‹ La personnalité de William JamesChapitre 37 sur 56 · DOC NT LE · texte numérisé non relu

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James ne se tient plus d'enthousiasme. Fechner était un philosophe dans le « grand » sens du mot. Et James de célébrer en termes éloquents la vision romantique du penseur. Le mysticisme de son auteur, loin de l'arrêter, l’aiguillonne. On sent qu'il aimerait jusqu’à Swedenborg, car Swedenborg eut sa vision merveilleuse aussi. € Là où il n’y a pas de vision, finit-il par conclure, c’est la mort. Bien peu de professionnels de la philosophie, en ont une. Fechner en avait, et c’est pourquoi on peut le lire et le relire, sûr d’en rapporter chaque fois une impression nouvelle de réalité. » @). Rien ne l’irritait plus que l’insistance de certains philosophes trop imbus de leur science technique à négliger les sentiments simplement humains pour l’étalage d’érudition savante. Le philosophe, ditil, ne prêtera aucune attention à l’homme du commun qui croira comme Jui au libre arbitre; mais qu’un adversaire lui oppose un système d'arguments sublils fleurant bon le « métier, », et voilà notre homme conquis, en dépit de l'extrême divergence des points de vue (10). James n’attachait d'importance qu’à la personnalité qui se dégageait d’une philosophie, mais c'était pour lui la condition de toute philosophie digne de ce nom d’être autre chose qu’un appareil logique et d'exprimer vraiment une conviction personnelle. C’est le point de vue qu'il ne cessait de soutenir devant ses étudiants. « S'ils pouvaient se mettre à comprendre vraiment, écrit-il à G. H. Palmer (11), que (nos philosophies) sont autant de religions, autant de façons d'affronter la vie, et qui valent qu’on les défende, nous aurions à Harvard un véritable univers philosophique. » A cet égard, Spencer ne trouve pas grâce devant lui. Il l’appelle « une façon de vieille fille de pension de famille, toujours égal et tiède en tous ses goûts, comme en toutes ses passions, . un désert desséché où chaque grain de sable ressort isolément, sans mystère et sans ombre... » (12), Un Thomas Davidson, « chevalier errant de la vie intelleetuelle », à infiniment plus d’attrait pour lui(3), Comme il arrive souvent, c'était un peu lui-même que James aïmait en ce simple philosophe, avec sa vie débordante, son franc-parler, son courage dans le malheur et la maladie, ses allures chevaleresques et son urbanité.

cosmologiques le sauvèrent; et son grand but désormais fut de les élaborer pour les communiquer au monde. »

«9) Ibid., p. 165.

A0) V. Ibid., 14.

1) Letters, II, 122.

(12) Memories and Studies, VI : Spencer’s Autobiography, 111, 412.

(43) Ibid. : V. Thomas Davidson, a Knight-errant of the Intellectual Life.

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En philosophie, il voulait trouver l’étincelle de vie. I n’aimait pas les études fragmentaires : seules celles qui exprimaient une vision totale trouvaient grâce devant lui(#), Il fallait être original. « Ce n’est pas en en démontrant l’incohérence foncière qu'on réfute des philosophies, dit-il à l’étudiante qu’il rabroue vertement pour son goûl des abstractions (5) (tout être humain est incohérent), mais seulement en leur substituant d’autres philosophies plus satisfaisantes. » Un Benjamin Paul Blood lui paraît infiniment plus précieux qu'aucun de ces tièdes philosophes qu'il qualifie de « sages routiniers » (16), Non seulement il salue l'originalité au passage, mais il la provoque et la recherche. Il ÿ encourage ses étudiants, il veut les voir « attaquer l'Univers en enfonçant la lance au défaut même de Ja cuirasse » (7). 11 regarde autour de lui pour découvrir un esprit original. Peu lui importent la situation sociale de son candidat, les sourires ironiques de ses amis qui l'en blâment doucement. Voici un ouvrier d'une usine de South-Abington qui s'intéresse vivement à la philosophie, et pourra peut-être donner de bons résultats si on l’arrache à son usine. C'est une expérience à tenter. James la tente, et ne réussit pas : Lant pis, mais l’homme a « eu sa chance » et la philosophie aussi (18). James aida sans jamais se lasser d'innombrables « originaux » que lui seul pouvait considérer avec indulgence et dont quelques-uns ne se firent pas faute d’abuser de sa générosité. Mais, de même qu'il avait le goût des recherches négligées, de ce qu'il appelle le « résidu non classé », de même il s’attachait aux types hors du commun. Quand il avait découvert un sujet digne d'intérêt, il n'avait de cesse qu’on l’eût reconnu pour tel et aidé par tous les moyens. Sa « découverte » du philosophe Josiah Rovee est caractéristique à cet égard. Royce est un fils de l'Ouest, région encore bien peu fertile en esprits philosophiques à l’époque de sa naissance (4855). L'Est l’attire, il vient faire ses études à Baltimore. Entre temps, il lui arrive de passer à Cambridge où il a la bonne fortune de rencontrer James. « Mon premier contact avec James, note Royce (19), date vraiment d’un jour d'été de 1877 où je vins le voir chez son père, dans Quincy Street, et où je pus tout à mon aise m'épancher devant quelqu'un qui paraissait réellement croire qu'un jeune homme avait parfaitement le droit de consacrér sa vie à la

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(14) Collected Essays and Reviews : Bain and Renouvier, 2 (15) V. supra.

(46) Memories and Studies : Thomas Davidson, 84.

(17) Letters, I, 28.

(18) Letters, I, 292; II, 177. ; (19) Harvard Graduate Magazine, juin 1910, XVIII, p. 634.

philosophie si bon lui semblait. J'étais alors étudiant à l’Université Johns Hopkins. Les occasions de consacrer sa vie à la philosophie étaient rares dans le pays. La plupart de mes amis m'’avaient conseillé depuis longtemps d'abandonner cette idée... Je ne sais pas alors ce que je serais devenu. James me découvrit immédiatement, comprit à notre première entrevue quelles étaient mes préoccupations essentielles, m'’accepta avec toutes mes imperfections comme une de ces nombreuses âmes qui doivent être mises à même de poursuivre leur chemin propre, écouta patiemment et avec bienveillance la description de mon expérience philosophique personnelle, et, de ce jour, s’employa de toute son influence non pas à me ranger au nombre de ses disciples, mais à me donner « ma chance ». C’est lui qui prit la responsabilité, par la suite, de me recommander pour mes débuts à Harvard. »

Même quand la philosophie n’y devait manifestement rien gagner, James se sentait attiré par l'originalité, [à où il pensait deviner une forte personnalité, Et bien souvent, il faut le dire, il s’abusait étrangement, mais il s’y prêtait volontiers (20).

Toutes les nuances du caractère humain trouvaient grâce devant lui pour peu qu'elles fussent assez poussées. Une seule lui était insupportable : c'était la nullité parfaite à laquelle certains psychiàtres prétendaient réduire l’homme normal, traitant de « dégénéré » quiconque sortait d’une désolante moyenne. Que reste-t-il de l’homme, pensait James, si on lui enlève tout ce qui en fait la personnalité? « Exempt de tout le surplus et le superflu qui fait l'intérêt de la vie humaine, sans amour, sans poésie, sans art, sans religion, sans autre idéal que l’orgueil de sa constitution « saine », ce n’est plus que l'équivalent humain de cet hôtel « de tempérance », qui, disent les guides, « ne se recommande par nulle autre qualité. » @1). C’est une vieille querelle que James réveille là. Dès 1880, il avait vivement pris à part Spencer et Grant Allen, revendiquant énergique-

(20) Cf. Letters, 1, 261, 5 février 1887. « J'ai un locataire (à Chocorna, sa maison de campagne), un nommé Sanborn, qui me doit 1 dollar et 1/2 par mois, mais ne peut le payer, étant d’une nature poélique el contemplative plutôt qu'active, done excessivement pauvre. Il à une enseigne d’avoué, et il écrit et parle comme un grand homme. HN travaillait à la machine à coudre quand j'étais là et parlait de ses campagnes, et me disait pourquoi il n'allait pas habiter Boston, ete. (parce qu'il y était inconnu, disait-il) et cela me peinait de voir qu'une nature aussi riche, faite pour habiter un pays de rêve sous les tropiques, n'ait pour tout potage qu'une cabane sans meubles où se blottir, et au dehors la neige et le ciel. » |

(21) Collected Essays and Reviews : Degeneration and Genius, p. 405 (1895).

ment la part de l'individu dans l’évolution (2). Il avait, certes, Île « culte des héros », mais selon lui l’espèce « héros » était beaucoup plus nombreuse que ne le pensait Carlyle. I applaudissait de tout cœur les « barbares », ceux qui ignorent ou secouent le joug des conventions, un Walt Whitman, un Browning, un « indisciplinable » comme Thomäs Davidson. Dans le discours qu'il prononça en 4903 à l'Université Harvard dont il venait d’être fait docteur, il parlait avec émotion de ces étudiants qui viennent y chercher moins un certain poli et la camaraderie des « clubs » que des occasions de penser el de développer leur personnalité. Le plus bel éloge, lui semblait-il, qu'on pût faire de Harvard était de la montrer telle qu'elle est, accueillante à toutes les variétés de l’esprit humain, sans essayer d'imposer à ses étudiants une stérile uniformité. « Le jour, disait-il, où Harvard imprimera à ses enfants un cachet unique et indélébile sera celui de sa ruine. Nos indisciplinables sont notre meilleur ouvrage. Espérons tous qu'il en sortira toujours de nos mains. » (23).

(22) Wall to Believe : Great Men and their Environment, The Importance of Individuals.

(23) Memories and Studies : The True Harvard, p. 355.

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