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tement et universellement. » (26). EL tous ses doutes levés, il se croi enfin autorisé à déclarer au Cinquième Congrès International de Psychologie : « La Conscience, telle qu’on l'entend ordinairement, n'existe pas, pas plus que la Matière, à laquelle Berkeley à donné le coup de grâce. » (27). Ce n'est pas la pure joie du paradoxe qui incite James à battre en brèche les opinions généralement tenues pour vénérables, mais le souci de ne pas se laisser impressionner par les créations abstraites même lorsque celles-ci ont acquis droit de cité.
Dans la pratique, comme en philosophie, James se méfie de tout ce qui n’est pas individu, des dogmes, des institutions, entités analogues à celles des philosophes. « Je suis contre la grandeur et la dignité, sous toutes leurs formes », écrivait-il @8). Et ailleurs : « Toute grande institution, sans exception, est fatalement destinée à être un instrument de corruption, sans préjudice du bien qu'elle peut faire. Ce n’est que dans les relations personnelles indépendantes qu'on rencontre l'idéal dans sa plénitude. » (29), L’anathème qui frappe l’abstractionnisme vicieux se colore ici d’une nuance de réprobation morale, assez fréquente chez James, qui en revêt volontiers les idées qui lui tiennent à cœur.
L'Univers pluraliste est un monument à la gloire des trois philosophes qui, selon James, ont fait le plus pour rendre le concret dans toute sa souplesse. Il n’a longtemps vu dans Hegel qu'un « abstracteur de quintessence », mais il en est bien revenu. Il à enfin reconnu en lui un des premiers penseurs qui aient essayé d’assouplir la philosophie, de la modeler sur les faits qu’elle a le devoir de traduire. Hegel, Fechner, Bergson, autant d'étapes vers une expression plus adéquate de la réalité, autant de pensées où le rigide appareil de la philosophie traditionnelle se plie devant une imagination qui saisit de mieux en mieux la nature de l’univers où nous vivons. Ces trois penseurs se tiennent, aux yeux de James, à distance inégale du réel, bien que tous trois en aient la claire vision : Hegel ne peut se dégager de la logique qu'en y substituant maladroitement une logique de son invention qui ne vaut guère mieux; Fechner procède par analogies, s'évadant ainsi de la prison où demeure Hegel, mais avec un regret et en conservant de vieilles habitudes; Bergson paraît,
(26) Essays in Radical Empiricism, 1 : Does Consciousness exist}, p. 3 (écrit en 190%).
(27) Ibid., ch. vin : La notion de conscience, p. 232.
(28) Letters, IT, 90 : A. Mrs. Henry Whitman, 7 juin 1899, à propos de l’Aïffaire Dreyfus.
(29) Jbid., IT, 100 : A W. M. Salter, 11 septembre 1899.
qui forge de toutes pièces une philosophie souple comme la vie et colorée comme elle. Il semble à James qu'avec les générations nouvelles le concret — si décrié, et, en tout cas, si ignoré — connaisse enfin l'heure du triomphe 60).
IL en veut à l’Absolu de substituer à la richesse de l'univers une pâle esquisse, de ne comprendre que le côté « noble » de la vie et de dédaigner les aspects plus modestes. «Il est élégant, il est noble dans le mauvais sens du mot : noble parce qu'incapable de rendre d’humbles services. Dans notre monde réel de sueur et de fange, une conception noble devrait être, à notre avis, par ce fait même, présumée fausse et suspecte aux philosophes. » Gt). Il voudrait avant tout, el il pose la question bien souvent, que les rationalistes donnent leur point de vue concret de la vérité. Or, les seules définitions qu'il en a retenues ne le satisfont nullement. Les rationalistes n'arrivent pas à toucher le sol du concret. Ils sont semblables à ces hommes qui se disent émus par la beauté et passent indifférents devant les beaux tableaux ou les belles fleurs (32), Comme ces théoriciens de l’esthétique que désapprouvait James, ils risquent de faire oublier que leur abstraction n’est qu'un extrait concentré d'expérience et de faire prendre le parfum pour la fleur. I faut en revenir à la fleur ellemême. « Un seul accent d'une mélodie, un seul vers, rien qu'un pied carré de couleur véritable, sont plus pour l’âme que tous les livres qu’on ait jamais composé sur la beauté... Il n'est pas de philosophie si vaste fût-elle, si profonde qu'on l’imagine, qui puisse jamais remplacer la plus modeste expérience... » G3), Les faits les plus négligés, parce que les plus minimes de l’expérience humaine lui apparaissent comme les plus importants. « Ces perceptions, ces points d’aboutissement, ces choses sensibles, ces simples représen-
(30) « Il serait difficile de ne pas observer un malaise étrange dans la pensée philosophique de notre époque, un déplacement des vieux points de repère, un adoucissement des oppositions, des emprunts mutuels de la part de systèmes jadis clos, et plus d'intérêt aux idées nouvelles, si vagues soient-elles, comme si l’on n'était sûr que d’une chose : l'insuffisance des solutions actuellement offertes par les écoles. On en est mécontent, semble-t-il, parce qu'on les trouve la plupart du temps trop abstraites et trop académiques. La vie est toute confusion et toute richesse et ce que demande la jeune génération, croyonsnous, ©c’est que la philosophie reflète mieux ce caractère de la vie, même si l’on doit sacrifier un peu de la rigueur logique et de la pureté de la forme... ». Essays in Radical Empiricism, I : À World of Pure Experience, 39.
(31) Pragmatism, 72.
(32) 1bid., 229.
(33) Nation, 1894, 59 : Compte rendu du livre de H. R. Marshall, Plain, Pleasure and Æsthetics, 49-51.
tations sont les seules réalités que nous connaissions jamais directement, et l'histoire entière de notre pensée ne fait que raconter comment Je fait substitué est réduit à l’état d’insigne conceptuel. Malgré le mépris qu'ont pour elles quelques philesophes, ces sensations sont la terre nourricière, le mouillage sûr, le roc inébranlable, les premières et les dernières limites, le terminus a quo et le terminus ad quem de l’esprit. Trouver de tels aboutissants sensibles devrait être le but de toute notre activité intellectuelle supérieure. Ts meftent fin à la discussion, détruisent le faux orgueil du savoir, et sans eux, nous errons tous sur les mers à la recherche de la pensée d'autrui. » (3%). Dans son dernier ouvrage, où il essaie de condenser les vues essentielles de sa philosophie, James écrit cette phrase caractéristique, qui dépeint bien, l’homme avide de grand air qui ne saurait vivre dans l'atmosphère confinée d’une pensée purement abstraite : « En philosophie, comme dans la vie, il faut laisser ouvertes portes et fenétres. » (35),
Cette sensation de dessèchement qu'il éprouvait au contact des pensées trop éloignées de l'expérience explique son enthousiasme en présence des philosophies « vivantes ». Sa critique de Bergson en oîîre un excellent exemple : il le loue de sa nouveauté, d'avoir secoué la poussière philosophique, de ne rien offrir qui sente le renfermé. Les mots qui lui viennent aux lèvres sont ceux de « sympathie vivante », de «nouveaux horizons ». Il lui semble respirer la brise du matin, entendre le chant des oiseaux. Il pénètre avec lui de plainpied dans l’épaisseur même du réel. Est-ce à dire que James espérait pour son compte parvenir à exprimer le réel dans son intégrité? Nullement. I] estimait 1a tâche au-dessus des forces humaines : il voulait, toutefois, qu’on fit effort pour ne pas s’en écarter délibérément comme les rationalistes lui paraissaient le faire, parce que l'élan de la vie brisait toutes nos barrières abstraites et que celui qui désirait la saisir dans sa fougue primitive devait prendre les faits à la crinière et tenir bon. « Quand on descend aux faits, écrit-il (86), comment se comportent vos systèmes théoriques harmonieux et intégraux en pratique? Tout cède toujours sous la pression croissante de l’expérience, unités dramatiques; lois de la versification; doctrines ecelésiastiques; discipline scolastique. Allons donc! Ce sont les barbares qui vont dans le sens de la poussée intellectuelle... » Les barbares, c’étaient tous ceux qui laissaient dans leur pensée une large
(34) The Meaning of Truth, 1 : The Function of Cognition, 39. (35) Some Problems of Philosophy, NI : Percept and Concept, 100. (36) Letters, IT, 123 : À G. H. Palmer, 2 avril 1900.
place à l'inconnu et au hasard, ceux qui admettaient le mystère, ceux qui méprisaient les formes usuelles pour n’écouter que leur inspiration, un Walt Whitman, un Browning, un Benjamin P. Blood. Ceux-là pressentaient que tout ne peut pas se plier à nos lois, que la vie dépasse la logique, que « l’expérience immédiate de la vie résout les problèmes qui déconcertent le plus l'intelligence pure ». Le concret type, c'était la vie puisée à sa source même, avant qu’elle n'ait été recueillie par l'intelligence, la vie telle qu’elle se renouvelle à chaque moment. Le problème du « nouveau » finit par absorber toute l’activité philosophique de James qui reconnaissait de plus en plus que pour pouvoir saisir le concret dans toute sa pureté, il ne fallait pas glaner le passé déjà mort, mais happer l’instant qui passe et anticiper l’avenir. « Jamais complètement », avait dit Blood, et James sentant la mort le gagner, écrit au début de cet été de 1910 dont il ne devait pas voir la fin, ce commentaire du passage de Blood, qui est comme son testament philosophique « Jamais complètement! — voilà qui semble arracher aux lèvres rationalistes le dernier mot pantelant. C’est la devise héraldique qui convient au pluralisme. Il n’y à pas de généralisation complète, pas de point de vue total, pas d'unité universelle; partout, au contraire, quelque chose échappe aux mots, aux formules, au discours, quelque génie de la réalité qui file entre les doigts de la logique, dit « Bas les mains! » et réclame son indépendance, demande à vivre sa vie. Chaque instant de l'expérience immédiate est quelque chose d’absolument original et nouveau. « Nous sommes les premiers qui ayons pénétré dans cette mer silencieuse. » La philosophie doit passer, des mots, qui ne font que reproduire des éléments anciens, à la vie ellemême qui donne le nouveau dans son intégrité... » (81).
(37) Memories and Studies : À Pluralistic Mystic, 409.