‹ La personnalité de William JamesChapitre 25 sur 56 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

C'est elle qui donne l'unité dans cette multiplicité de tendances ef d'effort, c’est à elle qu'il faut en revenir finalement comme au fil directeur qui seul nous aide à trouver le bon chemin. L'évolution de la pensée chez James, telle que nous venons de la voir se dérouler, si elle déroute un peu par son aspect chaotique et saccadé, n’en trahit par là même que mieux le tempérament du philosophe. Sa philosophie, c’est dans une large mesure l’histoire de sa vie. Toute la biographie de James est dans ses œuvres. Toute sa psychologie, aussi. Il n’a pas cherché à édifier un monument de logique qui échappât à la critique. Il a voulu vivre en paix avec sa sensibilité et avec sa raison, et il a infatigablement cherché la solution qui lui donnerait le « sentiment de rationalité », souverain bien du philosophe. Le fait même qu'il unisse en une seule expression le mot de « sentiment » à celui de « rationalité » montre suffisamment que ses préoccupations étaient avant tout d'ordre intime et que la raison ne se trouvait chez lui pleinement satisfaite qu'une fois apaisées toutes les révoltes de la sensibilité. Mais justement le caractère même de la sensibilité est d’être instable et jamais complètement satisfaite; quand on croit l’avoir calmée, quelque nouvelle inquiétude surgit, amoncelée par les vents qui, venus d'on ne sait où, balaient sans cesse notre esprit. Il y a ainsi en chacun de nous les germes d’un conflit qui le plus souvent n’éclate pas ou se borne à des escarmouches parce que la pratique nous absorbe tout entiers. Mais chez un James la vie de la pensée est un conflit perpétuel entre trois forces également exigeantes et agissantes : un tempérament nerveux et trépidant, une intelligence incisive et incorruptible, un besoin d'agir qui ne laisse filtrer que les solutions pratiques. Sa sensibilité exige une hypothèse qui laisse le champ libre à l’action. En sourdine, sa raison intervient pour accumuler les faits, et quelquefois les obstacles. Mais jamais aucun élément ne domine. Il s'ensuit que James ne sera ni tout à fait lyrique, ni tout à fait logique, ni tout à fait pratique. Son évolution sera déterminée plus par la tendance du moment que par une préoccupation unique et

exclusive. De là, chez lui, ce manque de cohésion, ces inégalités, ces hésitations, ces enthousiasmes et surtout cette variété de points de vue qu'il ne cherche pas trop à définir ou à réduire, fine poussière qu'il lui plaît de voir voltiger dans un rayon de soleil. Il va toute sa vie d’hypothèse en hypothèse. Tantôt sa sensibilité, tantôt sa raison s’exaspèrent, et tantôt son goût pour l’action. Il passe donc du rêve à la discussion — et à la discussion presque scolastique comme dans tel chapitre du Pragmatisme — puis à l’exhortation morale. C'est une pensée composite qui évolue comme évolue l'être humain au gré de l’élan vital et des influences extérieures. Sa nature est d'évoluer, et non suivant une ligne droite idéale, mais comme il peut, comme le lui permettent et les circonstances et les germes de vitalité ou de destruction qu'il porte en lui. Les deux germes se retrouvent en James mêlés intimement comme dans l’organisme humain. Germe de destruction, cette impossibilité où il se trouve de faire prédominer aucun des trois éléments principaux qui se partagent sa personnalité. Il n’arrivera ainsi jamais, en dépit de ses efforts, à l'unité, à la cohésion. Sa philosophie sera toujours touilue, pleine de sève, certes, trop pleine, serait-on tenté de dire parfois. Les idées se gênent mutuellement, s’étouffent, l’évolution en est contrariée, tourmentée. Germe de vitalité, au contraire, et qui, au demeurant, l’emporte sur l’autre, que cette ardeur à salisfaire coûte que coûte la tendance du moment et souvent toutes ses tendances à la fois, germe de vitalité qua cette éternelle jeunesse, cette fraicheur de son esprit toujours aussi vive, qui fait de son évolution une « suite ininterrompue de merveilleuses découvertes humaines » G9), L'homme tout entier se peint dans cette évolution avec ses faiblesses, mais surtout avec le trait qui lui fait peut-être le plus honneur : jamais, si grande que fût sa confiance en soi, l’idée ne lui vint que la pensée d'autrui était superflue pour le philosophe qui prétend construire son univers de toutes pièces. Bien au contraire : personne n’est moins que lui enfermé en lui-même. Il ne craint pas l'influence d'autrui, il la sollicite, en toute confiance. Il est toujours prêt à s’enthousiasmer pour la philosophie des autres et s’il n’est pas vrai qu'il doive aux autres sa philosophie, il est bien près de le croire lui-même, parce qu'ils lui ont apporté encouragements et confirmations.

Un des traits de cette évolution, c’est qu’elle suit une courbe constamment ascendante. C’est la traduction la plus claire de l’énergie et de l’activité de James. Il ne concevait la vie que dans l’activité et le progrès. On ne l’imagine pas cessant de progresser, de passer

(39) R. B. Perry, dans Collected Essays and Reviews, préface.

d’une idée à une autre, de remanier et d’affuter ses hypothèses. On l’imagine moins encore enseignant au déclin de sa vie une théorie conçue en pleine maturité. Un James qui aurait cessé d'évoluer ne serait plus James. Chaque jour sa pensée repartait sur une piste nouvelle, heureux qu'il y eût au monde la possibilité de concevoir tant d'idées variées; son lempérament trépidant frissonnait et vibrait à chaque vague intérieure qui venait le soulever et la pensée de la veille Jui semblait souvent décolorée, à lui qui pénétrait chaque jour dans un monde nouveau avec le même émerveillement.. Chercher des conclusions chez James est sans doute abusif. Ne pas conclure lui semblait tout naturel. Il n’en éprouvait nulle gêne. Sa philosophie ne s'en rapprochait ainsi que plus de la vie. Le monde, c'était pour lui.quelque chose d’éternellement incomplet. Sur toute son œuvre, il eût volontiers mis en épigraphe la phrase de Benjamin P. Blood, auquel il revient quand il sent la mort le gagner parce qu'il trouve eu elle l'expression la plus poignante du mystère de la vie : « I n’y a pas de conclusion. Puisque rien n’a conclu, sur quoi conclurons-nous? » (40).

(40) Memories and Studies, À Pluralistic Mystic, p. 411. Ecrit en 1910

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