinait à suivre le menait à l’abîme : « Il me fallut lire Bergson pour m'apercevoir que tout le mal consistait justement à employer la méthode intellectualiste... C’est ainsi que s’accomplit pour moi cette « catastrophe intérieure », dont je parlais dans ma dernière leçon. J'avais littéralement épuisé mon fonds de concepts. Du point de vue intellectualiste, javais fait banqueroute : il me fallait tout reprendre à pied d'œuvre. » G3).
d) La logique de la ioi.
James insiste avant tout sur l’appui moral que lui prèta Bergson. La philosophie qu'il avait pressentie, il la trouvait enfin dans l’œuvre du penseur français. Celle-ci lui permettait de tirer le meilleur parti de ses observations psychologiques et de dégager le sens véritable de ses recherches psychiques. Très habilement, c'est sur la question de l’exisience d'une conscience surhumaine qu'il fait porter tout le poids des nouvelles théories. Mis en possession d’un instrument de travail infiniment plus souple et plus efficace que la méthode pragmatique, il ne perd pas son temps à en admirer l'ingéniosité. Après en avoir expliqué le maniement à ses auditeurs, et célébré les mérites de l'inventeur, il songe aussitôt à l'utiliser. En bon pragmatiste, il jugera l'arbre à ses fruits. Dans l’œuvre de Bergson, James choisit ce qui lui paraît le plus propre à confirmer ses hypothèses antérieures. Appuyé sur Fechner, et grâce à l’aide que lui apporte le philosophe français, il reprend les conclusions à peine esquissées dans les Variétés de l'Expérience religieuse. Le coup mortel porté à l'intellectualisme semble raviver en James l'espoir
d'arriver à faire admettre comme probables — ou, à tout le moins, n'ollrant plus rien d’absurde — certaines des vues audacieuses que
lui suggérait l'examen psychologique des particularités de l'expérience religieuse. On pouvait donc, et pour qui voulait suivre le philosophe dans sa « logique de la foi » 8®, on devait donc arriver par l'étude largement scientifique des faits à une conception pluraliste qui — selon la formule vieille déjà de plus de quarante ans, mais toujours bonne — « consacrerait nos plus grandes joies en leur reconnaissant un sens objectif » (5), Ainsi se réalisait le long rêve de James. Sa vie intellectuelle n'avait été que le lent approfondissement d'une
(34) Pluralistic Universe, VIII, 328.
(35) Letters, I, 3. Cf. plus haut, p. 55.
question posée autrefois par sa sensibilité à son intelligence. Rien ne fait mieux ressortir l'unité foncière de sa pensée, qui n’est, si une que parce qu'elle est au service de sa personnalité, que de le voir à la fin de sa vie reprendre les problèmes qui le passionnèrent de tout temps, avec un entrain toujours aussi grand et une foi toujours aussi vive — plus vive que jamais, peut-être — dans la solution nouvelle qui s'offre à lui. Il n’a cessé de penser tout au long de son évolution à un élargissement et à un assouplissement des cadres de la philosophie qui devait, selon lui, comprendre tout ce que nous apprendrait sur la constitution de l’univers non seulement l'intelligence, mais aussi la sensibilité. « Voilà pourquoi, écrit-i1 (86), il me semble que notre faculté logique, opérant toujours sans tenir le moindre compte de ces expériences spécifiquement religieuses, ne pourra jamais ne pas omettre quelque chose, et qu'elle ne saurait arriver à des conclusions tout à fait adéquates. L'expérience religieuse proprement dite doit être attentivement étudiée et interprétée par quiconque éprouve le besoin d'employer sa raison, toute sa raison, à construire une philosophie plus achevée. » Insensiblement, cette philosophie totale en arrive à constituer, aux yeux de James, le trait d'union entre l’expérience et la sensibilité. Sa personnalité, tout entière intéressée à un apaisement de ce genre, lui dicte ici ses vues finales. « Les objections soulevées par l’intellectualisme contre cette hypothèse, ajoute-t-il, tombent d’elles-mêmes quand l'autorité de la logique intellectualiste est renversée par la critique; et alors le témoignage de l'expérience positive reste debout. » 67). L'expérience ainsi confirmée dans ses droits, il entreprend de justifier l’autre point de vue, celui de la raison, en comprenant ce mot eu un sens plus large, plus humain, tout intellectualisme rigide en étant banni, ou mieux, en renonçant au mot lui-même, si équivoque, pour n’en retenir que la signification humaine. L'univers pluraliste, dit-il, qu'exige l’expérience, la rationalité bien comprise ne l’exige pas moins puisque l’homme, avec tous ses sentiments, en est partie intégrante. «Et alors, bien loin d’avoir rendu irrationnel l'univers, comme le prétendent si unanimement les partisans de l'absolu, vous le laissez en possession du maximum de rationalité effectivement accessible à nos esprits. Vos relations avec lui, qu'elles soient intellectuelles, émotionnelles ou actives, poursuivent leurs cours et demeurent conformes aux principales exigences de votre nature. » (8), Peu à peu, James reprend
(36) Pluralistic Universe, VIII, 306.
(87) Ibid., 309.
(38) Ibid., 319.
en main tous les fils qu'il a si souvent tenté de grouper dans le courant de sa vie; mais toujours quelque difficulté survenait, quelque fil échappait et la trame restait imparfaite. Maintenant plus que jamais, il se sent maître de la situation. Il domine la logique intellectualiste, il impose son point de vue. Son vocabulaire même change. I conseille d’abandonner la langue imparfaite de la logique pour celle de la sensibilité, plus compréhensive, qui épouse mieux les formes de Ta vie. Il renonce à dire « rationnel », « irrationnel », il préfère « intime » ou « étranger » et ces termes qui ne semblent pas faits pour dépasser le domaine des impressions personnelles font ainsi leur entrée officielle dans la philosophie. C’est toute notre sensibilité qui y entre avec eux. La lutte a été chaude, car les adversaires élaient de rudes jouteurs et James ne se contentait pas de victoires verbales. Il lui fallait des réalités. Sans doute, il aurait pu arriver bien avant 1907 aux conclusions de l'Univers pluraliste, mais une telle flatterie à l’adresse de sa sensibilité n’aurait obtenu qu'un maigre succès auprès de sa raison. Le doute et l’esprit critique tuaient en lui toute illusion. Il voulait bien une philosophie nuancée qui fût largement ouverte à la nouveauté et à l’optimisme, mais, si ardent que fût son désir de la faire admettre et si absolue que fût sa foi en elle, la moindre garantie lui était une aide précieuse. Et il avait précisément vu dans la pensée de Bergson une préparation des esprits, un dégourdissement des conceptions classiques qui avaient à la longue subi un tassement néfaste; c’était comme l'indispensable introduction à sa propre pensée, et le fait que cette philosophie: était, en somme, postérieure à la sienne importait peu. Les choses se passaient comme si, à l’œuvre de James à laquelle manquaïient de solides assises, Bergson eût écrit une préface qui les lui donnait. James était bergsonien avant la lettre, mais, chose curieuse, il lui fallut attendre la fin de sa vie pour saluer celui qui exprimait le mieux les idées qui, logiquement, eussent dû lui servir de base. C’est que la logique est impuissante à expliquer la marche de la pensée de James. Pour la saisir dans son ensemble et la comprendre, il faut s'installer au centre même de l’homme, partir de sa personnalité.
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