‹ La personnalité de William JamesChapitre 31 sur 56 · UT · texte numérisé non relu

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nous parons, notre tempérament qui décide, au fond, de notre philosophie. Plus ce tempérament est tranché, vigoureux, plus la pensée de celui qui s'exprime ainsi tout entier possède d'emprise sur nous. Qu'est-ce qu'un livre de philosophie? « Les livres de tous les grands philosophes sont, eux-mêmes, comme autant d'hemmes. Savoir sentir, en chacun de ces livres, ce qui est comme le parfum caractéristique de la personne, son parfum reconnaissable, mais impossible à définir : cela seul est le plus beau fruit d’une culture philosophique consommée. Le système exposé à la prétention d’être un tableau de ce vaste univers où Dieu se manifeste. Or, qu'est-il, en réalité, ce système, et de la manière la plus flagrante? Il est la révélation du parfum personnel d’un de nos semblables, la révélation de ce qu'il y a d’unique, au plus haut point, dans ce parfum! C’est à cela que se réduisent nos philosophies pour l’homme en qui le savoir a éveillé le sens critique. » (#. Ainsi donc, aux veux de James, la philosophie est un combat où la palme est à la personnalité la plus marquante. Plus que les idées, plus que les théories, ce que nous retenons d’une philosophie, c’est l’inexprimable sensation d’un contact avec une nouvelle variété d'esprit qui nous était encore inconnue.

De tout temps, James fut grand amateur de personnalités. II les collectionnait littéralement. A 20 ans, il avait commencé ce qu'il appelle plaisamment une « grande collection anthropomorphologique » (), qui réunissait les photographies de tous les hommes célèbres contemporains et même de personnalités moins célèbres, dont la physionomie l'avait frappé par quelque détail. Par la suite, il se passionna pour la lecture des biographies. Il en dévora un grand nombre au moment où il y cherchait des analogies et une ligne de conduite (6). Toute sa vie, il en lut avec grand intérêt, des autobiographies surtout, pénétrant profondément dans l’âme de l’auteur (1).

(4) Ibid., 35, 36. Cf. Pluralistic Universe, T, 20.

(6) Letters, T, 51 et note : « James ne classa jamais cette collection ni n’en prit grand soin, mais il en remplit au moins un album dans sa jeunesse et par Ja suite il avait toujours près de lui quelque tiroir ou quelque casier où il rangeait des portraits qu'il découpait dans les magazines ou se procurail autrement. Il lui fallait, semble-t-il, l'image visuelle de tous ceux qui l’intéressaient à un titre quelconque. »

(6) Tbid., I, 142, 155.

(7) « C’est un livre qui m'empoigne totalement, écrit-il à propos du Jour: nal de Marie Bashkirtseff. Je suis comme si j'avais vécu en elle et, si haïssable qu’elle soit, je l'estime et vais même jusqu'à l'aimer pour son inlransigeance à dire toute la vérité. » Ibid. Il, 148. V. également II, 13%, 262, 336, 340, etc, à

Les personnalités les plus accusées étaient celles qu'il préférait. Tout son livre sur les Variétés de l'Expérience religieuse est fait de l'étude de multiples types infiniment divers, de documents humains le plus souvent de nature autobiographique el tous très nettement caractérisés. Le psychologue, même, qu'est James s'est essayé à tracer les contours de plusieurs personnalités qu'il lui a été donné de connaitre ou d'étudier : Agassiz, Emerson, Thomas Davidson. Herbert Spencer, Frederick Myers(8). Dans ses lettres, il excelle à mettre en relief les traits caractéristiques des individus qu'il côtoie, il se plaît visiblement à les croquer sur le vif, à les analyser. Il recherche le contact personnel avec les philosophes contemporains. Encore inconnu, il rencontre Renouvier à Avignon, et ne manque jamais, au cours de ses nombreuses visites en Europe, de revoir ceux dont la pensée lui paraît plus voisine de la sienne. En 1889, ül assiste au Congrès international de Psychologie, à Paris. Il en revient tout réconforté : « Ainsi qu'il est d'usage en ces sortes de réunions, écrit-il (9), les résultats apparents n'ont eu qu’une importance secondaire relativement aux résultats plus lointains : on fait connaissance, on resserre ses amitiés, et chacun se sent plus de courage et d'inspiration en voyant devant soi, en chair et en os, une si grande partie de cette petita armée de confrères par qui et pour qui existe toute la psychologie contemporaine. Après un tel contact, le travailleur isolé se sent bien moins seul au monde. »

En chaque philosophe, James voyait avant tout l’homme. Il le considérait un moment, analysait sa pensée, en soupesait les éléments el l’homme revivait devant lui, non comme une froide machine intellectuelle, mais comme une variété unique et précieuse de la nature humaine. Comme il y à des « types » physiques, il y a des « types » de penseurs (10), Il n’est plus question d’ « écoles », mais de tempéraments. Il faut assouplir et vivifier la notion que chacun doit se faire de la philosophie. C'est la personnalité tout entière qui passe au premier plan. Pourquoi en serait-il autrement? Que voyons-nous dans la vie courante? James oppose fréquemment certains fypes de pensée à d’autres : tantôt ce sera l’esprit scientifique et académique contrasté avec l'intelligence féminine et mystique (11); tantôt l'âme saine et l’Ââme malade, les « une fois nés » et les « deux fois nés », ceux qui sont mélancoliques de leur nature ou les opti-

(8) Memories and Studies, I, II, V, VI, VII.

(0) V. Pluralistic Universe, Lect. T. The Types of Thinking. (11) Wal to Believe, Psychical Research, 301.

mistes nés (12), les « délicats » et les « barbares » (13) et jamais les arguments des uns ne prévaudront aux yeux des autres. Ce seront aussi les races qui influent sur nos façons de voir et de nous exprimer : la technique allemande irrite fort James; il préfère le naturel anglais ou la clarté française (14),

James s'intéressait plutôt aux individus qu'à l’homme en général. Il s’attachait plus aux différences qu'aux caractères communs (5). Il les voyait et les analysait en peintre pour qui les tons valent surtout par les contrastes qui leur donnent toute leur richesse. Comme le peintre, il aimait le pittoresque, le coloré, ce qui relevait la grisaille quotidienne. L’uniformité n'était point son fait. Puisque la philosophie était, en même temps que la plus sublime, la plus banale des occupations, il voulait que chacun travaillât à s’exprimer tout entier, à dégager son individualité.

Lui-même donnait l'exemple. Son expérience personnelle, sans avoir la richesse de celle des mystiques, était cependant assez nourrie pour qu'on püt en tirer une philosophie. C’est bien ainsi qu'il l'avait compris et non seulement il essavait de modeler sa conception de l'univers sur les données de sa sensibilité, ajoutant, retranchant, modifiant sans cesse, mais encore il illustrail ses assertions d’exemples pris dans sa propre expérience. Tantôt c’est l’âme malade qui trouve dans James lui-même son meilleur interprète (16), tantôt c'est son intoxication au protoxyde d’azote qui lui sert à mieux définir le caractère de la dialectique hégélienne (7) ou l’extase mystique (18). Dans les conférences d’'Edimbourg, dans l'Univers pluraliste, comme dans son Discours de Californie (8 bis), on retrouve des traces de l'émotion éprouvée cette fameuse nuit dans les Adirondacks où il avait senti le conflit des dieux de la Nature et de ceux de la mythologie. Le

(12) Varieties, 75. Lect. IV, V, VI et VII.

(13) Pragmatism, T.

(14) Pluralistic Universe, I, 17-19;

(15) Cf. The Meaning of Truth, p. 38 : « Même dans la sphère de la sensation les esprits présentent probablement d'assez grandes différences individuelles. Une étude comparative des éléments conceptuels les plus simples paraît révéler une divergence plus grande encore. E£ quand on en vient aux théories générales et aux attitudes émotives que la vie provoque, il est temps, en vérité, de dire avec Thackeray : « Mon ami, ce sont deux univers différents qu'abritent, » tandis que nous marchons, votrd chapeau et le mien. » (The Function of Cognition.)

(16) Varieties, 160.

(17) Wäll to Believe, On some Hegelisms, 294-298.

. (48) Varieties, 387.

AS bis) V. The University Chronicle (Berkeley, Californie), septembre 184$.

tremblement de terre de San-Francisco dont il ressent les effets à l'Université Stanford lui fournit matière à de curieuses observations psychologiques. Il note scrupuleusement la nature des impressions vécues, interroge autour de lui, observe, se rend même à San-Francisco dès que cela lui est possible 49). On peut dire que c'est à force de s’observer, de voir jouer en lui les rouages de son mécanisme psychologique que James a atteint ce degré d’exactitude et cette acuité qui sont si caractéristiques de ce qu'il écrit. À son retour d'Allemagne, en 1868, il tient un journal où il consigne les fluctuations de sa sensibilité, ses raisons d'espérer ou de désespérer, le récit de sa crise et ses résolutions. C’est un peu tout cela qui, amplifié, raisonné, étoffé, a fini par faire le fond de sa philosophie. Dans sa Psychologie, que d'observations personnelles, que d’échos de ses propres sentiments que lui révélait une introspection constamment alertée. L'esprit tendu vers les problèmes qui le passionnaient, c'est en y pensant toujours, qu'il arrivait à en pressentir la solution. Toute sa vie, il a cherché à pénétrer le mystère des états mystiques : tout naturellement il songe à grouper quelques-unes de ses expériences les plus frappantes pour en tirer des conclusions (20). James ne procède pas de déductions en déductions, mais d'observations en observations. Il voulait pour sa philosophie une large base de faits, et les faits personnels lui paraissaient de beaucoup les meilleurs, parce que plus immédiats et plus vivants.

L'humanité en tant que société, collectivité, n’est pas au premier plan de ses préoccupations (21). Certes, la religion de James envisage bien l’ellort collectif comme une des formes possibles de l’évolution de l’univers, mais c’est une hypothèse. Quand on en vient aux faits, James préfère de beaucoup l'analyse minutieuse de cas particuliers — si communs soient-ils — aux considérations sociologiques. Il ignore le « fait social ». Il ramène tout à l'individu, tempérament et sensibilité. Peut-être la « société » lui paraissait-elle une de ces

(19) V. Letters, 11, 247; Memories and studies, On some Mental Effects of the Earthquake, 209.

(20) Collected Essays and Reviews, À Suggestion about Mysticism, 1910.

(21) Cf. Memortes and Studies, Thomas Davidson, 102 : « La mémoire de Th. Davidson renlorcera toujours ma foi dans la liberté personnelle avec toute sa spontanéité et me rendra moins respectueux envers la civilisation qui nous parque en troupeaux; nous marque, nous délivre permis et titres, nous autorise à ceci, nous nomme à cela et, d’une façon générale, règle et administre systématiquement la vie des êtres humains. L'individu, la personne au singulier, est certainement le phénomène le plus important, et l'institution socigle, quelle qu’elle soit, n’est que secondaire et au service du premier... »

entités factices comme la philosophie en crée de temps à autre sa morale même se borne en définitive à une loyauté envers les idéals individuels et à un éloge du tempérament « courageux » (22). James a, si l’on veut, une conception « verticale » du devoir, de l’homme à Dieu et à l'univers. Sur les devoirs sociaux, sa philosophie reste muette. On dirait qu’absorbé tout entier par l’idée de personnalité, il ne jette les yeux de part et d'autre que juste assez pour puiser dans le spectacle qui s'offre ainsi à lui des leçons d’énergie. On n'ose pas qualifier d’étroit un point de vue qui se rachète par des aperçus d’une si haute envolée. Il faut n’y voir sans doute que le désir scrupuleux de sortir le moins possible des limites du « moi » qui est le seul domaine que James prétende explorer et connaître à fond. Quant à ceux qui lui paraissaient négliger par trop ce « moi » pour accumuler des faits « sociaux », pour lui de moindre portée, il les jugeait sans tendresse (3), Son pluralisme dramatique s’accommodait mal d’un univers où le chœur aurait éclipsé les protagonistes. C’est à l’individu que revenait le rôle principal, puisque le drame se déroulait aux dépens de sa sensibilité. Ne voir que l’ensemble « social », c'était pensar en moniste, créer un « tout » dans le grand Tout, atténuer la riche réalité individuelle au profit de l’abstraction.

‘Cet attachement exclusif aux intérêts de l’individu, tant il est inné en James, influe profondément sur la façon dont, inconsciemment, le problème philosophique se pose à son esprit. Son humanisme en est tout imprégné. Il y a longtemps que Renouvier avait remarqué chez James cette tendance à ne retenir d’une idée que juste ce qu'il faut pour intéresser la nature humaine. Il en fait l'observation, sans le souligner, dans une note à l’article que James donne en 1878 à la Critique philosophique 4). Comme James y parlait de l’optimisme, soutenant que le monde est susceptible, selon notre propre réaction morale, de figurer dans un ensemble réconfortant. « Il est clair, note Renouvier, qu'il ne faut pas donner ici à ce mot optimisme le sens qu'il’a reçu par rapport aux questions de théodicée, ou celui qu'on y aitache dans la philosophie de l’histoire; sens que résument les propositions Tout est bien, Tout est nécessaire. Mais le pessimisme signifiant ci-dessus la doctrine du Tout est mal, on entend sans doute ici par l’optimisme non pas le contraire logique, mais simplement le contradictoire logique (pour employer

(22) V. Wäll to Believe, The Moral Philosopher and Moral Life. (23) Cf. Letters, II, 139. À Miss Frances R. Morse. (24) Quelques considérations sur la méthode subjective,

les termes de l'Ecole) de celte doctrine; à savoir non pas que tout est bien, mais qu'il est faux que tout soit mal, qu’il y a du bien, que le monde peut être bon. Au delà, les questions subsistent. » (5). Sans doute, mais elles n’ont plus pour James qu'un intérêt de pure spéculation. Il lui a suffi de pouvoir insérer dans la masse des faits la fine pointe de ses réactions personnelles pour sentir l'univers entier se soulever, C’est donc que nous avons quelque emprise sur ce monde. Et il n’en demande pas plus. C’est assez pour justifier la personnalité, assez pour encourager Fhomme à cultiver le don le plus précieux qu'il ait reçu. Mais il ne lui viendra pas à l’idée de se prononcer catégoriquement en affirmant : « Le Monde est mauvais » ou « Le Monde est bon. » Il doute trop de la portée de nos affirmations pour aller jusque-là. Rien ne l'empêche, au contraire, de lancer cette hypothèse : Il est possible que le Monde soit bon, car il en fait retomber la réalisation sur l’homme et lui propose une tâche en rapport avec ses forces. L’optimisme ou le pessimisme absolus dépassent manifestement les limites humaines. Les ponts sont coupés avec l’expérience, tandis que James reste en-deçà et en contact permanent avec elle. Au delà, pense-t-il, ce sont les questions purement verbales. Et il détourne les yeux.

On juge ainsi souvent James superficiel, parce qu'il est volontairement limité. I] ne conçoit la philosophie qu’appliquée. Si 1’on ne craignait de créer des malentendus par l’emploi d’un mot aussi vague et souvent compris trop étroitement, on dirait que pour lui il n’y a de philosophie que pratique. Là-dessus, exclamations de ceux qui s’obstinent à donner au mot « pratique » une signification par trop « américaine », et veulent immédiatement rabaisser la pensée de James à une sorte d'utilitarisme grossier, montrant simplement par là que ce seul mot de « pratique » évoque en eux un ordre d'idées bien éloigné des préoccupations du philosophe américain. Le pratique, pour James, c’est tout ce qui ne décourage pas l’action humaine. I n'y à pas autre chose dans le « Pragmatisme » simple nom d’ensemble de plusieurs aperçus de tendances analogues visant à mettre la personnalité humaine au centre de tout ce qui nous concerne — parce qu’en définitive nous ne connaissons qu'elle et qu’elle seule nous intéresse. Ce n'est pas sans raison que cette philosophie a reçu, en général, un accueil sympathique dans la masse, et réservé chez les spécialistes. Ce n’est pas que la chose fût particulièrement nouvelle. Ce qui a inquiété l'esprit moderne — infiniment plus agissant dans l'élite que dans la foule — c'est qu’il s’agit ici de la réapparition

(25) Collected Essays and Remiews, p. 74, note.

d’un anthropocentrisme auquel la science nous a rendus étrangers, mais qui reste rigoureusement implanté, néanmoins, dans la masse de l'humanité. Sous des apparences: ultra-modernes, la philosophie de James est, comme il arrive bien souvent, plus proche de certaine pensée antique que nombre de celles qu’on lui oppose. Si James ne dit pas expressément que « l’homme est la mesure de toutes choses », il le pense et s’en inspire. Et, en ce sens, les « modernes » ont raison, à leur point de vue, de le dénoncer. James ne leur emboîte nullement le pas. Notre temps a marqué une prédilection croissante pour l’abstraction, la mathématisation, les collectivités. James ne retient que le concret, l'expérience, l'individu. Cette philosophie de l’action est surtout une réaction. Au milieu d’un monde de formules, elle essaie de rétablir la personnalité avec tout son vague, mais aussi toute sa fraîcheur. Au moment où l’on abandonne la conception romantique de la vie, elle proclame — et avec quelle force, quelle passion digne des batailles de 1830 — que « l’idée religieuse, éthique, poétique, téléologique, émotive, sentimentale, ce que l’on peut appeler la conception personnelle de la vie, a constitué et constitue encore, en dehors des cercles scientifiques bien entraînés, la forme dominante de la pensée » (26). Ce n'est pas là un enthousiasme juvénile. James à cinquante ans quand il écrit cette phrase où il exprime simplement l'intérêt qu'il prend à voir la personnalité mise en sa place. L'humanisme naturel de William James s’exaspère sans doute dans un milieu et à une époque évoluant dans un sens très différent. Mais il contient — et c’est ce qui en fait la valeur — des éléments éternellement enracinés dans les esprits et qui peuvent ébranler les hommes qui ne sont pas uniquement des spécialistes ou les spécialistes qu'intéresse avant tout la personnalité humaine, el c’est à eux, en définitive, que James s'adresse.

Les « humanités » par excellence acquièrent aux yeux de James une grande importance. Il ne les limite pas à quelques études spéciales. « Vous pouvez donner une valeur « humaine » à tout — ou presque — en l'enseignant du point de vue historique. La géologie, l’économie politique, la mécanique, sont des humanités quand on y fait sentir les découvertes successives des génies auxquels ces sciences doivent leur existence. Sinon, la littérature reste à l’état de grammaire, l’art à l’état de catalogue, l’histoire, simple liste de dates, et les sciences naturelles, un recueil de formules et de poids et mesures. Le tamisage des créations humaines, et rien de moins,

(26) Wäll 10 Believe, Psychical Research, 924.

voilà quelle devrait être la signification des humanités, essentiellement biographique... Tous nos arts, toutes nos sciences, toutes nos institutions, ne sont qu'autant d'efforts vers la perfection de la part de l’homme; et quand nous voyons la diversité des modèles, la variété des épreuves, la souplesse des adaptations, nous avons un sentiment plus plein du sens général du « mieux » et du « pire ». Notre esprit critique se fait plus affiné et moins fanatique. Nous sympathisons avec les erreurs humaines au moment même où nous en prenons conscience : nous sentons le pathétique des causes perdues et des époques d’aveuglement, alors même que nous applaudissons aux raisons de leur disparition. » (27). Etudiant les relations de l’'Université à l'individu, James se demande quel est le but d’une éducation libérale et répond : « Permettre de distinguer l’homme de valeur quand il se présente, » Il admet donc en dernière analyse que le summum de l'éducation, et, par conséquent, l'ultime objet des efforts de l’esprit humain, c’est de se pénétrer du sens profond de ce mot « la personnalité », de « flairer », comme il le dit. les différences de qualité entre les hommes et leurs projets quand nous entrons dans le monde des affaires qui nous entoure.

On ne saurait donc exagérer l'importance du rôle que joue la personnalité humaine dans l'esprit et l'œuvre de James. L’humanisme n’est pas simplement une des doctrines du philosophe, c’est la coloration même de sa philosophie, sa raison d’être, aussi, car, dès le début, nous avons vu James lui-même se tracer un plan d’action limité aux aspirations et aux besoins de l’homme (8). On pourrait dire que James est un psychologue si épris de son sujet qu'il y voit le commencement et la fin de toute l'angoisse humaine. Et cela est en partie vrai. Un des traits profonds de la psychologie de James, c’est la facilité avec laquelle il accentue l'importance des choses qui lui tiennent à cœur, surtout parce qu'elles lui tiennent à cœur. Il est visible qu'il a non seulement, comme il le dit quelque part, « le culte de la philosophie », mais encore le culte de la personnalité qui en fait l’objet. Et qu'y à-t-il à l’origine de ce culte? Nous y voyons principalement deux faits tout d’abord, la conscience d’avoir modelé sa propre personnalité et l’exaltation physique et morale données à James par le sentiment de liberté illimitée qui suivit la crise de 1870. Ce ne sont pas seulement quelques points particuliers de philosophie qui se trou-

(27) Memories and Studies, XII, The Social Value of the College-Bred, 312 el S:

(28) Letters, 1, 127. A Thomas Ward, V. supra.

vaient fixés par là; c'est l'horizon qui s’éclairait : l'humanisme un peu attristé de la lettre à Ward allait dès lors se fortifier, s’amplifier et aboutir à l’humanisme triomphant du Pragmatisme el de l’Univers pluraliste. En second lieu, les habitudes d’introspection, la joie de voir l'esprit au travail, que l'éducation, la solitude d'Allemagne et les travaux psychologiques ont développées, fui ont donné la passion des choses de l’âme humaine. Depuis qu'elle est libérée du déterminisme, elle lui paraît non seulement infiniment puissante, mais infiniment variée. James cherche de plus en plus à rapporter à l’homme et à englober dans l'expérience certains aspects de la structure organique de l’esprit (29), Il comprend de moins en moins qu'on en délaisse la richesse inépuisable pour le mirage de l’abstraction. L’introspection lui livre le processus de formation de la vérité; l’idée de liberté lui permet d’en prolonger indéfiniment la durée et d'’incorporer ainsi à la personnalité humaine une notion jusqu'ici nettement abstraite et lointaine.

(29) Principles of Psychology, vol: II, ch. xxvi, Necessary Truths and the Effects of Experience.

Le Brelon 19

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