‹ La personnalité de William JamesChapitre 40 sur 56 · LE MILIEU · texte numérisé non relu

LE MILIEU

Harvard et Shady Hill. Originalité de James.

« Eh oui! disait un jour William James à M. Bergson, qui lui parlait des rapprochements que permettent les congrès de philosophie, parfois, quand on a vu l’homme, on n’a plus du tout envie de lire ce qu'il a écrit. » (). On pourrait retourner cette boutade du philosophe : que de fois l’œuvre enlève toute envie de faire plus ample connaissance avec l’homme ! En dépit de tout l’intérêt que nous pouvons prendre à les lire, ne nous est-il pas difficile — peutêtre, même, désagréable — de nous imaginer en tête-à-tête avec Hegel ou soupant chez Emmanuel Kant L'œuvre de James, au contraire, si débordante de vie, est une invitation à mieux connaitre l’homme. Elle allèche notre curiosité par son originalité, sa forme alerte, sa verdeur. C’est déjà pénétrer un peu dans l’intimité de l’auteur que lire les pages où il exprime le plus profond de lui-même. Le caractère personnel et comme autobiographique d’une grande partie de l’œuvre amène infailliblement l’esprit à se poser la question : Quel homme était-ce, au juste, dans la vie, dans la société? Qu'en pensaient ses contemporains? Que pensait-il d’eux? Tel est l’attrait de James que nous éprouvons le besoin de compléter par des renseignements plus précis le portrait que nous nous sommes fait de lui en assemblant les traits les plus saillants notés au cours de nos lectures.

Pure curiosité, dira-t-on; car, enfin, vous avez l’œuvre et c’est là l'essentiel. Le reste périt, à supposer que l’œuvre elle-même soit impérissable.

Nos pères, sur ce point, étaient gens bien sensés.

(4) W. James, Extrait de sa Correspondance, préface.

Il régnait, à cet égard, autrefois, une délicieuse liberté, une naïveté qui avait son charme. On lisait Descartes sans se demander où était ce « poêle » où il s’enfermait seul avec ses pensées. M. Caterus, savant théologien des, Pays-Bas et M. Hobbes, célèbre philosophe anglais, faisaient tenir par écrit leurs objections à M. Descartes sans qu'on songeât à évoquer à ce propos la Holande aux lentes eaux ni les brumes anglaises. Le latin de l’un valait celui de l’autre. Descartes fut en son temps tout aussi personnel et plus révolutionnaire que William James. Ne sauriez-vous vous en tenir aux écrits, qui seuls restent? Craignez, d’ailleurs, que trop d’indiscrétion ne nuise et ne desserve votre cause. Tout l'esprit d’un aûteur n'est-il pas souvent en ses ouvrages?

Avouons-le : Cette curiosité est profondément humaine et loin d’être toujours superflue. Il ne s’agit pas d’ « expliquer » un auteur par le milieu ou le moment. La personnalité forte puise en soi-même des richesses que ni l’un ni l’autre ne peuvent lui donner. Mais, justement parce qu'elle est forte, elle déborde l’œuvre qu'elle laisse. Celle-ci n’exprime qu'un de ses aspects, le plus durable, nous dit-on, parce qu'il demeure sous forme de livres dans les bibliothèques. Il reste à savoir si cette éternité-là, qui m’est bien souvent qu’un éternel sommeil, est la meilleure qu’on puisse rêver. Les idées, ajoute-t-on, sont éternellement actives et, dussentelles mourir, donnent au moins naissance avant leur disparition à d’autres idées qui se transmettent elles aussi de génération en génération le flambeau qu’on n'éteint pas. Sans doute, mais autant que les idées, qui, d’ailleurs, finissent par se reproduire après ur cycle plus ou moins vaste, le souvenir du contact avec une personnalité marquante et toujours unique, a une puissance d'action réelle. Il y a dans l’homme lui-même, lorsqu'il en vaut la peine, une force qu'il ne sait pas toujours — est-ce possible, après tout? — faire passer en ses ouvrages. Une heure de conversation a souvent fait plus qu’une longue lecture.

Ce n’est donc pas par un vain amour de la couleur locale, un romantisme historique puéril qu’on a tendance aujourd’hui à compléter l’image idéale que se fait le lecteur par une évocation de ce que fut l’homme. Sans doute, on me réussit jamais à le faire revivre tel qu'il fut, de même qu’on ne peut créer de matière vivante. L'’étincelle de vie nous échappera toujours, mais si du seul dessin des contours notre esprit conclut au mouvement, ne pourrat-il pas le reconstituer aussi bien si on lui offre aussi de la couleur et, ce qui le touche de plus près, de l’émotion et la gamme infini ment délicate et nuancée des souvenirs? Notre époque. ne se satisfait plus des idées, il lui faut aussi l’image. Sommes-nous plus

curieux? Notre imagination est-elle plus paresseuse? Quoi qu'il en soit, il y à là une indication, et nous serions inexcusable de n’en point tenir compte, surtout si de cette évocation aussi nette que les documents accessibles le permettent, la personnalité de William James devait se dégager plus forte et plus attrayante encore.

Il faut avouer qu'ici notre tâche devient assez facile. Les do: cuments ne manquent pas. C’est naturellement James lui-même qui nous en fournit le plus, et les plus précieux. Les deux volumes de sa Correspondance sont une mine inépuisable pour qui veut connaître l’homme dans son intimité, ses réactions premières, ses impressions, ses opinions, ses fluctuations, en un mot : son histoire. It a également laissé un certain nombre d’écrits qui ne sont pas proprement philosophiques et donnent d’utiles indications sur certains aspects de son tempérament. Ses contemporains, d’autre part, même de son vivant, ne se sont pas montrés avares d’impressions et comme celles-ei sont suffisamment contradictoires, elles ont un indéniable caractère de véracité qui ne les rend que plus estimables sur les points où elles se rencontrent. Le goût américain de la biographie nous a été d’un grand secours, mais comme nul n’a tenté jusqu'ici d'écrire une biographie suivie de William James, les impressions qu'on a de l’homme, éparpillées dans des articles de revue ou des ouvrages où il est loin d’être la figure centrale, gardent ainsi une vie et une vérité qu’elles eussent pu perdre si on les avait utilisées pour un travail d'ensemble, et constituent comme une série de clichés pris sur le vif. Enfin, W. James est mort en 1910, et nombreux sont ceux qui l’ont connu de près : son souvenir vit en eux. Leur conversation s’anime dès qu'ils en parlent. Nous garderons toujours, quant à nous, une inoubliable impression de nos entretiens avec le professeur G. H. Palmer, qui précéda James à Harvard, fut son collègue pendant trente-cinq ans et pénétra sa psychologie mieux que personne.

Faut-il parler de milieu à propos de James, véritable « citoyen du monde » et qui en fréquenta de si différents? Le « milieu » de sa jeunesse, nous l’avons vu, ce fut sa famille et l’Europe. Par la suite, ses nombreux voyages et ses relations très suivies avec ses confrères européens en firent un agent de liaison d’une activité incessante entre les deux continents. IT est assez malaisé, dans ces conditions, d’assigner un milieu à qui passa sa vie à en rechercher constamment de nouveaux. Avide de fraîches impressions comme l'était James, rien ne lui eût sans doute été plus pénible que de se voir classer officiellement parmi les notables de Cambridge,

et, d'autre part, si l’on considère le continuel va-et-vient auquel il s'abandonna si complaisamment entre Cambridge et l’Europe d'un côté, Cambridge et la côte du Pacifique de l’autre, on en vient à penser que, pour la commodité tout au moins, on peut, sans trop forcer les choses, voir en lui une des grandes figures de la ville universitaire.

I y a sa place à part. Il n’est pas originaire de la Nouvelle-Angeleterre, I] n’est pas né sous les ormes de Harvard, comme 0. W. Holmes ou J. R. Lowell. 1 n’a même pas pris ses grades à la grande Université, comme R. W. Emerson. Cela suffit à lui donner un cachet particulier dans un milieu où l’esprit régionaliste et l’esprit de club avaient encore une si forte influence. James le notera lui-même un jour, non sans amertume (). Ici comme ailleurs, c’est un indépendant, mais tel est son tempérament qu'il subira les influences ambiantes autant que quiconque tout en réagissant fortement de son côté, comme l’exige sa robuste personnalité. A l’égard du milieu l'attitude de James ne peut donc être passive. Comme toute sa vie, elle est faite de tiraillements et de contradictions. Il est très attaché à l’Université qu’il ne cesse de maudire; il aime Cambridge et Boston, bien qu’il ne s’y sente pas chez lui : il leur préfère de beaucoup son ermitage de Chocorua et c’est 1à qu'il reviendra mourir. Il admire passionnément l’Amérique, non sans la critiquer âprement. On ne sait trop s’il aime ou déteste l’Europe : cela dépend de l'heure où il vient à en parler. Mais ces sautes d'humeur sont précisément significatives de l’influence que les différents milieux qu'il fréquentait prenaient sur lui tour à tour.

Après tout, William James était bien un des hommes en vue de Cambridge. Les étrangers de passage ne manquaient pas de lui faire visite. Il y était populaire et un peu prophète, n'étant pas exactement en son pays. Enfin, il a contribué plus que tout autre, peut-être, et en dépit de ses origines à la célébrité de son Université. I est entré dans l’histoire intellectuelle de Cambridge. Les cinquante années qui séparent son arrivée à la Lawrence Scientifie School (1861) de sa mort (1910) sont les plus importantes qu'ait vécues la ville universitaire depuis sa fondation, importantes non seulement au point de vue des transformations matérielles qui s’y effectuèrent, mais surtout par la préparation intellectuelle des générations à venir dont elle est le théâtre, dont James a pu tirer profit et à laquelle il a apporté sa large part.

William James ne prend véritablement contact avec la société de

(2) Memories and Studies : The True Harvard.

Cambridge qu’à son retour d'Allemagne, à l'automne de 1868, bien que ses parents habitassent Quincy Street depuis deux ans déjà 6). Nous avons quelque peine à nous imaginer aujourd'hui le Cambridge d’autrefois tant l’évolution en a été rapide, brusquée même, peut-on dire, par le voisinage à la fois agréable et fatal de la grande cité voisine : Boston. L'histoire de Cambridge est celle de nombre de petites villes tranquilles qu’absorbe peu à peu la gigantesque poussée des cités vers l’ouest. Nous avons vu l’impression de John Fiske qui y arrive en même temps oue James, aux alentours de 1860 (%) : c’est le calme et l’isolement, C'est à peine si les bruits de l’extérieur y parviennent. L’existence y est simple, digne, satisfaite, sans excès d’aucune sorte. C’est bien le cadre qui convient aux poésies de Longfellow : une petite ville bourgeoise et lettrée, morale sans hypocrisie et contente de soi. « Les familles v étaient économes sans parcimonie, hospitalières sans extravagance, cultivées sans prétention. L'influence de l’Université donnait à la société une tournure livresque et on lisait beaucoup, mais c'était des lectures qui nourrissaient l'intelligence, plus qu’à notre époque de journaux, de magazines et de romans populaires. Tout le monde à Cambridge s’intéressait, par exemple, aux fascicules trimestriels de la North American Review dont chacun devait contenir plus d’un article d’un ami ou d’un voisin. » (), Cambridge, après tout, devait sa tranquille prospérité, presque son existence, même, à son « College ». C'était un acte de foi qui l’avait fondée Là sur les bords du Charles (6); c'était encore un acte de foi qui maintenait dans le « village » les traditions littéraires d'autrefois, surtout en.

G)iletters 01/2173;

(4) V. plus haut, p. 40.

(5) C. E. Norron : Cambridge Historical Society, V. 1, 1905 : Reminiscences of Old Cambridge. En 1888, l’Index de l’Atlantic Monthly donne les contributions suivantes :

Nombre d’articles : W. D. Howells, 399; T. S. Perry, 355; O0. W. Holmes, 181; Ho James Jr, "184; TR tLowell, 132: 00: W° Higginson, 117; J. TFiske, 89: G. E. Woodberry, 73; H. W. Longfellow, 68; C. E. Norton, 4%; N. S. Shaler, 32; R. W. Emerson, 29; H. James Sr., 19; W. James, 12. (T. W. Higginson : O!d Cambridge.).

(6) « After God had carried us safe to New England, and we had builded our houses, provided necessaries for our livelihood, rear’4 convenient places for God’s worship, and setled the civill government; one of the next things we longed for and looked after was to advance learning and perpetuate it to posterity; dreading to leave an illiterate ministry to the churches, when our present ministers shall lie in the dust. » (V. Official Register of Harvard University, vol. XXII, Jan. 1925, n° 2, p. 82.)

ce milieu du xrxe siècle. où la Nouvelle-Angleterre avait, selon l’expression de M. Santayana, « un été de la Saint-Martin intellectuel » (1). Jamais Cambridge ne ressembla plus à Oxford, mais une Oxford américaine, c’est-à-dire vouée au changement. On ne saurait dire au juste combien de temps ce caractère se maintint car en ces matières les dates sont illusoires, mais ce ne fut qu'un des aspects de son évolution. C'était une époque de transition entre la simplicité primitive et l’organisation méthodique qui devait suivre. Quand James débute à l’Université Harvard, ce n’est déjà plus la familiarité patriarcale d'autrefois, mais on est bien Join de l'immense laboratoire actuel. Sans doute on n’était plus au temps où le président de l'Université, Josiah Quincy (1829-1845) connaissait les familles de tous ses étudiants et, revenant de Boston en voiture, laissait aller les rênes sur le cou de son cheval ef s’endormait (8). La simplicité était pourtant la note dominante, avec certaine gaieté de bon aloi. « Boston et Cambridge, écrit M. Santayana (9), n'étaient pas alors sans analogie avec le Londres de Dickens : même richesse morne, même goût de la parole, même souci des convenances, mêmes ruelles sordides suant l'abandon et la ruine, mêmes types bizarres, même jovialité bruyante... La vie des plus jeunes étudiants était pleine d'incidents comiques tournant à la grosse farce; on allait avec bonhomie d’un lieu,commun à un autre. On s’entassait dans l’omnibus dont les chevaux faisaient tinter leurs grelots, on relevait son col sur les oreilles, on s’enfouissait les pieds dans la paille, l'hiver, et, après une longue demibeure au petit trot, c'était Boston où l’on allait jouir de la société des dames, du théâtre, d’un bon dîner. L'été, pour la fête des anciens et la cérémonie de fin d’année les dames de Boston et les messieurs d’un certain âge rendaient la visite, précédés du gouverneur du Massachusetts dans sa calèche de louage et des orateurs et poètes locaux débordant de bons mots et de sentiments convenlionnels et brûlant moins de souhaiter bonne chance aux jeunes gens qui se lançaient dans la vie que de déployer leur esprit et de se réchauffer le cœur avec du punch et l’évocation en commun des souvenirs de leur jeunesse. C’était une existence idyllique, un peu bohème, amusée, sans raffinement d'imagination, sans connaissances vraiment familières, sans religion bien nette : de l'intelligence qui papillonnait dans le vide, poussée parfois jusqu’à l’insigni-

(7) Character and Opinion in the United States, T, 1. (8) C. E. Norton, loc. cit.

(9) Op. cit., 50.

Se

fiance, puis, les années de collège terminées, la chute dans l’engrenage des affaires. » En somme, beaucoup de facilité, quelque talent et assez peu d'esprit critique, le culte de la moyenne et une aimable faiblesse pour les idées toutes faites : tel semble être le revers de la médaille dans ce Cambridge, à tant d’égards si favorisé. Le cadre local était délicieux, les beaux esprits ne manquaient pas, la vie devait y être d’une rare quiétude. Le danger était dans l’insipidité d’un idéal aussi satisfait, dans la fragilité d’un équilibre auquel on était arrivé sans lutte et qui n'était pas à l'épreuve du temps. Oxford, du moins, avait survéeu à des troubles assez profonds pour ne plus avoir à craindre des influences extérieures. Cambridge n'avait pour lui que son isolement et son insouciance. Les conditions nouvelles et l’implacable rigueur avec laquelle allaient se poser les problèmes nouveaux devaient en modifier profondément le caractère et l’orienter dans une direction tout autre. Génération favorisée que celle des poètes (10). Venue à maturité après l’ère de prospérité qu'avait connu le port de Boston, libérée du souci des affaires, elle n’était pas encore absorbée par les questions morales et pratiques qu’allait poser la science et qui préoccuperont la génération suivante. A elle revenait la tâche agréable d’inaugurer en Nouvelle-Angleterre le règne des belles-lettres. La situation était idéale pour ces penseurs locaux que sont les poètes du temps; les vieux cadres subsistaient encore et étaient tenus pour suffisants; l’unitarisme, le transcendantalisme, mouvements nouveaux de l’âme toujours inquiète de la Nouvelle-Angleterre, étaient plus des raffinements de la pensée religieuse que des révoltes contre la tradition : l’essor intellectuel n’emportait pas les esprits par delà la volière. Boston donnait le ton et ce ton était nettement religieux et conservateur: l'influence victorienne avait traversé les mers. L'Université suivait, n'ayant pas encore la force de guider. Elle recherchait autour d'elle les meilleurs pour s’en parer; ce n’est que par la suite que les meilleurs l’ont recherché à leur tour. La vie intellectuelle de Cambridge était dispersée, individualiste, jalouse. Le Saturday Club chanté par Holmes réunissait une pléiade de personnalités : Emerson, Longfellow, Agassiz, Peirce, Sumner, Holmes, auxquels se joignait parfois Hawthorne. Pas un parmi eux qui n’eût rougi d’être un « spécialiste ». Philosophes, poètes, hommes de science, mathématiciens, politiciens, médecins, {ous avaient

(10) Bryant meurt en 4878, Longfellow en 1882, suivi à un mois par Emerson, J. R. Lowell disparaît en 1891, 0. W. Holmes, en 1894, tous âgés de plus de 70 ans.

em commun certain idéal de culture et de loïsir. Ge fut, peut-être, la seule génération américaine qui connût l'équilibre des désirs et des réalités et goutât la vraie sagesse. L'Université les comptait bien presque tous parmi ses membres, mais elle n’était pas très exigeante elle joug était léger. GC. E. Norton a décrit avec beaucoup de délicatesse « le groupe d'hommes et de femmes réunis autour du Collège et qui formaient une société d’un charme exceptionnel et du pur type de la Nouvelle-Angleterre. Les distinctions artificielles y étaient rares; mais les progrès de la démocratie n’avaient pas balayé les distinctions naturelles d’une bonne éducation et d’une culture supérieure. Les meilleures traditions des premiers temps de la Nouvelle-Angleterre vivaient toujours et constituaient un fonds commun d'idées et de compréhension mutuelle. L'esprit dominant était une heureuse largeur de vues : chacun était content et satisfait des choses telles qu'elles étaient; on espérait, on avait confiance que ce nouveau monde, la Nouvelle-Angleterre au moins, n'était pas simplement la Terre promise, mais que les promesses y avaient déjà été remplies dans une large mesure. » (1), Quoi de plus victorien que cette dernière conviction ?

La Guerre Civile n'avait pas été sans ébranler iortement cette quiétude. C'était un rappel brutal à la réalité. Pratiquement, elle creusait un abîme entre la période qui la précédait et celle qui la suivit. Après 1865, la génération des poètes se survit à elle-même. Elle n’était pas armée pour les luttes âpres de la reconstruction. j'était la tonalité même de la vie qui changeait. Le bel optimisme tranquille n’était plus de mise. Le tonnerre de l’Evolution roulait au-dessus de Cambridge, troublant les sommeils paisibles. La génération nouvelle qu’annonçait ainsi cette triple guerre : politique, intellectuelle et morale, promettait de transformer l’idyllique Cambridge en un champ de bataille.

D'une façon générale, la période qui suit la Guerre civile sonne le glas-de l’amateurisme. À une génération de poètes suecède une génération de critiques que font, d’ailleurs, pressentir les essais de Holmes et de Lowell. À l’ancien idéal de résignation, de rêverie et d'individualisme, un idéal plus rude se substitue. Les temps sont changés : l’esprit moderne pénètre profondément les masses et celles-ei agissent de plus en plus sur la vie intellectuelle du pays. Les relations avec l’étranger se font plus continues, le besoin d’échanges est plus vif. I règne une plus grande activité intellectuelle,

(41) Loc. cit., 117.

dans des domaines plus variés. On a soif de résultats. C’est peutêtre là un mot nouveau à Cambridge, et il donne à la recherche un caractère plus scientifique que littéraire. La tradition va passer de mauvais jours, la tradition religieuse, surtout, dont lEvolution qui est dans tous les esprits, sinon dans toutes les bouches, va venir troubler la béate paix. Emerson vieillira vite, car ses racines baignent dans la tradition et ses plus hautes branches se perdent dans les nuées. Les hommes les plus marquants de la génération qui meurt ne vivront bientôt plus que dans les citations et les souvenirs. Pourquoi? Individuellement, ils furent plus grands que ceux qui prennent leur place, plus brillants, et leur œuvre est unique. Mais le mot d'ordre est maintenant : concentration, organisation, nouveauté, initiative. On n’en est pas encore à la « ratioualisation » mais elle n’est pas loin. L'individualisme est hors de saison; la grande idée de coopération est en train de mûrir.

Avec le président Eliot, l’Université à su comprendre la nouvelle orientation des esprits. Elle attire à elle tous ceux qu’on sent animés des idées qui flottent dans l'air et qui pourront réaliser l’idéal de rendement qu’on se propose. En même temps qu’elle s'ouvre à un plus grand nombre d'étudiants et se donne des buts plus pratiques, plus efficaces, l’Université entend non plus subir, mais mener le mouvement. De là l'extraordinaire activité qui s’y déploie dans toutes les disciplines, l’intelligent éclectisme qui préside au choix des maîtres, jeunes professeurs d’une Université en pleine croissance et qui se sentent les dents longues devant le travail de construction qu'on leur assigne; de là, aussi, le déplacement du centre de gravité intellectuel de Cambridge, ou plutôt la formation d’un centre de gravité qui lui manquait et qui sera dorénavant l’Université Harvard. C’est à son profit que la révolution s’est accomplie. Répandant au dehors ses lumières, elle n’est pas sans jeter quelque ombre sur les talents qui la servent. Le rayonnement intellectuel de Cambridge sera désormais le fruit d’un effort collectif. Eliot sut trouver dans l’habile assemblage des contrastes le stimulant qui manquait par trop à l’uniforme sagesse du Cambridge d’avant la guerre. Il avait conscience de servir ainsi le talent de chacun en servant la renommée de Harvard : il a été récompensé de ses efforts, car les quarante-cinq années de son administration furent les plus belles que Harvard ait jamais vécues jusqu'alors.

Mais de telles révolutions sont rarement aussi nettes qu'on veut bien les dépeindre pour les mieux faire sentir. Des transformations aussi radicales ne se font point en un jour —- même en Amérique —

et Cambridge ne fait pas exception. Il y a toujours des frottements, que le caleul peut négliger, mais qui ont pourtant une importance pratique. Tout Cambridge ne se sentit point d’un même élan soulevé par la vague de nouveauté scientifique. L'Université y était sans doute conquise, d'emblée : mais aussi son salut était dans sa régénération, il y allait sinon de sa vie, du moins de son prestige, elle se devait de prendre la tête du mouvement, de renoncer à l'idéal aristocratique d'Oxford pour devenir une institution essentiellement américaine et démocratique. Mais, autour de l’'Université, il y avait la société de Cambridge faite d'individus moins pénétrés d’un idéal collectif, une société qui avait vécu les jours anciens, qui s’en élail éprise, dans une certaine mesure, qui opposait aux élans encore jeunes une sagesse moins béate que celle de jadis — car les événements avaient, malgré tout, porté leurs fruits — mais tout de même modératrice. Il ne se formait, bien entendu, nulle coalition tapageuse. Il n’y avait même pas conflit. Il y avait seulement d’un côté beaucoup d’enthousiasme et, de l’autre, moins. Les uns regardaient l’avenir; les autres, le passé. Il y avait là quelques esprits qui prolongeaient dans les temps nouveaux l’idéal de leur jeunesse, au risque de perdre contact avec leur époque. Mais surtout, Cambridge réunissait un nombre suffisamment élevé d'hommes de goût qui, dans un milieu où les loisirs commençaient à se faire plus rares et où la personnalité gardait encore quelque prestige, entendaient, fussent-ils les derniers, jouir des plaisirs d’une fine conversation entre honnêtes gens et renouer un peu avec le passé. En face du Yard, il y avait Shady Hill.

Le maître de Shady Hill, l’ami de Ruskin, Charles Eliot Norton, « sage local et la clef de son époque » dit J.-J. Chapman (2), incarnait ce qu'on pourrait appeler l’esprit vieux-Cambridge corrigé par un aimable scepticisme qui lui était propre. Aristocratique et conservateur, il assistait en blasé aux profonds changements qui s’opéraient autour de lui. Esprit fin et cultivé, plus voisin d’un Leslie- Stephen que d’un Emerson, bien que d’une famille de théologiens, il n'avait ni la mystique victorienne des intellectuels d’avant la Guerre Civile, ni la mystique évolutionniste de leurs successeurs. Cet agnostique désabusé était avant tout un artiste et un dilettante, humaniste d’une parfaite urbanité, « l’ami de Carlyle, de Ruskin, de Matthew Arnold, et, pour tout dire, l’ami de tout le

(12) Memories and Milestones, X, Ch. E. Norton, p. 130.

Sn

monde (3), dont la vaste demeure de Shady Hill, isolée au milieu des bois, semblait la jalouse gardienne des vieilles traditions (44). Ce n’était pas une demeure inaccessible ou revêche, encore moins une tour d'ivoire. On n’y distillait point au compte-goutte des pensées précieuses et hermétiques inaccessibles à la foule. Loin de là tout ce que Cambridge comptait d’intellectuels aimant les arts, la littérature et la philosophie y avait ses entrées. C'était comme une Université supérieure où l’on se formait à un délicat humanisme au contact de personnalités éclairées et de gens de goût, une société étroite, certes, mais qui étendait son influence non seulement dans ses limites naturelles, mais bien au delà. Elle donnait le ton à tout Cambridge. Le grand secret de son influence c’est qu'elle n’avait pas de doctrine qui en eût fait un clan ou une chapelle, mais seulement des traditions qu’elle avait su comprendre et orienter intelligemment. « Si je pouvais essayer, dit Henry James (5), d’esquisser, sans plus, l’aisance heureuse avec laquelle les cercles universilaires acceptèrent consciemment pour leur satisfaction personnelle, ou parce qu'ils comprenaient que c'était là ce qui s’offrait à leur portée de plus élevé, la prédominance sociale de Shady Hill, du maî-

(13) Proceedings of the British Academy, vol. XNIIT, Philosophical Opinion in America (Santayana).

(14) Quelques extraits de lettres iüllustreront mieux que nous ne pouvons le faire ici trop brièvement l'attitude de Ch. E. Norton : A Leslie-Stephen. Shady Hill, 4 March 1893 : The reading of the volume {(L.-S. : Agnostic’s Apology) makes me melancholy, because it compels the conclusion which one would rather avoid, that the lovers of truth are à very small band — otherwise the Agnostics would be in à majority. There are more of them, indeed, than openly train in their ranks; and this also may make away melancholy, as a sign of the timidity which rules the lives of the mass of one’s acquaintances. Democracy does not tend Lo cherish courage. The independent grows less common. Ï do not see how any man accustomed to use his reason can resist

the force of your argument, — unless, indeed, like Lowell, he reject reason in favour of sentiment, or of something which he called intuition. Such à position is possible as we have known, — bul as Montaigne says : « Ces

choses-là, nous les trouverions autant ou plus incroyables qu’aulcunes autres. » (The Letters. of C. E. N., II, 215)

A Goldwin Smith. — 1% juin 1897: The progress of free-thinking seems to me, in spite of ecclesiastical reaction and resistance, much grealer in England than. America... No doubt many persons have reached similar conclusions but the timidity which seems to be one of the intellectual conditions -of the present stage of democracy, preveuts them from giving expression to their convictions. In my own circle, I find myself almost solitary in my open profession of free-thinking.

(15) Notes of a Son and Brother, 257.

ire du lieu et des dames de sa famille, je trouverais là une abondante matière. Ainsi se trouvait justifiée ce. que j'ai appelé la rareté de Shady Hill : elle agit surtout par son généreux humanisme. Ce fut là tout le sortilège dont elle usa. » Charles Eliot Norton, en effet, sceptique convaincu, s’entendait fort bien avec tout le monde. Avec sa finesse, sa légère ironie, son goût pour la conversation polie et son dilettantisme épris de l’art et de la pensée antiques, il faisait un peu figure d'homme du xvme siècle dans une société assez peu faite à un idéal aussi aristocratique et distant (6). Il réagissait sur elle à sa manière en assouplissant, décongestionnant, humanisant les traditions assez rigides qui emprisonnaient les esprits en Nouvelle-Angleterre. Aussi s’entourait-il d'hommes à tendances très variées, très contrastées, parfois. La plupart « scholars and gentlemen », sachant goûter la finesse des classiques, très versés dans les lettres anciennes ou étrangères, amateurs d’art, aussi, assez libéraux pour unir dans une même sympathie l'idéal chrétien de William Morris et de Burne Jones à l'idéal antique, ils formaient un groupe un peu étrange dans cette vieille colonie puritaine dont ils modifiaient dans une certaine mesure la physionomie par leur souplesse et leurs préoccupations esthétiques avouées. Peu à peu, ils relâchaient les liens qui encerclaient encore la pensée américaine, rétablissaient dans les esprits un équilibre plus équitable entre la vie, les arts et la religion, les rendant plus indépendants les uns des autres. Ce que l’Université accomplissait à coupes de hache et avec l’inévitable brutalité d’une machine à faire prosresser les questions, eux le réalisaient insensiblement, comme avec onction, comme s’ils eussent surveillé la mise au point d’une œuvre d'art. C’est ainsi que Shady Hill devint, par la force des choses, le véritable régulateur de l’Université dont l’énergie illimitée eût été dépensée en pure perte si l’on n’avait eu constamment sous les veux cet excellent fémoin qui — sans prétendre intervenir en rien en ces matières — exerçait pourtant indirectement une influence morale appréciable.

(16) G.-E. Norton à Horace H. Furness, 28 juillet 1908

« Donne is right in his verse... in which he speaks of c those unconcerning things, matters of fact ’; and the world is more full of those unconcerning things now than it was eighty years ago, and is likely to grow fuller and fuller of them the longer it lasts. They do not provide soil for the gardens of the mind, So we must fall back more and more on the poets, and it will be the poets of Greece and England who will supply the spiritual nourishment which we chiefly need... » (Letters.)

Loin de bouder Shady Hill, Harvard y recrutait ses collaborateurs les plus distingués. Elle vint même y chercher Charles Eliot Norton, non sans fracas de la part de vieux éléments irréconciliables à tout ce que celui-ci représentait d'indépendance et de libéralisme. Mais où aurait-on pu trouver esprits plus élevés ? « C’étaient des esprits de choix que réunissait C.-E. Norton dans sa vieille demeure hospitalière du « Bois Norton », abattu depuis longtemps et morcelé, où s'élèvent aujourd'hui de nouvelles constructions de béton; alors, ce gai kentuckien, Nathaniel Shaler, le géologue, les philosophes Royce, Palmer et James, le vénérable helléniste Goodwin, le physiologiste Bowditch et l’incomparable président de Harvard en personne formaient une société remarquablement harmouieuse, à la fois sérieuse et pleine d’entrain. » (17), Charles E. Norton appartenait à une génération où la conversation était encore très cultivée et où l’on attachait une grande importance à l’art de bien dire. « Lowell, R.-N. Dana et Curtis semblaient être nés causeurs; de même, chacun à sa façon, Godkin, Gurney, Chauncey Wright, Child. Leur conversation était dans la meilleure manière américaine qui est, ou qui était alors, voisine, à une nuance près, de celle des anglais, supérieure, selon beaucoup. » (18). Esprit fort accueillant, Norton goûtait surtout chez ses hôtes l’élévation de la pensée et le charme de la personnalité. Au delà, il n’examinaït rien (19).

Par ‘sa situation officielle à Harvard, d’une part; d’autre part, grâce aux relations que sa famille et ses recherches lui assurèrent dans la société de Cambridge, James fut done mêlé de près à deux mondes qui, fort différents et de tendances variées, eurent tous deux leur influence sur sa personnalité et en éclairent certains aspects. À l'égard de l’un et de l’autre il conserve sa pleine indépendance par la puissance même de son originalité et les liens qui le rattachent à un troisième monde : l’Europe; mais, comme il était iné-

(47) Life of Hugo Münsterberg, 42.

(148) The Letters of C.-E. Norton, I, 441.

(19) C.-E. Norton à Miss Gaskell, 24 juillet 1908 : « James... is the most independent and the most popular of metaphysicians and psychologists, and, as you know, is the great protagonist of the new doctrine of pragmatism which is worth to my mind just about as much as the systems of metaphysical speculation which have preceded it. James’s spirit and lemper do good to whoever comes within their range; and if is as much through their affections as through their intellects that his disciples are attracted to him. It shows how sweet his nature is, that he can get on with me who am absolutely a skeplic in regard to every metaphysical system and as to the value of every inquiry into the unknowable... » (The Letters of C. E. N., il, 412)

Le Breton 20

vitable, il lui arrive, lorsqu'il écrit, d’avoir en vue telle façon de penser courante à Harvard, lel préjugé de la société américaine, et, insensiblement, ces préoccupations modifient la courbe de sa pensée. Le ton même de son œuvre, la position qu'il a adoptée à l'égard de certains problèmes, quelques-unes des contradictions qu'on note chez lui perdent à l'examen beaucoup de leur mystère.

James est une des grandes figures de la Section de philosophie de Harvard de 1876 à 1907 (20) et le fait est gros de conséquences. On n'a pas oublié que les premiers colons qui envisagèrent la fondation d’un collège à Cambridge, le firent surtout « de peur de laisser aux églises un clergé illettré quand les ministres d'alors seraient retournés en poussière ». Certes, le College avait depuis longtemps renoncé à n'être qu'un séminaire et une Ecole de théologie distincte s'était organisée en 1816 (21), mais par tradition et par goût, la section de philosophie était de tout temps considérée comme donnant le ton à l’Université. C’est elle qui devait exprimer l’esprit de Harvard, non pas un esprit figé dans une adhérence rigoureuse aux traditions, mais évoluant avec le temps et cherchant à guider plutôt qu’à suivre, s'inspirant de la noble devise de la maison : Veritas. De tout temps, Harvard eut l'esprit large et sut s'adapter merveilleusement aux exigences de la pensée contemporaine. Or, où en était-on, au moment où Eliot — qui connaissait bien les préoccupations philosophiques de James pour les avoir remarquées et notées lorsque celui-ci n’était que son élève à la Scientifie School — faisait appel au jeune physiologiste pour compléter sa Faculté? Non seulement l’Université se réorganisait sur une plus gran le échelle (« Les lauriers de l'Allemagne, dit M. Santayana (2), empèchaient Boston de dormir. ») mais surtout il ne fallait pas que les problèmes nouveaux nés de la controverse évolutionniste el qui pouvaient avoir de graves conséquences religieuses fussent abandonnés à une discussion peu documentée ou mal dirigée, Au moment où l’ancienne conception traditionnelle se révélait nette-

(20) Nous prenons pour point de départ la date de 1876 parce que c’est la première année où James (qui porte en réalité le titre d'assistant-professor in physiology) explique avec ses étudiants les Prineipes de H. Spencer. I ne prendra qu'en 1880 le titre d'assistant-professor in psychology, qu'il quitte en 1889 pour celui de professor of psychology. Ce n'est que de 1897 à 1907 qu'il sera professor of philosophy. Ainsi que le note Henry James, Jr. (Letters, II, 4, note), son titre n’indiqua jamais exactement ce qu'il enseignait.

(21)) Harvard Register, 82.

(22) Character and Opinion in the U. S., M.

ment insuffisante pour la masse qui aspirait à faire siennes les conelusions des philosophes de l’évolution sans voir, peut-être, la portée de son acte, il fallait que des esprits entraînés, très au courant de la science, vinssent déblayer la question et lui faire sa place dans la philosophie. C’était naturellement Harvard qui devait concentrer les recherches et, en ces temps où l’énergique ventilation des problèmes n'avait pas permis la stagnation d’une doctrine officielle uniforme, il lui appartenait de susciter et d'encourager les penseurs hardis qui essaieraient de reprendre les grandes questions par la base, à Ja lumière des faits nouveaux. Elle restait ainsi fidèle à son idéal tout en devenant le centre d’un mouvement original et socialement efficace grâce à la dissémination de ses idées par ses étudiants.

Ce n’est donc pas l’unité de pensée qui va caractériser pendant plus de vingt ans la Section de philosophie de Harvard, mais la diversité. Chaque professeur y exposera sa vision personnelle des choses et cette indépendance dans l'effort sincère est bien ce qui en faisait tout le charme, jointe à f’attrait qu'’exerçaient sur leurs auditoires des personnalités de premier plan : un G.-H. Palmer, un W. James, un Royce, un Münsterberg et, plus tard, un Santayana, « prêtres sans églises » dira ce dernier auquel, plus prosaïque, H. M. Kallen répond : « Non point, mais Américains soumis à la loi sociale américaine qui veut que, philosophe ou non, chacun justifie son existence par des résultats. » (3). Les étudiants venaient à eux moins par pure curiosité philosophique que pour y chercher des conceptions pratiques utilisables. Leur parole portait bien au delà des ormes de Cambridge. De là leur venait ce sentiment de responsabilité sociale si fort en chacun d’eux, bien qu'ils fussent d'origines très différentes.

Il y avait là tempéraments les plus variés: G.-H. Palmer, le plus ancien du groupe, et le plus racé, peut-être, des philosophes de la Nouvelle-Angleterre, qui tenait le plus au sol par ses racines et voyait avant toul la portée morale pratique des questions; Royce, le Californien, champion enthousiaste de l’Absolu, traditionnel dans son enthousiasme, Santayana, plus lointain, « dont la voix chaude coulait également, en un rythme doux et cadencé comme un chant lithurgique, dont les périodes avaient la perfection compliquée d’un poème et ‘un sens prophétique... » (29). « Palmer, James, Royce, Münsterberg et, un peu plus tard, Santayana, dit le professeur

(23) Culture and Democracy, 18.

(24) H.M. Kallen : op. cit., V, 258.

George Foot Moore (25), composaient une constellation telle qu’aucune Université américaine n’en a jamais vu ni peut-être n'en verra jamais de notre temps. C'était des hommes de types différents qui représentaient des philosophies foncièrement distinctes et des Îaçons contraires d'approcher tous les problèmes philosophiques. Il n’y avait pas d’ « Ecole de Harvard » possédant un système qu’elle inoculait à ses élèves, mais un groupe de penseurs vigoureux et indépendants dont les divergences mêmes étaient bien faites pour inspirer les étudiants... Aucune opinion philosophique n'était proscrite à Harvard; pourvu qu'il fût compétent, modéré, avec un semblant de théisme, on n'’attendait pas du professeur qu'il fût d'accord avec aucun de ses collègues. Je crois que les autorités auraient été assez tentées de compléter leur Faculté par un bouddhiste, un musulman et un théologien catholique si l’on avait pu trouver les sages requis.. » Quand on sait quelle était l'atmosphère de Harvard, on comprend mieux certains aspects de la pensée de James: ce sentiment de responsabilité sociale toujours si vif chez lui, cette aptitude à reprendre les problèmes sous une forme toujours nouvelle, la hardiesse à se lancer dans des hypothèses, le besoin de se chercher des alliés, de créer un mouvement d'opinion, la foi en l’efficacité de sa méthode — bref, ce qu’il y a chez lui de plus nettement moderne et de plus typiquement américain. On s'explique son obstination à se battre contre certains adversaires qui reviennent souvent troubler sa quiétude : Hegel, c’est G.-H. Palmer; l’Absolu, c'est Josiah Royce; les ultras de la science, ce sont les Münsterberg; les adorateurs de systèmes harmonieux, les Santayana (26). On pourrait mettre un nom sous chacun de ces « portraits » que grave d’une main ferme l’âpre burin de James. Son tempérament agressif a trouvé là des cibles vivantes. Il aime mieux avoir devant lui des hommes que des idées et bien souvent il voit les idées au travers des hommes. S'il déforme, s’il exagère, ce n’est pas par perversité ni incompréhension, c’est par malice : il grossit les traits, et le peintre se fait caricaturiste. Maïs on peut dire que les collègues de James lui ont rendu par leur seule présence un signalé service en lui ofirant une galerie dont il s’est fait avec verve le peintre génial. Si Palmer, Royce et Santayana avaient possédé à un degré égal le don de voir ainsi les idées intimement liées à l’homme, nous aurions aujourd’hui une reconstitution vivante de ce que fut pen-

(25) Münsterberg’'s Life, 42 et s.

(26) Voir Letters, 1, 205, 208; II, 122-124, 185, 268, et passif.

Sn.

dant plus de vingt ans la Section de philosophie de Harvard. « L'idéal, écrivait James à G.-H. Palmer (7), serait une lutte et une rivalité déclarées entre les diverses théories (hélas! dire qu'il me faut me tenir à l'écart, juste au moment d’avoir la partie bellel). Le monde retentirait peut-être de nos luttes, si nous nous attachions exclusivement à nous cogner les uns les autres. » Sur un ton enjoué et plein d'humour, il écrit de Nauheim à Royce une longue lettre qui, sous l’emphase amusée, exprime une vérité bien réelle. « Vous me manquez aussi, profondément, lui dit-il (8). Je ne trouve ni chez les garçons, ni chez les servantes de l'hôtel, ni chez les préposés aux bains qui forment presque toute ma société, ce mélange unique d’érudition, d'originalité, de profondeur et de largeur, cet esprit et ce nonchaloir si humains auxquels vous m'’avez habitué depuis tant d’années, et qui me gâtent tout le plaisir des entretiens moins relevés. Vous êtes toujours Le centre de ma vision, le pôle de mon aimant moral. Quand j'écris, c’est toujours un œil sur la page et l’autre sur vous. Quand je compose en mon esprit mes conférences d'Edimbourg, c’est à seule fin de renverser votre théorie et de troubler votre quiétude. Je vis sur vous, en parasite, car mon plus ambitieux idéal ne vise qu’à triompher de vous, et à passer à ce titre à la postérité, tous les deux enlacés dans les bras l’un de l’autre, en silence (ou plutôt en continuant de bavarder) et notre étreinte, un acharné et suprême corps à corps... » Sans Harvard et le milieu où il s’y trouvait plongé, il est probable que la philosophie de James eût été différente. Sa personnalité, en tout cas, s’est affirmée ‘plus nettement qu'elle ne l’eût peut-être fait en d’autres circonstances par le contact constant avec des esprits sur lesquels elle trouvait à s’aiguiser et par le contraste qu’elle offre avec ceux qui lui servent comme de repoussoir.

Voilà pour le côté agressif et osé de la pensée de James. Mais, d'autre part, il y a chez ce philosophe une contradiction — appa-rente, au moins — entre la hardiesse des moyens (volonté de croire, recherches psychiques, pragmatisme) et l'humilité des conclusions. Faut-il en inférer avec M. Santayana que « la grande ombre du temple s’interposait encore entre le soleil et lui. Il s’inquiétait de savoir ce qu'il faut croire et les privations du scepticisme étaient pour lui intolérables. Il fallait qu’il écartât d’abord ce qu'il appelait le point de vue sceptique, sans s'arrêter à se demander si ce

(27) Letters, IT, 120 et s., 2 avril 1900.

(28) Letters, IT, 135 et s., 26 septembre 1900.

n'était pas le bon; et il s’était consacré à la recherche de nouvelles raisons superficielles de s’accrocher au libre arbitre, au monde des esprits et aux dieux tutélaires » (9). I1 nous semble que sans voir en James un eselave de l'opinion publique, sa timidité naturelle à conclure, son respect de ce fait humain qu'est la tradition, les exigences de sa sensibilité suffisent à expliquer que son goût pour la nouveauté ait eu sa contre-partie. Nous n'avons jamais vu que James fût pour les solutions extrêmes. I1 dosait trop finement les éléments de sa croyance.

S'il s'apparente à Shady Hill par cet attachement au passé, c’est aussi que l’évolution de sa pensée l’en rapprochait inévitablement. Jusqu'à 20 ans, James a presque échappé à l’influence du milieu américain. Par la suite, initié comme il l’était à la pensée et aux méthodes européennes, créateur du Laboratoire de Harvard et psychologue des Principes, il a certainement donné aux esprits réfléchis en Amérique une impulsion nouvelle, Mais le conflit intérieur avec lequel il est aux prises et qui lui rend impossible, dès le début, toute conclusion sceptique ou matérialiste, le rattache tout naturellement à ceux qui ne veulent point laisser mourir en eux l’optimisme et l’éloigne de plus en plus des préoccupations purement scientifiques vers lesquelles tend Harvard. Ce qui lie James à Shady Hill, ce n’est pas une doctrine : nous avons vu que Shady Hill n’en a pas et que James n’a qu’une « vision ». C’est précisément l’absence de programme défini, l'aspiration à un humanisme élargi et libéral, C’est une question de sympathie. Avec le temps, elle ne fit que croître, car James, l’innovateur, ne devait pas tarder à être, à son tour, dépassé par les générations qui venaient à la vie et, il pouvait avoir l'illusion de revoir en Shady Hill l’image du Cambridge de 1880, si vite disparu.

James était mal fait pour participer à une recherche collective de la vérité. Ce qui lui plaisait dans Harvard, c’était la liberté laiïssée à chacun de s'exprimer à sa guise, mais, de plus en plus, les générations nouvelles semblaient faire fi de l’expression purement personnelle pour s'attacher exclusivement à la rigueur. Comme il arrive souvent, le maître était dépassé par ses élèves. Lui qui, en dépit de ses recherches patientes, ne s’était pas cru autorisé à conclure et faisait reposer tout l’édifice de sa pensée sur son opinion personnelle, sentait monter une génération plus orgueilleuse et moins fine qui, ayant importé en masse les méthodes européennes et sans

(29) Character and Opinion in the U. S., 6.

avoir à la recherche son intérêt personnel, attribuait une valeur intrinsèque aux méthodes mêmes et voyait avant tout le résultat. Tel n’était pas l’idéal que Henry James avait proposé à ses fils. On se souvient qu'il avait longtemps craint que le « métier » ne vint sâter en eux la spontanéité. Cet idéal était bien trop près de celui des « scholars and gentlemen » de Shady Hill pour que James ne s’y sentîit pas attiré. Il se rattache par là à l’ancienne génération individualiste et littéraire plutôt qu’à la nouvelle, vouée à l'effort collectif et à la science. Certes, les vues de James me sont pas sans avoir été influencées par cette évolution de l’opinion, mais l’impressionnisme même avec lequel il procédait, le détachement qu'il apportait à lancer en avant des vues risquées, son dédain quelque peu aristocratique des méthodes collectives, son goût d’artiste pour le travail personnel, tout cela contribuait à le rapprocher des « gentlemen who wrote with ease », les humanistes de Shady Hill (0).

Au total, si James participe des deux esprits, il n’a les limitations ni de l’un ni de l’autre. C’est que sa position vis-à-vis du milieu américain est unique. Si attaché qu'il demeure à l’Amérique, il n’a, en réalité, de racine nulle part. Il voit l’Amérique avec le recul européen, dégagé de tout parti pris et de toute influence purement locale, sinon de toute illusion. Ses amis, ce sont ses collègues de Harvard, ce sont les gens de Shady Hill, maïs ce sont aussi les Flournoy, les Pillon, les Stumpf, les Bergson, les Boutroux, les Schiller, les Sully, les Papini. D’autres importent en Amérique la pensée européenne ou s’en inspirent. Lui cherche à fusionner les deux pensées, à aplanir les différences, sans pour cela renoncer à l'originalité. Et surtout, il a plus pleinement conscience qu'aucun de la véritable nature de l’Ââme américaine, il la sent mieux que quiconque. Pour préparer cette fusion de l’Amérique et de l’Europe, il fallait un esprit d’une grande souplesse, qui en sût toutes les nuances, un esprit véritablement cosmopolite qui, au risque de perdre parfois le contact avec les traditions (1), se fit citoyen des

(30) Cf. cette lettre de Ch.-E. Norton à S.-G. Ward, 19 septembre 1900 « Cambridge is not what it once was for me; not a single one of my near friends is left, and among the younger men there are very few with similar tastes and interest. There is no atmosphere of letters. Our scholars are men of learning, in the modern sense, and of very little literature... No, the Cambridge of to-day is a town of prose, and the College is given over to science and athletics... » (The Letters of C.-E. N.)

(31) Extrait d’une lettre de William James à Carl Stumpf : « I ne faut pas être cosmopolite, l’âme « se désintègre » comme dirait Janet. Il en reste

deux mondes. Tel fut William James. Que l’on compare à cette robustesse d’adaptalion la sensibilité plus frêle de son cadet Henry, qui a eu la même éducation, a été soumis aux mêmes influences. Henry James est un de ceux que l’évolution américaine à désorientés el qui en souffrent profondément: I] cherche un refuge à l'étranger comme un Barrett-Wendell, par contraste avec le milieu contemporain, trouvera sa consolation dans l’étude du passé puritain ou les raffinements du xvin° siècle anglais (2).

Sur le milieu américain, donc, James se détache, figure indépendante mais non passive, car son tempérament impétueux l’amène parfois à réagir vigoureusement. Mais les réactions de James ne se bornent jamais à un mouvement de mauvaise humeur : il est avant tout constructeur. Henry James peut bouder l’Amérique et, se retirer dans sa maison de Rye où la nature si douce lui fait oublier les rudesses de son pays natal. William accepte la lutte, et même il la recherche. I a plus de vitalité et celle-ci se traduit à l’occasion par des impatiences et des révoltes qu’il ne dissimule pas, qu'il exprime, au contraire, ouvertement dans un pays où une voix aulorisée peut espérer agir sur une opinion encore plastique. Et c’est précisément parce qu'il a foi dans la nation américaine qu'il la critique sans ménagements. Si satisfait qu'il soit de l’esprit nouveau du Harvard de 1880 (33), il n’est pas sans s’effrayer du changement qui s’opère d’année en année dans les esprits et de la tournure que prend la recherche intellectuelle après vingt ans de culture forcée dans ce terrain jusque-là trop peu cultivé. A mesure que s'affirme son goût de l'originalité et sa méfiance à

un peu partout, et l’ensémble n’est nulle part. La patrie vous semble étrangère. Cela n'offre pas que des avantages, et je crois que j'en suis moi-même victime. » (Letters, I, 347, note.)

(32) Voir ses Lettres, passim.

(83): Cf. Letters, I, 21415, 916, 217, 218 : À Mme James. — liége, 20 novembre 1882 «.. Au total, ce que je vois depuis un mois me rassure sur mon pays et me dispose plus volontiers à croire que c’est un des coins favorisés de la terre. L’enseignement et les ressources de notre Université sont, somme toute, supérieurs à tout ce que j'ai vu. ». À Henry James. — Paris, 22 novembre 1882 : « … Nulle part je n'ai vu d'Université qui me paraisse faire pour tous ses étudiants rien qui approche de ce que fait Harvard. Nos méthodes sont partout meilleures... ». A Renouvier. — 18 décembre 1882 : « … J'ai fait en Allemagne un voyage agréable et, au point de vua pédagogique, instructif; mais le grand résultat en a été de me rendre plus partisan que jamais des méthodes d'enseignement pratiquées à Harvard, persuadé que nous pos-

sédons en Amérique le plus cosmopolite, peut-être, des centres d’observaon) ;

l’égard des grandes organisations qui gênent le libre jeu de la personnalité, il se voit obligé de mener de plus en plus la lutte de l’esprit de finesse contre l’esprit géométrique. Ce qu’il envisage comme devant être le résultat le plus précieux de la continuelle évolution de la démocratie américaine, c’est la création d’une élite intellectuelle. I] voudrait canaliser dans celte direction son énergie débordante qui, selon lui, s’applique trop étroitement à la poursuite de buts immédiatement pratiques. Il veut élever l’idéal de ses compatriotes. « Dans notre démocratie où tout change autour de nous, les anciens élèves du College, dit-il @®, sont la seule force permanente qui corresponde à l'aristocratie des vieux pays. » Sur quoi reposera l'influence de ces « intellectuels »? sur l’esprit de finesse, l'esprit critique. C’est à l'Université qu'il incombe de voir où porter l'effort et de le guider. L'Université ne doit pas, par pur souci de faire avancer les sciences, se consacrer à une spécialisation à outrance de l’étudiant, qui ne tardera pas, à ce régime, à rappeler ces héros d’Edith Wyatt « faibles caricatures d'humanité, incapables de reconnaître le bien quand ils le voient et incapables d’en jouir s'ils ne s’y sentent autorisés par une étiquette imprimée. » (5).

C’est un véritable cri d'alarme que jette James dans son article sur la Pieuvre du Doctorat (36). Les collèges américains prêtent une valeur exagérée aux titres et négligent la personnalité de l'étudiant. Voilà qui va à l’encontre de l’idéal que James conçoit comme devant être celui des Universités. Celles-ci « ne devraient jamais cesser de se considérer comme les jalouses gardiennes de la spontanéité et de la personnalité de l'esprit. elles devraient toujours mettre au premier plan la vérité et le labeur désintéressé, traiter les grades comme des incidents secondaires et ne pas se lasser de bien faire comprendre que leur raison d’être est de venir au secours des âmes et non de décorer leurs étudiants de diplômes » G7. La science livresque ne suffit pas, il faut encourager les individualistes, ceux que James appelle les « indisciplinables », qui n’appartiennent à aucun clan et viennent à l’Université simplement pour cultiver ce qu'il y à de

(34) Memories and Studies, The Social Value of the College-Bred, 319.

(85) Ibid., 322. Cf. Ibid., 314 : « Avoir passé sa jeunesse à l’Université, en compagnie de ce qu'il y a de plus beau, de plus rare et de plus précieux, et n'être encore qu'un pédant ou un rustre aveugle, incapable de dépister le mérite ou de le discerner de ce qui le cache, ne le reconnaître que lorsqu'il est dûment classé, étiqueté et imposé par autrui, voilà qui devrait être considéré conne une calamité et le naufrage d’une éducation supérieure. »

(36) Harvard Monthly, mars 1903 : v. Memories and Studies, p. 329.

meilleur en eux. Il commence à éprouver à l'égard de la systématisation outrée et de l’organisation trop parfaite la même horreur'que ressentait jadis son père à la pensée de confier ses fils à une école qui les eût disciplinés. Quand il en vient à définir le caractère de l'Université idéale qui, décidément, ne lui paraît pas réalisée dans l'Est et qu'il souhaiterait voir mieux comprise dans les vastes pays nouveaux de l'Ouest ouverts à toute expérience utile, « C’est la qualité des hommes, s’écrie-t-il @8), qui fait la qualité de l’Université. L'éducation est, en fin de compte, affaire entre l’étudiant et les occasions qui s'offrent. Les méthodes dont on parle tant ne jouent qu'un rôle secondaire... Mais notre pays d'Amérique, si extraordinairement féru d'organisation, commence à peine à s’apercevoir que l’alpha et l'oméga de l’université, c’est le ton qui y domine, et que ce ton, ce sont des personnalités humaines qui le donnent, exclusivement. » Au cours d'un voyage en Italie, il écrit à Mme James @9) : « Je viens de passer un très bon après-midi à causer de facon assez intime avec la petite bande de pragmatistes, Papini, Vailati, Calderoni, Amendola, ete.…., qui... publient un journal mensuel, Leonardo, à leurs frais, et dirigent un mouvement philosophique très sérieux... avec un enthousiasme et aussi un élan et une activité littéraires dont je ne vois nulle part l’équivalent dans notre pays, où notre maudite technique scolaire, notre machine à doctorat et notre organisation universitaire l’étouffent probablement avant sa naissance. »

Un philosophe comme Boutroux vient-il à Cambridge apporter un peu de nouveauté et d'originalité vraiment vivante, les étudiants eroiraient perdre leur temps précieux à l'aller entendre. Bien mieux, ils ne se soucient pas d'apprendre le français, perdus qu'ils sont dans leurs livres. « Il est alarmant, note James (40), de constater combien peu comprennent le francais parlé, même dans un centre de eulture comme Cambridge... Dans l'auditoire, on remarquait à peine une demi-douzaine d'étudiants en philosophie... Nos jeunes barbons des cours supérieurs continuent à préparer leur doctorat en allant, tel le Wagner de Faust, « von Buch zu Buch », « von Blatt zu Blatt » et

(38) Memories and Studies : Standiord’s Ideal Destiny, 361.

(39) Letters, IT, 227; Rome, 25 avril 1905. Sur le même sujet, à son collègue Santayana : « La vue de leur jeune enthousiasme combatif m'a fait sentir d'étrange façon le tempérament de grisaille de nos jeunes docteurs chauves qui s'entretuent d'ennui dans nos cours supérieurs et écrivent ces effroyables comptes rendus dans la Philosophical Review et ailleurs, nourris de « livres de référence » et ne confondant jamais Æsthetik avec Erkentnisstheorie. » (Ibid., 28, Orvieto, 2 mai 1905).

(40) Nation, 1M0, 90, 312-814: À Great French Philosopher at Harvard.

ne se rendent pas compte pour la plupart de l’occasion qu'ils viennent de perdre. » C'était poursuivre dans la pratique cette lutte contre le désséchement et l’abstraction qu'il avait menée si vigoureusement en philosophie. C'était aussi continuer — avec plus de modération et d'ampleur — Ja tradition d'indépendance qu'il tenait de famille, et affirmer cette passion de la vie en toutes choses qui était chez lui le trait dominant. A l'égard d’un milieu doué d’une telle vitalité et qui lui paraissait s’embourber à plaisir dans une conception trop mécanique et simpliste de la vie intellectuelle, la réaction de James ne pouvait être qu’une protestation de son tempérament alerte et vif contre ce que Henry James eûl appelé dans son style énergique « une déplorable absence de virilité » (41).

(8) Cf. Letters, I, 45.

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