‹ La personnalité de William JamesChapitre 38 sur 56 · LA PHILOSOPHIE ET LA VIE · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE ET LA VIE

I n'en faudrait pas conclure qu'à l'instar de cet Américain qui écrivit une Conférence contre les conférences (1), James ait conçu une philosophie contre les philosophes. Sans doute il semble souvent placer sa confiance dans les rêveurs, mystiques et poètes, plutôt que dans ceux dont l'esprit cherche à pénétrer systématiquement les énigmes de l'univers. Mais qu'on se reporte à la définition qu'il a donnée du philosophe, et l’on verra que si le véritable philosophe est bien près du poète par la claire vision qu'il a des choses que chacun sent confusément, le rôle qu'il doit tenir dans la société est tout d'utilité; il comporte des responsabilités et des devoirs. Le premier des devoirs pour le philosophe est de ne pas se laisser aller au dilettantisme, fût-ce à l’innocente rêverie de J’abstraction. Croire qu'on peut écouter celle chimère, c’est, selon James, croire qu'il est permis de perdre son temps, croire que la philosophie est un jeu, et le philosophe un amateur. Or, s'il x a une idée bien ancrée dans l'esprit de James, c’est celle de lutilité pratique des recherches philosophiques. Emerson avait défini avant lui les devoirs du « scholar » (2). James met ses préceptes en pralique. Au fond de ses diatribes contre l’Absolu, il y à la réprobation morale de l’homme qui à pris sa tâche au sérieux à l'adresse de ceux qui, selon lui, se complaisent un peu trop à la bagatelle. Ce n’est pas que James ne se laisse aller parfois aux subtilités. Il y en a chez lui, et non des meilleures. Mais ce sont comme des divertissements passagers d’un esprit qui a bien d’autres préoccupations. Les discussions oiseuses sont choses d'Europe. Si le philosophe américain veut

(1) Henry Sidgwick.

(2) The American Scholar.

garder sa place au soleil, il lui faut essayer de se rendre utile en quelque manière, utile à la science en faisant faire des progrès aux recherches philosophiques, dans le domaine du réel, utile à l’homme, en le munissant d'une arme commode contre les traîtrises de l'esprit et les faiblesses de la sensibilité, et d'une réponse plausible aux énigmes que pose inévitablement la vie. Ce n'est que tout récemment que le dilettantisme a pu se glisser dans les lettres américaines, qu'on a pu, avec telle école de Boston, y envisager l’art pour l'art. Les grandes œuvres américaines portent toutes l'empreinte de ce peuple sérieux qu’intéresse moins la forme que le fond et qui, en général, demande aux lettres moins la distraction que l'instruction. Dans l’ensemble de la littérature d’outre-Atlantique, deux grands noms semblent ne pas répondre à cet idéal, mais il se trouve que ce sont justement deux écrivains imbus des choses d'Europe et qui doivent moins que quiconque au milieu qui les vit naître : un Edgard Poe, un Henry James. L'étrange et le minutieux, le pointillisme et la fantaisie ne sont pas dans la manière américaine.

William James veut le corps-à-corps avec la réalité, toute la réalité. Il a l'impression de se heurter à un bloc solide de faits qui ne se laissera entamer que par une patiente recherche. Tout ce qui ne lui paraît pas contribuer efficacement à cette œuvre, toute doctrine qui escamote les problèmes, et ne touche pas vraiment les fibres sensibles du cœur de l’homme lui semble jeu de l'esprit. Jeu de l'esprit, la fausse science qui, au nom de principes étroits, néglige tout ce qui fait vibrer notre cœur; jeu d'esprit, l’absolu « qui méprise la poussière et s'élève sur la pure logique » G) « dont l’aide ne vous permet pas de descendre dans le monde des détails ni de déduire, d’après l’idée que vous vous faites de sa nalure, aucune des conséquences particulières qui seraient importantes pour la conduite de votre vie » (4), Jeu d'esprit, les attributs de Dieu, Ja « substance », le « dessein de la nature » quand on n’en peut tirer aucune application pratique, aucune promesse, aucune consolation. « Il n’y à pas un seul de ces termes qui ne soit vide de tout contenu à lui propre; pas un seul qui nous donne le moindre {ableau du réel... Pourquoi nous intéressons-nous à une métaphysique religieuse? Parce que notre avenir, tel que l'expérience nous le fait concevoir. ne nous donne pas le sentiment de la sécurité... Si le passé et le présent nous satisfaisaient entièrement, qui est-ce qui pourrait désirer que l'avenir ne leur ressemblât point? Notre âme, enfermée ‘entre les murailles

(3) Pragmatism, I : What Pragmatism means, 74 (4) Ibid., 71.

pates

de l'expérience sensible, ne cesse de dire à l'intelligence perchée sur sa tour : « Veilleur, où en est la nuit, nous apporte-t-elle quelque promesse? » @), Faire œuvre utile, telle était l’ambition de James et il ne négligea rien pour la réaliser. En présence d’une philosophie, d’un ouvrage, d’un homme, la question qui vient la première à l'esprit de James est : « Quel profit l'humanité peut-elle en tirer? ». Peu lui importait que l'œuvre fût d’une impeccable logique ou le système harmonieux. « Les premiers principes de Mr. Lewes, écrivait-l dès 1877, dans un compte rendu à la Nation(6), sont certainement admirables. Mais, l'esprit ne se nourrit pas plus de premiers principes purs que le corps ne vit d'azote ou de carbone pur. » Plus tard, il notera nerveusement en marge de l’Introduction à la Philosophie de Paulsen : « Ce n’est pas un pompeux principe où une superbe entité qui arracheront le monde au matérialisme; il faut lui faire porter des fruits spirituels. » (1). Une aulre note manuscrite jette une belle lumière sur l'esprit dans lequel James entendait Je travail philosophique. « Tout cet exposé de programme, écrit-il en marge de certaine : Psychologie analytique me semble terriblement futile. J’espère que je n’ai pas trop pêché par là dans mon livre. Que la psychologie opère dans son « domaine » propre ou dans un autre — pourvu qu’elle obtienne des résultats. Et pour cela, plus tôt elle cessera de parler de sa sphère et de sa définition, mieux cela vaudra... Ces conceptions idéales a priori de la nature des sciences sont absolument inutiles. (Cf. la hiérarchie de Comte, etc.). La discussion même est futile... » James n'oublie jamais qu'il y a à toutes ces recherches un objet pressant : FPhomme est là qui doute, qui souffre peut-être, qui attend une réponse, un encouragement. Pour se pénétrer de la gravité de sa tâche, il n’avait qu’à revivre les heures douloureuses qu'il avait lui-même vécues, alors que les problèmes métaphysiques le tourmentaient. Si Renouvier s'était livré à d’abstraites futilités, peutêtre lui, James, n'’eût-il pas échappé au désespoir qui le guettait. C’est parce qu'il s’est trouvé sur sa route un penseur préoccupé de donner à un problème réel une solution pratique qu'il a pu surmonter l'obstacle qui menaçait de l'arrêter. Ce sera désormais la mission de James de s'attaquer aux problèmes réels, c’est-à-dire à ceux que l'homme se pose instinctivement lorsqu'il essaie d'interroger naïvement sa conscience. Il cherchera à servir, plutôt qu’à briller. Ses théories ne seront jamais paradoxales pour l’amour de l’art; s'il leur

(5) Jbid., TITI : Some Metaphysical Problems, 119-F21. (6) Collected Essays and Reviews, VIT : Lewes’s Physical Basis of Mind, 40. (7) Notes manuscrites de James, James collection, Harvard Library. F

arrive d’être piquantes, attrayantes, c'est grâee au feu qu'il y met, à la façon imprévue dont il aborde les questions, à la verve qu'il déploie. Mais il donnerait volontiers toutes ses théories pour un fait, et une doctrine décourageante, si séduisante fût-elle, lui fait horreur. « Moi-même, éecrit-il en réponse aux critiques de G. T. Ladd (8), je ne doute pas du succès final des philosophes. Néanmoins, si l’on en venait à être contraint de choisir entre les « théories » ou les « faits » en psychologie, entre une science de l'esprit purement rationnelle et une purement pratique, je ne vois pas comment l’on pourrait hésiter. La psychologie qui guérirait un cas de mélancolie ou qui dissiperait par sa vertu une illusion morbide chronique doit avoir le pas sur l'analyse la plus sublime de la nature de l’âme. » Toutes les œuvres de James, particulièrement les premières, écrites alors qu'il était encore sous le coup de la crise qui avait failli lui être fatale, proclament leur but pratique. En chacune, le philosophe a inséré une ou plusieurs leçons. Dans les Principes, c'est le fameux chapitre sur l'habitude; la Volonté de croire n’est qu’une série d’encouragements destinés à réhabiliter la confiance en soi, à ranimer la volonté et à justifier l’espérance. Les Causeries pédagogiques sont une application à l’enseignement des théories des Principes émaillées de mille considérations psychologiques plus générales. Les Causeries aux étudiants ont un objet moral et contiennent de belles leçons d'énergie. Les Variétés de l’Expérience religieuse, en même temps qu'une analyse minulieuse de certains types d'esprit, nous offrent des sujets de méditation d'application pratique immédiate, tels le passage sur la pauvreté ou les idées — reprises par aïlleurs — sur l'équivalent moral de la guerre. Partout, la morale pratique se trouve alliée à la recherche philosophique. Le passage de l’une à l’autre est insensible et constant. I n'y a pas deux domaines séparés. James à toujours dans l'esprit les nécessités immédiates de la vie.

Il prend prétexte d’une considération générale pour introduire dans son texte des questions de morale actuelle. C’est toujours pour provoquer chez l'auditeur le sursaut d'énergie qu'il estime indispensable dans un monde qui se laisse aller à une mollesse de plus en plus grande. IT y à ainsi dans son œuvre un certain nombre de « sermons » dignes de Îla chaire. On à d’ailleurs dit de James qu'il avait dans ses Variétés fourni aux pasteurs protestants des sujets de développement pour un an. Tantôt il s’en prend au mépris anglo-saxon

(8) Collected Essays and Reviews, XX : A Plea for Psychology as a Natural Science, p. 327.

de la pauvreté, à cet amour du confort qu'il stigmatisé rudement

« Nous en sommes venus, s’écrie-t-il, au point que nous avons littéralement peur d'être pauvres. Nous méprisons quiconque choisit d'être pauvre pour simplifier et préserver sa vie intérieure. S'il ne se lance pas dans la mêlée générale et ne va pas s’essoulffler dans la foule à la poursuite de l'argent, nous le tenons pour lâche et dépourvu d’ambition. Et quand nous autres, qui appartenons aux classes dites supérieures, nous sommes épouvantés, comme jamais hommes ne le furent dans l’histoire, à l’idée de laideurs ou de souffrances matérielles; quand nous retardons notre mariage jusqu'à ce que nous nous soyons fait un intérieur artistique, quand nous tremblons à l'idée d'avoir un enfant qui n’ait pas son compte en banque et soit condamné au travail manuel, il est temps que les esprits qui réfléchissent protestent contre une mentalité aussi pusillanime et aussi irréligieuse, » (9), Tantôt il tourne en ridicule ceux qui proposent à l’homme un idéal manifestement insipide et dont aucun esprit bien constitué ne saurait vouloir. « Le ciel où les anges aux robes blanches jouent de la harpe, tel qu’on le dépeint dans nos écoles du dimanche et le paradis-salon de thé pour dames présenté par M. Spencer dans ses Données de la morale comme la fin du progrès, tout cela se vaut — ce sont autant de pays de cocagne purs et simples. » (0), Tout autre est le message de James. [1 découle naturellement de sa conception religieuse. C’est un idéal de lutte et d'énergie, un idéal agressif, jeune, tenace. Il ne lui suffit pas de critiquer, de montrer-les points faibles. Aux maux de l'heure présente, James entend apporter des remèdes. Il ne se contente pas de trouver l'idéal des autres insuffisant ou inadéquat. Il propose le sien (11).

Quand on s’est donné pour mission d’exaller l'énergie humaine, on est bien excusable d’être mal disposé — injuste, parfois — à l'égard des doctrines qui tendent plutôt à la déprimer. La philosophie, selon James, doit être un secours, ou ne pas être. Quel profit la naltwe humaine peut-elle tirer d’une doctrine qui s’ingénie à la convaincre de faiblesse et d’impuissance? Pour lui, l’homme a en soi des ressources infinies. Désespérer de la nature humaine, c'est ne pas la comprendre. Il suffit de la voir dans les circonstances graves. Quatre heures passées au milieu de San-Francisco en ruines lui montrent de quoi elle est capable (12). C’est un devoir pour le philosophe de

(9) Varieties, XIV-XV : The Value of Saintliness, 368.

(10) Wäül to Believe : The Dilemma of Determinism, 168.

(41) Cf. Memories and Studies, XI : The Moral Equivalent of War, 267 et passim.

(12) Ibid., The Earthquake, 208.

ET

dégager ce qu'il y a de meilleur dans l’homme, d'inviter à l’optimisme. Aux yeux de James, le philosophe systématiquement pessimiste commet un véritable abus de confiance, Si l'humanité a des faiblesses, qu'on lui offre de les guérir. Qu'elle soit incurable, nul n’en est sûr. L'espoir, en tout cas, fera plus pour elle que le désespoir. Une philosophie utile ne peut être qu'optimiste.

Jamais l’indignation n'est plus forte chez James qu'en présence d’un auteur délibérément sceptique ou pessimiste. Ses deux bêtes noires sont à cet égard Schopenhauer et Renan. Le conflit est ici sans issue, car ce ne sont pas deux théories qui s'affrontent avec la possibilité de concessions mutuelles, de compromis : ce sont des tempéraments qui se heurtent. Dans l’oplimisme de James, il entre bien des éléments divers : optimisme de la race, inné au cœur américain, oplimisme convaincu de l’homme que le pessimisme faillit entraîner à sa perte, optimisme raisonné du philosophe soucieux de servir et de venir en aide à ceux qui doutent. Il s'ensuit que James, bien que par nature très capable de comprendre ceux dont le tempérament est foncièrement pessimiste, voit aussi qu'en philosophie le pessimisme est l'ennemi; non point la mélancolie propre à certaines âmes sensibles, que James sentait lui-même si profondément, mais le pessimisme intellectuel volontaire, le pessimisme de sang-froid. Un original américain a soutenu que le pessimisme était « une maladie du cerveau, le produit de l’indigestion, le résultat de l'ignorance, un outrage aux faits, une calomnie contre la providence, un odieux mensonge, une tache de l'esprit » (3), Sans aller jusque-là, James classe sans hésiter le pessimisme dans les états morbides qu'il opposerait volontiers à la robuste confiance anglo-saxonne. Il y voit une question de race avant tout (14). Il n'arrive pas à comprendre Île cynisme d’un Schopenhauer, et comment tant d'énergie intellectuelle qui pouvait beaucoup pour montrer aux hommes la bonne route, s’est dépensée en pure perte. «S'il y a quelque chose qui paraît bien étranger à nos esprits anglo-saxons, c’est de voir cette foule de gaillards solides débordants de vitalité et de force consciente se faire de sangfroid ses apôtres permanents. » Il admettrait bien un pessimisme passager ou strictement individuel. Mais qu’on en vienne à l'ériger en théorie, et que cette théorie trouve des partisans, cela le confond. « I était réservé à Schopenhauer, dit-il, de montrer à ses compatriotes que l’on pouvait entretenir de façon permanente la fureur et l’attendrissement et les étendre à l'infini à l’aide de considérations théori-

(3) H. Frercuer, Optimism, À Real Remedy, 20. (#4) Collected Essays and Reviews, IV : German Pessimism, 19, 46, 18.

AE

ques appropriées ». En tout cas, James refuse nettement de contribuer à l’érection d’un monument à Schopenhauer. On a retrouvé dans ses papiers un document qui paraît être le brouillon d’une lettre écrite à ce sujet et qui ne laisse aucun doute sur ses sentiments (45).

Encore Schopenhauer était-il un convaineu et n'avait-il que Île tort, entre deux alternatives également plausibles, de choisir celle

(15) William James, Extraits de sa Correspondance, appendice, IT, p. 328. « Je me vois vraiment contraint, écrit James, de refuser de remuer seulement le petit doigt pour la gloire d’un homme qui ne s’ingénia, sa vie durant, qu'à cracher sur la vie de mes semblables et de tous ceux que j'aime. N'’est-il pas quelque peu immoral de rendre publiquement hommage à l’homme dont les écrits, si le public pouvait les comprendre et s’en inspirer, détruiraient de fond en comble toute cette simplicité affectueuse et confiante qui fait la douceur de la vie? Et n'y a-t-il pas, au fond, quelque chose de risible à organiser une apothéose officielle, signer un « manifeste », avec mille autres frivolités, en l'honneur d'un individu dont la chanson eut pour refrain, bien que sa vie n’y ait guère répondu, l’annihilation de la personnalité? N'est-ce pas offrir un manteau dfourrure à un Africain de l'équateur? Et l'esprit de Schopenhauer, du haut du -séjour des Bienheureux, ne va-t-il pas décocher, à l’adresse de votre Comité, des sarcasmes plus cruels encore que ceux qu’on rencontre dans ses œuvres? Je trouve que c’est aujourd’hui pousser trop loin l’optimisme béat et la mentalité de journaliste que de se mettre à acclamer l’incarnation même du pessimisme. C’est comme si les Parisiens élevaient un monument, à Bismarck, ou le comte de Chambord à Robespierre, sous prétexte qu’ « après tout, ce sont toul de même de braves gens ». Oui, #1 y a des distinctions intellectuelles; et pourquoi voudrait-on laisser aux seuls hommes d'étude le soin de les effacer? Si les bourgeois de Francfort désirent embellir leur ville de monuments à la gloire des hommes célèbres qui y ont vécu, uniquement parce qu'ils furent célèbres, et pour que les campagnards viennent s’extasier, sans savoir de quoi il retourne, tant mieux; tout cela, c'est le grand côté populaire de la vie, cette note bruyante des foires qui répugnait tant à Schopenhauer. Mais s'il y a un fond de vérilé dans la doctrine de Schopenhauer (et je crois qu'il est très profond) que chacun de ceux qui y sont sensibles l’honore dans le silence et le/ secret de sa conscience. I y a des choses qu’on ne peut à la fois prendre au sérieux et « célébrer en grande pompe »! Quant à Schopenhauer luimême, son pessimisme « fort en gueule » était celui d’un chien qui aimerait mieux voir le monde dix fois plus mauvais qu'il ne l’est que de perdre une occasion d'aboyer, et rien ne l’eût si cruellement déçu que de voir disparaître toute raison de se plaindre. Il y à des pessimistes émouvants, il y en à d’autres qui ne sont que hargneux. Schopenhauer n'était pas émouvant. Léopardi l'était. Et quant à sa métaphysique, elle me paraît réunir tous les défauts. Il à poussé à-l’extrême le schnorkelwerk de Kant et sa façon purement mécanique de représenter les choses, et il à fini par les rendre tout simplement ridicules; il a manifesté la plus grande ignorance de toutes les tendances vraiment créatrices- de son temps; ses seuls mérites ont été un style nerveux et vigoureux, et son refus de « s’enraciner » dans une optimiste veulerie. Franchement, ce projet de monument ne se rapproche-t-il pas, en quelque façon, de cette dernière manière de voir, tant soit peubéate?... »

qui interdisait tout effort. Mais que dire de Renan, aux yeux de qui pessimisme et optimisme étaient également illusoires et qui écrivait dans la préface de ses Dialogues, cette phrase qui le dépeint tout entier : « La bonne humeur est le correctif de toute philosophie »? Impossible de trouver apposition plus nette entre deux pensées. Renan réalisait vraiment pour James le type du dilettante amusé qui n'attendait rien de bon du monde en général et de l'humanité en particulier et prenait volontiers en pitié les efforts des philosophes pour arriver à mettre quelque ordre dans ce chaos. James eût peut-être pardonné à Renan de douter de la philosophie; il ne lui pardonna pas de douter de la nature humaine. « L’immense majorité des cerveaux humains, écrivait Renan, est réfractaire aux vérités tant soit peu relevées... La raison, la science sont des produits de l’humanité, mais vouloir la raison directement pour le peuple et par le peuple est chimérique. » (6). Le Renan des Dialogues, tout au moins, semblait se forger un idéal purement aristocratique contrastant violemment avec l’esprit démocratique dans lequel la philosophie de James était conçue, Quand celui-ci lisait dans Renan que « la démocratie est (en un sens) l’antipode des voies de Dieu » et que « l'idéal de Ja société américaine est peut-être plus éloigné qu'aucun autre de l'idéal d’une société régie par la science » (7), et ceci sous la plume d'un auteur qui n'offrait aucune solution personnelle aux questions qu'il jugeait si mal résolues, on comprend qu'il ait eu un mouvement d'impatience. « Ce n’est pas l’homme à la sensibilité la plus délicate qui prévaudra, écrit-il (18), mais bien celui qui, somme toute, rendra le plus de services. Le héros, en politique comme en philosophie, sera toujours celui qui, alors que tous s’effondraient, est demeuré ferme et autour de qui s’est édifié un ordre nouveau, qui a montré l'issue Jà où Îles autres ne voyaient qu'une impasse. Le snobisme désespéré de M. Renan n’a rien de commun avec cet esprit-là. » — « L'idée que M. Renan se fait de Dieu, dit-il encore, semble être celle d’une puissance à qui on peut aller dire avec succès, comme un enfant qui rapporte : « Voudriez-vous faire tenir tranquille l’homme vulgaire, s'il vous plait ». En quelques pages bien connues de son Dilemme du Déterminisme, James s'inscrit énergiquement contre ceux qui, comme Renan, comme Zola et avec eux toute l’école de littérature subjective moderne, voient le monde comme « un Golgotha immense, ténébreux et solitaire, instrument de mort » (49).

(16) Dialogues et fragments philosophiques, 96, 99.

(17) Ibid., 101, 99.

(18) Collected Essasy and Reviews, VI : Renan’s Dialogues, 39, 36. (19) Wal to Believe : The Dilemma of Determinism, 178.

Hope

On se ferait de l'esprit de James une image imparfaite si l’on ne rattachait à cette inébranlable confiance en l’homme qui y est si puissamment ancrée, le sentiment démocratique fervent qu'il y puise. Ce sentiment se trouve d’ailleurs confirmé et fortifié par le milieu même où évolue James. Il est impossible que la grande œuvre collective démocratique qui s’accomplissait chaque jour sous ses yeux n'ait pas eu son retentissement dans la pensée de celui qui d’instinc£ était porté à exalter la personnalité humaine, si humble fût-elle, et à prêter généreusement à l’homme. C'était en Amérique l’âge du common man. Ce vaste champ d'expérience symbolisait assez bien le monde en perpétuel travail dont on ne savait encore quels fruits il porterait. L'humanilé était toujours l’énigme et qui désespérait de la démocratie devait aussi désespérer de l'humanité. « L'avenir ne nous offre rien de sûr, disait-il (20) : assez de nations sont pourries jusqu’au cœur; et la démocratie peut, elle aussi, finir par s’empoisonner ellemême. Mais, d’un autre côté, la démocratie est une sorte de religion, et nous nous devons de ne pas admettre son échec... » Le sentiment démocratique avait chez James une double origine : d’une part, il était lié à l’idée élevée que le philosophe se faisait de la personnalité humaine; d'autre part, James paraît avoir eu à un degré très prononcé le sens de l'extrême instabilité et de l’extrême fragilité des situations humaines : on se souvient de cette apparition d’épouvante qui l’avait frappé lors de sa crise de mélancolie. I v aurait là pour plus d’un Schopenhauer une source intarissable de réflexions pessimistes. James ne s’y attarde pas, mais il lui en restera toujours comme un sens aigu de la commune faiblesse des hommes et de la vanité de ceux qui pensent pouvoir régler entre eux le sort de l’univers.

Quand il écrit, ce n’est pas pour un cénacle, c’est pour tout le monde, bien rarement pour lui seul. Il n’a rien publié qu'il n'ait auparavant livré au public sous forme de conférences — hormis ses Principes de psychologie, et encore en a-t-il extrait pour ses Conférences pédagogiques les passages les plus propres à être éclairés et exposés de façon utile. En général, il laisse de côté les problèmes trop spéciaux. Quand il doit aborder des questions obscures, il s’en excuse. [l finit toujours par envisager l'incidence de ses théories sur

les sentiments individuels de ses auditeurs — particulièrement sur leurs sentiments religieux — ceux qui présentent l'intérêt le plus général (1). I a le souci — en dehors des polémiques particuliè-

(20) Memories and Studies, XII : The Social Value of the College-Rred., 317. (21) Exemples : Pragmatism, 1, 4; NI, 217. — À Pluralistie Universe, 1, 3: I, 196, etc,

res — d'écrire pour le grand publie. Il tient à être compris de tous, parle une langue simple, se méfie de la déformation professionnelle. Ses lettres sont pleines de l’étonnement qu'il ressent à n'être pas compris en dépit de la simplicité de l’exposé. Son frère Henry, que ne troublaient pas les mêmes scrupules s’indignait, dans sa sensibilité exacerbée, de ces efforts de William pour se mettre à la portée des profanes. Ce fut peut-être là le point le plus délicat des rapports entre les deux frères. William était resté l’Américain pour qui — dans la philosophie comme dans la vie — il ne devait pas y avoir de sommets inaccessibles. Henry, nature aristocratique, réfugié en Angleterre à l'abri des « crudités » de Ia démocratie américaine, n’écrivant que pour s'exprimer à lui-même toutes les nuances de son ondoyante pensée, inclinait plutôt vers un idéal plus réservé, et se permettait à l'égard de l'attitude de son frère d’innocentes railleries. « Tu es en train de gagner une grande bataille, lui écrit-il après la publication de l'Univers pluraliste (22), et grande sera la renommée. Tes lettres me semblent refléter une heureuse fin d'été dans le calme, et j'ai constaté avec enthousiasme — j'espère ne pas m'être trompé — qu'elles sont relativement exemptes de cet horrible incube humain, l’atroce cauchemar du « peuple » de jadis, el des sacrifices désastreux que tu offrais à ce sanglant Moloch. » C'était reconnaître avec esprit le tour populaire que William James aimait donner à sa philosophie.

(22) The Letters of Henry James, 11, 140, 31 octobre 1909.

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