LA VISION
James cite comme type d’attitude générale dégagée de tout appareil technique la pensée des hommes primitifs qu'il reconstitue ainsi : « La Nature ne peut guère avoir d'unité pour les sauvages. A leurs yeux, elle n’est qu'une procession de la nuit de Walpurgis, un mobile damier de lumière et d'ombre, une mêlée confuse d’elfes et de lutins qui sont des puissances amies ou hostiles. Les sauvages ont beau vivre « tout près de la nature », ils ne sont rien moins que des disciples de Wordsworth. Si une parcelle d’émotion cosmique les fait jamais tressaillir, ce sera probablement à minuit, quand la fumée du camp s'élève toute droite vers la pleine lune maléfique brillant au zénith, et que la forêt est toute frémissante des murmures de la sorcellerie et du danger... » (1). On reconnaît Rà sans peine — les termes mêmes sont parfois reproduits — les impressions qu'avait éprouvées James dans les Adirondacks, cette nuit de juillet 1898 où il lui avait semblé « sentir en son être comme la rencontre ineffable des dieux de toutes les mythologies de la nature avec les dieux moraux de la vie intérieure ». Trait caractéristique : c’est dans ces impressions que James voit « les premiers tressaillements de la curiosité, les premiers émois de l'intelligence ». I lui semble avoir goûté aux terreurs de l’homme primitif, alors que la nature « plus démoniaque que divine, apparaissait surtout comme diverse infiniment ». C’est dans cette expérience personnelle qu'il croit voir la source profonde de sa philosophie, un pluralisme élémentaire et religieux.
Mieux encore : de cette vision cosmique, il ne lui restera pas seulement un inoubliable souvenir, mais aussi un immense regret, La philosophie de James est celle d'un poète qui aurait entrevu une
(1) Ibid., 21.
nuit les splendeurs d’un monde merveilleux, aurait goûté à ses ineffables délices et se retrouverait au matin froid devant sa page blanche. Ce qui seul vaudrait la peine qu'on l’exprimât est inexprimable. Nos mots les plus vibrants sont lourds d’amertume. C’est dans cette note désabusée et mélancolique que James rédige sa définition du philosophe poète. Par moments, même, on dirait qu'il ne se livre à la philosophie qu’à contre-eœur, en désespoir de cause, faute de pouvoir exprimer d’un mot sa vision. C’est là qu'est la « vérité dans sa plénitude » et c'est cela que James voudrait atteindre, bien qu'il sache que c’est chose impossible. Eternelle contradiction du poète, source de si fécondes tentatives. Nulle part plus que dans ce Discours de Californie (2), point de départ du pragmatisme de James, ce sentiment ne se trahit avec plus de force. Il est encore sous le charme de la nuit de Walpurgis. Et quand il se voit invité à parler devant un auditoire de l'Ouest, il rêve de lui faire sentir cette riche vision presque mystique. « Si je l’écrivais, dit-il, je crois sincèrement que tout le monde y verrait le dernier mot de la philosophie... Oui, mes amis, j'ai bien au fond de moimême ces mots que vous attendez. Mais ne me jugez pas sévèrement si je ne puis vous les dire en cetle occasion. » Cette impuissance de James à exprimer ce qu'il sent être l'ultime vérité — c’est-à-dire la vie en elle-même et pour elle-même — influe plus qu ‘on ne croit sur son pragmatisme. Elle le détourne de l'illusion des triomphes faciles. La seule vérité est celle qu'on n'’atteint pas. Il se bornera à montrer le chemin.
Pour James, c'est à une vision de ce genre que se ramène toute philosophie. Doublement heureux celui qui peut en exprimer toute la richesse. « Permettez-moi de répéter une fois de plus que la « vision » d’un homme est chez lui le point important » écrit-il G); et ailleurs : « Nul n’a jamais compté en philosophie qu'à la condition d’avoir sur les choses sa vision à lui, sa vision directe, personnelle et exclusive de toute autre. » ®. On se plaint que les philosophes soient souvent obscurs, mais c’est faute, pense James, de chercher à les comprendre. « Tout auteur est facile à comprendre si l’on arrive à saisir le centre de sa vision. » 6). « Placez-vous, de même, au centre de la vision philosophique d’un homme, et vous
(2) Collected Essays and Reviews, XXVIII : Philosophical Conceptions and Practical Results, 1898 (Lu le 26 août 1898). Cf. Letters, II, 79 : A G. H. Howison.
(3) Pluralistie Universe, I, 20.
(4) Pragmatism, 8.
(6) Pluralistie Universe, 81-263.