‹ La personnalité de William JamesChapitre 42 sur 56 · SOUS · texte numérisé non relu

SOUS

vie. I n'est pas le seul à s'élever contre le surménage. Lowell, avant lui, avait proposé d'instituer à Harvard, à côté des « scholarships » studieuses, quelques « lazyships » qui eussent permis aux étudiants de cultiver, sinon les lettres, du moins, les loisirs (13). James ne faisait que continuer la campagne entreprise depuis longtemps déjà par beaucoup de bons esprits qui voyaient les intellectuels américains et la foule américaine s'engager sur une mauvaise voie en s'imposant une tâche ingrate qu'ils prenaient trop à cœur (4).

Que de fois, depuis le jour où il écrivait à Ward qu'il lui prenait envie de « payer sa bienvenue au monde en toute humilité en exerçant son métier de médecin comme n'importe quel individu de dixième ordre » (5), James a exprimé dans sa correspondance ce désir de simplification. Toute sa vie, ce philosophe qui voulait enfin arriver à formuler plus nettement sa pensée a ressenti le besoin de se retirer à l'écart pour méditer, d'autant plus vivement que ses fonctions le lui permirent rarement. Ce qu'il admire chez un Emerson, c’est celte persévérance dans une voie unique, l’énergie qui lui faisait rejeter tout obstacle à sa vision, la simplification obstinément poursuivie de la pensée et de la vie (6). C’est là l’idée

(43) V. Irving BagBirr + Literature and the American College, IX : Academic Leisure. :

(14) Cf. ce qu'écrivait John Fiske en janvier 1873, The Unseen World, (vol. VI), Athenian and American Life : … The result of this universal quest for money is that we are always in à hurry. Our lives pass by in a whirl. It is all labour and no fruition. We work till we are weary; we carry our work home with us; it haunts our evenings, and disturbs our sleep as well as our digestion. Our minds are so burdened with it that our conversation when serious, can dwell upon little else. If we step into à railway car, or the smoking room of à hotel, or any other place where a dozen or two of men are gathered together, we shall hear them talking of stocks, of investments, of commercial paper, as if there were really nothing in this universe worth thinking of, save only the interchange of dollars and commodities... (p. #23- 424.)

(45) Letters, I, 79, 8 juin 1866.

(16) Jbid., IT, 190, 3 mai 1903 : À Henry James : « La lecture du divin Emerson, de volume en volume, m'a fait le plus grand bien; chose curieuse, ma voie s’en est trouvée comme illuminée d’une vive lueur. Cet incorruptible attachement à sa vocation, ces vérités qui lui furent révélées jour par jour, mois par mois, par cetle âme universelle, sa recherche de la forme littéraire adéquate, puis cette façon de se cantonner strictement dans son domaine, en se refusant à toute diversion, même à celles qui pressaient ou tentaient le plus, en homme qui connaît la mesure de ses forces, enfin cet immuable attachement au milieu rural qu'il avait une fois pour toutes estimé le plus favorable; voilà, je crois, une leçon morale pour tous ceux qui se sentent quelque parcelle de génie à cultiver. »

principale du discours qu'il prononce le 25 mai 1903 à l’occasion du Centenaire d’'Emerson (17) et James y tient d'autant plus qu'il ne put jamais s’arracher vraiment aux mille préoccupations de sa vie de Cambridge — faite d’interruptions, disait-il lui-même. Pis encore, les honneurs lui vinrent avec l’âge. Il:en fut bientôt accablé. « Je ne suis plus. bon, disait-il à Flournoy vers la fin de sa vie (8), qu’à servir de porte-manteaux aux compagnies savantes pour accrocher leurs décorations ».

A son ami F. C. S. Schiller, qui le pressentait au sujet d’un grade de docteur que l'Université d'Oxford avait l'intention de lui conférer, il écrit (9) : « J'espère que vous plaisantez à propos du grade que vous voulez faire décerner à votre humble serviteur par l’Université d'Oxford? Sinon, n’en parlons plus, voulez-vous? Je ne cours plus après ce genre de futilités. Etablissez-moi un diplôme sur parchemin, et envoyez-le-moi vous-même (de toute manière, c’est vous seul qui m'en jugeriez digne!) cela reviendra moins cher, et sera plus vrai. Je suis un pauvre paysan du New-Hampshire, fort mal en point, et ne demande qu'à m'en retourner, après quatre étés d’absence, revoir ma chaumière et mes enfants sans jamais plus me laisser attirer par des conférences, ou des titres honorifiques, ou quoi que ce soit. »

La nature même du tempérament de James lui interdisait d’afficher le « flegme philosophe » d’Emerson. Cette sérénité se comprenait chez un être de raison, comme Emerson, mais James était toute sensibilité et vibrait à tout vent. Dans sa jeunesse, son maître Eliot avait noté en lui certaine faiblesse nerveuse qui l’empêcha de s’engager dans les armées du Nord au moment de la Guerre Civile. Plus tard, sa santé lui donna de sérieuses inquiétudes; son séjour en Allemagne ne fut qu'une longue souffrance à laquelle succédèrent quatre années languissantes et mélancoliques à Cambridge, qui devaient aboutir à la crise nerveuse et religieuse de 1870. Le mal passé, il lui resta longtemps une grande faiblesse des yeux qui, lui

(17) Memories and Studies, IT : Address at the Emerson Centenary in Concord, p..19%et 5.

(48) La Philosophie de William James, p. 12. Cf. Letters, Il, 173, 3 juillet 4902 : Il apprend un jour que Harvard veut lui décerner le grade de docteur honoris causa. « Faites-le bouillir et mettez-le en boîte à l’abri des microbes, écrit-il à son vieil ami Henry L. Higginson, il pourra servir pour une autre année, si je ne suis pas en prison! J'ai entendu John La Farge citer un jour ce mot : « La renommée vient à ceux qui ont la patience d'attendre et » s'accroît à raison de leur imbécillité. »

(19) Letters, II, 165, 20 avril 1902.

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interdisant toute lecture suivie, ne contribua pas peu à le rendre plus nerveux encore. Plus tard, même, il lui arrivait souvent d’avoir de profonds accès de lassitude, des moments de dépression qu’accusaient encore et le climat de la Nouvelle-Angleterre (20) et la vie américaine elle-même, et sa méthode de travail, qui allait de la dispersion extrême à l'excès de concentration — ses forces s’épuisant aïnsi assez vite, il lui fallait du changement. Il l'avait toujours aimé, mais, de plus en plus, le changement était devenu un important élément de sa vie; c'était alors l’appel de l’Europe, l'appel de l'Ouest ou la tentation des ombrages et des ruisseaux de Chocorua. L'instabilité était chez lui l’état normal. Les voyages répétés n’amenaient jamais le calme tant souhaité et, à peine de retour, James parlait de repartir. |

« William, raconte sa sœur Alice dans son Journal (21), au lieu d'aller en Suisse, est revenu tout à coup de Paris et reparti pour l'Amérique, ayant, comme d'habitude, épuisé l’Europe en quelques semaines et la trouvant « banale, insipide et sans intérêt ». Comme l'essentiel était qu'il fût rentré chez lui, sa première lettre après son retour était, naturellement, pleine de projets de voyage en Europe avec femme et enfants; c’est un globule de mercure — on ne peut pas mettre le doigt dessus. Henry et moi nous riions en pensant à lui, et en évoquant notre père auquel William ressemble dans ses façons d'être. Les résultats sont les mêmes, mais ils paraissent provenir de natures bien différentes; chez William c’est une totale inaptitude — ou est-ce de l'indifférence ? — à « se tenir à une chose pour le » plaisir de s’y tenir » comme on l’a dit un jour de lui; tandis que Père, le délicieux enfant! ne pouvait pas même se soumettre à la tyrannie de son propre caprice; et puis l'excellent homme était tellement en proie au démon de la nostalgie... » La lecture des œuvres de James donne bien l'impression d’un esprit toujours en route vers quelque nouveau point de vue; tout en ne cessant de pester contre l’inaplitude américaine à se réserver des heures de calme et de rêverie, il était fort incapable de donner l'exemple : toujours sur la brèche, il avait constamment une idée à creuser, une conférence à préparer, un article à rédiger, une réplique à écrire, sans compter les innombrables lettres et les visites pathétiques ou simplement ennuyeuses de gens qui — rançon de la gloire — venaient implorer de lui un conseil où un encouragement. Bien vite, James

(20) V. les remarques de James sur ce climat dans Talks to Teachers, p. 211- 12, 215.

(21) Letters, I, 289 : Les événements sont de 1889.

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était débordé, aspirait au calme, et le trouvait parlois. Mais, par une de ces contradictions qui lui étaient chères, à peine en avait-il ressenti les premiers effets, qu’il commençait à s’agiter, à s’impatienter, à vouloir autre chose. L’agitation le fatiguait, l’insipide le révoltait. Chautauqua n'était pas son idéal : et cependant, c'était bien une oasis, un coin où l’on pouvait oublier la course à l’argent. et songer aux besoins de l’âme. Mais à peine y a-t-il passé une semaine qu'il n’y peut plus tenir : « J'y ai beaucoup appris, écrit-il à Mme James (22), mais je suis heureux de prendre contact avec un milieu moins pur et plus digne d’admiration... Il me tarde d'échapper à cette insipidité. Un bon massacre d'Arménie — que je sois assassin ou victime — me changerait agréablement de cette innocence de Chautauqua que chaque année retrouve baignant au bord du lac dans le soleil et les averses. L'homme a besoin qu’on l’étire à son maximum, dans un sens ou dans l’autre!... » Au fond, il hésitait entre « the Gospel of Relaxation » et « the strenuous mood » et, tout en aspirant au premier, mettait le second en pratique.

Ce strenuous mood dont il s'était fait l’apôtre, James le vivait même d’une façon intense. Son énergie ne se démentit pas un instant. Nous avons vu la lutte que son optimisme soutint pendant des années contre une mélancolie maladive, jusqu'aux environs de 1870. Plus tard, il eut l’occasion de déployer une énergie constante — de tous les jours, peut-on dire, contre une maladie qui devait l’emporter après plus de dix ans de résistance. Le 8 juillet 1898, dans Keene Valley, au cœur des Adirondacks, à la suite d’une longue marche dans la montagne qu-il n'avait pas craint d'entreprendre en dépit de ses 56 ans et de son peu d'entraînement, James ressentit les premières atteintes de la maladie de cœur dont il mourra en 1940. Il n’en continue pas moins ses exercices l’été suivant. Puis, un jour, il se trompe de piste dans les bois, il s’égare, la nuit tombe, il est depuis midi sans nourriture; à tâtons, dans l'obscurité, il parvient péniblement à une maison, vers onze heures du soir, et peut enfin se faire reconduire au chalet où il séjournait... Pendant deux ans, il devait ensuite chercher en Europe une guérison qui ne vint jamais.

Il ne voulut à aucun moment accepter l’idée qu'il était malade. De Nauheim, il écrit : « C’était un bien joli coin, mais il me tardait de mener une vie plus active. » (3), Son amour intense de la vie

(22) Letters, IT, 48, juillet 1896.

(23) Letters, I, 104, 5 octobre 1899. À Mrs. Henry Whitman, Jbid., 107, 2 novembre 1899. À Thomas Davidson : « Bon petit endroit tranquille, fait pour les malades, ce qui m'a longlemps empêché de le voir avec sympathie »,

ne s’accommodait pas aisément de l’état physique où sa trop grande activité l'avait réduit. Avec le temps, à mesure que la maladie gagnait, James paraissait se dresser contre elle, plus agressif. Depuis 1902, il refusait de prononcer ces allocutions publiques que la coutume américaine exige des auteurs célèbres ou des hommes en vue @#), mais son activité littéraire ne fut jamais plus grande. C’est à partir de 1900, avec les conférences Gillord, que James à donné leur forme la plus nette à ses doctrines. Il cherchait à entretenir en lui-même l'élan de la jeunesse : « Ge n’est pas le don de facultés élémentaires éminentes qui fait qu'un homme lienne bon, écrivait-il en 1906 (25). Ce qui fait aller la machine, c'est la pression de vapeur au pouce carré. » Il passe quelques jours à New-York et l’activité de la grande cité l’enchante. « Installé comme je l’étais au Harvard Club, au centre du cyclone, écrit-il à son frère (6), j'ai senti battre le pouls de cet organisme, en ai saisi le rythme et ai vibré à l’unisson, et j'ai trouvé cela simplement magnifique... Je suis sûr qu'une fois pris dans le mouvement et fait à cette vie, toutes les autres doivent paraître insipides ». Rien ne lui paraissait plus étranger que la pensée de vieillir, de voir ses forces s’en aller. « Qu'on dise ce qu’on voudra de la faiblesse de l’âge (Alters Schwäche) et de la résignation à la déchéance... au fond, on trouve les raisins trop verts et il y a toujours au plus profond de soi le désir d'être indépendant et actif. » @7). Jusqu'aux derniers moments, il va maintenir une activité débordante, accrue même par le souci de s'exprimer tout entier avant de capituler devant la mort @8). C'est ce qu'il fait comprendre à son frère Henry dans une lettre où cette angoisse se lit entre les lignes : « En fait, dit-il, j’ai essayé d'écrire ces maudites conférences (d'Oxford) malgré une abominable fatigue cérébrale. C’est une course entre le temps et moi... Auparavant, quand j'étais aussi fatigué, je m'arrêlais et partais en voyage, mais cette fois il n’est pas de jour où je n’aie éerit une demi-douzaine de pages... » (29). 11 se déclare « prêt au combat une fois de plus et brûlant de scalper

(24) Ibid., 238. 9 décembre 1905. À Daniel Merriman.

(25) 1bid., 261. À Miss Theodora Sedgwick, 13 septembre 1906.

(26) Ibid., 26%, 14 février 1907. À son frère et à son fils.

(27) Ibid., 288. À Henry L. Higginson, 1er juin 1907.

(28) D'une lettre à sa fille (2 avril 1908) : « Je travaille À mes conférences d'Oxford jusqu’à 1 heure, puis déjeune, puis somnole, puis vais chez mon docteur à 4 heures tous les jours; ensuite, jusqu'au diner, visites et « sorties » autant que possible. Je me couche le plus tôt possible après 8 heures — tout ce que je lis est lu entre 3 et 5 heures du matin, heure peu favorable à la correspondance... » (Letters, II, 302.)

(29) Letters, II, 303, 15 avril 1908.

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l’Absolu » (0). Deux années encore, il luttera pied à pied contre la maladie qui progresse inexorablement. Au retour d'une dernière cure à Nauheim, il sent tout de même que la fin approche. Il concentre toute son énergie et réussit à regagner l'Amérique. « La lumière du soir pâlissait sur les collines familières de Chocorua le 19 août quand l’automobile s'arrêta devant la petite maison, et James s’affaissa dans un fauteuil près du feu en sanglotant : « Il fait si bon » se retrouver chez soi. » G1)., Le 26 août 1910, Henry James écrivait à Miss Grace Norton : « J'éprouve les craintes les plus sombres et, à l’idée de voir mon merveilleux frère bien-aimé quitter le monde où, du plus obscur de mon enfance, j'ai tant compté sur lui et avec une telle ferveur, je ne ressens plus que l’abjecte faiblesse du chagrin, de la terreur même... P. S. — J'ouvre cette lettre écrite voici trois heures pour ajouter que William s’est éteint sans avoir repris connaissance, il Y a une heure... el sans souffrance ni lutte apparentes... » (32).

Chocorua, son lac, ses collines boisées ou dénudées Ià où la roche perce la mince couche d’un humus ingrat dont se contentent de maigres pommiers, ses horizons grandioses que bordent les pics granitiques des Montagnes Blanches, voilà l'Amérique que James a aimée, dans sa verdeur encore sauvage, celle dont le souvenir lui donnait en Europe la nostalgie et celle où il a voulu mourir. € Une ou deux années avant sa mort, nous a raconté M. William Melntire Salter, son beau-frère, il gravié péniblement la colline qui mène à la terrasse de notre maison de campagne et s'étendant là pour se reposer de son gros effort : « Quelle tristesse, dit-il, de quitter un monde si beau! ». Cet amour de la vie qu'il portait en lui, James l’éprouvait plus intense encore en face de ce paysage si robustement vivant dont il connaissait toutes les tonalités et comprenait tout le senti-. ment. Venir à Chocorua, c'était pour lui plus et mieux qu'un repos, c'était vraiment se retremper aux sources de la vie, et si James, en philosophe, essayait de comprendre la vie, il voulait, avant tout, en artiste, la goûter. IF y avait en cet enfant de New-York qui avait passé la plus grande partie de sa jeunesse en Europe un profond attachement à la (terre et aux paysages d'Amérique. Le spectacle de tant d’instabilité lui avait-il donné, par contraste, le goût du terroir immuable? Son esprit philosophique y voyait-il l'essentiel dont tout le reste n’était que l'accessoire? Y sentait-il d’instinct l’inépuisable

(30) Ibid., 303, 29 avril 1908.

(31) Ibid., 350.

(32) The Letters of Henry James, II, 166, 167.

matière où son germe mystique pouvait puiser les ineffables sensations qui le faisaient mieux comprendre la vie, le vrai domaine du philosophe?

La pensée de James ne se comprendra qu'imparfaitement si l’on ne lui donne pour toile de fond la nature, la rude nature américaine qu’on dirait jeune encore avec ses contrastes violents et sa fraîcheur vigoureuse, cette nature si voisine du tempérament de James qu'il semble lui avoir emprunté ce qu’il y a en lui de plus profondément et de plus pathétiquement personnel. Cet attachement au sol chez un esprit cultivé «cle phénomène le plus rare qui soit en Amérique », dit J. J. Chapman @3), constitue peut-être le seul point sur lequel la pensée de James n’ait pas évolué. D'un bout à l’autre de son existence, le charme d’un paysage a exercé sur lui une forte attraction. «J'avoue, écrit-il en 1889 6%), que je me soucie plus en ce moment des paysages que des hommes. » A Miss Grace Norton, il écrit plus tard, de Chocorua : «La campagne me semble aussi belle que jamais; la vieillesse à ceci de bon que — tout en enlevant de l'attrait à tant de choses — elle semble ne pas altérer en nous la faculté de jouir du paysage et des aspects de la nature. » G5), Et dans une lettre à son fils William, il s’analyse ainsi : « Le paysage semble être des éléments de notre conscience celui que la vie épargne le plus. En cette année fertile en méditations sérieuses ou futiles, j’ai été souvent surpris de voir quel rôle prédominant il a joué dans mon existence spirituelle et de constater que c'est presque la seule chose dont j'oimerais emporter avec moi de l’autre côté de la tombe le souvenir sans correction ni changement d'aucune sorte. De presque tout le reste surgit amari aliquid; mais des jours de plein aîr, jamais aucune bouffée amère ne nous revient, sinon à la pensée qu'ils sont disparus à jamais. » (6).

Il y à toujours eu en James un désir violent de « retour à la nature » jamais assouvi, et c’est ce qui — au milieu du tourbillon de la vie de Cambridge — donne tant de charme à ses aspirations et à ses regrets. Ajoutons qu'il ne sentait pas seulement la nature en citadin privé de ses spectacles. TI la goûtait en artiste et en poète, profondément. Les idées le passionnent, la nature l’émeut, et ceci en toute simplicité. Il éprouve ce sentiment, sans le cultiver. Sa correspondance seule montre à quel point il en jouit, à quel point ce philo-

(33) Memories and Milestones, 135.

(34) Letters, I, 285. À Henry James.

(35) Ibid., IT, 173, 29 août 1902.

(36) JZbid., II, 174 (4900).

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sophe se confie à elle et la comprend. Son attachement est fait de sensations presque physiques, amour de grand air, du vent de nordouest « qui vous donne de la vie » @7), du climat américain, qu'il aime pour ses extrêmes et qu'il contraste souvent avec le climat plus modéré d'Europe G8). C’est une véritable fête pour lui que de venir se retremper dans l'air d'Amérique. Il en jouit pleinement avec une sorte de volupté d'artiste, il le hume quand il est encore sur le bateau, il s’en régale : « Nous devrions être au large de Boston cette nuit, écrit-il alors qu'il revenait de donner à Edimbourg Ja deuxième série des conférences Gilfford. Après une traversée froide et humide, deux jours debout au grain, par grosse mer, un jour de brouillard compact, dans le mugissement lugubre de la sirène, le soleil s’est levé sur un vrai temps d'Amérique, fort vent d'ouest, vrai champagne, qui nous souffle en plein visage, d’un ciel saturé de bleu, mer en effervescence, toute blanche sous la mousse dentelée des moutons, et le soleil puissant qui trône dans le ciel, l’espoir qui règne au cœur. Est-il rien de plus naturel que de vous peindre cet heureux changement, puisque vous êtes sans doute encore ensevelie sous les nappes de l’atmosphère londonienne, si belles et si opalines, pourtant, et qui, une fois qu'on est fait à ce climat, sont plus riches en. merveilleux effets artistiques que tout ce que peut oftrir l'Amérique? « C’est le pays de la couleur », comme aime à dire mon frère, après Alphonse Daudet » (9).

Il y à aussi dans cet amour de la nature un sentiment profond, un patriotisme rudimentaire qui montre bien quels liens rattachaient James au sol d'Amérique. Il à finement analysé la campagne anglaise, l'atmosphère écossaise, la nature suisse, les villes italiennes, il à vraiment su en dégager les caractères propres et en jouir avec abandon, mais il a un faible pour le paysage d'Amérique, et il l’avoue « Misérable, cette campagne du New-Hampshire, écrit-il. Peut-être.

(37) Letters, 1, 66. À son père, 12-15 septembre 1865. V. aussi I, 106.

(38) Cf. Letters, II, 96. A Mrs. E. P. Gibbens. — Bad-Nauheim, 22 août 1899 : « European weather is stagnant and immovable. It is as if it got stuck, and needed à kick to slart it; and although it is doubtless better for the nerves than ours, 1 find my soul thinking most kindly from this distance of our glorious quick passionate American climate, with its {transparency and its impulsive extremes. This weather is as if fed on solid pudding..… ». — P, 102, à Miss Frances R. Morse : « God bless the American climate, with its transparent, passionate, impulsive variety and headlong fling. There are deeper, slower tones of earnestness and moral gravity here, no doubt, but ours is more like youth and youth's infinite and touching promise... »

(39) Letters, II, 167, R. M. $, Ivernia, 18 juin 1902. A Mrs. Henry Whitman.

Falote, en un sens, mince, pitoyable, tout ce qu'on voudra, pourtant comme « Jenny », son baiser m'a pris 40); et elle n’est pas vulgaire (Henry James, lui-même, ne peut l'en accuser), ni « Mastoc », surtout en cette saison encore émaciée. Elle reste pure, claire et distinguée, bénie soit-elle » 1). Il revoit Newport et c'est pour lui toute l'Amérique qu'évoque cette vision de la petite ville en plein hiver (42), « la neige craquant bruyamment sous le pied et même au loin sous les pas des chevaux; le ciel d’un blanc lumineux, éblouissant; plus de distances, tout semble également près des yeux; l’architeeture de la ville plus confuse, plus disparate, plus vulgaire, plus laide et plus méprisable qu'elle ne m'est encore jamais apparue. Tout cela me rappelait vivement les jours anciens. Le soir aussi, quand j'ai descendu Kay Street jusqu’au bout, après le coucher du soleil. Cette mince frange à l’ouest, si souvent goûlée, trace sombre mais intense dans le ton cramoisi, comme un feu qui couve au ras de l'horizon, sobre mais profonde, et le dégradé de ces profondeurs du ciel qui vont, par un nombre infini de nuances lumineuses et transparentes dans l’obscurité, de ce cramoisi au bleu profond du zénith : tout cela est purement américain. On ne trouve nulle part ailleurs ce ciel à l’ouest ». James aimait se trouver en compagnie de gens qui sachent apprécier un paysage. « Mon frère Henry, écrit-il de Chocorua en 1904(%), à passé ici une quinzaine délicieuse et m'a paru jouir de la nature d’une’façon intense — il y a trouvé tant de sentiment et de délicatesse féminine. C’est un plaisir d’être avec quelqu'un qui absorbe les choses par les yeux. C’est ce que ne font pas la plupart des gens. Les deux « savants » qui étaient ici n’ont absolument rien remarqué, bienqu'ils n’aient jamais été en Amérique auparavant. »

Enfin, James retrouve dans la nature la simplicité primitive qu'il aime d’une facon presque mystique. « Comme la Suisse est bonne, s'écrie-[-il, cela ne peut s'exprimer. Tout cet air de santé passe la description — air, routes, montagnes, usages, coutumes, institutions, populations. Pas un souffle d'art, de poésie, d'esthétique, de morbidité ni de « suggestions »! Tout est là, nourriture substantielle pour l’âme et le corps, qui vous attend, prête à vous faire à coup sûr du bien quand vous avez trop véeu d’une vie nerveuse et artificielle. Quel va-et-vient que la vie entre les choses élémentaires

(40) Allusion au poème de Leigh Hunt : Jenny Kissed Me.

(41) Letters, IT, 192. À sa fille, 6 mai 1902.

(42) Ibid., II, 202.

(43) Letters, IT, 215. À Miss Pauline Goldmark, 21 septembre 1904.

et les autres !... »(%#). Mais c’est à Chocorua, surtout, que cette détente est sensible, proportionnelle, pourrait-on dire, à l’activité intense dont James fait preuve tout au long de l’année. IT fait une excursion aux Montagnes Blanches du New-Hampshire en 1886 et la beauté du site le retient. « Il est possible, écrit-il alors, que j'achèle une petite ferme que j'y ai vue, dans un coin commode ef romantique tout ensemble... 11 y a là-bas soixante-quinze acres de terre, les deux tiers plantés de chênes et de pins, l’autre tiers en foins, une magnifique source vive, une gentille petite maison avec une grange spacieuse, à deux pas d’un beau lac, au bas d’une montagne de 3.800 pieds, à quatre heures et demie de Boston, pour 900 dollars! Il y coule un ruisseau d’une grande beauté. Je n’attends plus que de savoir si je puis acheter la langue de terre qui me séparerait du lac... » (45). Quelques mois après, il jouit pleinement de son bonheur de propriétaire campagnard, I l'écrit à son frère Henry. « …. Les vapeurs de mon cerveau tout farci de sciences se sont encore dissipées, et je me ris de l’orgueil de la Grèce et de Rome, des hauteurs de ma maison du New-Hampshire. J'ai bien peur qu'au total les travaux ne me reviennent plutôt à 2.000 dollars qu’à 800. Mais nous aurons dix grandes chambres (dont deux de 24 pieds x 24) et trois petites, sans compter cuisine, office, etc. Si jamais tu veux goûter, tout à l’aise, le vrai bonheur de la campagne, viens done passer tous tes étés avec nous. Je vois bien que cette seule idée te répugne, aussi n'’insisterai-je pas; mais je persiste à croire que tu ne réussiras pas toujours à vivre de ta plume el que, faute d’avoir pu amasser quelque pécule, tu reviendras, {el l'enfant prodigue, sous mon toit. Tu verras alors qu'avec une provision de bois de la hauteur d’une maison, un foyer de quatre pieds de large, et le soleil d'Amérique pénétrant à flots, on peut trouver plus mal qu'un hiver en New-Hampshire... Mais, suifit! Je suis d’un vulgaire a te faire frémir (46). » Il passe des journées en plein air, prend son bain dans l'étang à la fraîcheur du matin, quelque temps qu'il fasse, cultive son champ, se promène dans les bois, va à la foire voisine troquer des chevaux, explore les hauteurs du voisinage, projette d’acheter cette colline qui l’enchante ou de construire sur

(4%) Ibid., I, 327. À James J. Putnam, 7 octobre 1892.

(45) Letters, I, 258. À Shadworth H. Hodgson, 12 septembre 1886.

(46) Ibid., I, 268, 12 avril 1887. Cf. Jbid., I, 275. À Charles Waldsteïin : « You may play the swell, but I play the yeoman. Which is the better and more godly life? Surely the Jatter. The mother earth is in my finger-nails and my back is aching and my skin sweating with the ache and sweat of Father Adam and all his normal descendants... »

cette autre une hutle pour les excursions à venir (#1). Bref, il finit par s’éprendre de cette vie, soupirer après sa liberté et ne reprend qu'avec peine le travail universitaire à Cambridge. Quand il a « découvert » un site sauvage, il s’en réjouit comme s’il venait de trouver un nouvel argument contre l’Absolu (48). Quand on lui demande de s'arracher à la douce vie de flânerie qu'il croit avoir chèrement achetée par une année de labeur à Cambridge, c'est un véritable désespoir. « Songez à ma situation, écrit-il à Mrs. Henry Whitman, qui lui demandait de quitter un moment ses loisirs 49). A peine remis du marasme et de la décomposition où m'a réduit mon année de Cambridge; aux portes mêmes de ce désert de l’Adirondack, dont le souffle me manque depuis tant d'années, rivé comme je Île suis par les soucis domestiques; et juste au moment d’acheter un peu de santé, de mener une vie plus simple, plus ferme, plus pure, plus saine, occasion qui ne se représentera plus si je la laisse échapper; juste au moment où je suis blasé sur toutes les minauderies, les conventions et les vaines agitations de ce qu'on appelle la civilisation; affamé du contraire : l’odeur des sapins, la douceur de la mousse, le bruit de la cataracte, le bain dans ses eaux, le divin spectacle du haut de la falaise et de la colline au-dessus de la forêt vierge, oh, Madame, Madame! savez-vous à quels baumes salutaires vous me demandez de renoncer? Hélas! J’aspire à descendre, et ne suis rien du tout, à vrai dire, n'étant pas encore le sauvage que j'aurais voulu devenir, sans être pour cela le civilisé que je devrais bien me contenter d'être! Maïs je voudrais vous voir, vous aussi, vous tourner vers le désert. Il y a dans cette région des Adirondacks des coins et des sommets où l’on peut vraiment « s’abandonner à » sa nature divine », et, tant qu'on y demeure, on semble jouir un peu de sa liberté native, loin de toute fièvre et de tout mensonge. Allongés sur ce tertre, — «et toi, à mes côtés, chantant dans le désert » — à quels interminables bavardages nous pourrions nous livrer, à quels entretiens dignes du jugement dernier! »

Cette nature, qu'il savait goûter, comme James savait aussi la peindre! Il la décrivait comme il la sentait, et ses descriptions relèvent tout autant de la sensibilité que de la vision des couleurs. Tantôt ce sont les jardins anglais (60), tantôt un village suisse 61),

(47) V. Letters, 210, 271, 272, 273 et passim.

(48) Ibid., I, 316. À Miss Grace Ashburner, 25 août 1891. (49) Jbid., IT, 20, 16 juin 1895.

(50). Letters, I, 287. À Mrs. James, 29 juillet 1889.

(1) bid., 321. À Miss Grace Ashburner, 13 juillet 1892.

tantôt les états de l'Ouest américain qu'il évoque avec une grande précision dans le détail et l’art de noter les traits qui portent @2). Son analyse se fait extrêmement fine pour rendre à la Turner l’aspect d’un paysage anglais sous la pluie ou le vaporeux de l'air d'Ecosse : « Le pays est baigné d'une lumière jaune verdâtre et d'une pluie fine et vaporeuse. La petite ville, où tout est miniature : murs de briques, maisons, coins, recoins et jardins, offre un aspect vieillot étrangement saisissant qui rappelle tour à tour ces elfets d'Angleterre, de Hollande et du Japon qu'on a vus dans les tableaux, le tout extrêmement menu, au point qu'on se demande comment on à pu élever des familles dans la plupart de ces maisons, et elle forme un ensemble des plus coquets el pimpants (zierlich).» 63). « L'air compact, moitié brume, moitié fumée, retient le soleil d’une façon qu'on ne voit que dans ces îles, poussant au noir toutes les parties des choses qui sont dans l’ombre, si bien qu’alignements et perspectives n'offrent que masses qui se détachent en noir les unes sur les autres, selon l'éloignement, et plan sur plan de tons noirs plats ressortant sur une lumière plate en un dégradé qui va se perdant à l'infini. » ©, «Si beau que soit ici le printemps, écrit-il d’Edimbourg à Miss Frances R. Morse 65), vos allusions si fréquentes au climat d'Amérique m'en donnent la nostalgie. Mais c’est blasphémer que de souhaiter mieux quand on est à Edimbourg en mai, et qu'on peut faire tous les après-midi en voiture découverte sa promenade habituelle dans la campagne environnante. La verdure est des plus fraîches, les arbres et les champs magnifiques, et l'air est par lui-même un objet qui tient en dissolution de la vapeur d’eau, une fumée ténue, et des vestiges de soleil, offrant les mélanges et les dégradés les plus exquis du marron argenté au bleu et au gris perle... ». Ses impressions d'Italie ne sont pas moins vives et il sait les rendre en artiste qui voit les détails et sent l'atmosphère où il évolue. Voici Padoue : « Sous la moelleuse brume d'automne, les hauts remparts regardaient paresseusement les Monts Euganéens de l’autre côté de la fertile plaine de Lombardo-Vénétie couverte de petits saules tétards et de müûriers uniformément enguirlandés de vigne. Les minces bras du fleuve traversaient en serpentant dans leur course indolente tous les quartiers de la ville, baignant les vieilles fondations rongées des maisons ou les murs de briques

(52) Ibid., II, 80. À Henry James, 11 août 1898.

(53) Tbid., I, 10%. À Mrs. Henry Whitman, 5 octobre 1899. (54) Ibid., II, 146. À Miss Frances R. Morse, 17 mai 1901. (55) Ibid., 146, 30 mai 1901.

lézardés des jardins, franchis par des ponts de maçonnerie d'une seule arche aux pieds desquels poussaient les herbes et les fleurs sauvages. Les petites maisons massives, que les siècles ont délavées et noircies, sommeillaient derrière leurs fenêtres aux barreaux de Îer ou aux lourds volets de bois; les églises étaient désertes; et sous les basses arcades ténébreuses, les femmes aux yeux éteints semblaient toutes pauvres, Landis que les hommes au pas lent paraissaient. décharnés et cassés sous leurs manteaux aux teintes marron ou olive passées. » 66). Curieuse et vivante vision du grand amphithéâtre de l'Université, où se retrouvent les qualités d’observateur de James ainsi que son art de la couleur et de la nuance : « Imaginez une haute salle d'environ cent vingt pieds carrés au plafond fait de lourds caissons d’or bruni, éclairée d’un seul côté par de hautes fenêtres et remplie jusqu'au dernier pouce de créatures humaines assises ou debout. Les murs, d’une chaude couleur bronzée pour le fond, sont presque recouverts d’écussons armoriés que des générations d'étudiants y ont laissés pour perpétuer leur souvenir... Le ton des murs ainsi ornés est d’une richesse et d’une splendeur incroyables, tandis que la lumière se déverse sur eux, saisissant le bord des innombrables rinceaux et banderoles dorées et fondant les vives couleurs héraldiques en un ton plus frais et plus intense. Celle lumière, aussi, versée à flots par les fenêtres, rend visible l'air même de la salle, légère vapeur bleuâtre qui flotte au-dessus des têtes : celles-ci, tandis qu'on les dénombre, se massent en un arrière-plan monotone sur lequel se détachent eu un relief accentué, suivant la position qu'ils occupent, des groupes distincts ou des files d'individus. Toutes les têtes reproduisent, nuancé à l'infini par l'éloignement, le même effet décoratif, une partie noire dans l’ombre, l’autre bordée d’une frange blanche sinistre; car, qu'on dise ce qu'on veut de la figure humaine isolée, le ton d'ensemble d’ « une mer de visages humains » n'a rien à voir avec ce qu'on appelle la « couleur chair. » 67. Une des choses qui frappent le plus dans la description de James, c’est son aptitude à observer avec sympathie. Il reprochera d’ailleurs aux touristes américains de se contenter d’un pittoresque superficiel sans chercher à comprendre la vie intérieure des pays qu'ils parcourent. Lui essaie avant tout de pénétrer le sens intime de tout objet qui s'offre à ses yeux. Ses lettres fourmillent de petits tableaux saisis sur le vif, de croquis en quelques lignes, mais les personnages qu'il décrit, les lieux qu'il peint revivent dans

(66) The Galileo Festival at Padua, The Nation, 56, p. 8-9. (57) Ibid.

leurs traits essentiels. 1 a le don de faire percer le moral sous l’enveloppe physique, il est portraitiste. Son goût pour l’individualité, ses talents de psychologue lui servent ici. Certains tableaux de James sont d’une vie et d’une coloration remarquables. Qu'il croque sur le vif ses compagnons de voyage G8), sa famille à Chorocua 69), où un repas en Allemagne (60), il excelle à animer et composer ses ensembles, rendre intéressante la notation de faits en apparence banals. $es descriptions sont d’un homme qui sait voir, à qui rien n'échappe et qui rend Patmosphère d’une scène, l'humour aidant, « Jai été admis dans l'intimité d’une famille d'ici, éerit-il de Tepliz (61), qui tient hôtel et restaurant. Une brave femme qui n’en finit plus, massive et bavarde, le père une grosse figure rouge, de petits yeux et les cheveux blancs comme neige, deux filles d'environ 20 ans. Toute la conversation et le repas me rappelaient si exactement les histoires d’Erckmann-Chatrian que j'aurais voulu avoir un sténographe et un photographe pour les saisir sur le vif. Les grandes remarques épaisses, toules relatives au ménage et à l’économie domestique; les plaisanteries; les masses de victuailles depuis l’horrible soupe de porc (dont le goût ne me rappelait que la sueur de cet animal et que la terrible mère me forçait à engouffrer en m'’accusant toutes les fois qu'elle me voyait pâlir et défaillir de ne pas goûter leur nourriture), en passant par les saucisses, boudins et autres jusqu’au vin et à la bière; puis les masses de fromages odoriférants que je refusai en dépit de toutes attaques, supplications el accusations — pour finir par entendre — à, horreur! avec un sentiment voisin, je le suppose, de celui qu'éprouve le criminel à entendre le juge, prononcer la sentence de mort — par entendre, dis-je, donner l’ordre de m'apporter, en leur place, d’autres saucisses; le sérieux religieux avec lequel on parlait de la façon dont le père mangeait, la mère disant à sa fille de ne pas lui verser tant de vin qui lui faisait ensuite trouver sa bière moins bonne, tandis que lui avait mis ses lunettes d’argent el, suivant les lignes de son ‘doigt épais, lisait le journal à mi-voix pour son compte; la salle d’une longueur immense, aux sombres boiseries, avec à chaque extrémité le gros poêle de faïence d’autrefois, ete., tout cela m'a rappelé la Taverne du Jambon de Mayence. »

Il y a, dans cet amour de la nalure et ce don de rendre la vie dans tout son mouvement, un aspect de la personnalité de James

(58) Ibid.; I, 172: IL, 230.

(59) Ibid., I, 281.

(60) TIbid., I, 109.

(61) Zbid., 136. À Henry James, 4 mars 1868.

qui, s'il ne transparaît pas directement dans l'œuvre, n'en est pas moins très intéressant el éclaire un peu certaines tendances de la pensée du philosophe. Il ne s’agit pas là seulement d’un à-côté pittoresque, d’un talent heureux. Tout se tient chez lui et bien souvent sa philosophie n’est que l’effort pour traduire en une langue rationnelle des impressions profondes éprouvées au spectacle des choses. Si l’on estime que les grands traits de la philosophie de James sont l'attachement au réel, à l’exclusion de l’abstrait, le désir de rendre la souplesse de la vie et sa richesse, certain optimisme volontiers mystique, ne faut-il pas voir, dans l’enthousiasme du philosophe en présence ‘de la nature, son plaisir à en rendre les mille coloris, la source profonde de ses idées les plus personnelles? Ce germe mystique, même, qu'il se reconnaissait volontiers, jamais James n’en ressentit plus vivement les effets que cette nuit mémorable où, dans les forêts de l’Adirondack, il lui sembla sentir « comme la légèreté même de son âme » au milieu des fortes influences de la nature. Cette persistance dans l’optimisme que ne justifient évidemment pas les arguments, si nouveaux soient-ils — car il y a là une question de tempérament — où James puise-t-il la force de l'entretenir, sinon dans cette joie intime qu'il éprouve à entrer en communion complète avec 1” « éternelle verdeur » de ces paysages « au sens profond » qu'il aimaït contempler ? La pensée de James présente des trous, des intervalles. C’est que fréquemment, la vision suppléant chez lui au raisonnement rigide, tout ce qu'il éprouve au souvenir des spectacles de la nature, tout cet arrière-plan inexprimé qui fait le fond même de sa sensibilité, vient remplir ces intervalles, unifier à ses yeux sa pensée, la rendre parfaitement adéquate. Pour comprendre un auteur, disait-il, il faut d’abord faire œuvre d’imagination. Il n’est pas besoin que cette imagination soit désordonnée ou fantaisiste. James n’inventait pas en matière de sensibilité. Il n'a pas créé, comme certains l’imaginent, un mysticisme nouveau de la croyance, une attitude nouvelle en face du monde. 1 a simplement senti profondément, en poèle el en artiste, l'univers qui l’entourait et si nous voulons le comprendre jusqu’au bout, le suivre dans toutes ses nuances, il faut nous rappeler que pour cet esprit, qui n’a pas cherché à faire de la philosophie mais à s'exprimer à fond, tout ce qui était sincère comptait, qu’une impression riche valait une idée forte et un beau paysage, une page de métaphysique. Point de vue naïf, dira-t-on. Mais qui niera qu'il y ait à la pensée de James un. fond de naïveté? Seulement, cette naïveté ne signifiait pas confiance béate en des propositions insuffisamment approfondies; elle est d’un tout autre ordre, elle le rapproche des primitifs, c’est l’adoration heu-

he

reuse du réel jointe à un fervent désir de le rendre dans ses détails.

Nous touchons ici à la sensibilité même de James. Tous ceux qui ont connu l’homme sont unanimes à reconnaître que cette même naïveté — au sens restreint du mot — ce naturel, en était le trait dominant. De nature, James était exubérant et son œuvre, qu’on est bien souvent tenté de prendre en exemple, ne saurait montrer à quel point il l’était car, comme le dit son ami F. C. S. Schiller, « la compression de sa personnalité el l’apaisement de son exubérance lui ont coûté bien du temps et bien des eflorts » (62), Mais pas plus qu'il ne savait modérer ses gestes impulsifs, James ne savait ni ne cherchait à atténuer ses sentiments premiers. Son intérêt allait à la personnalité humaine originale. Comme il disait d’un des € protégés » qu'il recommandait à un de ses amis : « Il est inexcusable, je l’admets. Mais Dieu l’a fait. » (63), L'indulgence de James allait jusqu’à se reconnaître des dettes intellectuelles vis-à-vis d’écrivains dont une idée l'avait particulièrement frappé. Jamais il n’oublia ce qu'il devait à Benjamin Paul Blood, et, trois mois avant sa mort, il lui consacra son dernier article (6%), Les jugements que James portait sur les hommes, a-t-on dit, étaient entachés de bonté. On pouvait dire de lui ce que Renan disait de Marc-Aurèle : « Il voyait bien la bassesse des hommes; mais il ne se l’avouait pas. Cette façon de s’aveugler volontairement est le défaut des cœurs d'élite. » (65), Ses expériences psychiques lui firent connaître l’humanité sous un jour bien sombre (66), mais il n’en continua pas moins à penser qu'il pouvait y avoir là matière à observations intéressantes. Il lui suffisait que ces recherches fussent négligées pour qu'il crût de son devoir de les remeltre en honneur. Il y avait en James un côté chevaleresque qui le poussait à prendre le parti du plus faible sans autre raison, parfois, que cette faiblesse même. Cette générosité avait naturellement sa contre-partie. « IL se montrait volontiers prodigue d’éloges et sobre de réserves, dit son fils (67). Au cas contraire, il fallait s'attendre à le voir lâcher bride à la critique. Ceux qui l’ont eu pour professeur n’ont sans doute pas oublié comme il encourageait leurs efforts, et aussi quelle confiance et quel élargissement de vues il leur apportait par sa critique hardie et souvent implacable des ouvrages fameux et des hommes illustres. »

(62) Quarterly Review, 236, p. 27.

(63) Letters, IT, 177, À Henry L. Higginson, 17 novembre 1902. (64) Memories and Studies : À Pluralistic Mystic.

(65) Marc-Aurèle, 15.

(66) Cf. Letters, I, 225 et 8.

(67) Letters, I, 29,

Seule, la bonté entachail ses jugements, mais il n’y mêlait de préjugé d'aucune sorte. C'était l’homme le plus accueillant qui fût. « Il vous faisait sentir qu'il n’entendait nullement vous « classer », pour passer à autre chose, mais au contraire vous le voyiez réjoui d'accueillir en vous un de ses semblables, un être de tous points original, comme lui-même, et toujours captivant.. Il se mettait d’instinct au pas de votre esprit, tandis qu'il s’informait de votre âge, de votre profession, de votre vie passée, de votre situation de famille, de vos opinions, de vos prélérences, de vos goûts particuliers... Tout ce qui lui était nouveau, tout ce qui lui faisait prendre contact pour la première fois avec un peuple étranger, provoquait tout d’abord chez lui un mouvement d’admiration. « Superbe!, s’écriait-il, et » voyez comme c’est bien supérieur, sous tel ou tel rapport, à ce » que nous avons vu! ». — « Comme tout cela a l’air parfait! ». — « Voilà une civilisation bien comprise et qui vaut qu'on lui fasse » crédit!» Il ne jugeait pas mauvais qu'il y eût une Oxford, qu'elle fût attachée aux moindres détails du passé, et rebelle à l’esprit moderne, et il était bon aussi qu'il y eût une Chautauqua ! » (68),

Dans le même esprit, James, professeur, assouplissait toutes les théories, les rendait vivantes : « Imaginez, dit un de ses élèves (69), un professeur de mathématiques qui vous donnerait le sentiment que les triangles étaient des choses que l’on peut trouver dans un verger ou au bord d’un ruisseau. » Le pragmatisme n’est, d’ailleurs, qu’une des formes de ce désir d’épouser de plus près le réel. James n’avait pas de conception définitive à exposer, de vérité à dévoiler. Il vivait sa philosophie, matière infiniment souple qu’il modelait à chaque instant. Ses cours en prenaient un singulier attrait. « Une seule chose semblait lui être impossible, écrit Dickinson $S. Miller (7,0) parler ex cathedra, du haut de son érudition et de ses connaissances scientifiques. Ses remarques fourmillaient de « si » et de « peutêtre ». Il était rare, d’ailleurs, de le voir s'attacher longtemps à suivre la logique d’un raisonnement ou d’un exposé théorique; il aurait plutôt tout gâté en émettant, au milieu de toutes ces prétentions systématiques, un doute, ou une question parfaitement naturelle qui replaçait aussitôt le problème dans le domaine du bon sens. » Sa classe était le laboratoire où sa pensée prenait forme. Il y arrivait, dit-on, avec l’idée qu'il n’aurait pas été loyal de sa part de se fixer un sujet bien arrêté. Il sollicitait les questions des étu-

(68) Ibid., 27, 28.

(69) New Republican, 25, p. 145 (P. Lirrezr). (10) Letters, I, 11 et s.

diants, désireux moins de leur exposer un point de vue bien net que de répondre à leurs besoins immédiats. Puis, peu à peu, il se laissait emporter par son éloquence naturelle et parlait d’abondance jusqu’à ce qu'une difficulté survint qui l’arrêtait net (1), Lui-même faisait volontiers des erreurs manifestes afin de tenir toujours en alerte ses étudiants.

« Le professeur Royce expliquait d’une façon continue, unie, soutenue, composée. Le professeur James était plus familier, plus varié, plus heurté, cherchant même parfois ses mots en dépit de ce que j'ai appelé sa richesse de vocabulaire, Cela s'explique : l’un s'était installé solidement, à son aise, dans une théorie qui, certes, ne manquait pas d’une certaine grandeur; l’autre risquait des sorties, toujours en quête de quelque chose de plus grand qu'il ne distinguait pas très bien. La méthode de James nous donnait à nous, sés élèves, un aperçu plus direct de ses recherches personnelles. Nous sentions travailler son esprit. » (72). Après le contraste avec Royce, le contraste avec G. H. Palmer : « Palmer était limpide, trop presque. il croyait qu'il se devait de ne pas infliger à ses étudiants les traces de sa lutte personnelle avec la pensée. A cet égard, il était tout l'opposé de W. James, qui faisait souvent de ses cours ses laboratoires, j'allais dire les hôpitaux où ses pensées voyaient le jour. Au total, Palmer nous montrait un maître, et James comment on le devient. » (73).

C'est là le point qui a frappé tous ceux qui l’ont entendu. « Il faisait penser ses étudiants, écrit un autre élève (14), parce qu'on le voyait penser et parce qu'il traitait chaque sujet avec une telle richesse, une telle chaleur, une telle intensité que le sujet devenait le plus important et le plus intéressant de l’année. Il mettait en toutes choses une sincérité et une conscience si ferventes qu'ilse vit contraint de dire un jour : « Quand j'écris, le sujet que je traite me paraît le plus important et quand je passe à un autre chapitre, c’est celuici qui prend toute l’importance. » Son enseignement trahissait l’ins-

(71) Outlook, 98, p. 64% : « … Les élèves aimaient évoquer ce jour où, au . cours de l’exposé d’un délicat problème de physiologie, après avoir porté pas à pas ses auditeurs haletants vers une conclusion qui semblait devoir suivre infailliblement, il s’interrompit brusquement : « Voilà, leur dit-il, jusqu'où je puis voir; je ne peux, pas aller plus loin. »

(72) Letters, IT, 16.

(73) Harvard Graduate Magazine, 30, p. 516 : Professor Palmer at 80. (W. Ernest HocxiNG).

(74) Journal of Educational Psychology, septembre 4911 : W. J.'s. Contribution to Education (Bird T, Bazpwin).

Le Brelon É 22

jabililé de son tempérament nerveux. Il était extrêmement brillant par moments, puis venaienk des périodes d’apaisement suivies bientôt d’un renouveau où il déployait toute son originalité (5). On aimait citer cette boutade d’un de ses étudiants à qui l’on demandait si les cours de W. James offraient matière à d’abondantes notes « Je ne saurais trop vous dire, répondit l’autre. Le professeur James parle si vite qu'il est difficile de tout noter — mais, en tout cas, n'oubliez pas la philosophie en notant les bons mots ! » Ce qu'exprime cette boutade, c’est l’aisance familière avec laquelle James, dans ses meilleurs moments, dominait les questions. « Je fus profondément frappé, écrit D. S. Miller (76), de ses qualités de jugement et même de justice. Une grande expérience des choses de l’intelligence, une profonde culture littéraire, scientifique et artistique (notre génération a-t-elle vu homme plus cultivé?), un esprit entièrement libre et dégagé, toujours bienveillant et prêt à rendre justice aux hypothèses les plus chancelantes, les plus audacieuses ou les plus dédaignées tout en observant toujours le sens des proportions et le contrôle des témoignages : rien que d’apprendre à connaître ces qualités, c'était recevoir, aulant que nous pouvions nous l’assimiler, une éducation d’ « honnête homme », au sens le plus noble de ce bon vieux mot. » Ces qualités, James aïmait les retrouver chez ses élèves. Les précoces spécialistes ne pouvaient manquer de déplaire à celui qui s'était fait le champion de la souplesse de l’esprit. « Ne philosophez done pas à jeun! » disait-il à un de ses étudiants qui venait lui soumettre un plan d’études où il n’était question que de philosophie (77),

Au demeurant, l’homme le plus simple qui fût. Quand on le voyait au plus fort de sa lutte contre les idées ou lancé dans une de ses impitoyables critiques, on n'aurait pu le soupçonner de timidité. Pourtant la seule idée qu'il allait parler en public le rendait nerveux (78). Cette nervosité se traduisait dans ses gestes par une impulsivité et une naïvelé qu'il ne chercha jamais à corriger. « James,

(35) G. A. Gonpos : My Education and Religion, Houghton Müfflin, 4925, p. 19. Cf. Character and Opinion in the U. $S., 95-96:

(76) Letters, 11, 1445. Cf. Harvard Graduate Magazine, 29. 383: Review ot W. J''s Letters (T. S. Perry): « Il m'a toujours paru un esprit brillant qui s’occupait de science plutôt qu'un brillant homme de science. »

(117) Harvard Graduate Magazine, 29, 1920 : W. James (H. G. Parme).

(78) Cf. Letters, IT, 16 : « Comme il se rendait à un de ses tout derniers cours à Harvard, il dit à un collègue qu'il rencontra en chemin : « Voilà bien des années que j'enseigne; eh bien ! voyez comme je trépide encore à l’idée d’aller faire un cours | »

dit D. S. Miller (79) avait une façon spéciale de se lever brusquement pour aller tracer un diagramme au lableau, de quelques coups de craie rapides. Je le revois encore, l’air distrait, en proie à quelque idée, le coude sur le genou, la main au menton. Voici une scène que m'a peinte un ami. C'était au cours d’une petite classe qui se réunissait dans le cabinet même de James. Désireux d'illustrer sa pensée, il alla chercher un tableau noir, le mil sur une chaise, puis essaya un certain nombre d’autres positions, sans réussir à écrire, tenir le tableau et le mettre bien en vue, tout à la fois. Entièrement à son idée, il finit par maintenir le tableau droit sur le plancher, s’y couchant lui-même de tout son long, et, le soutenant d'une man, desunant de l’autre, il poursuivit son cours... ».

James passait naturellement à l’Université pour un original, car il lui était parfaitement impossible de se plier strictement aux usages du lieu. Son indépendance s’accornmodait mal de la routine journalière de cette grande œuvre collective. Il réagissait parfois avec humour (80), mais, surtout, son enseignement, si brillant qu'il fût, ne lui paraissait pas répondre à son véritable idéal.-11 l’a exprimé bien souvent : le philosophe est un solitaire qui vit à l’écart dans sa bauge (81). Et, de plus en plus, James sentit le besoin de réduire au minimum son rôle de professeur pour se consacrer plus entièrement à Ja réflexion philosophique. Songeant à la retraite, il écrit dès 1903 à son frère Henry : « Je vois aujourd'hui très nettement que si, jusqu'ici, ta carrière universitaire m'a été fort utile et m'a fait réaliser de grands progrès, le moment est venu de passer d’autre facon le temps qui me

(79) Ibid. Cf. Character and Opinion in the U. $., 95: « … Ses élèves euxmêmes attachés qu'ils étaient tous à sa personne, doulaient un peu de la profondeur de pensée d’un homme si naturel qu'après s'être interrompu au milieu de son cours — il disait que la vie n’était faite que d’interruptions — il se frappait le front et demandait au premier rang : De quoi donc parlionsnous? »

(80) « Bien qu'ayant, par hasard, fait partie de tous les comités qui ont étudié le projet de réforme, bien qu'ayant suivi, l'hiver dernier, les interminables débats de nos assemblées, je ne me reconnais ni le pouvoir ni le droit de parler au nom de la majorité. Les membres de ngtre chère Faculté ont le don d’aller chercher des raisons qui ne valent que pour eux, et s'ils volent dans le sens de leurs voisins, c’est bien souvent pour des motifs qui n’ont rien de commun avec les leurs. Il faut sans doute y voir l'influence de l’érudition sur des esprits, au fond, remarquables. Il en résulte que la question Ja plus simple finit par offrir, après une longue discussion au sein de l’assemblée, une abondance de points de vue et d’aspects différents que nul n'aurait pu prévoir el que nul ne saurait énumérer. » Le Projet de Réduction des Cycles d'Etude, Harvard Monthly, janvier 1891.

(81) Letters, Il, 164, 14 novembre 1901. A. H, N. Gardiner,

reste à vivre, je veux dire, dans la contemplation et la simplicité, me livrant à loisir à mon unique occupation désormais, qui sera de consigner en un livre, au moins, les impressions que mon esprit a pu recevoir de l'Univers. Je compte ne point démordre de là, et regrette seulement d’être obligé de rester une année encore à J'Université. Je renonce à l’inessentiel qui maintenant dépasse mes forces pour me rabattre sur le travail qui, somme toute, m'est le plus indiqué, puisqu'il m'est le plus naturel... » (82).

Le « métier de philosophe » n’a jamais eu la sympathie de James (83) et l'opinion que lui-même avait de son enseignement fut toujours des plus modestes. En 1907, seulement, il prend sa retraite et écrit à son frère Henry (84) : « Tu ne saurais t’imaginer comme je suis heureux d’avoir écarté ce cauchemar de 1’ « Enseignement ». Comme « professeur », je me suis toujours fait l’effet d’un amateur à qui on aurait surtout demandé d’être une encyclopédie vivante. Je suis dorénavant libre d’être une réalité et ce m'est un soulagement ineifable, littéralement ineffable, de m’appartenir après avoir, trente-cinq ans durant, appartenu aux autres. Je puis vivre maintenant pour la vérité pure et simple, au lieu de cette vérité qu'il fallait plier aux exigences les plus extraordinaires des autres... »

Ainsi donc, depuis le temps où Henry James cherchait à éviter chez ses fils une trop grande spécialisation et à en faire des « chercheurs de vérité », l'idéal de William n'avait pas varié. Ce qui l’intéressait, c'était toujours le spectacle de l'esprit au travail et l’approfondissement des problèmes éternels. La valeur de son enseignement venait, comme on devait s'y attendre, moins du perfectionnement des méthodes auquel James ne croyait guère que de la puissance même de sa personnalité qu'on voyait à l’œuvre.

Le domaine de la philosophie était loin d’être le seul où James se plût. Certes, son érudition — en ce qui concerne les modernes, surtout - était remarquable et la plus cosmopolite qu’on ait vue; mais l'esprit de James s’exerçait non sans succès à la critique artistique ou littéraire aussi bien qu'à la critique philosophique. Le premier article qu'il écrivit fut une revue d’un roman allemand (85). En 1872,

(82) Ibid., IL, 190, 3 mai 1908.

(83): Cf. Letters, 1, M70;:2IT,029 1279;

(84) Letters, 11, 279, # mai 1907. Cf. Lettre du 18 mai 1907 à F. C. S. Schiller. Cf. Harvard Illustrated Magazine, 8 février 1907 : W. J. at Harvard, p. 93. A son dernier cours dans Emerson Hall, les étudiants lui offrent un encrier et une coupe. Réponse de James : « .… Je frémis quelquefois en pensant au mauvais enseignement que j'ai donné... ».

(85) Nation, 1867, 5, 432-433 : À German American Novel (Unüberwindliche Mächte de Grimm).

il étudie le Voltaire de John Morley et se prononce déjà contre le pédantisme des spécialistes (86). Sa correspondance est pleine de notes relatives aux auteurs étrangers, la plupart, qu'il a lus, surtout lors de son séjour en Allemagne ou aux premiers temps de son installation à Cambridge. Ses jugements révèlent ses qualités personnelles : vigueur, verdeur même, pénétration, pittoresque. Il s'exerce aux nuances, comme dans cette appréciation d'Emiia Galotti qu'il écrit en français : « C’est serré comme du chêne, rapide comme l’avalanche, toute la retenue et la vigueur de Mérimée, et au fond un gros cœur dont la tendresse comprimée n'échappe que par des phrases dont la sobriété même déchire. » (87). Son jugement de George Eliot s’égaie d'une pointe d’ironie. I vient de lire Daniel Deronda. « Pourquoi les femmes éprouvent-elles une si grande satisfaction à moraliser? L'homme est philosophe par profession, par devoir, il l’est le cas échéant, et tout est dit; mais les femmes ne paraissent pas être revenues de la joie intime de se savoir cette faculté: de là les répétitions ennuyeuses et la surabondance des commentaires de George Eliot sur la vie. » (88). Il a ses enthousiasmes et ses préjugés et il proclame les uns et les autres avec une égale vigueur. On se souvient de sa véhémente critique de l’école naturaliste française dans le Dilemme du Déterminisme (89). I ne cache pas son aversion pour certains aspects de l’œuvre de Bourget : « L’atmosphère morale de Bourget, écrit-il, ayant surtout en vue /dylle Tragique (0), m'est en tout cas si étrangère, c’est d’un libertinage si abusif, qu'on ne saurait trop le rattacher à une donnée morale quelconque; et puis il y a ses descriptions trop fouillées, ses explications excessives. Mais, avec tout cela, une sorte de désir enthousiaste d'arriver à tout dire le mieux possible, une richesse d’épithètes et une chaleur qui le fait aimer, malgré ses sujets trop dépravés. Il doit y avoir en France un milieu qui trouve cela noble et plein d’idéal, mais, comme dit Rosine : « Nous sommes mal assortis, lui et moi... ». Tolstoï, par

(86) Atlantic Monthly, 1872, 30, p. 624. Cf. Letters, 1, 144%, note : « .… Mr. John Mill, d'une nature et d'une culture si solide et si éclectique, manque pourtant du séns esthétique; il en est de même de M. Littré en France. Leur lance n’a pas cette pointe Jumineuse qui rendait celle de Voltaire irrésistible. Ce que les soldats de Henri IV suivaient, c'était son panache blanc : et il semble que s'il y a un facteur en l'absence duquel on ne peut éveiller la sympathie sur une grande échelle, c’est bien cet impondérable superflu : le charme... ».

(87) Letters, I, 91. À ses Parents, 27 mai 1867.

(88) Ibid., 185. À H. James, 3 juin 1876.

(89) Wall to Believe, p. 172 et s.

(90) Letters, IT, 37, 11 juin 1896,

contre, l’enchante, sous certaines réserves « Je n’aïme pas son falalisme, ni son demi-pessimisme, écrit-il à Renouvier O1), mais quand on le voit rendre la nature humaine avec une vérité aussi infailliblé, avec une méthode aussi simple, c’est à prendre tous les autres romanciers et dramaturges pour des enfants. » De Maupassant, James admire l'art, mais non les tendances. « C’est un petit cube de bronze, dit-il de Pierre et Jean; ou, comme le corps du capitaine Beausire, « plein comme un œuf, dur comme une balle », dur surtout! Il y à quinze ans, je me serais peut-être emballé pour cet art-Jà; mais mon esprit faiblit et le charme de cette précision et de celte harmonie admirable entre l’art et le sujet ne me laisse que trop froid. On dirait de ces outils ou instruments modernes, merveilleusement compacts et solides, réduits à leur poids limite. Une de ces petites pompes métalliques, si bien graissées et si puissantes, qui, avec un levier d'environ deux pieds de long, vous envoient à cinq pieds un jet d’eau de quatre pouces. Malheureusement, la pompe de Guy de Maupassant ne lance que de l’eau sale, et je commence à être assez « vieille barbe » pour aimer quand même un vieux bras de pompe en bois tout raccommodé, pourvu que l’eau qu’il me donne garde toute la saveur du flanc de la montagne... » (92). C'est, bien entendu, dans les limites où un écrivain reste en contact avec le réel que James l'estime. Il est très sensible aux exagérations, si légères soient-elles et quel qu'en soit le sens. La lumière qui s'éteint, de Kipling, est € plus nature qu'il n’est permis » (93), Il découvre pourtant chez le romancier anglais une grave lacune. « Il est curieux, remarque-t-il (9%) après s'être rencontré avec lui, qu'avec toute sa sympathie pour l’âme de fout ce qui vit, homme ou animal, ivre ou à jeun, il lui en reste si peu pour celle du Yankee, qui est lui aussi, en dernière analyse, une créature de Dieu. . ». Il devait admirer Wells pour ses qualités de hardiesse et la souplesse de sa pensée. « Je crois, lui écrit-il 05), qu'il faudra reconnaître que vous avez donné à la pensée agissante de la génération qui vient une impulsion

(91) Letters, I, 45, 4 août 1896 — « Anna Karénine, livre presque incroyable et surnaturel de vérité. » (24 juillet 1896.) « La vie paraît vraiment moins réelle que les tableaux qu'en donne Tolstoï. » (30 août 1896.) « Ma grande impression littéraire cet été a été Tolstoi. Son atmosphère m'’absorbe plus que celle d'aucun et même sa religion eb sa mélancolie, sa folie même, sont sans doute plus significatives que l'état normal de ceux qui ne sont pas passés par là. » (28 septembre 1896.) 3

(92) Jbid., I, 282. À Miss Grace Norton, 12 août 1888.

(93) Tbid., I, 307.

(94) Ibid., II, 22. A Mrs. Henry Whitman, 16 juin 1898

(98) Ibid., II, 230, 6 juin 1905.

qui comptera parmi ses influences les plus bienfaisantes. Avec cela, tout à fait dans la note du génie anglais, sans théorie d’une subtilité excessive, à la française, ni cette technique’ professionnelle allemande, qu’on vous inflige avec une logique implacable (unerbittlich), mais partout le sens du concret et le vent de la liberté se jouant au travers de tous les joints de votre thèse... ». Cette critique impressionniste des auteurs, James l’applique un jour à Shakespeare à propos du livre de Frank Harris 96) : « Avant tout, il me semble avoir été un amuseur de métier, avec la fécondité d’un Dumas ou d’un Scribe; mais possédant aussi ce qu'aucun autre amuseur n’a jamais possédé, une magnificence lyrique alliée à un talent d’orateur qui l’a fait prendre pour plus sérieux, au fond, qu'il ne l'était. C’est un cas d'hyperesthésie nerveuse et érotique, mais aussi un tempérament doué d’une grâce et d’un enjouement que nul n’a surpassés. Il savait être profondément mélancolique; mais sans perdre de vue les exigences de son public. Liège emporté par les rapides, sans lest, sans idéal religieux ou moral, acceptant sans critique toute convention dramatique ou sociale, ce n’était qu'une harpe éolienne qui résonnait, passive, à l'appel de la scène. A-t-on jamais vu auteur faire la part si belle à l’émotion, tout en demeurant parfaitement insensible aux conventions sociales les plus vicieuses? » (7. Les questions de style ont toujours intéressé James. Nous l’avons vu eritiquer vertement la négligence des auteurs américains. D’une façon générale, le style des Européens lui paraissait bien supérieur (8).

Il semble qu'il ait avant tout apprécié chez les autres ses qualités propres : netteté et vigueur, sans complications superflues. En réponse à quelques-unes de ses critiques, son frère Henry lui écrit non sans une ironie un peu dédaigneuse : € J'ai l'intention... d'essayer de donner, dans le genre roman, une étrange production qui te fera plaisir, — en tant que Frère, — mais permets-moi de dire, mon cher William, que je serai grandement humilié si cela Le plait

(6) The Man Shakespeare.

(97) Letters, II, 335. À T. S. Perry, 22 mai 1910.

(98) Nation, 1875, 20, 429 : Notice of F. Papillon’s Nature and Life. Voici pourtant une ironique appréciation de la Revue ‘des Deux Mondes de 1875. « … Tous les lecteurs de celte excellente revue connaissent ce genre d'article : un peu de panache au début, une page environ, comprenant quelques généralités bien tournées, en guise d'introduction; puis, une série de sections marquées I, II, IT, qui donnent toujours un exposé des faits bien digéré et, surtout, bien composé, écrit avec ce fini et cette aisance funeste qui interdisent rigoureusement de faire aucune différence, quant au style, entre les rédacteurs de cette revue; puis, en conclusion, une petite effusion d'enthousiasme, moral ou philosophique, bien senti. ».

vraiment et si tu l’associes, dans ton affection, aux choses de notre temps que je préférerais mourir déshonoré plutôt que d’avoir écrites. Je te l’écrirai pourtant, ton livre, d’après ce principe de « deux et deux font quatre » qui inspire toutes les horreurs qui nous entourent, puis je descendrai dans ma tombe, déshonoré... » (99).

Dans ses lettres même, Henry n'eut jamais cette légèreté, cet enjouement, cette limpidité qui fait le charme de la correspondance de William. Celui-ci s’y révèle vraiment épistolier, sans aucune prétention à l'être. Il écrivait beaucoup, mais il a su donner à tout ce qui venait de sa plume un cachet bien personnel. Le charme qui émanait de sa personne se retrouve dans les pages de sa correspondance. C’est là qu'on le saisit sur le vif. James y revit avec sa sensibilité frémissante, ses élans, ses moments d’abandon, ses heures mélancoliques ou graves. C’est là qu'il s’ouvre plus encore qu'il ne le fait en ses ouvrages, qu'il précise d’un exemple frappant telle de ses théories, qu'il révèle parfois l’origine et la profondeur de telle de ses idées, qu'il exprime sans fard ses sympathies et ses répugnances, ses espoirs et ses doutes. Mais toujours le naturel le caractérise. « On lit les lettres de Byron, dit P. Littell (100), avec le sentiment qu'elles valent mieux que lui, celle de Matthew Arnold avec le sentiment qu'il vaut mieux qu'elles, celles de W. James avec le sentiment qu'elles et lui ne font qu'un. ». Chose étrange, cet homme qui écrivit tant semble prendre plaisir à entretenir une correspondance nourrie, si bien qu'on à pu, en ne donnant que les lettres qui illustrent son tempérament de la façon la plus frappante, constiluer deux gros volumes (01) d’un intérêt soutenu. L’indomptable énergie de James se traduit ici, comme il convient, non plus par les appels au devoir ou à la lutte qui résonnent dans l’œuvre, mais par le tranquille sourire avec lequel on le voit accepter ses maux et l’entrain qu'apporte ce combatif à préciser ses vues, encourager ses amis et fulminer contre ses adversaires.

Ce qui frappe dans ce recueil, c’est la vie débordante dont James fit preuve jusqu'aux dernières années et la fraicheur de la pensée où l'humour et la plaisanterie rouvent toujours leur place. « Mes lettres, disait James lui-même (102), tendent à s’évaporer en traits

CS

(99) The Letters of Henry James, I, 43, 23 novembre 1905.

(100) The New .Republican, 25, 145, 27 décembre 1920 : Books and Things.

(101) The Letters of Wüilliam James, edited by his son, Henry James. Illustrated, 2 vols., Boston : The Atlantic Monthly Press; London : Longmans, Green, and Co., 1920.

(102) Letters, II, 111. À Miss Frances R. Morse, 23 décembre 1899.

d'humour, en abstractions et en fantaisies. » Bien souvent, en effet, la correspondance de James donne l'impression du délassement, de la détente, d’une conversation à bâtons rompus et farcie de mots drôles ou d’allusions malicieuses. Il excelle à tourner un « billet » dans la note un peu brusque et nerveuse qui est la sienne (03). II à des formules saisissantes : Royce, c'est le « Rubens de la philosophie », Papini n’en est que le « Cyrano de Bergerac » (0%), Maïs il n’y à pas que de la fantaisie dans ces lettres, il y a des analyses très fines, des jugements indépendants; la critique des hommes et des œuvres est un plaisir auquel James s’adonne volontiers. Cet amateur de personnalités a pénétré celles qu'il a fréquentées et les a croquées en quelques traits. CI1 prétend être une sorte de Napoléon du monde intellectuel, écrit-il de Wundt (105)... Vous vous souvenez de ce que Victor Hugo dit de Napoléon dans Les Misérables : « I gênait Dieu »; Wundt ne gêne que ses confrères (06); pendant que ceux-ci hachent menu quelqu’une de ses théories, il écrit pendant ce temps un livre sur un autre sujet. Coupez-le en tronçons comme un ver, chaque fragment continue à ramper; il n’y a pas de nœud vital (06) dans sa moelle allongée mentale, si bien qu'on ne peut le tuer d’un coup... » De son collègue Royce pour qui il avait, d’ailleurs, une sincère admiration, il écrit: « d'estime aujourd’hui Royce — et cela d’une manière durable — comme l’homme aux esquisses en philosophie. Bien entendu, les esquisses de certains maîtres valent mieux que les tableaux achevés de certains autres. » (07), Aïlleurs, il compare Emerson et Santayana : « Emerson accueillant, épanoui, comme s’il aspirait la vie à l’aide d’un large entonnoir où circule un puissant courant d'air : Santayana, émettant son jet rafraîchissant à travers un orifice gros comme une tête d’épingle, comme un désinfectant sort d’un vaporisateur, » (08), Le même esprit si net et si critique savait pourtant, avec ce naturel qui en fait le charme, parler aux enfants, leur dire de ces naïvetés comiques qui devaient les faire rire, leur raconter joliment la mort du coyote ou ses promenades dans la campagne. I] leur parle aussi parfois très noblement de leurs devoirs et leur donne des conseils d'énergie qui sont véritablement inspirés de sa propre philosophie (09), Ça et à, il

CR

(103) Cf. Letters, 1, 294, 293, 307, 31%: 11, 33, 173, 200, 321, 329, 398.

(104) ITbid., II, 86, 246. 4

(105) Tbid., I, 262. À Carl Stumpf, 6 février 1887,

(106) En français dans le texte.

. (107) Letters, I, 11%. À Mrs. Glendower Evans, 17 janvier 1900, Cf. Jbid., 116. (108) Jbid., 234. À D. $S. Miller, 10 novembre 1905.

(109) V. Ibid., I, 275, 276, 278; II, 81, 129, 130.

sème des notes de psychologie, telles qu'elles lui viennent sous la plume et où se condense l’essentiel de sa pensée et de son expérience, «On évalue l'esprit d’un homme, écrit-il (10), à sa capacité à sentir la vie, et Tourguenieff a ce sentiment d’une série de mondes qui s’emhoîtent que ne soupçonne pas le vulgaire. » — « La raison pure et simple est au fond le plus philistin et le moins important des attributs de l'homme » (11). « L'article de S... montre bien ce que l'esprit gagne à vieillir : on arrive à dire simplement de grandes choses. » (112). IT y sème aussi des notes d’art qui le montrent sensible non seulement à la ligne et à la couleur mais à l’atmosphère qui se dégage de l’œuvre qu'il admire. « .… J'aurais voulu, écrit-il à Mme James (113), pouvoir te montrer hier quelques-unes des peintures françaises de |” «€ Internationale Kunst Ausstellung »; elles donnent une idée. de la vigueur actuelle de la France dans ce domaine. L'une d’entre elles (1#) représente une paysanne dans toute sa rudesse lourde, qui, les yeux grands ouverts au soleil de midi, est assise sur l’herbe qu'elle vient de faucher, tandis que l’homme s’est étendu de tout son long sur le dos, le chapeau de paille ramené sur la figure. Mais, elle, le voile infini du regard, l’enfantine virginité de ce corps informe et de ce visage, quel poème ! Ma chérie, l'impression la plus profonde que j'aie ressentie depuis que je suis en Allemagne est peut-être celle que m'ont faite ces vieilles paysannes ridées, vrais castors infatigables, arpentant les rues comme des hommes, tirant leurs charrettes ou portant leurs lourds paniers, toutes à leurs affaires, semblant ne rien voir du luxe et du vice qui les frûlent, lointaines habitantes d’un monde meilleur et plus pur. Leurs pauvres vieilles figures ravagées ef durcies, leurs pauvres vieux corps ‘desséchés par le labeur incessant, leur âme patiente enfin, me font pleurer. (Ce sont nos aînées », ce sont les créatures vénérables qui ont droit à notre respect. Tout le mystère de la femme semble incarné en leur laideur.…. les Mères! les Mères! Vous êtes toutes semblables! Oui, mon Alice, ce que j'aime en toi, c’est ce que je retrouve chez toutes ces chères bonnes vieilles; et je suis heureux et fier, quand, le visage baigné de larmes, je pense à ma chère Maman, de savoir qu'elle est toute pareille à celles-1à... ». L'art est très souvent le moyen pour lui d’entrevoir des horizons insoupçonnés. Il parcourt

(110) Tbid., I, 185.

(HA) Ibid., IT, 206.

(112) Ibid., I, 324.

(113) Ibid., I, 210, 24 septembre 1882.

(114) Les Foins, de Bastien-Lepage.

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