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tude croyante — plus démonstrative même qu'on ne le jugeait nécessaire quand les convictions étaient plus fortes. » Situation, estime J.-S. Mill, préjudiciable à la fois à la religion et à la vérité. Luimême, dans l'instabilité de la croyance qui caractérise les temps modernes, trouvé un autre appui. « Si la vie de l'individu est courte, écrit-il (87), la vie de l'espèce humaine ne l’est pas; sa durée est indéfinie et, pratiquement, infinie, Si l’on y joint une capacité d'amélioration indéfinie, voilà pour l'imagination et le cœur un assez bel objet digne de satisfaire par sa grandeur n'importe quelle exigence raisonnable. » J.-S Mill, donc, comme plus tard James, tend à fixer la croyance instable en lui proposant un objét tangible et assuré d’une continuité certaine : l'humanité. Mieux encore : le rapprochement se fait de plus en plus accusé. « Une seule forme de croyance au surnaturel, ajoute Mill(88), une seule théorie de l’origine et de la marche de l’univers échappe à la fois à la contradiction intellectuelle et à l'ambiguïté morale. C’est celle qui, abandonnant irrévocablement l'idée d’un Créateur tout-puissant, considère la Nature et la Vie non comme l’éxpression totale du caractère et du dessein moraux de la Divinité, mais comme le produit d’une lutte entre le bien qui cherche à percer et une matière intraitable, comme le croyait Platon, ou un Principe du Mal, comme le soutenaient les Manichéens... L'homme vertueux revêt dans cette hypothèse le caractère sublime d’un compagnon de travail du Très-Haut, d’un compagnon d’armes dans le grand combat : il donne sa quote-part, qui, répétée autant de fois qu'il se trouve d’hommes semblables à lui, finit par compter pour beaucoup... Contre la tendance morale de cette croyance, conclut Mill, on ne peut soulever nulle objection : elle produit sur tous ceux qui réussissent à l’adopter un effet qui ne peut être que généreux. » I semble que le philosophe anglais ait, à première vue, suivi une ligne de pensée parallèle à celle que devait suivre James. Le problème religieux moderne se pose bien à ses yeux comme aux yeux de l'Américain. « La guerre contre les croyances religieuses, note-t-il, se faisait, au siècle dernier, surtout au nom du sens commun ou de la logique; aujourd’hui, au nom de la science. » 69), Lui aussi recommande de « tenir le plus grand compte, en ces matières, de toute probabilité, si petite soit-elle » 00), Lui aussi reconnaît au scepticisme une grande valeur logique et ses « recommandations »
(87) Ibid., 106.
(88) Ibid., 116.
(89) Theism, 126.
(90) JZbid., 245,
paraissent vraiment le thème sur lequel James aurait brodé ses envolées plus fougueuses. Mais c’est précisément sur ce point que la dilférence entre les deux manières — la différence entre les deux tempéraments, et par suite, entre les deux pensées — se révèle très grande. Mill n’oîire rien de semblable à la fougue de James; ses suggestions les plus chaleureuses sont toujours empreintes d’une réserve un peu désabusée : ce n’est pas lui qui, comme le voudrait James, « engagerait sa personnalité tout entière sur la vérité de ses assertions ». [1 donne tout au plus son hypothèse pour ce qu'elle vaut : aux autres de la confirmer ou de l’infirmer. Certes, si le pragmatisme est un méliorisme fondé sur l'effort individuel, James était autorisé à dédier son livre à J.-S. Mill. Celui-ci offrait sans doute un bon exemple d’ «ouverture d'esprit pragmatiste », mais il faut immédiatement ajouter que chez Mill, c'était Ià un don qu'il ne cherchait pas à exploiter. James, au contraire, prenant un intérêt personnel au succès de ses hypothèses, donnait à cette ouverture d'esprit une vie inaccoutumée. La religion de J.-S. Mill avait bien des côtés intéressants, mais elle manquait vraiment de ferveur. C'était la guérison offerte à « tous ceux qui réussissaient à l’adopter », mais sans garantie. Pour James, ce n’était pas là une « chaude réalité ». On y sentait trop la froide égalité d’âme du philosophe. Marc-Aurèle était plus émouvant. C’est que Mill et James ne s'étaient pas donné le même but. Mill cherchait la vérité par la logique. James, selon l’expression de Jacobi, le James du xvur° siècle, comme l’appelle Norman Wilde (91), cherchait « non la vérité en général — chose aussi absurde que l’existence, ou la réalité en général — mais une vérité définie qui satisfasse et l’esprit et le cœur » (92). Il a certes beaucoup emprunté à J.-S. Mill, mais s’il est vrai qu'on reste original lorsqu’ « on fait sien ce qu'on emprunte », on peut affirmer que James le fut, car s’il a versé sa personnalité dans certains moules préparés à l’avance, celle-ci est d’une tout autre essence et déborde largement le vase qui ne peut la contenir.
Un Emerson peut paraître plus près de James qu’un J.-S. Mill, car, si différents que soient leurs idéals, on trouve chez le premier chaleur et conviction. Comme la plupart des intellectuels de sa génération, et même plus qu'eux, car les relations entre Henry James et le philosophe de Concord étaient des plus amicales, William James a été touché par l'idéal émersonien de la confiance en soi, sa répu-
(91) Philosophical Review, 1914, p. 317 : À Faith Philosopher of the 18th Century.
(92) WERKE : Neue Kritik, IV, p. xvu, cité par Norman, Wilde, loc. cit.
gnance à admettre un dieu distinct de notre univers, et sa croyance que chacun de nous participe en tout instant du divin. De plus, Emerson, comme James, visait à la vérilé morale, c’est-à-dire à celle qui satisfaisait le mieux son inspiration au bien. Pourtant, même sur le terrain religieux, la pensée de James ne vibre pas à l’unisson de la pensée d'Emerson. Encore une fois, nous sommes en présence de deux tempéraments bien différents. Le mysticisme d’Emerson est plus intense et moins complexe que l’idéalisme de James. Le second possède — en germe, tout au moins, — la plupart des éléments qui composent l'esprit d’Emerson, et plusieurs autres. C’est ce qui rend sa religion si fragmentaire et si hésitante. Tous les deux n’abordent pas la religion dans le même esprit. Sans doute, pour l'un comme pour l’autre, la voix intérieure commande et l’obéissance à cette voix leur paraît la chose la plus naturelle du monde, mais Emerson est plus entier, plus naïf que James, il s’analyse moins, il ne cherche pas la vérité, il l’énonce. Ce qui fait la fraîcheur et la vie de la religion de James, c’est qu'on le sent toujours en quête d'idées nouvelles, préoccupé d'enrichir sa sensibilité de notations humaines, au travail à tout moment. Toute cette besogne d'’élaboration, Emerson semble s’en être acquitté dans quelque monde antérieur et il arrive sur terre avec un message tout prêt qu'il n’a pas cherché à éclaircir, comme si l’Absolu parlait par sa bouche. « Les hommes, note-t-il dès 1833 (93), semblent constitutionnellement divisés en croyants et en incroyants. Il n’est pas de pont pour passer d’un état d’âme à un-autre. Toutes mes opinions, affections, fantaisies sont colorées par cette croyance, inclinent de ce côté... Mais il m'est impossible de donner à celui dont la foi diffère de la mienne des raisons égales à la force de mes convictions, sans que mon impuissance à trouver ces raisons diminue en rien ma foi. » De plus, la religion d'Emerson, si vibrante qu'elle fût, avait un défaut qui, aux yeux de James, pouvait être pris pour un vice rédhibitoire : elle tournait à l’abstraction. Si le philosophe de Concord aime la détail de la vie, c’est pour en faire honneur au grand dessein qui se déroulait ainsi magnifiquement. Ce qu'il admire, observait finement James, c’est « la structure essentiellement spirituelle de l’univers » (94); son Dieu « s’évapore en un idéalisme abstrait ». Nous sommes loin du camarade de combat tel que le pragmatisme nous invite à le concevoir. Nous-sommes loin, même, du « germe » de James qui, exigeait quelque objet tangible à l’expérience concrète
(93) Journal, 17 septembre.
(94) Varieties, 31, 32.
des mystiques. On ne peut pas dire qu'Emerson ait volontairement fermé les yeux au problème du mal, mais, d’une part, son tempérament ne lui permettait pas d'envisager la vie comme un combat, d'autre part, pour lutter contre le mal, il ne songeait pas à faire appel à notre instinct de lutte, mais bien plutôt à la puissance du grand Tout qui se traduisait finalement par une série de lois abstraites en lesquelles il avait toute confiance. Rien donc chez lui qui correspondit à l’image de ce monde vaillant tel que James le concevait, seulement une ferveur philosophique touchante, une sérénité de juriste et un abandon total au dessein de la nature. On conçoit aisément que la volonté humaine n'ait aux yeux d’Emerson qu'un rôle bien diminué dans l’évolution totale de l’univers, si tant est que pour lui l'univers évolue. « En quoi ma volonté a-t-elle contribué à me faire ce que je suis? » demandait-il, et la réponse lui venait, mystique et résignée : « En rien. Des courants matériels et spirituels inconnus m'ont amené à cette heure de ma vie. » La saveur toute orientale de cette résignation n'était pas du goût de James. Il lui fallait une pensée moins fade, au risque d’être plus tourmentée. La vie sociale ne pouvait avoir aux yeux d’'Emerson la valeur d’un immense effort collectif vers le mieux. Le monisme émersonien était essentiellement individualiste et n’invitait pas à l'effort commun. Certes l'individu, à qui il était donné de « saisir la réalité » s’en trouvait annobli, mais il ne voyait pas sa force multipliée par l'union ou la coopération telle que la comprenait James. À cet égard au moins, la religion d’'Emerson est moins démocratique que celle du philasophe de Cambridge.
Nous tournerons-nous alors vers ce champion de la démocratie, Walt Whitman, pour trouver un idéal plus voisin de celui de James? Celui-ci aimait beaucoup citer le poète, parfois même il le prend comme texte de son discours 05), Il y a sur bien des points une grande ressemblance entre ces deux personnalités. Toutes deux possédaient — à un degré différent — un certain lyrisme chaleureux, une certaine fougue qui faisait passer leur tempérament au premier plan. Peut-être même leurs visions du monde ne différaientelles pas sensiblement. Le « hasard » de James, le « chaos » de Whitman, c'était le changement perpétuel imprévisible, même par la divinité; James retrouvait là un peu du « temps cosmique » de Chauncey Wright, de l'air, de la liberté, les perspectives infinies, l'horizon dégagé de la barre de l’Absolu. Surtout, l'individu chez Whitman acquérait une importance capitale. Toute son œuvre est
(95) V. Varieties, 86, Pragmatism, ch. viu.
un chant à la gloire du moi et de sa puissance. C’est une véritable philosophie lyrique de l'expérience qui est analysée dans ses recoins les plus intimes. Avec lui comme avec James, on en revient toujours à la vie. Tous deux ont ressenti la pure joie de vivre, tous deux pr'enaient un intérêt très vif au spectacle de la vie en eux-mêmes et chez leurs semblables. Les barrières des conventions étaient vite rompues : tout le monde se sentait à l’aise avec James, et Whitman se sentait à l'aise avec tout le monde. James range Whitman au nombre des « barbares » (96), mais c’est pour l’en applaudir. Le vieux poète, comme Henry James, était de ces hommes « pleins des fumées de la nature humaine originelle (är-sprunglich) » (7) qu'il eût voulu voir moins rares. Mais plus qu'Emerson il offrait un type pur d'âme « une fois née ». L’oplimisme du sage de Concord était pleinement conscient, réfléchi, même lorsqu'il se teintait de vague rêverie. C'était l’optimisme poli d’une âme distinguée. Whitman, lui, n'avait qu'à lâcher la bride à son instinct pour déborder d'une grosse joie naïve. II parlait avec toute l’assurance du mysticisme, prophète plus que philosophe, toutes les contradictions de ce monde s’atténuant dans son esprit comme les contraires viennent se réconcilier dans l’extase mystique (8). Il pouvait bien chanter qu'il voyait
Non seulement le bien justifié, mais justifié aussi ce qu’on appelle le mal (99);
il n’exprimait là que son impression qu'il identifiait immédiatement avec la réalité. Pas de contre-épreuve : le rejet en bloc ou l’ignorance des tempéraments moins enthousiastes lui tenait lieu de philosophie. «Je ne l’ai jamais vu argumenter ni discuter » disait un de ses amis (100), Tout entier à sa vision, il ne cherchait qu'à l’exprimer de la façon la plus directe et la plus forte. James n’approuvait point cette « ovation irréfléchie à l’univers » (01), « L'optimisme de Whitman, écrit-il(02), est trop volontaire et trop provocant. » L'’optimisme de James était plus rassis et plus près de la réalité. I] savait qu'on ne supprimait pas le mal aussi aisément. Alors que Whitman n’envisageait nullement l'application pratique de ses principes et voyait par delà le mal, il s’attaquait, lui, au plus immédiat, invitait chacun de nous à engager le combat.
(96) Letters, II, 123. À George H. Palmer, 2 avril 1900. - (97) Jbid., I, 121.
(98) V. p. ex. Wäüll to Believe, On Some Hegelisms, appendir. - (99) Song of the Universal, 2.
(100) R. M. Bucre, Cosmic Consciousness, cité par James; Varieties, 84. (101) Memories and Studies, Emerson, p. 32.
(102) Varieties, 87. “.
Comparée à celle d’un J.-S. Mill, claire, logique, séduisante mais sans ferveur, à celle d’un Emerson fervente mais vaporeuse, à celle d’un Whitman, prophétique et lyrique, la religion de William James apparaît mieux dans son véritable caractère. Elle n’a peutêtre pas la belle lucidité de l’un, la ferveur mystique ou la richesse évocatrice des autres, mais plus qu'aucune peut-être, elle parle à l’homme moyen. J.-S. Mill est trop froid, Emerson trop abstrait, Whitman trop échevelé. Le premier est décourageant par son scepticisme désabusé, les autres par leur mysticisme énigmatique. De part el d'autre, il y a une sensibilité trop pauvre ou trop riche en éléments proprement religieux, Ce qui à fait, au contraire, le succès de James, c’est que toutes les nuances d’esprits trouvaient en lui à glaner, et ceci grâce aux multiples aspects que revêt tour à tour sa pensée. La religion de William James, c’est l’analyse consciencieuse el raisonnée des impressions que provoque la vie dans une âme vibrante et confiante. C’est une religion largement humaine. Il n’y entre rien qui ne se rencontre à des degrés divers en chacun de nous, mais aussi aucun côté de la nature humaine n’y est négligé. C’est la religion d’un psychologue soucieux de ne pas dépasser l'expérience, mais c’est aussi celle d’un homme ouvert à l’expérience mystique. C’est le fruit d’une longue évolution personnelle, une tentative de conciliation de sentiments contrastés et puissants, mais c'est aussi une morale très générale, le schéma de la ligne de conduite idéale de l’homme en ce monde. Cette universalité, cette diversité, proviennent du caractère même de la personnalité de James. Aucun aspect de l'être humain ne lui est étranger. Il sent comme lui, il raisonne sur lui, il travaille pour lui. Il connaît l’âme saine et l’âme malade, a éprouvé les pires souffrances morales et connu les joies les plus pures. De chaque expérience il garde une trace et toutes se retrouvent dans son œuvre. Sa religion peut paraîitre chaotique, désordonnée, vague. Elle l’est certainement, il faut qu'elle le soit, d'autant plus qu'elle cherche à mieux exprimer les oscillations de l’âme humaine. Elle n’est faite que de tentatives pour trouver un idéal réalisable avec les moyens dont l'humanité dispose.
James ne propose pas de solution hors de la portée de l’homme moyen. Psychologue, il sait à qui il s'adresse et ce qu'il peut en attendre. Sa conception d’un Dieu allié de l’homme n'est pas originale. C’est peut-être la forme la plus courante de la religion chez les anglosaxons. Il était sûr du succès en l’offrant au publie. Mais, il a fait mieux; à tout le moins, il a voulu mieux faire : il a voulu y amener l'individu par les voies les plus aisées qui sont, comme tou-
Le Brelon 14
jours, les plus inattendues. Il a invité l’homme à renoncer aux anciens errements, à regarder simplement autour de lui, à interpréler autrement qu'on ne l’invitait en général à le faire, les faits que la science Jui révélait. IL à fait appel pour rétablir la confiance la plus naïve aux procédés les plus modernes. Il n'a pas renouvelé la foi. Un Emerson pouvait le faire parce qu'il y avait en lui une force mystique capable de créer un élan et une unité de pensée qui tentait certains. Le rôle de James est plus modeste, I à voulu éviter que la diminution progressive de Fimportance de Dieu aux yeux des modernes que séduit l’idée d'évolution n'’aboutisse à un effritement total. Il conserve l’évolution, mais il conserve aussi un Dieu, aussi atténué que l’on voudra, mais qui a pour lui l’inappréciable privilège d’éloigner à jamais un matérialisme dont il ne veut à aucun prix pour bien des raisons, au premier plan desquelles les raisons morales.
C’est ici le lieu de se demander si Mill n’a pas vu juste quand il a parlé de désir de croire. I y avait certes autre chose en James, mais les résultats pratiques de ses idées religieuses telles qu'il les expose sont bien de cet ordre : en l’absence de la foi qui cède de toutes parts, il fait appel à notre amour-propre pour soutenir le moral de l'humanité. Il se rend compte que, les faits faisant défaut, on ne peut plus baser la religion sur l'autorité. Il cherche à la fonder sur l’expérience, et, en attendant, sur le sentiment qu'il juge, en psychologue, le plus propre à entretenir l'esprit d'énergie, à maintenir le niveau moral de l’humanité : l’amour-propre. On dira que c’est négliger la contemplation pour l’action, substituer à l’idée religieuse l’idée de devoir moral. C’est plutôt, semble-t-il, une conséquence de l'élargissement de l’idée du divin. Aux anciennes formes de fidélité à un être supérieur et tout-puissant, on substitue la fidélité à l'humanité envisagée dans son évolution tout entière et comme chacun de nous est un moment de cette évolution, nous nous devons de contribuer pour notre part à la tâche commune.
James semble avoir espéré qu'un jour viendrait où la science mieux comprise et mieux armée livrerait à nos descendants un peu du secret qui nous entoure. Car, pour cet esprit avide d'expérience, c'est d’une étude complète et sympathique des faits que devait sertir la lumière. Aussi, quand on parle de la religion de James, convient-il de se dégager de la plupart des idées traditionnelles et d'ordre purement sentimental. La part du sentiment est grande chez lui, mais c’est plutôt l’attente confiante d’une révélation, sinon prochaine du moins certaine dans un délai raisonnable, que l’abandon à une puissance supérieure dont les desseins seraient impéné-
trables. Le risque encouru par chacun prend à ses yeux toute sa valeur; nulle bonté ne viendra l’atténuer. L’humanité seule souffrira, dans l’ensemble, de nos fautes.
Cette confiance dans la production de faits nouveaux, par l’intermédiaire des mystiques principalement, constitue la contribution proprement originale de James, en dernière analyse. La plupart des autres éléments de sa religion, il peut les avoir empruntés ou saisis alors qu'ils flottaient dans l’air ambiant. Le dosage, bien entendu, lui est propre ainsi que la coloration personnelle dont il revêt ses emprunts. Mais on peut dire que l’état d'esprit de James pris dans son ensemble — son attitude, par exemple, à l'égard des traditions et son insistance sur la nécessité d’un idéal moral élevé — est celui d’un très grand nombre de ses conciloyens et caractérise à la fois une époque et un pays.
Plus on suit de près l’évolution de la pensée religieuse américaine — celle de la Nouvelle-Angleterre, en particulier — plus on voit qu'elle tend à une simplification, sans qu’on discerne au juste si ce sont les événements qui agissent sur les âmes ou les âmes sur les événements, à un compromis avec les réalités de la science et de la vie. La théocratie puritaine tourne à la démocratie à mesure que le Dieu de la Bible s’estompe pour faire place à l’Humanité de l’Evolution. Le fonds reste sérieux, rigide même, car la rigueur n’est pas un dogme, mais un trait de la race. Mais à la crainte de Dieu, premier fondement de la société puritaine, on substitue peu à peu la confiance en soi et la fidélité au devoir : c’est là qu’on fait désormais commencer la sagesse. Dès que les cadres de la société puritaine craquent sous la pression du mouvement philosophique universel du xvm siècle, sous la pression plus directe des fondateurs de l’unité des Treize Colonies qui matérialisent pour ainsi dire ce mouvement en créant de toutes pièces un idéal des droits de l’homme, le dogme biblique se trouve assailli et battu en brèche. Sans doute, et plus qu'ailleurs, il a trouvé en Amérique des défenseurs acharnés; mais, plus qu'ailleurs aussi, l’esprit public toujours très avide d'instruction, de discussions religieuses et de nouveautés, a cherché dans les grands mouvements contemporains de la pensée une satisfaction à sa curiosité. En ces matières, il s’est toujours trouvé des Américains pour innover. Les Tom Paine sont rares, mais, dans les limites des idées spiritualistes, Boston a vu avec l’unitarisme, plus tard avec le transcendantalisme, des exemples de cette simplification de la notion du divin. Et telle est la tension des esprits, si vif leur intérêt, si passionné leur désir de trouver dans la religion un idéai pratique et immédiatement saisissable,
que toute idée crée un mouvement. Les Revivals servent de temps en temps de soupapes à cette pression religieuse intense toujours prête à faire éclater l’état de choses. Au milieu du xix° siècle, une véritable explosion salue l'avènement de l’Evolution sous sa forme la plus récente telle que Darwin la présentait. Sans doute, l'opposition fut violente, les polémiques parfois brutales. On ne peut pas dire aujourd’hui encore qu'elles soient éleintes. Mais le fait capipal et qu'on pouvait prévoir, c’est que cette idée nouvelle a été assimilée très rapidement par: la grande masse du public américain. Les théologiens eux-mêmes, en dernier lieu, comme il convient, ont dû en tenir compte dans leurs ouvrages.
Mais — et c’est iei le point important qu'il ne faut jamais perdre de vue — le même homme qui adaptera si aisément ses croyances aux données de la science moderne, qui coulera si volontiers dans un moule nouveau son idéalisme fervent (103) est inébranlable et fidèle à ses plus lointaines traditions pour tout ce qui concerne la morale. Depuis le temps des Pilgrim Fathers, l’atmosphère morale du pays n’a pas sensiblement changé. La morale a seulement pris le pas sur la religion, ou plutôt la ferveur qui s’attachait jadis au culte de Dieu se porte plutôt sur l’idée de devoir envers soi-même et envers autrui. L’empreinte puritaine ne se reconnaît plus guère aujourd’hui qu’à la survivance d’une inflexible volonté d'accomplir jusqu'au bout dans la mesure de ses moyens et dans les limites du droit son rôle d'homme. Ce puritanisme filtré, débarrassé de ses éléments les plus grossiers, constituera longtemps encore, sans doute, l’armature morale du pays parce qu'il convient admirablement au tempérament de la race.
Nous sommes done en présence d’un peuple qui ne recule pas devant l’examen de la nature même de Dieu — et ceci par les moyens les plus modernes — et qui dans le domaine moral entend ne pas tenter d'expériences trop hardies, mais persister à cultiver chez lui le germe d'énergie que les ancêtres et les immigrants ont semé et fait prospérer. Ce peuple est mür pour le pragmatisme. Il est pragmaliste avant la lettre, comme James lui-même qui en est un bon représentant. Il à confiance qu'il arrivera un jour ou l’autre à connaître la vérité et agit comme si l’attitude qu'il a prise, parce que les qualités de la race exigent qu'il la prenne, était la bonne. La
(103) (Cf. Emerson The Transcendantalist : « The first thing we have to say respecting what are called new views here in New-England, at the present time, is that they are not new, but the very oldest of thoughts cast into the mould of these new times, »
vérité elle-même, il se résignerait peut-être à ne jamais la connaître, mais l'attitude prise, la fidélité au devoir, la philosophie de la loyalty est bien plus fortement enracinée. Calvinisme, transcendantalisme. hégélianisme, pragmatisme ont passé sur cette terre avec des fortunes diverses, et bien d’autres passeront encore. De ces doctrines, la première et la dernière sont peut-être Îles seules qui aient de profondes attaches au sol et qui aient réussi à séduire l’homme moyen. Elles ne sentent pas l'importation étrangère. Elles expriment sans raffinement — sans acrobatie intellectuelle ou sentimentale odieuse au tempérament américain — les tendances profondes des âmes. N'est pas transcendantaliste qui veut : certaine nébulosité germanique, certain fatalisme oriental sont nécessaires à qui désire s'en pénétrer. Quant à l’hégélianisme, il est à peine besoin de dire qu'il ne pouvait dépasser les cercles universitaires. Le succès du pragmatisme religieux de James s'explique : les éléments qu'il possède en commun avec le transcendantalisme n'ont rien de spécifiquement transcendantalistes et, par une réaction consciente ou non contre la philosophie allemande que Coleridge ou Carlyle avaient fait passer dans la pensée anglo-saxonne, il puise aux sources les plus pures de la philosophie de langue anglaise.
L'originalité de James est d’avoir uni deux ordres d'idées qui existaient séparément sans qu'on ait encore éprouvé la curiosité de voir ce que donnerait leur alliance. Pragmatisme et religion ne se fondent pas chez lui par pur hasard. Il y à ici rencontre en un même esprit de deux tendances essentiellement anglo-saxonnes. Le volontarisme mitigé de Pascal, ainsi que l’a fait justement remarquer Norman Wilde (104), s'il a des éléments communs avec le pragmatisme — et toute doctrine tant soit peu humaniste en a fatalement — n’en est qu'un ancêtre éloigné. L’empirisme et le moralisme anglo-saxon sont les véritables bases du pragmatisme de James. En appliquant aux choses de la religion la méthode que Peirce préconisait en mathématiques et que lui-même croyait susceptible d'éclairer la nature de, la vérité, James illustrait une fois de plus ce trait de l’esprit américain toujours prêt à faire sur les questions les plus anciennes qui tourmentent l'humanité l’application des réactifs les plus modernes. D'autre part, la conclusion morale qu'il en tire est strictement dans la tradition. D'une indépendance absolue et d’une belle hardiesse dans l'examen de ces données expérimentales du problème religieux, la pensée de James se fait grave, austère, dans le domaine moral.
(404) Philosophical Keview, 23, 1914, p. 540, The Pragmatism of Pascal.
James avait en lui tout ce qui devait lui conquérir le public l'élément mystique inséparable du calvinisme, la curiosité intellectuelle, l'énergie, l'initiative qui sait ne pas être esclave des précédents, l’allant, une certaine familiarité dans la forme et surtout une pénétration sympathique de la psychologie de l’homme.
Sur bien des points, l'Américain moyen pouvait se reconnaître en Lui. Par là, il gagnait les cœurs. Pour gagner les esprits, il apportait avec lui tout un passé d’études scientifiques, la gloire d’avoir fondé en Amérique le premier laboratoire de psychologie, son autorité de savant. C'était beaucoup aux yeux d’un public orienté vers une étude rationnelle de la religion. On avait confiance : la nuance d’optimisme que représentait James s’harmonisait très bien avec la tonalité générale. C'était comme une poussée donnée au mouvement scientifique montant pour le faire dévier vers la religion, la réaction de bien des esprits moins puissants sur les formes modernes de la pensée. Après avoir sacrifié à la Bible et à l'autorité aux temps calvinisies, à l’idéalisme sentimental du transcendantalisme, on allait à l'expérience pure. James eut le rare bonheur d'éprouver pour lui-même et de façon intense ce malaise passager qui caractérisait une époque de transition et de le surmonter en proposant une solution qui convenait à la fois à son tempérament et aux aspirations du moment. Ici encore, il fut admirablement servi par sa personnalité. C’est grâce à cet équilibre particulier de tendances et de sentiments, de volonté et de connaissances qu'il sut exprimer son idéal — qui coïncide souvent avec l'idéal de ses compatriotes — avec autant de ferveur et d'assurance. Surtout, il montra le chemin, il invita les générations à ne pas retomber dans les erreurs du passé, à éviter plus encore celles qui s’ébauchent sous nos yeux, à chercher elles-mêmes les faits qui doivent nous commander. « Le Religion, disait-il, dans toute la plénitude de sa vertu, n’est pas une simple illumination de faits déjà donnés par ailleurs, elle n’est pas non plus une simple passion, comme l’amour, qui voit les choses en rose. Elle est bien tout cela... mais elle est quelque chose de plus, elle postule également des faits nouveaux. Le monde vu dans un esprit religieux n’est pas une réédition corrigée du monde matérialiste : il faut qu'avant toute correction il ait une constitution naturelle différente sur certains points de celle qu'aurait un monde matérialiste. Il doit être tel qu'on y puisse s'attendre à d’autres événements, et qu’on doive y adapter une ligne de conduite différente. » (405).
(105) Vareties, 518