‹ La personnalité de William JamesChapitre 41 sur 56 · L'HOMME · texte numérisé non relu

L'HOMME

Viril, c'est l’épithète qui revient le plus souvent sous la plume de ceux qui ont évoqué la figure de William James. C’est bien une impression de virilité qui ressort du portrait qu’en trace son fils Henry (4) : « Il était de taille moyenne, et, en dépit d'une solide musculature, sa frêle charpente le faisait paraître svelte dans sa jeunesse, et maigre sur ses vieux jours. Il conserva jusqu'au bout le port droit et le pas assuré. Il avait passé la cinquantaine qu'il montait encore chez lui l’escalier en franchissant d’un bond deux ou trois marches. Sa démarche rapide, impatiente même, était pourtant si décidée que toute sa personne en prenait une sorte de dignité familière. A la suite de lésions cardiaques contractées en 1899 dans les Adirondacks, il dut s’habituer à marcher lentement, mais jamais il ne sut modérer ses gestes, ni exécuter posément des mouvements spontanés. Quand il parcourait en voiture les vallons des Adirondacks où du New-Hampshire, on le voyait constamment sauter à terre pour soulager les chevaux quand la pente était raide. Il lui était même si pénible de voir de son siège les bêtes s’essouffler à monter les côtes qu'il perdit beaucoup du plaisir que lui procurait la voiture quand il dut renoncer à gravir lui-même à pied les collines. Son frère Henry fut fort surpris de le voir, en 1904, à Chocorua, descendre encore d’un break en sautant lestement du haut de la roue. Les médecins l’avaient bien mis en garde contre ces brusques efforts, mais, d'ordinaire, il n’y songeait pas. Il faisait très peu de gestes en parlant, mais le visage et la voix étaient singulièrement expressifs. Il avait les yeux de cette nuance assez claire dont les tons changent avec l'intensité selon les mouvements de l’humeur, d’ « irascibles

(1) Ibid., 24 ets.

ÿeux bleus » déclarait Mrs. Henry Whitman, qui le connaissait bien et qui fit son portrait. Il avait la voix plutôt faible que grave, voix inoubliable et charmeuse, admirablement faite pour la causerie ou la petite salle de conférences, mais qui, dans un amphithéâtre, tremblait et manquait d’ampleur. Sa parole était pleine d’inflexions chaleureuses, amusées ou tendres. James s’habillait toujours aussi simplement que possible. Les caricatures du College ne manquaient jamais de reproduire la veste de sport qu'il portait invariablement à ses cours — sans oublier ses cravates des grandés occasions. Mais rien ne lui inspirait plus de répugnance qu’une tenue négligée — et « rustaude ». Un de ses vieux amis, racontant comme il l'avait rencontré pour la première fois, vers 1870, eut ce mot : « Il avait l’air si soigneux! » Aucun laisser-aller, chez lui, aucune mollesse. »

Plus pittoresque, peut-être encore, est ce trait que rapporte D.-S. Miller, son élève : «Je le vois encore, assis au bout de cette lourde table de chêne clair, près de la baie, à l'extrémité de la salle. Mon îfrère, de passage à Cambridge, était venu là passer une heure et, le voyant l’air vigoureux, le teint bronzé et sanguin, vêtu de laine marron, me dit : « On dirait plutôt un sportsman qu’un professeur. » Je crois que les sportifs du College l’ont toujours senti un peu des leurs par la vigueur et la virilité qui caractérisaient chez lui l’esprit, l’allure et le débit. » @).

Homme de sport, il l’était jusque dans son goût pour les larges espaces. « J'écris tous les matins à l’une des tables du salon, note-t-il dans un hôtel de Californie (), tout seul dans une pièce de 120 pieds de long, à peu près la dimension qu'il faut pour un homme. » C'est dans cet esprit qu'il avait conçu lui-même le plan de la maison qu'il se fit bâtir dans Irving Street avec sa vaste bibliothèque, longue de 27 pieds et large de plus de 22, garnie de livres de haut en bas et donnant au midi par une large baie vitrée faisant presque la moitié de la longueur totale de la salle, sur une petite pelouse ombragée par un orme et continuée par un rideau d’arbres qui constiluait le fond du décor %). Boutroux qui vit James au milieu de ses livres en 1910 à décrit la maison « merveilleusement propre à l’étude et au recueillement » et si hospitalière. « C’est au milieu de joyeuses

(2) Letters, II, 13.

(3) Ibid., I, 290, note.

(4) La bibliothèque conserve aujourd'hui encore le caractère qu'elle avait à la mort de James. Toutefois, la plupart des livres en ont 6t6 dispersés, à la

mort de Mme James, en 1923, sauf une partie — annotés de la main du philosophe — qui ont été remis à la Bibliothèque de l’Université Harvard par

M. Henry James,

conversations, nole-t-il, parmi les dames occupées à prendre le thé, que médite et écrit le profond penseur. » (@).

Il ne faudrait pas que ces mots, pris à la lettre, suggèrent le moins du monde l’idée que James fut ce que nous appellerions un « mondain ». Il aimait la société, certes, mais surtout celle des intimes et des familiers, et lorsqu'il était d'humeur à s’abandonner à une joyeuse conversation. € Il semblait, dit son fils (6), ne pas sentir Je besoin de la solitude, sauf lorsqu'il lisait des ouvrages spéciaux ou écrivait sa philosophie. » Quand il avait à préparer un article ou une conférence, « il ne pouvait pas s’y mettre à plusieurs reprises. Pour commencer, il essayait de profiter d’un jour de liberté, un dimanche le plus souvent. Il s’enfermait alors dans sa bibliothèque, ou disparaissait dans une chambre en haut de la maison, et y restait caché toute la journée. Si tout allait bien, il couvrait dans ce temps vingt à trente pages de manuscrit aux corrections nombreuses. Après deux ou trois jours de travail ainsi conçu, il était visiblement exténué. » Son délassement, il le trouvait dans la société d’amis intimes avec lesquels il était pleinement lui-même. C’est là, loin de la foule. qu'il fallait le voir. « Il s’animait volontiers en société et dans le cours de la conversation, mais la foule ou les palabres avaient le don de l’irriter et de le pousser à bout. S'il lui arrivait parfois de se montrer maussade et taciturne en petit comité, c'était signe de surmenage et d’épuisement. Mais lorsque, piqué au vif, il se laissait aller au fil d’un de ses sujets favoris, il parlait très vite, s’interrompant de temps à autre pour chercher le mot ou l’image exacts, les lèvres pincées comme pour le mieux attirer. C'était alors une causerie sans apprêts, pleine de verve et souvent d’extravagance... » (1). Par contre, « il prenait rarement la parole dans les réunions universitaires, et, à moins d'y être invité, s’abstenait généralement d'intervenir dans les assemblées ou congrès professionnels. Il ne paraissait pas non plus à son avantage dans les dîners de cérémonie ou les réceptions officielles ». Son tempérament nerveux n’était pas toujours d’accord avec son hospitalité naturelle. Il éprouvait une véritable aversion pour les obligations mondaines et ne tarissait point de furieuses diatribes contre « la farce vaine de nos conventions sociales ». Les invités ne s’en allaient pas toujours sans entrevoir quelque chose de cet état d'esprit ®). Au fond, il avait encore beaucoup de la pétulance et de l’exubérance de son père.

me mr

(5) Observations sur son voyage en Amérique, 3.

(6) Letters, IT, 8.

(7) Letters, I, 26.

(8) Letters, II, 9. Henry James, fr. raconte qu’un jour où son père recevait

Ajoutez à cela que la perpétuelle agitation où le tenait la vie de Cambridge — conférences, cours, thés, réceptions — et le travail intellectuel qu’il s’imposait, épuisaient rapidement son tempérament nerveux toujours assez délicat. Il en plaisantait lui-même (), mais il suffit de parcourir ses lettres pour sentir à quel point le repos — toujours espéré, rarement atteint — était chez lui une impérieuse nécessité. Sa correspondance exhale cette plainte du civilisé à outrance pour qui le retour à la vie plus simple, à la vie de l’âme, aux choses essentielles, finit par constituer un idéal précieux parce que pratiquement irréalisable, une consolation, amère parlois, au sortir des conventions et des vanités de la société. On comprend mieux certaines pages des « Causeries aux Etudiants » quand on les lit dans le milieu même où l’auteur les écrivit. Il avait éprouvé ce dégoût des banalités de chaque jour qui fait mieux entrevoir — dans nos rares moments de retour sur nous-mêmes — le véritable sens de la vie. Et c’est précisément dans le loisir que James — surmené — trouve, par contraste, ce sens profond. Dès 1873, il incriminait la vie haletante de l'étudiant américain «€ au visage hagard et famélique qu'une habitude tôt prise rend insensible aux plaisirs de la contemplation passive » (0). Il n'a pas besoin d’exhorter les étudiants au travail, tout au contraire. « On a’assez prêché, leur dit-il (11), dans notre Nouvelle-Angleterre, la nécessité de se créer des responsabilités tout le long du jour. » Il leur conseille le relâchement, la rêverie. Ï leur cite Whitman flânant dans Brooklyn, Hudson dans les solitudes de Patagonie, Richard Jeflferies. Il sent qu'ils étoullent — et qu'il étoulfe avec eux —- sous la pression des intérêts pratiques. Il rêve parfois qu'il s'en évade, il est volontiers porté, moins par paradoxe que par lassitude, à envier le sort de ceux qui sont en dehors de nos conventions, « le mystique, le rêveur, le chemineau ou le fläneur insolvables » (12) qui jouissent au moins du plus pur de la

ses étudiants, Mme James rencontra dans de hall un de ceux-ci, dont le visage trahissail une complète stupélaction. « Je suis revenu chercher mon chapeau, lui dit-il. J’essayais d'entrer dans la salle à manger quand Mr. James s’est précipité sur moi en me disant : « Dites donc, Smith, vous voulez sortir » de cet Enfer, n'est-ce pas? Je vais vous montrer le chemin. Tenez! » Et avant que j'aie pu répondre, il m'avait fail sorlir par une porte dérobée. Mais je n'ai vraiment pas envie de partir! »

(9) Suzy, Characteristics, 319 : …… He had already (in 1892) told me of a severe attack of brain-fag : « 4 — d neurasthenic constitution — thank Heaven

for that word neurasthenic; il is almost as good as epiphenomenon ». (0) Nation, 17, 90-M : Vacations.

(11) Talks to Teachers : The Gospel of Relaxation, 227. (12) Ibid., 241.

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