LA PHILOSOPHIE DE LA PERSONNALITE
James et les personnalités.
Dans son essai sur Chauncey Wright, John Fiske, parlant du philosophe, écrit : « Le ton même de sa pensée, les nuances de ses préventions, sa méthode, sont souvent aussi intéressants et aussi précieux pour l'humanité que les théories qu'il peut imaginer : c’est ainsi qu'il arrive fréquemment que la connaissance personnelle du philosophe est à elle seule une leçon de philosophie des plus instructives. » (1). Il semble que James invite le lecteur à faire connaissance avec Jui, tant il prend soin de multiplier les occasions où s'affirme sa personnalité. Sa philosophie n’est bien souvent qu'une confession sincère. En dehors même de ces révélations directes, et miux qu’elles peut-être, il existe mille indices qui permettent de faire revivre l’homme. Notre façon de penser, nos actes, notre silence en certaines circonstances en disent souvent plus long que nos déclarations les plus explicites. Chez un James, l'esprit: dans lequel l'œuvre est conçue, la méthode d'approche des problèmes, la manière même, aident puissamment à découper la silhouette vivante de Fhomme. Quel était pour James l’objet de la philosophie? Comment concevait-t-il le problème philosophique? Comment traduisait-il sa pensée? Telles sont les questions qui nous sollicitent maintenant. Des réponses, devra se dézager une image nette de cette personnalité, et peut-être, comme le voulait Fiske, y pourra-t-on puiser une leçon de philosophie. |
Du rôle du philosophe, James a donné lui-même une très belle définition : « Les philosophes, après tout, ressemblent aux poètes. Ce sont des pionniers. Ce que chacun sent, ce que chacun sait au
(1) Darwinism and other Essays, p. 76
plus profond de soi-même, ils trouvent parfois les mots pour l’exprimer. Les mots et les pensées des philosophes ne sont pas exactement les mots et les pensées des poètes — et c’est tant pis. Mais tous deux ont le même rôle. Si l’on veut me permettre une métaphore, ce sont des jalons, des marques faites par la hache de l'intelligence humaine sur les arbres de la forêt de l’expérience humaine qui sans eux resterait vierge. Ils vous donnent une direction et un but. Ils ne vous donnent pas toute la forêt dans la splendeur lumineuse du soleil ou dans l’ensorcellement merveilleux du clair de lune. Les fougères des vallons, les cascades moussues, la magie des retraites secrètes vous échappent, royaume jaloux des créatures sauvages qui y vivent. Heureuses de n’avoir point besoin de nos jalons! Nul mieux que le pionnier ne sent l’imensité de la forêt et la fragilité de ses pistes. Christophe Colomb, rêvant de l’antique Orient, se trouve arrêté par la pauvre Amérique dans toute sa simplicité primitive et ne va pas plus loin ce jour-là : poètes et philosophes aussi savent mieux que quiconque que leurs formules ne peuvent exprimer la plus grande partie de ce qu'ils devinent et sentent d'’instinct.. » (2).
Ce qui frappe James, c’est que, dans la recherche de la vérité, notre vision intérieure est infiniment plus riche que tout ce que peuvent nous donner nos pauvres efforts. Ce sentiment de l’incomplet, de l’inachevé qui fait le désespoir du philosophe fait aussi tout l’attrait de la philosophie. C’est dans l'effort auquel elle nous oblige pour nous exprimer tout entier que réside son intérêt, c'est dans la révélation même de notre personnalité qu'elle consiste le plus . souvent. Car la philosophie, pour James, n’est pas un ordre d’études ardues et rébarbatives réservé aux seuls spécialistes. Elle intéresse tout le monde. « C’est en même temps la plus sublime et la plus banale des occupations humaines... On subit, avouons-le, une étrange fascination à entendre parler de choses si profondes alors même qu'on ne les comprend pas et qu'elles ne sont pas mieux comprises de ceux qui en discutent. On y éprouve le frisson des grands problèmes; on y sent la présence de l'infini. » G). Nous sommes tous plus ou moins aptes à nous former une opinion sur l’univers; nous avons des préférences, des préjugés, des aversions. Et, lors même que nous sommes rompus aux subtilités techniques, c’est encore, en dépit des apparences et de tous les arguments dont nous
(2) Collected Essays and Reviews, Philosophical Conceptions and Practical Results, 408.
(3) Pragmatism, 5-6