‹ La personnalité de William JamesChapitre 27 sur 56 · LA RELIGION DE W. JAMES · texte numérisé non relu

LA RELIGION DE W. JAMES

a) Position de James.

Aux yeux du lecteur le moins prévenu, les préoccupations religieuses tiennent une grande place dans l'œuvre de James. Il suifit pour s’en convaincre d'ouvrir la série de ses ouvrages qui va de la Volonté de Croire à l'Univers pluraliste. Et pour qui pénètre un peu plus avant et s'efforce de découvrir l'homme derrière l'œuvre, la place de ces questions se fait plus grande encore. L'histoire tout entière de son évolution est faite des réactions plus ou moins vives de James au contact des problèmes religieux, qui chez lui côtoient les questions purement philosophiques. Qu'est-ce à dire sinon qu'il ne sépare jamais les uns des autres, parce que c'est en lui tout l’homme qui réagit et que son tempérament est essentiellement religieux ? 4).

Le ton de l'œuvre — si spontanée, si naturelle — trahit, ou plutôt reproduit fidèlement la nuance exacte, le coloris même de la pensée. Avant qu'il ait songé à lui donner la rigueur philosophique, la pensée de James éiait agitée d’inquiétudes religieuses. Celles-ci prédominent en effet chez lui au delà de la crise de 1870, reconnaissables à la note d'angoisse ou d'enthousiasme qu'elles donnent à tout ce qu'écrit le jeune homme, aux répercussions profondes des problèmes qui assument tout de suite un caractère personnel et exaspèrent la sensibilité, à la prédominance que prend la question du mal. Notons que James lui-même n'en à pas tout d’abord très nettement conscience, La crise de 1870 seule devait lui montrer à quel point — au milieu des doutes les plus cruels — il était resté inconsciemment

{1) « J'ai gardé le souvenir de notre première rencontre, écrit M. Bergson (WF. James, Extraits de sa Correspondance, préface). Je crois bien que nous nous dîmes bonjour, mais ce fut tout : il y eut quelques instants de silence, et tout de suite il me demanda comment j'envisageais le problème religieux. »

fidèle aux espoirs de son enfance, Rien d'étonnant donc que ce même caractère se retrouve dans toute l’œuvre, car l’œuvre est faite des lambeaux de la pensée que l’auteur à pu fixer un moment. Et pour peu qu'on ait des préoccupations de même ordre, on est facilement porté à voir en James surtout l'écrivain religieux et le moraliste, à en faire un second Jonathan Edwards ou un second Emerson, qui incarnerait en lui les idéals d’une certaine partie de la société américaine du temps. Il y a toutefois quelque difficulté à vouloir faire entrer James dans une « catégorie » quelle qu’elle soit. Sa personnalité rebelle se prête peut-être à la comparaison par certains côtés; toujours, pourtant, une conception originale essentielle vient réduire à néant les tentatives de ce genre. Nous aurons done à définir Ja religion de William James moins par analogie que par contraste avec celle d’un Emerson ou d’un Whitman, par exemple. Nous aurons surtout à mesurer l’étendue et les limites exactes du sentiment religieux chez James, qui est d’une nature très particulière et nc se retrouve, semble-t-il, chez nul autre écrivain.

Ecartons tout de suite cette idée un peu puérile d’un James à l'usage des « Ecoles du dimanche » tel qu'une bonne partie de ses compatriotes — et non la moins enthousiaste — se l'était imaginé aux alentours de 1900, d’un James faisant figure d’apôtre ôu de saint. Lui-même se gaussait fort de trouver chez de braves gens, à côté du portrait de Lincoln ou de Washington, une gravure plus modeste où il pouvait se reconnaître, et surtout de lire au bas de cette gravure cette prétendue citation, où il ne se reconnaissait plus : « Je suis venu soulager les maux de l’humanité. » (2). Hommage touchant, certes, aux services que ses ouvrages avaient pu rendre aux « âmes malades » qu’ils réconfortèrent, mais singulière déformation de l'idéal du philosophe. Tout ce qu'il y avait de nouveau, de hardi dans sa pensée, tout ce qui, précisément, échappait à la tradition, échappait également à ceux qui ne pouvaient pas se dégager de certains types conventionnels et qui, plutôt que d'aller vers James, se bornaient à ramener James à eux. Lui, montrait à leur égard quelque impatience, adoucie de ce voile d’indulgence qu'il Taissait planer sur toutes choses. Mais, il ne lui était pas désagréable de scandaliser son prochain quand il en trouvait l’occasion G).

(2) Letters, II, 43.

(3) Cf. Letters, 1, 214. « Jones est venu interrompre ma sieste cet aprèsmidi, pour m’amener chez lui revoir Smith et Brown, et un autre Américain, tous réformaleurs à tous crins. Jones m'accapare trop. Je suis bien content de m'éloigner sous peu. Passe pour la religion, Ja régénérescence morale, le progrès social; passe encore pour le courage, le désintéressement, l’idéalisme

ve

A Edimbourg, en 1900, il reçoil la visite d’un ménage écossais, au moment où il donnait ses conférences de la Fondation Giford. «Il y a deux jours, note-l-il (#), nous sommes allés l'après-midi prendre le thé à leur hôtel, la porte à côté. La femme avait joint à son invitation un tract de son cru, et nous donna le spectacle de l’égoïsme dévôt et présomptueux de quelqu'un qui fait profession de ses infirmités et s’encense soi-même. J'aurais voulu que ma sœur Alice füt là pour lui administrer une de ses descriptions! Le mari, un faible, évidemment, et son humble esclave. Nous n'avons fait que parler religion, Pour eux, un conférencier de Giford devait être forcément un émule de Moody, et cela m'a donné l'avant-goût de ce que peut être l'atmosphère d'Edimbourg. » S

Si ces braves gens avaient pu voir la « réaction » de James, sans doute en eussent-ils frémi d'horreur. Lui ne se réjouissait de rien autant que de « soulfler alternativement le chaud et le froid sur leurs préjugés chrétiens » et de « réussir à les dérouter complètement jusqu'au dernier quart d'heure » où il devait dévoiler plus clairement son jeu %). C'était une âme religieuse qui parlait de la religion avec une sympathie ef une intuition rarement rencontrées ailleurs. Nul mieux que lui n'avait su sentir et exprimer le conflit de l'âme inquiète, et il est assez naturel que ceux qui avaient éprouvé — ou s'imaginaient avoir éprouvé — les angoisses et les extases que peignait si bien le conférencier, aient tout de suite vu en lui une âme semblable à la leur. Or, la nature même de l'esprit de James, où tant d'éléments opposés étaient en perpétuel conflit, ne lui permettait pas de s'accommoder des idées communément reçues. Toute solution était par lui passée au crible d'un impitoyable esprit critique et, d'autre part, sa sensibilité exigeait plus et mieux que des satislactions moyennes. C'est, en effet, un des traits caractéristiques de James que ces profondes tendances religieuses commandant sa vie spirituelle tout entière, alliées en lui à une critique

en tout genre dont ces gens-là font preuve dans la vie; mais toutes ces qualités n’arriveront jamais, j'en suis convaincu, à faire un homme du monde, un honnête homme, enfin; c'est une question d'atmosphère, de façon de voir et d'agir qui prime tout. Ces éternels commérages sur l'âme finissent pas m'abasourdir! En matière d'idées et de goûts, les opinions les plus erronées d’un homme du monde sont souvent plus justes que les sentiments les plus justes du vulgaire, Et quand j'ai dit au nouveau venu qu'un « matérialiste » n'aurait aucune peine à tenir son rang au Collège de Harvard pour peu qu'il fût bien élevé, j'ai simplement énoncé Jà le meilleur titre de gloire du Collège. I} doit avoir pris cela pour du cynisme... ».

(4) Letters, II, 127.

(5) Ibid., IT, 151.

scrupuleuse et méfiante qui savait rester froide aux enthousiasmes, et insérer au point faible sa lame aiguë. L'originalité même de l’œuvre de James réside dans la conciliation, dans la fusion de ces deux éléments discordants. James n’est ni un méditatif, ni un visionnaire, ni un mélancolique religieux; il est parfois un peu de tout cela, mais jamais il me se laisse — sauf exception — conquérir tout entier par ie côté purement sentimental de sa nature. C’est par là qu'il se distingue de son père. Celui-ci, écrivait-il, « avait ceci de commun avec Carlyle qu'il ne raisonnait jamais, au sens où raisonnent les’ philosophes » (6). William, au contraire, qui souhaitait ardemment que quelqu'un püt reprendre certaines parties du système de Henry James dans un esprit plus méthodiquement scientifique () et qui s’en est chargé, dans une certaine mesure, était un inquiet — et ceci se retrouve dans sa conception même de la religion si différente du platonisme extatique d'Emerson ou de la truculence brouillonne de Whitman; il ne se sentait vraiment pas possesseur d’une vérité quel conque. Sa religion était un beau rêve qu'il souhaitait voir réalisé et si son esprit critique accumulait devant lui les obstacles, c’élait bien un peu pour le plaisir d’en triompher. Il s’ingéniait même à multiplier les points de vue, à modifier l’angle sous lequel il voyait les choses. Ses amis disaient de lui en plaisantant que ce qu'il pensait aujourd'hui, on pouvait être sûr qu'il ne le penserait pas demain. Ses scrupules infinis le laissaient toujours à l’affût du terme propre, de l'explication philosophique la plus adéquate. Il se défendait d’être agnostique, et non sans raison : pour lui, l'individu, intéressé au premier chef, devait avoir à cœur d'apporter sa contribution personnelle à la solution de l'énigme.

Telle est la position de James, l'esprit qu’il apportera à l’examen des questions religieuses, et nous n’en sommes point surpris. Cette foi profonde — si différente, pourtant, de ce qu'on appelle communément de ce nom — cet individualisme qui excluail toute autorité, cette confiance en soi, nous les avons déjà trouvés chez celui qui eut sur le jeune William James une influence prépondérante et durable : Henry James, Et si grandes que soient entre eux les différences, on retrouve à toutes les étapes de la pensée de William des traces de cette influence.

On a vu la place qu'occupèrent les questions religieuses dans la famille James. Par atavisme, donc, par tradition de famille, pourrait-on dire, James devait se passionner pour les questions reli-

(6) Letters, I, 241.

(7) Ibid., 242.

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