‹ La personnalité de William JamesChapitre 39 sur 56 · LA MANIERE DE W. JAMES · texte numérisé non relu

LA MANIERE DE W. JAMES

a) Sensibilité.

Ce philosophe qui a tant véeu sa philosophie sent une idée plutôt qu'il ne la pense. Ses étudiants ont été frappés du fait (1); ses lecteurs ne peuvent pas manquer de l’être à leur tour. Bien rares sont les pages de son œuvre d’où l’on n’emporte que le souvenir d’un enchaînement rigoureux d'arguments. Tout développement chez lui se colore comme d’une mince pellicule aux chaudes tonalités qui semble émaner du texte même, des mots heureux dont il se sert, des associations qu'ils évoquent et qui finit par créer une atmosphère intime, moins froide que l’air glacial de la logique. Elle vous pénètre et lon s’en imprègne volontiers. C’est dans cette région vague, mais infiniment précieuse, que nous voyons flotter le vrai visage des auteurs aimés : c’est cet impalpable halo qui bien souvent nous charme, chez ceux surtout dont la sensibilité affleure et semble perler à chaque ligne : un Charles Lamb, un William James. ù

Henry James, le père, n’était pas, de l’aveu même de son fils, un raisonneur. William a conservé de son père ce don précieux de savoir ne pas tout mettre sous forme de raisonnement. Certes, cela ne veut pas dire que son œuvre soit écrite en dépit des lois de la logique et que les idées n’y soient pas dûment enchaînées. Mais enfin, la belle ordonnance d’une démonstration en règle n'est pas l'idéal de James. Son œuvre n’est pas un parc à la française. C’est le jardin anglais avec son pittoresque, son imprévu, son beau désordre. C'était plaisir, dit-on, de voir

(4): Letters, IT, 43:

James dans son cours de philosophie « se contorsionner » avant d'arriver à énoncer quelque proposition, suivant le méandre des idées, le dédale des images, les laissant et les reprenant une à une. On dirait que chez lui comme chez son frère Henry, ce qui lui visnl en premier à l'esprit, c'est une multitude d'images, et Wülliam ne se distinguerait alors du romancier que par la sévère discipline qu'il a su imposer à ces phalanges innombrables qui finissent tou: jours par se grouper et s’aligner à ses ordres, éclairant le texte au lieu de l’obscurcir.

Les idées passent d’abord chez James par le canal de la sensibilité. C'est Ià qu'elles revêtent ces nuances si peu intellectuelles de gravité, de mélancolie ou au contraire d'enthousiasme juvénile qui se voient si fréquemment chez notre auteur. C'est à celle origine que la philosophie de James doit son caractère unique, ses brillantes qualités et ses faiblesses, et si James a eu à faire face à de si âpres critiques, s'il à si souvent eu à se plaindre de n'être pas compris, Sans que jamais un compromis soil intervenu el sans que la discussion ait convaincu ses adversaires de la parfaite netteté de ses vues, c’est sans doute qu'aux questions posées dams la langue de l'intelligence, il répondait dans la langue de la sensibilité. Il y avait toujours quelque chose en plus ou en moins qui empêchait qu'on s’entendit jamais parfaitement. Des deux côtés de la barrière, on s’envoyait des railleries, les uns reprochant à James d’être vague, superficiel et bohême, James répliquant que ses contradicteurs n'étaient que trop compassés, aussi superficiels et fantaisistes sans le savoir. La lutte s’était faite très âpre, car on en venait à discuter non plus quelle philosophie était la meilleure, mais quels étaient — des antagonistes — les seuls véritables philosophes. Fait caractéristique et qui montre bien qu’il y avait là choc de tempéraments plus encore que conflit d'idées, la polémique prenait souvent un caractère personnel assez prononcé. :

James qui ne conçoit le philosophe que comme payant de sa personne, donne généreusement l'exemple. Nous l’avons vu tout au long de son évolution tirer une philosophie de la substance même de sa personnalité. Chaque fois qu'il se mettait à la tâche, c'était son être entier qui vibrait. Son tempérament nerveux se prêtait à ces frémissements qu'il essayait de fixer et de rendre dans une langue qui pût en faire sentir toutes les nuances. IL Jui arrivait parfois de s'en trouver comme accablé et d’aspirer à l'oubli. « Quel poids ce serait, disait-il un jour à son collègue Santayana, si l’on n'avait la faculté cle tout oublier! » — « J'ai l'impression, ajoute ce dernier, qu'il était content d'entendre sonner la cloche à la fin -de son cours. »

Ce fardeau écrasant qu'il supportait presque par nécessité, James ne s’en trouvait un peu soulagé que lorsqu'il avait pu le faire partager à d’autres. Comme son père, il eût volontiers tout exprimé d’un seul mot pour n'avoir plus rien à ajouter. C’est le souhait de tout philosophe, et il est de toute éternité irréalisable. Du moins James essayait-il de plier sa philosophie aux exigences de sa sensibilité, de réduire l’abîme entre une expression purement intellectuelle de sa pensée et l'expression passionnée, mais décousue, qui seule eût pleinement rendu sa vision des choses.

James s’est aliéné — sciemment — bon nombre d’esprits en réclamant pour les éléments affectifs une place de premier rang dans certaines opérations de la pensée, telles que la croyance. S'il ne l'avait pas fait, il ne se serait pas senti en paix avec sa conscience. Combien de fois n'’affirme-t-il pas que ses propres décisions ne procèdent que de motifs esthétiques, non logiques? (@). C’est ainsi que va la pensée de James, cherchant à satisfaire Le plus grand besoin qui est en lui, et — il en fait bien volontiers l’aveu dépouillé d’artifice — ce n’est pas le besoin de clarté logique. S'il a peu à peu délaissé la logique classique pour la souplesse anti-intellectualiste, c’est parce qu'il tend vers un mode d’expression de moins en moins grossier qui permette les combinaisons variées à l'infini, une sorte de palette philosophique. James est un artiste et un délicat. La philosophie est, dit-on, une langue bien faite. Comme les bons auteurs James a tenu lui-même à forger sa langue. Quand il en vient aux points essentiels, i] laisse là le langage philosophique courant — qu'il ne manie en tout temps qu'avec une visible méfiance — pour celui de la sensibilité, où il se sent alors parfaitement à l’aise. Il voudrait faire sentir ce qu’il sent lui-même et pour cela il Jui faut transposer résolument les termes trop rebattus et décolorés de la langue des philosophes dans un autre plan, les traduire dans une langue personnelle plus chaude et plus colorée. Il n’est pas défendu au philosophe d’essayer de transmettre à son œuvre un peu de sa personnalité. James est ainsi fait qu'entre deux façons d'écrire, l'une rigoureusement objective et l’autre teintée de sensibilité, 1l ira toujours sans hésiter vers la seconde. Instinctivement, il ramène tout à lui, envisage les choses au point de vue des répercussions qu'elles ont ,en lui, juge et décrit d’après des impressions personnelles. Essaie-t-il de classer les esprits, il les répartira en « délicats »

(2) Will to Believe, I; Essays in Radical Empiricism, XII, Absolutism and Empiricism, 276, Pluralistic Universe, I.

Le Breton 1

et « grossiers » sans chercher à y mettre plus de rigueur. Cette distinction lui paraît plus large et plus profonde que celles en usage qui définissent généralement un esprit par rapport à une idée arbitrairement fixée et n’envisagent que l'aspect purement intellectuel de l'individu, alors que l’adhésion à certaines façons de voir dépend de la personnalité tout entière. Le monde tel que certains le concoivent lui paraît « sinistre », c’est une « vision de cauchemar » autre exemple de sa conception « romantique » de la philosophie. La logique d’une hypothèse ne passe qu’au second plan : il en considère d’abord l’ampleur et les effets sur la sensibilité. I ne fat aucune difficulté pour avouer que l’univers doit donner une impression d” « intimité » et repousse toutes les doctrines qui le Jui font paraître « étranger ». Hors du domaine des faits, donc, il n’écoute que sa sensibilité et c’est en son nom qu'il bataille et donne de grands coups d’estoc et de taille à gauche et à droite, tantôt sur la Science, tantôt sur l’Absolu, jusqu'à ce qu'il ait plié son propre esprit à ne plus regimber lorsque au cours d’une démonstration 1l passe sans transition de la raison au sentiment comme il le fait dans sa « logique de la foi » G). Sa vision personnelle lui paraît non pas équivalente, mais supérieure à un système de logique impersonnel parce que l'impression est toute fraîcheur et que la fraicheur, c'est la vie.

Dira-t-on que la philosophie de James c’est la nature vue à travers un tempérament? Lui-même aurait volontiers proposé d'appliquer cette définition à toute philosophie. Il n’en imaginait pas d'autre. Consciemment ou non, c'était toujours le tempérament de l’homme qui demeurait en dernière analyse l’inspirateur de toute pensée. On ne pouvait saisir vraiment la vision d’un auteur si l’on ne savait pas voir le tempérament sous l’œuvre.

Il semble que James fut surtout en même temps qu'un excellent observateur un grand imaginatif. Son imagination, plus sobre que celle de son père, élait surtout pratique. Dès le début, c’est un acte d'imagination — aussi bien qu'un acte de foi — qui l’a sauvé. !] a imaginé (pour un an, disait-il) un monde où le libre arbitre serait une réalité. On sait les proportions et Ja précision qu'ont prises peu à peu ces vagues esquisses et le luxe de détails qu'y a joints James par la suite. On peut dire que jusqu'à la fin de sa vie, James à vécu sur son imagination. Le seul spectacle des faits — joint à un esprit critique aussi implacable que celui de James —— en

(3) Pluralistic Universe, VIII, 329.

Sn.

ose

eût fait un scientifique, — et sans doute un désespéré. On se prend parfois à songer qu’au fond de sa nature élaient le doute et la mélancolie. Il passa sa vie à « s’entraîner » à ne pas céder. Son optimisme, nous l’avons vu, est un sursaut de réaction qui lui est inspiré par toute la partie imaginative de son être, si puissante qu'elle le domine et ferait presque oublier que tout James n’est pas là. Mais c’est elle qui devait fournir chaque jour! ces hypotheses nouvelles que son esprit réclamait inlassablement, comme ie malade a chaque jour un caprice nouveau. James, on-le sait, n’était nullement pressé de conclure : une grande partie de l'intérêt qu'il prenait aux questions philosophiques résidait dans leur nouveauté même. Ayant à choisir entre une carrière scientifique et la recherche philosophique, James n'hésita pas. Il alla vers où l’imagination et la sensibilité l’appelaient. Il ressentait, comme ayant en lui de profondes racines, l’émotion poétique et religieuse du mystère. Il n’eût pas vécu sans un champ librement ouvert à l'imagination. Si James a été si séduit par |” « ever not quite » de Blood, c’est que tout son être s’engoufirait dans la trouée ainsi ménagée, avide de nouveauté de fraîches visions. sl

James avait de l’imaginatif les qualités et les défauts : promptitude à suivre la vision brillante et à engager chacun à l’imiter, impatience des méthodes trop méticuleuses, souci de faire appel au cœur plutôt qu’à la raison. Il cherche à émouvoir autant qu’à convaincre. Il use de la discussion tout comme un autre, mais il ne se fait pas faute d’insister moins sur l’enchaînement rigoureux des idées que sur le pittoresque des tableaux qu'il présente. Il voudrait entraîner l’adhésion par la seule force de persuasion qui est en lui. En dernier ressort, il jettera dans la balance son opinion personnelle comme suprème argument. La pensée de James, c’est bien souvent la philosophie vue à travers un tempérament. C’est l’introduction de la passion dans le temple de la sérénité.

Fidèle reflet de son tempérament, la philosophie de James en a l’extrême mobilité, les sautes brusques, l’enthousiasme et le décousu. Si on le prend à la lettre, sans chercher à voir quel est son état d'esprit au moment où il écrit, sans se rendre compte que la question qu’il examine éclipse à ses yeux toutes les autres, James paraîtra le plus capricieux des philosophes. On ne trouve pas dans son œuvre la mesure, les proportions qu'on souhaiterait y rencontrer. Il est moins préoccupé de vous offrir un tout bien équilibré que d’analyser à fond un point particulier et de vous exposer à ce sujet son état d'âme, — et ce qui paraissait devoir être une cause d’impatience finit par vous charmer. Ce sont ses « défauts » qui

rendent James aimable. Il ne sacrifie qu'à son tempérament, mais ce tempérament vaut le sacrifice. On s’est amusé (4) à relever les contradictions nombreuses qui surgissent un peu partout dans son œuvre. Mais James lui-même ne pense pas que ce soit là un vice rédhibitoire pour un philosophe. « Tout être humain est incohé:rent », écrivail-il à l’étudiante à laquelle il reprochait une critique trop peu sympathique de sa pensée. On évoque aussitôt Henry James, si plein de verve, si impulsif lui aussi, si absorbé par l’idée du moment et ce milieu étrange et séduisant où William passa son enfance et où il fut « nourri de contradictions » tout en respirant, de l’aveu même du fils cadet, « l’inconsistance pure ». On est moins surpris, alors, de retrouver dans l’œuvre du philosophe un peu de ce panache, de ce goût pour le libre jeu de l'esprit. James à cru pouvoir aborder des questions éternelles avec une méthode qui rompt franchement avec la tradition. Mais il a pris toutes ses précautions pour qu’on ne puisse le lui reprocher. Quand il faut être rigoureux et scientifique, il l’est plus que beaucoup; quand il y à des solutions pratiques à apporter, des remèdes à proposer, il est toujours au premier rang; en échange, il revendique le droit, sur les points litigieux, de multiplier les hypothèses et de flatter sa sensibilité, La philosophie ne doit pas lui être une croix trop lourde à porter. Dans ce domaine comme dans celui de la morale, il est d'avis que « nous sommes tous libres de tenter une expérience pourvu que nous ne €eraignions pas de mettre en jeu notre vie ef notre personnalité » (%), On ne peut lui en vouloir d'avoir été trop personnel. Abstenons-nous surtout de porter sur lui un jugement dicté moins par une « objectivité » fort sujette à caution que par des préférences personnelles, celles-1à très nettes. « L’impression de perplexité et de désarroi qu'éprouve le lecteur à lire F'une après l’autre les œuvres de ce penseur, dit Tarrozzi (6), est due non pas tant au contraste qui existe entre les philosophes systématiques et lui, qu'au conflit entre sa pensée et le système (trop souvent simpliste) que chacun de ses lecteurs s’est fixé dans son propre esprit, et sur lequel il s'est plus ou moins appesanti. »

Jamais James n'essaya de brider son tempérament, et il raillait fort ceux qui prétendaient le faire (1), attitude, a-t-on dit, qui con-

(4) Tarrozr, Compendio dei principii di psicologia di W. James coll’ introdusione. Il pensiero di W. James e il nostro tempo, Milan, 1911, introd., 1x.

G@) Wal to Believe : The Moral Philosopher and Moral Life, 206.

(6) Compendio etc., introd., x1v.

(7) Pragmatism, 1, 6, 7, 8; Pluralistic Universe, 14 et s.

vient mieux à la littérature qu'à la philosophie. IL y a là une distinction qui eût paru superflue à l'esprit de James. Il lui était impossible de soumettre sa pensée à des catégories toutes faites et aussi sommaires. La philosophie, c'était pour lui la pénétration des mystères les plus proches de nous, la vie et la mort et notre rôle dans ce monde si complexe. Un de ses buts était de rendre la pensée philosophique accessible à chacun, dans la langue de tous, de la faire claire et, si possible, attrayante. Maïs il ne pensait pas que ce rôle fût réservé aux seuls philosophes ni que la technique fût toute la philosophie. Pour lui, tous ceux qui pensaient, hommes de lettres, artistes, philosophes, ceux mêmes qui ne s’inscrivaient dans aucune de ces catégories, des mystiques avérés ou de simples originaux, exprimaient — consciemment ou non — des aspects différents de notre vaste enquête humaine sur les questions qui tourmentent notre curiosité. Tous s’inspiraient des faits : ie tempérament faisait le reste. Grand lecteur, James aimait beaucoup le roman et il lui arrive de dire que l’avenir de la philosophie est là. Il y a dans son œuvre des pages poétiques, d’autres où l’analyse psychologique s'apparente pour la finesse à la manière de tel romancier. En adoptant le « genre » philosophique, James est allé au plus pressé, à la méthode qui lui permettait le mieux de donner à des angoisses très vives un apaisement réel. Ce n’est pas une raison pour qu'on oublie et l'artiste et le poète qui étaient en lui.

b) Impressionnisme.

Vivre en paix avec sa sensibilité, ne plus sentir de heurt au dedans de soi-même, tel fut l’idéal de James. Croit-on qu'il l’eût servi en suivant les méthodes usuelles? I] lui arrivait souvent de s’estimer plus vraiment « scientifique » que tels de ses collègues moins impressionnistes que lui, parce qu'il tenait compte, disait-il, de tous les éléments, y compris la sensibilité. Et ce n’était certes pas sa faute si dans la plupart des opérations de l'esprit la sensibilité avait la place d'honneur. Les choses étant ainsi faites, il avait conscience, en tenant haut la-bannière des faits affectifs, de n'être que le très humble serviteur de la réalité. Lorsqu'il envisageait les questions sous l’angle de la sensibilité, il avait l’impression que ceux qui lui reprochaient de ne pas être « scientifique » lui en voulaient, au fond, d’être trop « vrai » et de ne pas limiter sa vérité au modèle en miniature qu'en donne la « science ». ’

William James est donc impressionniste, Jusqu'ici, on l'était

peu en philosophie : du moins, admettait-on que le philosophe devait se dissimuler de son mieux derrière les faits ou derrière les formules traditionnelles qu’il lui était cependant loisible de remanier, de rafraîchir ou de renouveler. L’impressionnisme passe poux contraire à l'esprit scientifique, et la philosophie, qui à donné naissance aux sciences, abandonnait volontiers l’impressionnisme à la littérature et aux arts, n’en voyant point l’usage pour elle-même. Avec James, la question change d'aspect. Le problème philosophique, chez lui, revêt un caractère personnel, il ne l’examine jamais objectivement, c’est à lui-même qu’il répond, c’est lui-même qu'il essaie de satisfaire, et c’est lui-même, au fond, qu’explore sa philosophie. Les découvertes successives dont sa vie intellectuelle est faite, c’est lui-même qui en est l’objet.

Suivant qu'on goûte ou non sa facon de concevoir les problèmes, on classera James au premier rang des philosophes ou on le chassera du temple avec indignation. Disons seulement que le procédé lui est bien personnel et voyons-en la portée exacte.

L'impressionnisme n’est admissible et ne se distingue de la farfaisie pure que s’il est pleinement sincère et exprime naïvement une vision personnelle. C’est dans la naïveté que réside tout son intérêt et c’est ce qui fait qu'en dépit de l'attrait du procédé les véritables impressionnistes sont rares. Ils sont rares parce qu’il n'y à pas beaucoup d’esprits qui sachent se dégager des conventions qui facilitent la vision, en la faussant. Savoir revenir au réel tel qu'il est en dehors de nos catégories est en soi un art. Apprendre à dessiner, c’est apprendre à regarder. L’impressionniste qui paraît au profane le plus loin de la réalité est, au contraire, l’observateur le plus fidèle. Sans doute, son art suppose une étude approfondie des valeurs et des rapports, mais il suppose aussi — et c’est là la contre-partie qui est précieuse — une fraîcheur d'impression très vive et une indépendance absolue à l'égard de la matière employée. L’impressionniste fixe la nuance qui passe, non les nuances éternelles, s’il en est. Il ne va pas au fond des choses, ne les détaille pas avant de les noter. Il peint d’un pinceau léger plein du soleil du moment ou de l’ombre fugitive. Il excelle à rendre le mouvement parce qu'il ne s’appesantit pas sur les contours. Il fait confiance à sa palette, il sait que telle teinte isolée ne donnera rien, mais prendra toute sa valeur du contraste où il la jettera. Sa vision est faile de taches heurtées qui pourtant donnent à l'œil l'impression du réel avec tout son flou et sa débauche de couleurs. Il arrive même à donner l'illusion de la masse par la juxtaposition d’une multitude de touches indépendantes, et, sans intention de faire un ensemble,

il aboutit cependant à nous en faire savourer les perspectives. Ce fourmillement des touches palpitantes comme les molécules de poussière dans un rayon de soleil nous-donne — et peut seul nous donner — l'illusion de la lumière et de.la vie. L’impressionniste est le pluraliste de la couleur.

Inversement, James est l’impressionniste de la philosophie. Peutêtre son goût pour l'observation et son premier penchant pour la peinture ont-ils laissé Ià une trace durable. Qu'on veuille bien revenir un instant sur le motif qui, de son propre aveu, lui fit abandonner ses projets primitifs et l’on y verra, à la lumière des faits écoulés, comme le pressentiment de son impressionnisme naissant : « Ce qui m'a finalement décidé à renoncer à la peinture, a-t-il dit, c’est que je ne pouvais, avant de l'avoir exécuté, concevoir mon tableau ou mon dessin comme un tout. » @). Cette vision fragmentaire et naïve du réel, c’est James tout entier. Son univers infiniment divisé qu'il opposait à l’ « Univers-bloc » des partisans de l’Absolu n’a d'autre unité, James le reconnaît explicitement (9), que celle que crée l’ « enchaînement ininterrompu » des images et si le philosophe défend aussi énergiquement la forme chaque de son « multivers », c’est qu’il a conscience que, dans ce respect de l’indépendance de chaque touche, gît l'intérêt d’une vision plus proche qu'aucune du réel.

Ce n’est pas dans le traitement de l’ensemble seulement que se révèle la manière propre de James, mais aussi dans le détail. Sa pensée, d’ailleurs, ne se préoccupe que du détail. James s'attaque aux choses comme si l’on n’avait jamais entrepris de les voir avant lui. Il essaie honnêtement de faire abstraction de tout ce qu'il sait sur la facon traditionnelle et commode, mais trompeuse, peut-être, de les aborder. À son œil observateur, elles ne se présentent pas avec la netteté qu’on leur prête si obligeamment. Le courant de conscience commence et se perd dans le flou d’un halo. I] faut que la philosophie puisse rendre l’idée de ce perpétuel mouvement. Or, nos concepts sont choses mortes. On n’y sent pas le frémissement de la vie. On à tout fait pour leur donner de la netteté, les découper avec précision, mais qu'a-t-on obtenu, sinon des décors de théâtre interchangeables et sans relief? Un Turner à su rendre toute la blonde luminosité d'une atmosphère de brouillard d’où émerge un soleil vaporeux. Il n’y a rien là de net : tout est imprécision et

(8) V. plus haut, p. 37.

(9) À Pluralistic Universe, VIII, 325 et s.

vague. L'œil ne peut distinguer aucun contour. Pourtant, ce fourmillement des particules lumineuses est la vie même rendue par un maître de la couleur. C’est ainsi que James a senti l'univers et tenté de le peindre. Qu'il n’aît pas su le rendre sensible à tous par un magistral exposé, comme Bergson qui à réussi à grouper ses idées autour d’un thème central, cela n’enlève rien à l’originalité de sa pensée. Cela révèle seulement un tempérament plus sensible aux détails qu'à l’ensemble. Et la vision de James ne gagne-t-elle pas — elle si avide de fragments et de multiplicité — à nous être présentée sous forme d’esquisses plus ou moins poussées? Un grand tableau aurait-il permis une étude aussi complète du détail? Le détail, c’est le domaine de James, les petits faits qui passent inaperçus aux yeux que l'éducation habitue à ne voir que les masses. Les relations conjonctives (10) sont réelles, comme ces points lumineux qui seuls nous font sentir les situations respectives de deux objets dans l’espace, bien que nous n’ayons aucun mot pour les nommer, Il faut rééduquer notre vision des choses, la dégourdir et aussi « dégourdir nos théories ». Les chemins battus n'avaient pas d'intérêt pour lui. Il pensait que la philosophie, comme l’art, ne vit que par le renouvellement. L'intellectualisme, c'était l’équivalent philosophique du poncif.

c) Originalité.

On ne demande pas au poète sur quelle autorité il s'appuie pour chanter comme il fait, mais le philosophe n’est pas à l'abri d’une pareille indiscrétion. On veut savoir sa pensée fortement étayée, parce que si l’on est prêt à être charmé par le poète, on veut être convaincu par le philosophe et l’on aime juger sur pièces. James qui restait fort sceptique sur ce point, ayant été dans sa jeunesse en Allemagne le témoin indigné des excès d'une méthode trop timide et la voyant envahir les universités américaines, n'a de cesse qu'il en ait montré tout le ridicule. « Telle est pourtant l'habitude qu’on encourage dans nos centres d'enseignement, dit-il (1). Vous devez subordonner votre opinion à celle d'Aristote ou de Spinoza; vous devez la définir par sa distance à l'égard de celle de Kant: vous devez réfuter les vues de votre rival en les identifiant avec celles

(10) Essays in Radical Empiricism, II : À World of Pure Experience, 44 et s. (41) À Pluralistic Universe, I, 16, 17, 18. 4

Se.

de Protagoras. Ainsi sont détruites toute la spontanéité de la pensée.…. En supprimant ainsi le plein air, on fait que toute vraie perspective s’évanouit: aux outrances, aux bizarreries, on attache Île même prix qu'aux idées sensées; et, si par hasard un homme écrit sous une forme populaire, en ne s’occupant que des résultats positifs, en faisant converger toute sa pensée directement sur le sujet, son ouvrage passe pour un fatras superficiel (oberflächliches Zeüg); on le juge dépourvu de toute méthode scientifique (ganz unwissenchaftlich. » Comme la préface au livre de Paulsen, cette réponse anticipée à des critiques qui commençaient à se formuler montre bien l'esprit dans lequel James travaillait. Par éducation et par goût, il n’était pas porté à faire grand cas de l’autorité. En cela, il ne faisait que suivre les conseils de son maître Renouvier et l’indépendance de Henry James. Mais il faut noter à sa décharge que cette indépendance ne vient pas chez lui d’un orgueil mal placé : à le lire, on dirait qu'il doit toutes ses conceptions aux autres et n’a rien apporté de nouveau. Elle est due à un désir sineère Kle voir les choses sans préjugés et surtout au grand souci de James de se tenir toujours en contact direct avec la vie. On peut dire de lui ce qu'on à dit de l’Ecossais Thomas Brown : « Si la connaissance des modernes est une préparation suffisante à l'étude de la philosophie, Brown pouvait s'approcher du sanctuaire, car il la possédait à fond; mais il faut dire aussi qu'il n’allait pas beaucoup au delà, car il ne paraît pas avoir fait une étude bien approfondie des systèmes de l'antiquité, et quant à la philosophie scolastique, on dirait, chaque fois qu'il en parle, que c’est avec un sentiment de pitié et quelquefois même avec une sorte de dédain. Cette indifférence de Brown pour l’antiquité et ce manque de respect pour les doctrines du moyen âge avaient leur source dans son esprit tout cartésien d'indépendance philosophique. 1 se défiait des livres, et, pour étudier l’homme, ïl préférait rentrer en lui-même et interroger sa conscience, » (12).

On à reproché à James et son apparent dédain de l’antiquité et son ignorance des méthodes de la science moderne (13), On ne voit pas bien la portée de ce dernier grief s’il s'adresse à l’auteur des Principes de Psychologie. Quant au premier point, on peut dire que James, qui goûtait comme quiconque la philosophie antique, n’en a pas fait plus usage parce qu'il n’entrevoyait nulle solution prati-

(12) RéÉraoré, Thomas Brown, XXNII.

(13) V. BEerraecor, Un Romantisme Utilitaire, I.

que de ce côté-là. Plongé dans le monde moderne, sollicité par des problèmes nouveaux, confronté par les progrès des sciences, les questions qu'il se posait avaient trop d'éléments étrangers à l’antiquité pour qu’il songeât à s'inspirer d'elle. Il est juste d'ajouter que, Marc-Aurèle à part, aucun des anciens ne parle à la sensibilité de James. Les modernes, par contre, toute l’école britannique, et les contemporains, l’attirent parce qu'ils représentent l'avant-garde à la recherche de voies nouvelles. James est, comme tous, l'héritier des générations précédentes, mais il pense moins à recueillir l’héritage qu’à augmenter le patrimoine commun. Et s’il conçoit la philosophie comme la notation la plus vibrante de la vision personnelle, si c’est là une idée nouvelle, il importe assez peu qu'il ait eu une connaissance plus ou moins profonde de l’antiquité ou des subtilités de la physique moderne. S’il les eût moins dédaignés, dira-t-on, il aurait pu construire une philosophie de plus de valeur objective, s’épargner bien des naïvetés, rectifier même certaines erreurs. Mais James lui-même eût été le dernier à réclamer pour sa pensée une valeur objective, hors du domaine des faits explorés avec la conscience que l’on sait dans les Principes. On peut être sûr que si James a subi des influences — aussi profondes que variées — ce n’est pas par respect pour une pensée type dont il lui aurait fallu «obligatoirement lenir compte, mais parce que son tempérament l'y portait.

Comme la personnalité même de James, sa philosophie est dans un perpétuel état d'instabilité. On ne peut pas en présenter un raccourci qui lui rende justice. Elle est toute dans le mouvement qui l'anime, dans l’évolution qui est sa raison d'être et finit par devenir chez elle une seconde nature. Résumez-la, condensez-la, mettez-y de l’ordre, et vous obliendrez un honnête squelette qui en dessinera bien les grandes lignes, mais d’où toute vie sera bannie. James avait l'illusion, vers la fin de sa vie, qu'il aurait pu, avec plus de temps, mettre le point final à sa philosophie. Ce n’était qu'une illusion. Un système à une conclusion, une vision n’en à pas. Un voile levé en découvre un autre. Renouvier, Blood, Hegel, Fechner, Bergson aidèrent successivement James à lever les voiles qui lui cachaient une vue plus précise des choses. Chaque fois, il erut toucher au but. Ces mirages successifs ont amené James au mirage dernier. Si la mort ne l'avait pris, n’eût-il pas entrevu encore quelque au-delà plein de promesses ? Son esprit était une plaque sensible qui recueillait toutes les impressions d’une certaine sorte. Comment eût-il 66 dogmatique? Ainsi s'explique le manque absolu de rigidité chez ce philosophe. On s'explique aussi le halo de doute

autour de la pensée de James que rien ne vient fixer, et l'absence de doute systématique, cependant, qui impliquerait un dogmatisme d’un genre particulier. Instable en tout, il ne tient à sauvegarder que le strict nécessaire pour assurer la paix d’une sensibilité qui en a besoin. Ses condamnations, même les plus sévères, sont toutes faites au nom de cette sensibilité pour laquelle il plaide. Au delà, l'esprit de l’œuvre de James, c’est la conciliation. « Le Pragmatisme accepte tout : il accepte la logique, il accepte les sens et consent à tenir compte des expériences les plus humbles, les plus particulières. » (14), James ne rejelte rien, Il est ouvert à tout. Il prend un soin extrême de ne tomber dans aueun excès. Il tend la main même à l'absolu. Pour peu’ qu’une philosophie fût voisine de la sienne, il lui faisait fête, il s’inscrivait modestement au rang de ses disciples. James se reconnaissait beaucoup plus de dettes qu’il n’en avait contractées. C’est que son insatiable curiosité le mettait en contact avec une immense variété de pensées et qu'il était toujours prêt à s’émerveiller de l’aide que chacune lui apportait dans son enquête sur le Cosmos. La philosophie anglaise, l’écossaise, Helmholtz, Wundt et la psvcho-phvsique, la philosophie française contemporaine, Janet, Fouillée, Pillon, Flournoy, un polonais, Lutoslawski, des hindous, la jeune école italienne, ses propres collègues, Palmer, Royce, Santayana, des penseurs de tous pays : Bourget, Wells, Chesterton, Tolstoï : à tous James a dû des heures réconfortantes. Il eût voulu comprendre dans sa philosophie ce que chacun avait de mieux. Il cite fréquemment Whitman, Stevenson, Tolstoï et, d'une façon générale, la citation est fréquente chez lui car il aime se sentir appuyé, corroboré par des auteurs qui lui paraissent toujours avoir dit mieux que lui ce qui était à dire. Il est éclectique et cosmopolite, mais ce n’est pas une revue superficielle de la pensée contemporaine qu’il passe ainsi. Il n’en fait pas étalage. il ne cherche pas à donner à son œuvre une teinture d'actualité et un faux brillant. Comme tout Américain cultivé, il est cosmopolite parce que c’est une nécessité et que, placé entre l'Orient et l'Occident, il se trouve sur la route des grands courants de pensée, qu'ils viennent du Pacifique ou de l’Atlantique; parce que nos cultures européennes, vues d'Amérique, se fondent et tendent à s'opposer, en bloc, à celles de l'Asie, de l’Inde surtout. Il est cosmopolite, enfin, parce que de bonne heure il à été initié à d’autres pensées que la pensée américaine et qu'il préfère chercher les solutions nouvelles

(14) Pragmatism, I, 80.

dans les efforts des contemporains au travail, plutôt que dans le passé.

James assimile facilement. Il incorpore dans sa pensée les points qui l’ont séduit chez les auteurs dont il subit l'influence, mais il n’est jamais l'homme d’une seule influence. Son esprit tendu vers trop de buts divers ne peut se concentrer sur un sujet unique. Il lui faut trouver des positions déjà bien établies, qu'il n’ait pas besoin de discuter pour son compte et qui puissent lui servir de relais dans sa course. C’est ainsi qu'il va de Renouvier à Blood, puis à Peirce, puis à Bergson, autant de philosophes auxquels il peut dire: « Voilà ce que depuis longtemps je pensais sans parvenir à l’exprimer. » De vanité d'auteur, il ne saurait être question avec William James. Il est tout heureux, au contraire, de présenter au publie américain Renouvier et Bergson et de se dire leur disciple. Il ne tient pas à passer pour original. Son pragmatisme, dit-l, est le « nom nouveau de quelques vieilles façons de penser ». S'il le pouvait, il voudrait que sa philosophie ne fût que le regroupement de toutes les autres de même tendance. Son but principal étant de servir, il s’eflace volontiers devant cette fin supérieure et s’il estime que d’autres ont fait un travail utile à tous ceux qui cherchent, il n’éprouve pas plus de scrupules à s’en inspirer que le savant n'en a à profiter des méthodes nouvelles de ses confrères pour abréger ses recherches et leur donner le maximum d'efficacité. « Ce serait chose délicate, dit Dewey, de déterminer dans quelle proportion il doit sa réputation d’inconsistance à son désir de faire des concessions à ses adversaires dans l'espoir de trouver un terrain d’entente et à cette largeur d'esprit qui le rendait indifférent aux détails de ses ouvrages antérieurs. » (15).

Imagiaalion, impressionnisme, simplicité et généreux esprit de conciliation, tels sont les principaux aspects de la méthode de James. L'ensemble dénote de la vitalité, de l’élan, le goût de l’indépendance et un minimum de déformation professionnelle. C’est surtout cette absence de pédantisme chez James qui a favorablement impressionné la critique. Il est bien vrai, aussi, qu'on a su le lui reprocher, indirectement, en insinuant qu'une telle philosophie n'avait rien de rigoureux, qu'elle était pleine d'aperçus ingénieux, mais restait un peu en dehors des cadres où la tradition veut que se maintienne la philosophie, On accorde à James de la vigueur, un excès de vigueur, même, qui ne serait pas sans nuire à son sens

(15) Journal of Philosophy, 7 (1910), p. 508.

de la mesure. On dit enfin qu’en insistant pour donner des idées traditionnelles, comme celle de la Vérité, une interprétation personnelle, il en a été réduit à jouer sur les mots. Peu de philosophes ont provoqué chez les critiques une pareille mauvaise humeur. Celle-ci ne serait-elle pas due, précisément, à la qualité même de la personnalité de James, soit qu’on l'ait mal comprise, soit qu'il y ait incompatibilité entre le philosophe américain et ses critiques? Notons en passant que ceux qui connurent James personnellement ont su lui consacrer une critique plus sympathique. Quant à nous, qui avons cherché à pénétrer un peu sa personnalité et la raison d’être de sa philosophie, nous croyons qu'on ne peut vraiment lui rendre”justice qu’en interprétant sa pensée avec toute la souplesse et tout le doigté qu'exige une vision aussi personnelle et aussi délicate. James n’a pas cru! déchoiïir en jugeant Fechner sur la partie la plus romantique certains diront : la plus fantaisiste — de son œuvre. Nous ne faisons que respecter la réalité en considérant chez James non seulement les idées philosophiques, mais l’ensemble dont elles font partie. Si l’on isole volontairement les idées de la personnalité dont elles émanent, peut-être est-on fondé, dans le cas de James, à leur adresser certaines critiques justifiées; mais c’est, selon nous, se livrer à un travail bien artificiel et bien stérile que de commencer par séparer les branches du tronc qui leur donne la vie sous prétexte de leur rendre leur valeur propre.

James a passé son temps à défendre une vision € romantique » de la vie et l’on peut dire que la plupart de ses critiques l'ont jugé au nom d’un idéal « classique » de raison pure et de discipline scientifique. On avait devant soi ce spectacle rare d’un homme sans fausse rigueur qui se laissait guider moins par un goût scolaire pour un système bien fait que par les fluctuations capricieuses d’une riche sensibilité. On n’a pas su, ou l’on n’a pas voulu, voir tout l'intérêt qui s’attachait à cette recherche naïve d’un équilibre toujours instable, à cette tentative puissante pour insérer la personnalité humaine dans l'univers d’une façon qui expliquât et satisfit en même temps nos aspirations. Rêveries généreuses, a-t-on dit avec un sourire, et l’on est passé outre. Il y avait 1à un homme aussi bien informé que quiconque des faits de la cause, trop bien informé, même, pour les déformer en les incorporant en un système d’apparence rigoureuse et qui voulait donner à la pensée son maximum de souplesse. « De la rigueur, lui dit-on, encore de la rigueur. Assez de vos hypothèses subversives, de vos inquiétantes escapades. Donneznous de bonnes vérités bien solides, de ces concepts éternels inusables où viennent s’ébrécher les dents des philosophes. À la meule,

avec tous les esclaves de la pensée! » On raconte qu’un jour, alors que James se livrait dans son cours de philosophie à une de ces grandes improvisations qui lui étaient si familières et où jaillissait le plus pur de sa personnalité, un étudiant positil et quelque peu maussade l'interrompit net en lui criant : « Mais enfin, Docteur, Docteur! Si nous parlions sérieusement, un instant! » Cet étudiant anonyme a fait presque autant de disciples que James.

En présence d’une telle personnalité, il semblerait que l’on eût plutôt à se défendre contre la tendance à négliger un peu les idées pour le charme personnel de l’auteur. L'examen des critiques faites à James rassure : bien peu sont allés à lui en confiance. La note qui domine est la méfiance, quand ce n’est pas le dédain. Livrer un impressionniste comme lui entre les mains de juges trop timides, c’est faire estimer un Degas par un antiquaire ou faire commenter les Châtiments par un commissaire de police du second Empire. IL y a des nuances que la sympathie seule peut dégager. En s’enfermant dans une objectivité plus apparente que réelle on s'interdit de comprendre.

Qui dit sympathie ne dit pas approbation. La sympathie va à la personne et non aux actes. Nous éprouvons de la sympathie pour un certain nombre de gens dont les actions peuvent nous paraître parfaitement absurdes. Nous les en blämons, et ce blâme vient précisément du sentiment qui nous porte vers eux. Il en est ainsi de James. On peut rire de sa « volonté de croire », se récrier contre son pragmatisme et être un fidèle partisan de l’Absolu. Encore doiton en user à son égard comme lui-même faisait en face d’adversaires courtois : viser surtout à saisir l’homme dans l’œuvre. James, quand il avait ainsi touché une forte personnalité se souciail assez peu de ses théories et jouissait pleinement de l’occasion qui lui était offerte. Même si nous devons nous écarter de James sur tous les autres points, imitons-le ici. Ce qui nous attire vers lui, avouonsle, c’est moins son pragmatisme ou son empirisme radical pour eux-mêmes que la vitalité même de l’homme, ses élans, sa verve, ses doutes. Il y a plus de nouveauté et de vigueur dans la personnalité que dans l’œuvre qui en est pourtant si pleine, Devrons-nous juger James aux résultats? Mais la seule conclusion qui se dégage d’une étude de James, c’est qu'on ne peut rien conclure. Et quand le critique après avoir montré que sur dix points James se contredit, que sa philosophie n’est qu’un tissu de paradoxes ou la plus banale des collections de truismes (les avis oscillent entre ces deux extrêmes), croit avoir prononcé un jugement définitif, nous avons l'impression de ne pas être satisfaits car quelque chose nous dit

DT

que James vaut mieux que celle sentence et que — n'eussions-nous rien appris de lui — nous avons pourtant tiré profit d’un long contact avec cette pensée.

Le grand obstacle où viennent se briser les sympathies qu’on peut éprouver pour James, et qui a fait reculer beaucoup, c’est ce préjugé très moderne que la recherche scientifique ou philosophique (les deux tendant à une fusion de plus en plus intime) ne souifre pas l’ingérence de la personnalité du chercheur, La philosophie de James, nous l’avons vu, avait été une protestation énergique contre cet état d'esprit. Il avait planté sa tente dans le désert. Si James, en dépit de sa verdeur et peut-être à cause d'elle, fait à beaucoup l'effet de dater déjà, si son influence va s’aflaiblissant, c’est qu'il a été submergé par l'esprit contre lequel il à vaillamment Jutté de toute son énergie. Il appartenait à une époque où l'individu comptait plus qu'aujourd'hui. Aux alentours de 1870, alors que James avait 30 ans, âge où se précisent les habitudes intellectuelles, les travailleurs scientifiques, en Amérique surtout, infiniment moins nombreux que de nos jours, élaient aussi plus isolés et plus indépendants. La personnalité d’un Agassiz ou d’un Wyman comptait pour beaucoup. Et James, qui goûtait fort cet état de choses, s’en est tout naturellement inspiré dans son travail] philosophique.

James n’a pas fait école. Ne le soumettons pas à Ja critique de l’école. Ce fut un convaincu qui, après bien des tâtonnements, avait trouvé dans certains aperçus philosophiques une satisfaction intime qu'il pensait pouvoir faire partager. Sa nature passionnée, partiale, naïve, irritable, se retrouve dans son œuvre avec une rare fraicheur. Considérons-le, si nous ne nous sentons pas la force de le suivre, comme une des « variétés de l'expérience philosophique » et étudions-le avec Ja sympathie qu'il savait réserver aux autres. Lisons-le, même en dehors de tout intérêt philosophique, pour nous donner. le spectacle si rare d’un homme sincère engagé dans une lutte qu'il prend à cœur, soÿons témoins de ses triomphes et de ses défaillances : mais n’allons pas le juger avec rigueur. Laissonsnous aller, nous aussi, à nos préférences personnelles, méme si nous devons lui accorder plus qu'il ne mérite, car « si l’on traitait chacun selon ses mérites, dit le sage Hamlet, qui donc échapperait au fouet? ».

d) L’Art de William James.

Ame d'artiste, James se devait d’avoir une manière propre, un style personnel. Le style est le vêtement qui épouse les formes de la pensée. A la longue, les deux sont inséparables. Quel auteur sans

relief eût jamais un style vigoureux? La manière définit, de plus, la relation de l’auteur à son public. Bien souvent, elle reflète aussi bien la psychologie du public que celle de l’auteur qui veut Jui plaire (et quel auteur ne veut pas plaire?). Par là également elle nous éclaire sur la personnalité de l’écrivain.

À ces différents égards, le contraste entre un Henry et un William James est singulièrement instructif. On connaît la manière du premier, toute faite d'analyse subtite, d’insinuations vivement lancées, de méandres où se faufile l’idée, comme si elle se laissait aller dans la brume au fil d’une rivière sinueuse, ivre de sensations, humant au passage les vives senteurs, perdue dans une vapeur colorée, sans un contour net, sans un point où se fixer, séparée du but par un amoncellement de riches notations que la pensée jouisseuse veut savourer jusqu’au bout. Style flou d’artiste idéaliste fatigué du réel. On y sent le rêve et l’effritement de la personnalité éternellement partagée. Style qui manque de compact, d’élan, de tranchant, fait pour un public raffiné, une élite, même, si l’on veut, mais une élite épuisée, ivre d'analyse, à qui fait défaut l'énergie vitale de la synthèse. « Tu sais, écrivait William James à son frère (16), comme tout ce qui est dans ta « troisième manière » est aussi loin que possible de l'idéal littéraire qui anime ma brutale et vaillante poitrine.

» Mon idéal, c’est de dire les choses en une phrase aussi directé et aussi explicite que possible, puis de n’en plus parler; le tien, c'est d'éviter de rien nommer directement mais à force de tourner tout autour en soufflant et en soupirant, tu finis par faire naître dans l'esprit du lecteur qui a eu la chance d'éprouver quelque chose d’analogue (sinon, que Dieu lui soit en aidel) l'illusion d’un objet solide ayant cela de commun avec le « fantôme » du « Polytechnic » qu'il est fait de matière impalpable, d'air, et d’interférences prismaliques de lumière habilement concentrée par des miroirs sur un espace vide. Tu y arrives pourtant, et c'est le plus étrange! Mais c’est bien la méthode la plus bizarre dont on puisse user! systémaliquement, comme tu le fais aujourd’hui; À tes risques et périls, d’ailleurs. En ces temps de lecture intensive et hâtive, on ne lit pas, on laisse de côté des pages qui demandent une attention aussi soutenue. Pour être sûr de saisir l’eflet, il ne faudrait pas sauter un mot, et sur vingt lecteurs intéressants, ils seront dix-neuf à s’impatienter. Cette méthode leur paraît délibérément contrariante. « Au

(16) Letters, II, 227, 4 mai 1907.

» fait, pour l'amour de Dieu », s’écrient-ils, «el finissons-en. ». Tu n’as pas ton pareil pour les lueurs, les allusions, les insinuations verbales bien tournées, mais le cœur de la littérature est plus solide. Redonne-le nous, une fois encore! On ne vit pas que du parfum des choses, et les effets de solidité où tu atteins ne sont que parfum et illusion. »

Nous avons là la réaction de William James sur une manière aussi différente que possible de son idéal, qui se trouve ainsi précisé : aucun raffinement chez lui, aucune recherche curieuse, un stvle direct, plein, clair. Entre Henry James et William, il y à toute la différence qui sépare celui qui écrit pour les lettrés de celui qui écrit pour tout le monde. Et là encore, c’est au fond une différence de tempérament que nous révèle la manière de chacun. On à souvent répété, en parlant de Henry et de William James que « le romancier écrivait comme un psychologue, et le psychologue comme un romancier » : formule commode, épigrammatique, et qui veut opposer l’analyse fouillée de l’un à l’aisance brillante de l’autre; formule, pourtant, plus saisissante que vraiment juste. Il n’est pas nécessaire qu'un psychologue soit obscur el confus. On exige, au contraire, de lui plus de clarté qu'on n’est en droit d’en attendre d’un romancier. Le bon psychologue est précis, clair, sans recherche. Il présente, en un mot, les qualités d’un William James. Que reste-t-il alors de notre formule? Henry James écrivait comme un psychologue amateur : c’est l'évidence même et la formule perd beaucoup de son brillant. Quant à William, si beaucoup de ses pages se lisent, en effet, « comme un roman », mieux vaudrait reconnaître le fait en disant qu'il écrivait en bon psychologue et en artiste, c’est-à-dire, qu'il alliait, chose rare le charme à la précision. Henry avait du charme sans précision, alors que trop de psychologues n’ont que de la précision sans charme. William James, ici comme ailleurs, tient le juste milieu — affaire de finesse et de goût — de là, son succès. I] n’a peut-être pas créé de genre nouveau, mais il a su être naturel en son genre et dominer son sujet : du même coup, il s’est classé parmi les philosophes qui surent écrire.

L'art et le style de William James — comme celui de Bergson —

ont été vivement commentés parce que tous deux surent — dans deux genres différents — rendre attrayant un ordre de recherches

supposé aride. Nombre de philosophes, pourtant, furent de bril-

lants écrivains. Les plus grands, même, furent ceux qui écrivirent

le mieux. Descartes n’est pas seulement le créateur d’un esprit phi-

losophique nouveau, il est aussi le premier à exprimer dans la lan-

gue vulgaire et dans un style lucide sa pensée personnelle. En An- Le Breton | 18

eleterre, Locke, à un degré moindre, fit cependant beaucoup pour exposer clairement les grands problèmes; Hume, surtout, est, par excellence, le philosophe écrivain. Pour être philosophe, on n’en est pas moins artiste, et il y a loujours eu une lignée de penseurs qui furent avant tout des humanistes, estimant que la profondeur et la précision de la pensée n’excusaient nullement une page mal. écrite. Tous ces philosophes, et d’autres encore, ont apporté à leur œuvre une préoccupation esthétique qui en rehausse la valeur.

James avait de bonnes raisons d’être de celte lignée. Son éducation lui avait fait prendre tout pédantisme en horreur. Elle avait été aussi peu livresque que possible. Il n'avait pas fait son apprentissage philosophique dans les universités d'alors — inféodées, en Amérique, aux méthodes allemandes. De bonne heure, une pensée négligée exprimée dans un style rugueux l’impatientait fort. La philosophie lui était, pour ainsi dire, venue du dedans, et, si cela ne suffisait pas à lui donner un style agréable, du moins y mettait-il du naturel et cette aisance qui est un don de nature, quand elle n’est pas le fruit d'une longue étude.

Rien, donc, chez James, qui sente l'effort ou la monotonie. Son style fuse comme sa pensée. L'un et l’autre ont subi un travail d’élaboration que rien ne trahit; mais, de même que la pensée de James ne s’embarrasse pas de vieilles formules et se présente toujours libre, de même, son style ne cherche pas de modèles. Il suit fidèlement la pensée, ne lui impose aucune contrainte, se plie à toutes ses nuances. C’est un bon instrument, mais il a fallu l'usage et les circonstances pour que James arrive à s’en servir avec une véritable maîtrise.

Les circonstances sont ici de première importance. James n’est pas un philosophe de cabinet qui disserte à loisir pour sa satisfaction personnelle. IT à un souei d'utilité sociale, un rôle à jouer, un message à livrer. Il écrit pour un publie qu'il veut atteindre, qu'il ‘cherche à convaincre. La plus grande partie de son œuvre est faite de conférences qui s'adressent à des auditoires de composition extrêmement variée : auditoire populaire des foules de Chautauqua, public universitaire des Clubs de Harvard et de Yale, de Berkeley ou de Stanford, sociétés savantes, ecclésiastiques, publie des Congrès, auditoires cultivés d'Edimbourg, foule des cérémonies commémoratives, réunions d'Oxford ou causeries du Lowell Institute (17), Il faut être bien habile pour plaire à des goûts si différents

(17) P. ex. : Talks to Teachers (Ecoles de la ville de Cambridge); Talks to Students (Ecole de gymnastique de Boston); The Wäll to Believe (Clubs de Yale

et intéresser des esprits aussi variés. C’est pourtant ce que James arrive à faire; qu'il ait devant lui des maitres d'école, des savants, des étudiants, ou le grand public, il est partout assuré du succès; qu’il parle en Amérique ou en Angleterre, qu'il prononce un discours en français en. Italie (18) ou écrive dans une revue française (19), il ne livre rien qui sente son provincial. On le comprend sans peine, et non seulement dans les nuances de sa pensée, mais dans l’esprit même dont il l’anime : pénétré comme il l’est des cultures européennes, sa prose française coule de source et ne sent pas la traduction. Cette universalité suppose une souplesse remarquable de toutes les facultés, une maîtrise complète de l’idée et de l’expres- Sion.

Mais, si James sait commander aux circonstances, dans l’ensemble ce sont les circonstances qui, dans une large mesure, l’ont fait tel qu'il est. Elles lui imposent le moule dans lequel il va couler sa pensée. James finit par n’écrire que pour parler. Il est conférencier. Or, la conférence est un « genre » littéraire secondaire. Elle exige de la concision, de la force. Il faut ramasser son sujet. L’intérêt doit être soutenu d’un bout à l’autre : de là le brillant, les formules heureuses, les mots, même, dont s’émaille le texte. Dans ce court espace de temps, il importe avant tout de frapper l’imagination : l’auditeur veut qu’on lui présente des tableaux, des impressions vives, plutôt que des arguments. Il faut lancer des idées, suggérer plutôt que développer. La conférence souffre la répétition, l’image, l'illustration d’une idée présentée sous des jours différents. la variété dans l’exposition. Elle invite à la discussion alerte, à la réplique qui porte, à la riposte. Peu favorable à l’examen détaillé des questions, elle est, au contraire, un excellent moyen de présenter un résumé des recherches ou des réflexions personnelles. C’est

et Brown); {s Life Worth Living ? (NY. M. C. A., Harvard); The Sentiment of Rationality (Philosophical Club, Harvard); Philosophical Conceptions and Practical Results (Philosophical Club, Berkeley, Californie); Reflex Action and Theism (Mirmistres Unitariens); The Dilemma of Determinism (Fac. Théologie, Harvard); Great Men and their Environment (Soc. Hist. Nat. Harvard); Varieties of Religious Experience (Univ. d'Edimbourg); Pragmatism (Lowell Institute, Boston); À Pluralistic Universe (Manchester College, Oxford); Emerson (Centenaire d’Emerson à Concord); R.-G. Shaw (Inauguration du monument à R.-G. Shaw); etc.

(18) La Notion de Conscience, dans Essays in Radical Empiricism, VIII. Communication faite au Ve Congrès internat. de psychologie à Rome, le 30 avril

(19) Quelques considérations sur la Méthode subjective, Critique Philosophique.

2 pe

un genre qui convient admirablement au tempérament de James, suggestif, batailleur et pratique. Il y faut payer de sa personne, apporter des idées neuves, rester dans les limites du sens commun et être bref. Les questions purement verbales y seront forcément réduites au minimum. James sent qu'il tient là un mode d'expression à sa mesure et qui cadre bien avec sa philosophie orientée vers le résultat, Il aime, d’ailleurs, ce genre de conférences échelonnées qui lui permettent de se compléter entre temps, de rectifier sa pensée jusqu'au dernier moment, d'observer sur le publie l’eflet de sa parole et d'orienter ses conclusions.

Jamais peut-être philosophe n’eut à ce point l'oreille du publie. Ce fut naturellement l'Amérique qui lui réserva ses premiers succès, bien qu'il ait, par la suite, obtenu à Edimbourg, comme à Oxford, les plus beaux triomphes de sa carrière. Mais le publie américain se passionnait pour sa parole. Chaulauqua, qui se fonde en 1874 a conservé beaucoup des caractères du « Lyceum ». L'institution elle-même du « Lyceum » est tombée en désuétude à mesure que les centres de culture se répandaient et acquéraient de l’importance, mais l’esprit qui contribua à sa création vit encore. Le même public populaire qui se pressait pour entendre Emerson, Agassiz, Horace Mann, O. W. Holmes, Lowell, Dana, Thoreau, applaudit William James. Celui-ci à su suivre heureusement l’évolution des esprits. On demandait autrefois un peu de nouveauté, et beaucoup de religion. Le prêche ou la leçon s’allègent, les sujets varient, se font plus hardis, l’exposé surtout est plus dégagé, plus primesautier; l’humour s’y glisse, le texte rit : la conférence est née. Cette alliance parfaite que l’on observe chez James des tendances scientifiques, philosophiques et religieuses, cet équilibre moyen qui est peut-être la note la plus constante de sa philosophie, s’ils ne sont pas dus entièrement au fait que le philosophe, ‘s'adressant à une grande variété d’auditoires, pesait avec justice les exigences des uns el des autres, sont pourtant dans une large mesure une conséquence du genre qu'il avait délibérément choisi. On en pourrait dire autant de la multiplicité des points de vue, du souci d'actualité et surtout du désir de simplification et de clarté bien caractéristiques de James.

Mais les circonstances qui firent de James un conférencier en ont aussi fait un polémiste. Il remue trop d'idées et dans un esprit trop personnel pour ne pas heurter des convictions établies. D'ailleurs, son tempérament le poussait à la lutte : rien ne faisait reculer James, ni la difficulté, ni la contradiction. Celle-ci l’aiguillonnait, au contraire. Il aimait la provoquer en outrant quelque peu sa pensée. II pensait que les oppositions se dessinaient ainsi plus nettement,

de

JSaTTe

Agressif par tempérament, il se justifiait en présentant sa combativité naturelle comme une taelique habile et un procédé efficace. « Il pensait, écrit son ami Sully @0), que je me souciais trop d’être impartial; il me rappelait que « un soupçon de virus polémique est » souvent bien utile pour faire nettement saisir les contrastes »; il me représenta, plus tard, à propos de mon livre sur l'Esprit humain. que j'avais l’esprit trop large. « Si vous étiez plus polémiste, » me disait-il, moins préoccupé de tenir compte de toute vérité, » votre accent sonnerait mieux et vous retiendriez mieux vos lec- » teurs. » Quand il entreprend ses conférences d’'Edimbourg, il est animé de résolutions farouches : « défendre, contre tous les préjugés de ma « classe », | « expérience » contre la « philosophie » comme élant le soutien réel de la vie religieuse universelle ». EL parlant de l’atmosphère qu'il s'attend à trouver à Edimbourg « J'aurai plaisir à lui planter le couteau dans le cœur, si les atmosphères ont un cœur? » (21). Ses lettres reflètent la trépidation où ii vivait, toujours sur la brêche, rendant coup pour coup. Ea philosophie est une bataille. « Je sens qu’au fond nous menons le même combat, écrit-il à M. Bergson (22), vous, comme chef, et moi dans le rang. » Il multiplie les articles de revue, les réponses, les courtes notes dirigées contre un ou plusieurs adversaires (3). Il cherche des alliances, fl veut créer un « mouvement », il se dépense sans compter, il va porter la bonne parole jusqu’en Europe. L'influence de ces préoccupations sur la manière de James est assez considérable. Le style se fait plus alerte, plus nerveux, la pensée évolue plus vite, elle se fait plus saisissante; les coups sont mieux assénés. L’ensemble est plus clair, s'articule mieux; l’arme est parfaitement aiguisée, tranchante, et le combattant s’en sert avec un brio et une souplesse toujours plus grande. On éprouve, du moins, cette impression, en passant des essais de la Volonté de croire encore chargés de la mélancolie d’une sensibilité délicate aux arquebusades du Pragmatisme lançant la mitraille sur l’ennemi. Ce Chevalier de la Vérité, dit J.-J. Chapman, « prit la philosophie pour lance et bouclier, et il se trouva qu'elle fut entre ses mains aussi malléable que l’eussent élé la poésie ou le roman, la politique ou le droit ou tout autre moyen d'action sur la société. » (24),

(20) My Life and Friends, 311.

(24) Letters, IT, 127 : À Miss Frances R. Morse, 13 avril 1900.

(22) Letters, IT, 292, 13 juin 1907.

(23) V. notamment The Meaning of Truth, NII, VIII, X, XI, XII, XIV, XV; Essays in Radical Empiricism, VII, IX, X, XI, XIL.

(24) Harvard Graduate Magazine, vol. XIX, déc. 1910 : W. James, À Portrait.

Conférencier, polémiste, James ne peut écrire qu’une œuvre pleine de vie. Sa passion du concret lui fut ici d’un grand secours. Elle l’aida à faire comprendre à ses auditeurs la portée des grands problèmes vitaux en matérialisant devant eux les conflits d'idées, en en faisant des conflits de tempéraments. Cette vision toute conerète de la pensée philosophique se traduit dans la manière de James par une dramatisation des idées. Plutôt que la doctrine moniste, il y à l'état d'âme moniste. Et, de même que le dramaturge incarne dans ses personnages les états d’âme qu'il prétend mettre aux prises, James, qui, lui aussi, veut rendre la psychologie vivante, va camper devant nous ses protagonistes, les mettre en scène, leur faire jouer un drame où il ne manque que le dialogue. Il donne à l’un sa sympathie, la ménage plus à l’autre, les mel tous deux en présence d’une situation qu'ils devront résoudre en faisant appel à leur tempérament propre. Nous les voyons agir, ce pluraliste tout de souplesse et de bonhomie, ce moniste si majestueux qu'il cesse d’être respectable pour n'être plus que solennel. Et la pièce est une pièce à thèse : étant donnés les problèmes que pose la vie, qui saura les résoudre au mieux de nos intérêts, le pluraliste ou le moniste, le pessimiste ou l’optimiste? Le héros de James est sympathique; il est anti-intellectualiste, donc il a du naturel; il a du brio, le strenuous mood en est une preuve; il est courageux et fait à l’idée du risque. Il plaira aux foules : la bonne humeur, l’entrain, la générosité, le panache, la témérité, sont naturels chez lui. Pâle, sec, étriqué, sans cet air de bonne santé qui conquiert tout de suite chez le pluraliste, voici le moniste qui s’avance à pas comptés. Il n’a pas les poumons robustes de l’autre, ni ces puissants élans vitaux qui secouent sa solide carcasse. L'autre est un barbare, un être hirsute et presque sauvage, mal à l’aise dans les vêtements intellectualistes, emprunté dès qu'il s’agit de réduire en formules sèches el empesées les pensées vagabondes qui le hantent. Et voyez comme le petit moniste propret, correct dans son habit d’une logique impeccable, ricane au spectacle de cet ours des bois, de ce paysan du Danube

nez tortu, grosse lèvre,

Portant sayon de poil de chèvre, Et ceinture de jones marins,

qui bégaie son pluralisme grossier en maladroites images.

Mais que la scène change, que le vent s’engouffre dans la demeure des hommes, éteignant la lampe studieuse où s’éclairait l’éloquence moniste, qu'au lieu d’être aux prises avec la dialectique, ils aient à mener le rude combat contre la brutalité de la vie, contre la plus

Sn.

âpre réalité. Le pluraliste est prêt : il a la confiance, la force. Le moniste ne sait que faire, du moment que le monde ne se réduit plus à ses formules. Le vent a éteint la lampe à la lueur de laquelle il pensait. Il n’a pas appris à se conduire dans les ténèbres de la réalité. L'autre, au contraire, qu'éblouirait cette lumière factice, retrouve toute sa liberté d'action. Ne préjugeant de rien, il est prêt à tout. C’est à lui, le fort, que reviennent l’honneur et la charge de continuer dans l’ombre cet effort d’où sortira une humanité meilleure.

Telle semble, parfois, la vision dramatique de James. On comprend que le philosophe ait vu dans le théâtre la psychologie de l’avenir. Sans doute, dira-t-on; mais ce ne sont là que des approximations; jamais moniste ful-il si collet-monté? Et quel pluraliste a done été l’espèce d’anarchiste que peint James? Harpagon est peut-être plus avare que nature, et Tartuffe, plus hypocrite. Qui dira, cependant, que Molière n’a pas su peindre l’avarice et l’hypocrisie? L'essentiel est que l’auteur ait saisi les grands traits et fait vivre l’homme. Toute la portée d’une pièce de théâtre est dans la réaction de chacun des spectateurs. James voulait que nous sentions qu'il y avait là un conflit, et il a produit cette impression de la manière la plus vivante qui soit. Il aurait pu créer des personnages, en faire le portrait, comme un autre B. Shaw; il ne manque à ses héros que le sens de l’intrigue, mais ils sont tout de même voisins du théâtre en ceci que James cherche à nous intéresser à leurs faits et gestes en faisant appel à notre sentiment, en nous laissant juges des motifs qui les animent et du parti qu'ils prennent. Chacun des personnages est en face d’un problème de conscience qui se pose également pour le spectateur. On songe au théâtre plutôt qu’au roman en lisant James, à cause de la concision extrême des répliques. Les arguments volent, l’action presse, mous tient en haleine : l’œuvre fait penser plus qu’elle souligne, suggère plus qu'elle ne peint.

Nous parcourons les chapitres des Variétés de l’Expérience religieuse. Mais peut-être ne voyons-nous pas que, sous son apparence fragmentaire, ce livre à une unité réelle qui lui donne son puissant intérêt dramatique. C’est, en réalité, l’histoire d’une âme, l’âme religieuse, l’âme malade, passant de la mélancolie au calme philosophique, au milieu des autres âmes : l’âme saine, l’âme sarcasti- ‘ que, les âmes indifférentes. Pour ne pas se matérialiser, toutes n’en ont pas moins leur rôle dans le drame, tels ces personnages symboliques qui se présentent l’un après l’autre sur la route de Chrétien dans l’allégorie de Bunyan. L'âme saine, c’est un peu Mr. Worldly- Wiseman, exempt des grosses passions et jouissant béatement de la

SLIO80 ES

vie, I y a les railleurs : un Renan, un Schopenhauer, les matérialistes de la médecine et de la science, qui, l’un après l’autre, tentent de détourner l’âme malade de ses préoccupations. r

Lisons plus avant : voyons la composition du drame. C’est d’abord l'exposition (25), Puis on nous fait pressentir par la bouche de personnages de second plan tout ce que la situation a de poignant (26). Alors, apparaît Ame Saine, joyeuse, joviale même, éclatant de bonne humeur. Voilà, pensons-nous, une agréable solution aux angoisses qu'on nous a montrées si pressantes (21). Notre émotion n'en est que plus forte lorsque paraît Ame Malade, dont l’entrée nous fait frissonner, Car elle se dresse tout de suite, tragique, sur la sérénité et les éclats de joie de cetbe scène où Ame Saine prodiguait son bonheur, Ame Malade prélude, d’abord, sur un mode doux et triste avec Gœthe, s’anime avec Luther, devient pathétique avec l’Ecclésiaste, Tolstoï, Bunyan, puis éclate enfin dans les horribles convulsions de la « pire espèce de mélancolie », celle même où James faillit sombrer dans la folie (28). C’est 1à le point culminant du drame. Vient ensuite le passage de la mélancolie à la sainteté par la conversion : la lutte de l’âme divisée, « homo duplex », les épisodes de la conversion et l’apothéose. La fin du livre, véritable « Epilogue dans le Ciel » nous fait entrevoir, par le canal du mysticisme, les ressorts surhumains qui ont guidé les actes d’Ame Malade et qui règlent les actions des hommes. La moralité est tirée par Philosophe, qui vient raisonner le cas d’Ame Malade et faire sentir que de l’étude de cas semblables naïîtra, dans les temps à venir, une « science des religions ». Le chœur, enfin, donne ses conclusions, chargées, comme se doit, de sagesse, de prudence et d’espoir.

Il y eût eu là, autrefois, matière à mystère. On est, comme malgré soi, tenté de personnifier ici les idées, de faire du livre une allégorie. La marche du drame est grave, pleine de pensées, d'épisodes pittoresques, mais d’un bout à l’autre règne une sereine unité de ton, agrémentée d’heureux contrastes. Les personnages sont ici fortement nuancés. Ils parlent eux-mêmes, non par la bouche de l’auteur, livrant leur âme à nu et cette âme a des accents pathétiques et troublants. La thèse, enfin, n’est pas l’essentiel. Elle est là pour servir comme de toile de fond, de grandiose décor digne des person-

(25) Ch. TI, Religion and Neurology; ch. IT, Cireumscription of the Topic. (26) Ch. IN, The Reality of the Unseen.

(27) Ch. IV et V, The Religion of Healthy-Mindedness.

(28) Ch. VI et VII, The Sick Soul.

nages de la scène. Ce sont eux qui sont au premier plan. La thèse se dégage d’elle-même au cours des tableaux successifs. La brève esquisse qui en est faite n’est qu’un rappel, sans autre prétention. Le drame est bien celui des variétés de l’expérience religieuse. Ja-. mes répond aux critiques qui lui reprochent d’avoir présenté des cas extrêmes qu’ « om n’arriverait jamais à éludier la passion de l'amour d’après un penchant ou une amitié quelconque, mi la violence meurtrière d’après nos impatiences de tous les jours. » (29). D'instinct, le dramaturge va aux personnages à passions fortes et aux situations tendues. La tragédie est l’étude d’une crise. L’intérêt dramatique des Variétés réside précisément dans la vie avec laquelle James a su exposer, développer et analyser la crise religieuse.

A une vision vivante, il faut un style vivant. Il ne suffit plus d’être clair : la clarté s'obtient souvent aux dépens de la vérité. Il faut être alerte aussi et souple comme la vie qu’on veut exprimer. I] faut faire monter la sève dans le style qui ne doit plus peser sur la pensée comme un amas de branches mortes, mais plutôt frissonner à son souffle comme des rameaux verts.

James attachait une grande importance au style. I] goûtait en humaniste un livre de bonne tenue et souffrait de voir la philosophie aller de nos jours en négligé. Il s’en plaint à qui veut l’entendre. « Notre littérature philosophique américaine, écrit-il (30), est abomirable du point de vue littéraire. Pierre Janet m'a dit qu'à son avis elle était bien au-dessous de ce qui se fait en Allemagne, ef je commence à le croire; un style technique ou demi-technique, une pensée mal éclaircie, de la facilité, et nulle composition! » — « Ce qui se publie est important, dit-il ailleurs G1), mais tout cela est trop technique. On n’arrivera jamais à une clarté suffisante tant qu'on n’en aura pas fait une synthèse en bon anglais... ». Et à son ami Flournoy, qui faisait l’éloge de l’activité philosophique américaine, disant que « la palme était maintenant à l’Amérique », « Je crois, lui répond ironiquement James (32), que le style américain est en train de dépasser en laideur tout ce qu’on a vu jusqu'ici. Les idées de X... s'expriment en un style décousu et amorphe qui dépasse les horreurs de l’époque hégélienne en Allemagne. » Par

(29) Letters, II, 209 : À Edwin D. Starbuck, 24 août 1904. (30) Jbid., IT, 217 : À Edwin D. Starbuck, 12 février 1905. (31) Ibid., 11, 285 : A Dickinson $. Miller, 10 novembre 1905. (32) Ibid., II, 244, 9 février 1906.

contre, il n’a pas assez de mots pour rendre la joie que lui cause la lecture d’un écrivain comme Bergson (33).

Lui-mème n'eût rien voulu laisser qui sentit le négligé. On sait qu'il mit douze ans à parachever ses Principes de psychologie. Le souei de bien écrire n’est pas étranger à cette longue maturation. «J'Y ai travaillé tous les jours depuis mon retour d'Europe, éerit-il à son frère Henry, en 1890 G@%, et il m'a fait bien souvent me lever à quatre heures du matin le mois dernier. Je m'y suis repris à quatre ou cinq fois pour rédiger chacune de ses pages, et comme il y à neuf ans que j'y réfléchis, tu peux voir d'ici le débarras! » Voici, d'ailleurs, sa méthode de travail telle qu'il l’expose à une amie de Boston, Mrs. Henry Whitman : «Si le style a quelque mérite, c'est le résultat d'un polissage incessant et laborieux. Ma première rédaction est toujours défectueuse; mais, ce premier brouillon grossier, je le griffonne, le rature, le gratte, le polis jusqu'à ce que je m'en déclare-satisfait. » @5). « La facon dont il écrivit La Notion de Conscience, dit Mr. Henrv James G6), éclaire d’un jour bien saisissant sa méthode de travail. A l'ordinaire, quand il écrivait en anglais, son maximum pour la journée était de vingt-cinq feuilles de manuserit d’une écriture large, et corrigées. Ce discours, destiné au Congrès de Rome ne fut pas composé en anglais, puis traduit, mais écrit directement en français. James s’aperçut avec étonnement qu'il avait rédigé et corrigé quarante pages manuserites. Les scrupules que soulevait chez lui l'habitude de soigner les détails de style ne se présentaient pas ici, alors qu'il écrivait une langue qui lui offrait moins de variété dans l'expression et limitait ainsi son travail de critique ». N'est pas jusqu'aux traductions françaises qu’on a fait de ses œuvres qu'il n'ait tenu à revoir pour y faire des corrections heureuses (37),

James cherchait à présenter sous la forme la plus accessible une pensée que son charme personnel et l'esprit libéral de sa doctrine

(33) V. plus haut, p. 156. CF. les remarques de F. C. $S. Scmrrer (Humanism, préface, XXII-XXIIT) : « .…. Quant à la barbarie du style, elle sévit également toujours, bien que n'’atteignant plus les proportions colossales qu’on rencontre chez Kant et Hegel. Si l'humanisme peut remettre en honneur — contre une telle tendance — le style clair des vieux auteurs anglais, elle fera de nouveau de la Philosophie une lecture agréable aux honnêtes gens... » V. également Jaues, Letters, IT, 230, 934.

(G® Letters, I, 296, 4 juin 1890.

(35) Ibid., 297, 24 juillet 1800.

(36) Letters, IT, 219.

37) Jaues, MSS, Harvard University Library.

rendaient déjà attrayante. Cet attrait, qui est la mote caractéristique de son style, est comme l’émanation de sa personnalité. La langue philosophique n’est pas une langue morte. Sa précision laisse la place aux mille nuances de l'accent et les meilleurs philosophes sont ceux qui surent la parler le plus purement avec l'accent le plus personnel. Nette et sans ornement chez un Stuart-Mill, où elle revêt parfois la froide rigidité d’un texte de loi; articulée, saccadée, âpre et souvent passionnée chez un Renouvier; imagée, raffinée, stylisée chez un Bergson, la langue reste toujours l'irrécusable témoin du tempérament du philosophe : il y montre sa force et ses faiblesses. Plongé dans le monde des idées, le style le rattache à la terre. Et combien n’ont jamais pu prendre à cause de lui leur envoléel

La clarté semble être l'idéal commun de William James et de Henri Bergson. Chacun d'eux, cependant, y arrive par des moyens différents et qui répondent bien à l’idée qu'on se fait de la personnalité de l’un et de l’autre.

Bergson arrive à ses fins par le poli, le fini de la pensée et de l'expression, véritables instruments de précision qui découpent la doctrine sans une bavure. C’est un style où l’image tempère ce que l'intelligence pure aurait de trop aride, et qui, pourtant, avec ses raccourcis, ses formules concises, fait souvent appel à la vivacité de l'intelligence. Continu, ondulé, coulant, il berce et flatte. C’est le style de la conversation intelligente.

De tout autre nature est le langage de James, car il faut dire ici « langage » plutôt que « style ». James parle. Chaque phrase, nous le sentons, a été prononcée dans le silence de la salle de cours ou la rumeur sourde de 1” « auditorium » populaire. C’est une parole abrupte, nerveuse, haute en couleur, pleine de relief, taillée dans le roc, claire parce que concrète et souvent familière. C’est l’homme qui passe ici au premier plan avec sa vigueur, sa brusquerie, même. On y sent quelque chose de combatif, de l’énergie, souvent, jamais de Jaisser-aller. On peut même trouver qu’un certain liant ne serait pas de trop, que la pensée procède trop souvent par bonds, comme une ligne de fantassins qui se portent à l'attaque. La langue reflète le tempérament. James ne cherche pas à lui donner du poli, mais du tranchant. Il vise à frapper de grands coups. Il s'adresse moins à l'intelligence qu’à la sensibilité de l’auditeur. En bon écrivain, il forge des formules pittoresques dont quelquesunes sont classiques : c’est le courant de conscience, l’univers-bloc, l’intellectualisme vicieux. A la lecture d’un exposé ennuyeux et pédant, il griffonne nerveusement en marge du livre : « Matériel

scolaire, que tout cela! » G8). IT aime l’épigramme et en crible ses adversaires. Kant est, pour lui, « le plus rare et le plus compliqué de tous les musées d’antiquités » @9); il parlera aïlleurs du « pédanlisme suranné de sa vie à Kœnigsberg » (0), Hegel « tel le corsaire de Byron, a laissé à la postérité un nom évoquant

Une unique vertu, mais des milliers de crimes » (41).

De Spencer il abhorre « le sec tempérament de maître d'école, la monolonie de ritournelle, son goût pour le mauvais pis aller en matière de discussion, tout son système rigide comme du bois, qu'on dirait fabriqué d’un assemblage hâtif de planches de sapin craquelées » (42), Il parlera de L’ « esprit de marbre blanc » d’un de ses collègues platonisants. C’est dire que sa verve ne manque pas de pittoresque. On reconnaît là le fils de ce Henry James qui tançait si vertement tel membre de. l'Eglise swedenborgienne (3). Comme un Bernard Shaw esquissant de ses personnages un portrait à l’emporte-pièce, aux contours nets, aux couleurs violentes, la vision dramatique de James se complète d’une amusante imagination toujours prête à découper à l’impromptu de saisissantes silhouettes. Le pragmatiste, vu par le rationaliste, est une sorte «d’anarchiste débraillé » (##). Le rationaliste, par contre, voit l'univers lâche du pluraliste du même œil qu’un « vieux fonctionnaire du bureau de la censure en Russie » voit la liberté de la presse ou « une vieille institutrice » la réforme de l’orthographe (4). Quand il faut essayer de peindre le monde du pluralisme, James redouble de verve amusée. C’est « un monde errant, vagabond, qui s’en va à la dérive à travers l’espace et n’a pas même un éléphant ou une tortue pour y poser la plante de ses pieds ! Le «© home-rule » accordé à l'Irlande serait un millenium en comparaison... Un monde comme eelui-là manquerait, philosophiquement, de décorum. Aux yeux de la plupart des professeurs de philosophie, c’est une malle sans étiquette, un chien sans collier! » (46), On sent qu'écrire ainsi la philosophie n’est pas

(38) MSS. Harvard University Library : « Schoolroom furniture all this! » (39) Collected Essays and Reviews, 486.

(40) Principles of Psychology, 1, 366.

(41) Pluralistic Universe, 88.

(42) Pragmatism, 39.

(43) V. plus haut, p. 21.

(44) Pragmatism, 259,

(45) 1bid., 260.

(46) Ibid., 260-261.

dm,

ün labeur pour James, mais un plaisir. Et il s'en donne à cœur joie. Parlant de la conception kantienne de la réalité et de la fonction de l'esprit dans la connaissance : « Il y a quelque chose de presque inconvenant dans l’idée, dit-il(47), qu’une aussi chaste fonction ait porté dans son sein ce tohu-bohu kantien. » Et à propos de la complication des doctrines de Kant et de Hegel : « Le verjus qu'ont goûté ces pères de la philosophie nous agace terriblement les dents. » (8). James va même jusqu’au jeu de mots pour donner plus de vivacité à sa pensée et nous reconnaissons là le conférencier qui escompte l'effet de son innocente plaisanterie. Nous rencontrons ce procédé même dans des textes qui ne furent pas lus en public, tant les habitudes de l’orateur se retrouvent dans le style(4). Le style de James n’est certes pas compassé. C’est souvent une accumulation de notations colorées, de premier jet. Ce style est bien de l’homme dont la conversation par moments éblouissait. « Tel il a peint son père, écrit Henry James, tel on pourrait peindre chez lui le brillant causeur : un fulgurant et pénétrant esprit d'à propos qui vous saisissait. » (60). James ne parvint jamais à réagir contre cette familiarité du style, malgré les marques de désapprobation qu'il recevait de nombre de ses amis. « Je m’'aperçois, écrit-il vers la fin de sa vie (1), que beaucoup de respectables universitaires m'ont pris en horreur à cause de l'indépendance, de la familiarité et de l'originalité de ma manière d'écrire, surtout depuis mon Pragmatisme, et je commence à en avoir assez de produire cet effet. »

Ce n’est pas par une perversité détestable de sa nature que James était voué au style familier, comme trop l'ont voulu croire, surtout sur la foi des traductions. Mais il faut bien avouer que la pensée anglo-saxonne — la pensée américaine, plus encore — cûtoie le concret à chaque instant et cherche à l’exprimer plus que ne fait la pensée française. Pour la pensée américaine, il faut ajouler à £e goût du concret certaine rudesse voulue, une trivialité cultivée qui fait qu'entre plusieurs expressions équivalentes, l’Américain ira infailliblement à celle qui évoque les images les plus courantes, les plus vulgaires. Il aime la métaphore qui rabaisse, les alliances de mots et les allusions très claires qui provoqueront chez

(47) Principles of Psychology, 1, 363.

(48) Zbid., 366.

(49) Jbid., 369.

(50) Letters, I, introd., 27.

(51) Tbid., IT, 300 : A Th. Flourncy, 2 janvier 1908,

ASC

Jui un gros rire (2). James a simplement introduit dans le style philosophique quelque chose de cette langue drue qui ne sent point son classique. Il n’a pas délibérément cultivé le style populaire. I a parlé à ses compatriotes le langage qu'il jugeait le plus propre à faire impression sur eux. On remarquera que ce caractère s’accuse surtout dans le Pragmatisme, série de conférences données en 1906 au Lowell Institute de Boston. Quant à James, qui savait écrire autrement, et l'avait prouvé, dans les Variétés de l'Expérience religieuse notamment, il ne tenait nullement à passer pour attaché à un certain genre et il le fit bien voir trois ans après dans ses conférences d'Oxford. Artiste délicat, il savait prévenir les goûts de son public. Telle image bien accueillie à Boston eût été fraîchement reçue en Angleterre. Il fallait une grande expérience et un sens profond de la psychologie des deux nations pour choisir l’éclairage qu'il convenait de donner aux idées, le jour cru du Pragmatisme ou la clarté tamisée de l'Univers pluraliste. Jamais on n’a pu prendre en défaut le doigté de James.

S'il n'éprouvait nulle peine à se laisser aller au style familier :! y avait à cela une raison profonde. I lui suffisait de pousser à bout cette faculté de penser par images qui était chez lui très remarquable. Sa conversation en fourmillait et ses ouvrages témoignent de leur richesse. James, « grand faiseur de métaphores » disait Sully 63). Qu'on parcoure les Principes de psychologie et l’on sera frappé du nombre d'illustrations, d'évocations, d'images qui y sont prodiguées, Parle-t-il de l'habitude? « Chaque défaillance, dit-il, est comme si on laissait tomber une pelote de ficelle qu'on serait en rain d’enrouler avec soin : un seul faux mouvement détruit l’ouvrage d’un grand nombre de tours. » 6%). EL ailleurs : « J'avoue ne pouvoir lutter contre le tempérament hégélien. Quand on S’acharne avec une trique sur un pauvre fil de la Vierge, on s'’exténue en pure perte sans dommage pour Iui. » @65), « Peut-être est-ce faiblesse naturelle, mais je ne trouve nulle consolation dans ces artifices qui prétendent faire un triomphe d’une défaite intel-

(52) Cf. Pragmatism, VII, 258 : « Si je veux ennoblir les cieux grâce aux constellations que j'y vois, le « Chariot » sera plus vrai que la Cuiller-à-Pot ». Mon ami Frederick Myers s’indignait plaisamment de voir que ce prodigieux groupe d'étoiles ne nous rappelait, à nous Américains, qu'un ustensile eulinaire. »

(83) My Life and Friends, 250 : « The highly metaphorical W. James. »

(54) Principles of Psychology, I, 128.

(85) Zbid., 163.

lectuelle. Ce n’est que du chloroforme pour l'esprit. » (66), « Une Idée qui existerait de façon permanente... est une entité aussi mythologique que le Valet de Piques! » ®7), Et cette image si « américaine » : « (Nous reconnaîtrons nos mois et les distinguerons de ceux qui n’ont pas notre marque) .. comme du troupeau lâché pour l'hiver dans quelque immense prairie de l'Ouest le fermier choisit et assemble quand vient au printemps le moment du recensement, tous les animaux qui portent sa marque. » (68), Il y a longtemps qu'on n'avait pas écrit ainsi la psychologie. Il faut espérer qu’on aura beaucoup pardonné à James de ses audaces en souvenir de la Îraîicheur qu'il a su répandre sur ses pages toujours vivantes. Mais le Pragmatisme a fait du bruit, a été traduit en plusieurs langues, où ses hardiesses se sont trouvées plus ou moins dépaysées. Le souvenir de quelques familiarités ainsi déformées à été grossi par la répétition. On peut dire que seule la lecture de l’œuvre entière de James dans son texte original lui rend justice.

Et c’est alors qu’on s’aperçoit de l’étonnante diversité de ce style qui reflète si fidèlement l'extrême mobilité et les nuances si changeantes de la sensibilité de homme. James n’a qu'une ennemie l’uniformité. Chaotique parfois, souvent plein de charme, son style est à son image. On y passe sans transition du plaisant au sévère. Un seul genre reste interdit à James : le genre ennuyeux. Il n’y à pas chez lui de ces purple patches plaquées sur un ensemble monotone. La phrase vit, elle est alerte. Qu'on ouvre un de ses ouvrages : une même page contient souvent des éléments aussi disparates qu'une allusion personnelle, une citation familière ou littéraire, des réminiscences, une leçon de morale et des aperçus psychologiques. James a l’art de dire agréablement des choses utiles. Son secret est dans la division extrême de sa pensée qui semble occupée sans æesse à unir bout à bout des parcelles de concret. Il procède par additions successives et variées. Pas plus qu'il n’a de vision d’ensemble, James n’a d’unité de ton. Son style est impulsif comme lui-même, inégal, mais, comme lui, toujours tourné vers le soleil et la vie.

Son humour n’est jamais rude : il est fin. Ceux qui ont connu James parlent volontiers de son « bon sourire de camarade » 69), On retrouve ce sourire dans son œuvre. Même dans l’ardeur de Ia po-

(56) Ibid., 179.

(57) Ibid., 236.

(58) Ibid., 333.

(59) Letters, IT, 9, 413.

lénique, c’est une œuvre de bonne humeur. Et il n’est pas de recherches, si ardues soient-elles, qui aient le pouvoir de lui faire perdre ce caractère. Ses Principes de psychologie, même, en dépit de leur rigueur scientifique, abondent en passages franchement humoristiques. Ecoutons James parler de l’attention : « Je connais une personne, par exemple; qui attise le feu, remet les chaises en place, ramasse les grains de poussière sur le plancher, range sa table, jette un coup d'œil sur les journaux, prend le premier livre qui lui tombe sous la main, se fait les ongles, enfin perd consciencieusement sa matinée comme il peut, le tout sans préméditation, simplement parce que la seule chose à laquelle il devrait apporter son attention est la préparation d’une lecon de logique formelle pour midi, qu’il déteste. Tout sauf cela! » (60). Dans la note gaie, cette fois, voilà bien une preuve que la personnalité de l’auteur est au premier plan dans l’œuvre! Dans la même veine, il s’amusera doucement de l'attitude des disciples de Fechner qui, après avoir démoli ses théories, croient indispensable de Jui reconnaître « la gloire impérissable d’avoir été le premier à les formuler, faisant ainsi de la psychologie une science exacte,

Et chacun loua le duc

Qui gagna ce grand combat.

« Mais enfin, quel bien en advint? »

Dit le petit Peterkin.

« Ma foi, je n’en sais trop rien; dit-il, » Maïs ce fut une fameuse victoire! » (61}

Son humour parfois s'applique à détailler choses et gens et ce sont alors de savoureux portraits où il condense ses observations. On y voit sa réaction personnelle sur les types qu'il a rencontrés : un psychologue est bien placé pour analyser ainsi son prochain. Il y a dans les Souvenirs et Etudes toute une série de notices où James a essayé de dégager la silhouette de plusieurs personnalités qu'il a bien connues : Agassiz, Thomas Davidson, Frederic Myers. On .connaît son portrait du philosophe dans l'Univers pluraliste (62) . « Qu'un homme du commun, marchant dans te même sens que lui, partage aussi sa croyance, s’il ne la possède que par une sorte d’intuition innée, cet homme n’en deviendra pas pour cela cher au philosophe : celui-ci pourra même rougir de se voir associé à un tel

(60) Principles of Psychology, 1, 49.

(61) Zbid., I, 549.

homme, ete... ». Nouvelle version de l’ « amateur de tulipes ». La raillerie n’est jamais amère, chez James. Il traite toute chose avec un indulgence amusée. Et combien ses remarques sont pénétrantes, par leur douceur même! Dans le chapitre X des Principes de psychologie, il y a de délicieux passages sur les idéals incompatibles entre lesquels est divisé le cœur de l’homme (6%), On croirait lire, parfois, un de ces portraitistes du xvne siècle qui nous ont laissé de si fines analyses. Tout ce-qui concerne l’Instinct (6%) est saisi sur le vif et puissamment ou finement rendu : brutalité des foules, dissimulation, honte. « Si sérieux que soient les Principes en tant que manuel, dit un des élèves de James (65), le livre est réellement une série d’essais littéraires. »

Ce livre, plutôt, comme les autres, c’est James lui-même. Il n’a nullement l'intention d’être familier ou d'écrire joliment. Il se laisse plus simplement aller au penchant du moment. Il veut que son style soit en harmonie avec sa pensée, et c’est là ce qui le rend si souple et si varié. C’est aussi, parfois, ce qui le rend si prenant et si vibrant. Quand il est saisi par son sujet, James est d’une véritable éloquence : on connaît les pages qui terminent le chapitre sur l’Habitude (66). Mais que d’autres moins connues où la vague d'émotion saisit James et l'emporte! C’est surtout lorsqu'il lui arrive de méditer sur le mystère où mous vivons que son style se fait tout naturellement plus élevé. On en trouvera des exemples dans le deuxième, le cinquième et le neuvième essais de la Volenté de croire. « Les frontières de l'univers me doivent-elles le moindre campteÿ s’écrie-t-il (67). Par quelle insatiable vanité, par quelle débauche de despotisme intellectuel irais-je m'arroger le droit de pénétrer leur secret et les soumettre à ma voix du haut de mon trône philosophique, comme si j'étais l’Oint du Seigneur? Mais, les connaître, seulement, n'est-ce pas un don plutôt qu'un droit? Et l’aurai-je, ce don, avant que l'univers même me soit donné? Des données! des dons! des objets à ma reconnaissance! C’est un don que de pouvoir seulement approcher les choses et, au moyen du temps et de l’espace dont notre esprit et elles-mêmes participent, modifier nos actes de façon à aller au-devant d’elles. » Les Variétés de l’Expérience religieuse, écrites dans un style plus soutenu qu'aucun autre ouvrage de James, et dont le sujet même lui

(63) P. ex. : p. 309-313.

(64) Ch. XXIV.

(65) The Bookman, 33-205; avril 1911 : W. James as a Man of Letters, (66) Principles of Psychology, !, 125-127.

(67) Wall to Believe, IX : Some Hegelisms, 271. : Le Breton 19

tenait fort à cœur puisqu'il enferme dans une certaine mesure l’histoire de son âme, olrent plusieurs pages où l’auteur s’abandonne ainsi à son émotion. Qu'on relise la définition de la religion (68), l’analyse si profonde de la mélancolie de l’âme malade (69), le récit de la crise religieuse où James faillit sombrer (10), les pages sur l’ascétisme (11), la pauvreté (72). Le même homme qui cinglait si durement ses adversaires du fouet d’une âpre critique à su trouver ici des accents d’un grande noblesse.

Ce n’est pas seulement à la variété des sujets traités que James doit la souplesse de son style. Un philosophe comme Renouvier a abordé sans doute plus de questions que n’en a touchées James, sans pouvoir se défaire d’une certaine rigidité uniforme. La vigueur et la fraîcheur qu’on remarque en James viennent de sa complète indépendance à l’égard des modes de penser traditionnels. Aussi bien informé que le savant, il a cependant l’aisance de l’homme de lettres. Son savoir ne l’encombre jamais. Il n’a qu'un souci être fidèle à lui-même, s'exprimer tout entier. S'il était passivement logique, s’il tenait à la rigueur, il serait sans doute moins passionné, donc moins personnel. S'il sacrifiait aux exigences du style académique, il serait moins pittoresque, done moins vrai, car il lu faudrait peindre en couleurs plates alors que sa vision Jui montre les choses violemment contrastées en des tonalités riches et chaudes. S'il adoptait une « manière » uniforme, fût-ce le style familier, ce serait chez lui de l’affectation, car il n’a nul souci de l'unité de ton si contraire à la vie de l'expression. L'étude du style et du la manière de James n’est pas superflue. C'est l'indispensable complément d’un examen de sa personnalité. Celle-ci, même, ne se détacherait peut-être pas aussi nettement, ne s’imposerait pas avec la même vigueur si elle n’avait pas su dominer à ce point ses moyens d'expression. Le style de James n'est pas, si l’on veut, un style philosophique. Ce n’est pas non plus, nous l’accordons, un style « littéraire ». C’est un style qui ne se classe nulle part, un style indépendant. L'essentiel n’est pas de le définir d’un mot : s’il va au but et remplit sa tâche, on ne peut demander plus. C’est un style qui ne dissimule pas l’homme derrière l’œuvre, mais le met, au contraire, au premier plan, assez original pour avoir fait l’objet de critiques et assez puissant pour avoir séduit. Il est à l’image même de l’homme, c’est un style personnel.

Page 1