‹ La personnalité de William JamesChapitre 5 sur 56 · ON A · texte numérisé non relu

ON A

vous des gloires littéraires de la ville G6). « Vit-on jamais rue aussi ensoleillée que ce Broadway! écrivait Dickens, qui visita New-York en 1842. Les trottoirs polis luisent sous le frottement des pieds, les briques rouges des maisons sont sèches comme si elles étaient encore à la chaleur du four; et si l’on jetait de l’eau sur le toit de ces omnibus, il semble qu'ils se mettraient à siffler, fumer et dégager de l’odeur comme des foyers à demi-étouffés. Ce n’est pas ici qu’on en manque, d’omnibus! En voilà six qui passent en autant de minutes. Et que de cabs, que de fiacres, aussi : puis, des cabriolets, des phaétons, des tilburys à grandes roues, des voitures de maîtres d’un modèle assez rustique et rappelant un peu la voiture de place, bâties qu'elles sont pour les mauvaises routes qui les attendent après le pavé de la ville. Cochers nègres, de blanc vêtus; chapeaux de paille, chapeaux noirs, chapeaux blancs, cirés et toques de fourrure; habits de bure, habits noirs, bruns, verts, bleus, habits de nankin, habits rayés, de coutil et de toile... » (7), Un peu plus loin éclataient les cuivres des musiciens de Barnum, « le meilleur musée de la ville, et le seul, à ma connaissance », dit un naïf voyageur contemporain (8), sorte de Musée Grévin auquel serait adjoint un bric-à-brac, qui éblouissait les enfants par les couleurs vives d'une foile où figuraient tous les animaux de la création encadrés, on ne sait pourquoi, des drapeaux de vingt nations. Et lorsqu'on rentrait à la maison, le soir, William, dont les yeux étaient encore pleins du pittoresque des scènes entrevues, dessinait sous la lampe, tandis que le tranquille Henry — talent précoce — bâtissait des drames en trois actes qui n'ont jamais vu le feu de la rampe (39),

Le dimanche, on allait voir les parents d'Albany. On remontait le fleuve jusqu'à la colline, couronnée par le Capitole, au pied de laquelle s'étend la ville aux maisons de style flamand qui en trahissent les origines. Là, au sortir de la cité cosmopolite, on se retrempait dans l’air plus vif, on se retrouvait en famille. Onceles, lantes, cousins se réunissaient dans la maison de l’aïeule, la grand’mère Barber qui aimait tant les romans de Mr. Trollope et de Mrs. Gore qu’elle lisait le soir à la chandelle (40), C'était de longs après-midi d'été passés à flâner dans les champs, sur les collines que borde au loin la ligne des Catskill, au milieu des pêchers couverts de fruits, « pêches

(36) Literary New-York, ch. IX, p. 172.

(37) Dickens, American Notes, Gadshill Edition, 93. (38) Across the Atlantic, 24.

..(89) À Small Boy, 260.

(40) À Small Boy, &.

Le Obre

petites et grosses, pêches blanches, pêches jaunes qui poussaient dans tous les jardins, presque dans tous les buissons el jusque dans la poche des enfants. » (41), Au moment de repartir, un de leurs cousins leur mettait dans les mains un livre de Rousseau ou un roman du xvim° siècle. Ce fut leur premier contact avec la littérature française (42).

La mode était alors, à New-York, à l'acquisition des langues étrangères, particulièrement du français et, pour de -plus sérieuses raisons, C'était là un des aspects de l’éducation qui tenaient le plus à cœur à Henry James. Outre qu'il connaissait la France et y avait de la famille à Tours et à Trouville (3), l'initiation à la langue et à la littérature des pays étrangers constituait un des articles du code d'éducation original et bien personnel qu'il appliqua à ses enfants. Ils furent introduits de bonne heure dans les milieux français de New-York, confiés à des gouvernantes françaises — ou suisses — el l’une des premières pensions qu'ils fréquentèrent fut cette Institution Vergnès qui rappelle singulièrement le Gymnase Moronval. « L'impression générale qu'il m'en reste, dit le frère cadet, est un intérieur d'un noir sordide.. Vaguement, dans l'obscurité, je distingue M. Vergnès lui-même, bien vieux, je le croyais en eflet très vieux, ef fort en colère, visiblement sur les dents... si bien que mon frère et moi, nous en sommes sortis tous deux l'esprit parfaitement préparé à comprendre l’histoire du Jack d’Alphonse Daudet, bien des années plus tard; ef faire connaissance, dans ce livre, des « petits pays chauds » au milieu desquels Jack apprit les premières leçons de la vie, c'était voir revivre aussitôt l'institution Vergnès avec son pullulement de petits Cubains et Mexicains nostalgiques. » (4).

Au sortir de l'Institution, ils connurent d'innombrables établissements publics ou privés, les sombres écoles du New-York de 1850 aux salles froides et enfumées, aux cours étroites el pavées, resserrées entre quatre hautes murailles. Ts en changeaïent fréquemment, non par caprice du père, comme on pourrait le croire, mais par méthode : Henry James, philosophe individualiste, avait en horreur la discipline uniforme des écoles, et toute discipline en général. Il consentait bien, par nécessilé, à confier à des maîtres le soin d’ap- ‘prendre à ses enfants le rudiment. Maïs, au fond, il entendait se réserver la meilleure part et ne voulait pas se laisser souffler leurs

{MA) À Small Boy, 68.

(42) À Small Boy, 80.

(43) A Small Boy, 2174.

(4%) À Small Boy, 198.

LI POÉ EE

petites personnalités naissantes par quelque école qui aurait pu en faire des hommes du type courant, de précoces spécialistes. Son plus cher espoir était de faire d'eux, non des hommes « efficaces » selon l'idéal énergique, mais étroit, de l’homme d’affaires américain, prêts à la lutte immédiate au sortir de l'Université, mais « d’honnêtes gens » selon la formule européenne, dont la vie, loin d'être une lente déperdilion de forces tôt accumulées, fût plutôt un perpétuel enrichissement de l'expérience. Aussi, dans son amour jaloux el presque douloureux (#5), ne voulut-il confier à personne l'éducation morale de ses enfants. Ils s’instruisirent tant bien que mal et comme par raccroc dans les écoles d'Amérique et d'Europe, mais firent à la maison leurs humanités.

Ce que Henry James entendait par là, c'était avant tout une éducation libérale, aimable et de bon ton. Il avait horreur du pédantisme sous toutes ses formes (46), et ce n’était Ià qu'un aspect de son aversion générale pour le rigide et le dogmatique. Il visait à développer chez ses enfants la personnalité. Aussi n’encourageait-il pas le savoir livresque et cherchait-il, au contraire, à enrichir leur esprit d’une multitude d’impressions vives dont la succession et le contraste pouvaient, à la réflexion, provoquer d'utiles commentaires. Il pensait que c'était Ià pour l'esprit travail plus profitable que l’assimilation forcée de substances inertes. Car il aimait la vie en toutes choses. D'autre part, le savoir ne devait point tuer le goût de la société. Il voulait que ses fils fussent gens de bonne compagnie, de commerce agréable, sans excès de grimaces et sans que cela tuât le naturel. Lui-même ne se piquait pas de froide logique. Il se savait quelque peu fantasque, sujet à variations, et il n'aurait voulu pour rien au monde voir ses fils rougir de ses brusques sautes d'humeur. Aussi leur laissait-il à cel égard toute latitude et donnait-il volonliers l’exemple. « Nous respirions l’inconsistance pure, écrit le fils cadet (47), nous étions nourris de contradictions. »

Mais, ‘plus que tout, le pédantisme moral était odieux à Henry James. Là aussi il voulait de la vie, à tout prix. Rien ne l'irritait plus que la conception d’une morale fossile sans risque et sans chaleur. Il inculquait aux enfants l’horreur de la vertu étudiée, de ce qu'il appelait, dans sa langue pittoresque, la « moralité fla-

(45) Il disait un jour à Emerson qu'il souhaitait parfois que la foudre vint, frapper sa femme et ses enfants pour qu'il ne souffrît plus de son amour pour eux. Early Days of the Saturday Club, 326.

(46) À Small Boy, M5, 216,

(47) À Small Boy, 215 et &,

grante » (48), S'il aimait jusqu'aux erreurs de ses enfants, ce h’élait pas par aveuglement palernel, mais parce qu'il en voyait la vertu éducative. Il eût sans doute préféré une vie remplie de fautes à une existence de bonheur sans nuage, comme plus humaine et plus riche d'expériences (49),

A cet égard, les expériences ne manquaient pas aux enfants. A la maison, la fantaisie alerte du père, découpant à tout propos mille silhouettes d'idées, les habituait au travail de l'esprit; au dehors, c'était à eux d'ouvrir les yeux et de voir la nature au travail dans ses ombres, ses reliefs, ses contours, ses taches de lumière. Et déjà William se révélait observateur. Plus vif et plus entreprenant que son frère, il voyait tout, notait tout, particulièrement les gestes et les attitudes, qu'il dessinait ensuite de mémoire « non point avec une laborieuse patience... mais avec aisance et facilité, impeccablement, pourrait-on dire; et lorsqu'il en était à donner le dernier fini, sa tête se penchait de part et d'autre et la langue venait frotter la lèvre inférieure » (0),

Or, en ce temps-là, les plus belles richesses artistiques de New- York étaient ses mille aspects variés. Le milieu n’était pas favorable aux artistes. Les mieux doués venaient en Europe, à Paris surtout, compléter leurs connaissances techniques, et, le plus souvent, à l'exemple de leurs aînés, les Benjamin West, Copley et autres, ils préféraient demeurer dans les capitales européennes, se contentant d’écouler leurs productions en Amérique dans les collections privées. Comme il n’y avait pas de musée et que la frénésie d'achat ne s'était pas encore emparée de l'Amérique, l'éducation artistique du gros public était tout entière à faire; de temps à autre, l'Europe lui envoyait des modèles, la plupart fort discutables; l’école de Düsseldorf exposait dans Broadway, Cole donnait ses vues de Florence, et le Musée d’art chrétien de Bryan offrait à l’admiration des foules un art de seconde main, de pâles imitations de Madones et de Bambinos primitifs 61), C'était Ià une des grosses lacunes de l'éducation américaine. L’esthétique y était fort négligée. Il était entendu que l’art demeurait chose d'Europe et que ceux qui voulaient en jouir n'avaient qu'à traverser l'Atlantique. « Nous savions qu’en Europe nous trouverions l’art comme nous y trouvions des soldats, des maïsons à appartements, des concierges et, dans les rues, des petits

(48) À Small Boy, 68, 245.

(49) Notes of a Son, 110.

(50) À Small Boy, 207.

(81) À Small Boy, 266, 268.

2, yes

garçons qui regardaient nos chapeaux et nos chaussures avec de grands yeux, comme s'ils eussent été ridicules. » (52).

Aussi Henry James, dont l'idéal était d'ouvrir à ses fils tous les horizons, qui sentait d’ailleurs, comme tout le monde à cette époque, l'attrait de l’Europe, et dont la nombreuse famille commençait à se trouver à l’étroit dans la maison de New-York, pensa-t-il, dès 1855, à compléter l'éducation des enfants et à entretenir en eux cette vivacité d’impressions qu'il prisait tant, en les plongeant de très bonne heure dans un milieu nouveau. « Je me demande, écrivait-l vers celte date, s’il ne vaudrait pas mieux aller passer avec eux quelques années à l'étranger pour leur permettre de s’assimiler le français et l’allemand, et de recevoir une éducation esthétique qu'ils ne peuvent pas trouver en Amérique. » (3),

c) Europe.

On débarque à Liverpool en juin 1855 et l’on passe l'été en Suisse. Premier émerveillement des enfants, qui contemplent, à travers les vitres de la diligence de Lyon à Genève, les rues escarpées des villages alpins, les coloris nouveaux, les ruines qu'on n'a vu jusqu'ici que sur les estampes, et, au sortir de l’alfairement familier de New-York, grandeur et calme de la Suisse de 1855 « sans chemins de fer, sans touristes, sans hôtels monstres. » 6#. Puis ce furent au cours des années qui suivirent de continuelles allées et venues entre Londres el Paris, des prises de contact rapides et répétées avec deux nations ei deux sociétés aussi dissemblables que possible et toutes deux bien différentes du milieu américain. Tour à tour, précepteurs écossais, gouvernantes suisses el pensionnats polyglottes furent chargés de l’instruclion des enfants et, chose surprenante, le décousu de cette éducation ne réussit pas à étoufler chez William ni chez son’ frère cadet toule curiosité intellectuelle. Une seule fois, ils eurent l'impression de recevoir un enseignement régulier, lorsqu'on les confia pour l'hiver 1857-58 au Collège de Boulogne-sur- Mer (55),

Sans doute il eût été facile de mettre les jeunes gens en pension à Londres ou à Paris et de leur assurer ainsi des études normales.

(52) À Small Boy, 265.

(53) Notes of a Son, 196.

(54) À Small Boy, 284, 292.

(55) Letters, I, 20.

Mais rien n'était plus contraire aux vues de Henry James. D'une part, il tenait à avoir ses enfants près de lui, et, d'autre part, les mettre au collège, c'était retomber sous la menace de cette « discipline uniforme » qu'il leur avait jalousement évitée à New-York. Et puis, ils étaient venus en Europe pour ouvrir les yeux sur les choses et les gens, non sur les livres, sur tout ce qui les frappait par sa nouveauté, à commencer par les richesses artistiques dont ils étaient privés en Amérique. En quoi le père se montra bon psychologue, car il est frappant de voir, par les souvenirs du fils cadet, comme, dans la multitude des impressions fraîches, les notes d’art occupent la place d'honneur.

La rue elle-même ne manquait de pittoresque ni dans le Londres de Victoria et de Dickens, ni dans le Paris de l’Empire où commencaient timidement les premiers travaux du baron Haussmann et où l’on pouvait voir défiler le cortège du Prince impérial revenant de Notre-Dame entouré des cent-gardes qui caracolaient autour de sa voiture « tous en bleu clair et argent, raidis sur leur selle dans un trot saccadé, pistolets levés el armés » 66), En Angleterre comme en France, l’art se renouvelait. A Londres, la collection Vernon venail d’êtra léguée à Ja nation, el elle était l’objet de nombreuses visites des enfants quand üls n’allaient pas au Panthéon, dans Oxford Street, voir les peintures de Haydon dont leur père venait de leur donner à lire l’Autobiographie ®7), Le mouvement préraphaëlile donnait alors ses premiers fruits et à l'Exposition de 1858 on pouvait voir les œuvres de Millais et de Holman Hunt. Longtemps, nos jeunes critiques d'art restèrent en admiraticn devant le Val du Repos, les Feuilles d'Automne el la Jeune Aveugle. A Paris, c'était parfois des flâneries sur la rive gauche, le long des quais, près de l'Ecole des Beaux-Arts, au Luxembourg, des visites au Louvre où les retenaient émerveillés le Radeau de la Méduse, les Funérailles d'Atala, les scènes romaines de David ou le Portrait de Madame Vigée-Lebrun, toutes les splendeurs de la Galerie d’Apollon « plus instructive, plus suggestive, plus fertile qu'aucun autre contact intellectuel » GS), C'était aussi l’époque des grands paysagistes. Troyon, Rousseau, Daubigny donnaient le {on et fournissaient les marchés de New-York et de Boston. A Paris, dans les ateliers de Couture et d’Edouard Frère travaillait le peintre américain William Hunt qui devait devenir par la suite le maître de William James (9), C’est de son séjour à Paris

(56) À Small Boy, 330.

(57) À Small Boy, 312., (58) À Small Boy, 349.

(59) À Small Boy, 341.

sole

que date la première initiation de James à la technique du dessin. Admis vers 1857 dans l'atelier de Léon Coignet«60), ji] sentait se préciser ses goûts artistiques, se livrait avec son frère à la critique d'art, tenait pour Delacroix. Bref, il leur semblait à tous deux vivre en un monde nouveau où les impressions esthétiques les sollicitaient de toutes parts (61).

Aussi William songeait-il sérieusement à se consacrer à la peinture. Jusque-là, distrailt par les boullées d’impressions qui lui arrivaient à chaque pas, au détour de chaque rue, son activité s'était éparpillée en mille directions, au gré du dernier caprice. Curieux de toute nouveauté, il essayait sur lui-même les effets de mélanges hétéroclites de son invention, transportait dans ses voyages tout un attirail électrique et un énorme appareil photographique, le tout à la grande frayeur de ses frères plus jeunes, car William cherchait toujours autour de lui des sujets résignés pour ses expériences physiques ou chimiques (62). Au fond, il S’amusait. Mais après une année passée à l’Académie de Genève à étudier l’anatomie, nouvelle fantaisie à laquelle le père se prêta bien volontiers, il écrivait de Bonn en 1860 à son ami Charles Ritter : « Je me suis pleinement décidé à essayer le métier de peintre. En un an ou deux je saurai si j'y suis propre ou non. Il n’y a pas sur la terre un objet plus déplorable qu’un méchant artiste. » (63). Un peu plus tard, il disait dans une lettre à son père : « Je voudrais que tu m'exposes par écrit, comme tu me l’as promis, et de façon aussi claire que possible, ta conception de la nature de l’art, car je ne la comprends sans doute pas complètement et je désirerais la voir présentée sous une forme qui me permette de la considérer à loisir. » (64).

Ce n’était pas exactement ce qu'aurait souhaité Henry James. Il ne voyait pas sans appréhension son fils aîné s'engager dans une carrière qui risquait de l’absorber tout entier. Il aurait voulu prolonger l’éducation de ses enfants au delà des limites généralement admises, sans qu'ils montrassent de préférence bien marquée pour tel art partieulier. Car, tant qu’on se bornait aux aspects généraux, à la philosophie de l’éducation, il pouvait dire que celle de ses enfants était son œuvre, et comme l'artisan qui a façonné sa pièce avec amour, il ne s’en séparait qu'à regret. Il craignait que le « mé-

(60) À Small Boy, 316.

(61) À Small Boy, 338, 346.

(62) Notes of a Son, 122, 193.

(63) Letters, I, 28. Cette lettre fut écrite en français.

SA

tier » ne rompît chez son fils ce délicat équilibre intellectuel auquel il avait travaillé tant d'années. Il consentit pourtant à celte nouvelle fantaisie de William, en vertu du principe que loute erreur porte ses fruits, et la famille, revenue en Amérique vers la fin de 1860, s'établit à Newport (Rhode Island), 13, Kay Street.

Le moment est venu de nous demander quel était, au retour d'Europe, au moment où William James allait avoir dix-neuf ans, le bilan de ses premières années. Y avait-il profit ou perte?

Pour ce qui est de l'instruction proprement dite, de l’assimilation de connaissances exactes et de l'acquisition d’une méthode de travail, il y avait perle, incontestablement., William James, mieux que personne, à bien senti fes lacunes d’une éducation aussi décousue. [1 disait souvent qu'il n'avait eu aucune instruction et se décrivait, à son arrivée à l’Académie de Genève en 1860 comme « un pauvre petit ignorant obseur qui n’est pas sorti de chez soi » (65), Plus tard, en 1867, éprouvant quelque peine à classer ses idées, il écrira à un ami : « Si j'avais été mieux préparé en mathématiques, physique, chimie, logique, et histoire de la métaphysique, et m'étais constitué, ne fût-ce que de mémoire, un fonds de connaissances solides et bien ancrées... auquel rapporter spontanément toute acquisition future de faits ou de pensées, au lieu de reculer sans cesse, en ramassant des bribes de ces éléments, et de perdre des heures entières à rechercher si les faits nouveaux s’y rattachent, et de quelle manière, je pourrais être aujourd'hui en progrès sérieux. » (66). A ne considérer que les résultats tangibles, immédiats, il y eut donc perte, el ce genre d'éducation eût pu être désastreux pour un esprit moins bien trempé que celui de James. Curieux de tout et ne sachant rien à fond, effleurant dix sujets au gré de son caprice, se sentant du goût pour tout ce qu'il ne faisait pas sans vouloir renoncer à ce qu'il faisait, il eût risqué, sans l'influence maîtresse de son père, d’éparpiller son activité en pure perte. Mais il est juste d'ajouter que s’il n’acquit pas la méthode qui lui eût rendu, en effet, par la suile, le travail plus facile, il dut peut-être à cette éducation hors des voies communes de saisir les choses sous un angle particulier, sans se rendre trop facilement à l’autorité d'autrui. Certes il pouvait se plaindre que le travail de classification lui fût rendu pénible par l’absence de cadres où insérer les faits nouveaux, mais l'obligation où

(66) Letters, I, 119.

DE nes

il se trouvait ainsi d'examiner minutieusement par lui-même la nature exacte de chaque impression nouvelle, la recherche personnelle des analogies et des contrastes, constituait une introduction excellente à la réflexion philosophique. L'esprit de James n'y à rien perdu en clarté, mais y a gagné en vigueur. Il à pris de bonne heure l’habitude de ne pas considérer qu'il bâtissait sur la pensée d'autrui, avec le souci de garder l'alignement et de respecter les servitudes. Un autre trait de James c’est que chaque nouvelle idée, chez lui, au lieu de venir s'ajouter simplement à la surface des autres idées stagnantes, comme il arrive chez la plupart d’entre nous, entraîne, au contraire, une révision, une réadaptation de la totalité de l’intelligence à cet élément nouveau qui en modifie la teneur intime. Et si l’on voulait pousser plus loin les conséquences, on ajouterait que l'habitude ainsi prise de tout temps par James de conserver la souplesse vivante de son esprit explique peut-être la nature de son œuvre faite de solutions provisoires à des problèmes peu nombreux, chacune établissant momentanément dans l’esprit de l’auteur un équilibre satisfaisant.

Evidemment, Henry James était bien loin de prévoir tout cela, et il faut reconnaître que chez le cadet de ses fils cette accumulation d’impressions sans fil directeur a quelque peu nui à la clarté de l’ensemble de l’œuvre. Mais si l’on estime à leur juste prix les bienfaits que William et Henry en devaient tirer pour l'avenir, on doit dire que les profits de cette éducation dépassent infiniment les pertes. A l'influence de leur père et au contact de l'étranger tous deux doivent les traits les plus significatifs de leur personnalité.

William a rendu pleine justice à son père. S'il se montrait volontiers réservé à la maison, il éclate dans ses lettres en expressions de reconnaissance émue. « Avec un père comme le nôtre, écrit-il de Bonn à sa famille dans une note mêlée d'humour et d'affection, comment ne pas être en quelque façon digne de lui?... Il ne m'est jamais aussi précieux que lorsque je suis loin de lui. A la maison, je ne vois que ses défauts flagrants, mais ici il me semble toute perlection et, tandis que j'écris, je me demande pourquoi je ne l'ai pas plus chéri lorsqu'il était près de moi. » (67). « Je crois que Père est le plus sage de tous les hommes que je connais » dira-t-ii ailleurs (68), et il lui écrira à son lit de mort en 1882 : « Dans ce myslérieux abîme du passé où va bientôt s’écrouler le présent, pour s'éloigner sans cesse davantage, c’est toi que je vois toujours au cen-

(67) Notes of a Son, 45.

(68) Letters, I, 60.

Sn,

tre. Je Le dois toute ma vie intellectuelle. I n’est pas en mon pouvoir d'évaluer ma dette envers loi, tant ton influence a 6t6 précoce, pénétrante et constante. » (69). Durant de longues années, c’est par rapport à la pensée de Henry James que William définit la sienne, surtout lorsqu'il se dresse en parfaite opposition avec elle. L'opposition, d’ailleurs, si vive au début, alla s’atténuant avec le temps et il semble bien que par delà la tombe Henry James n'ait cessé d’avoir sur William une influence modératrice réelle. | Pénétrante, cette influence le fut par sa nature même. Tout d’abord William a hérité incontestablement du naturel, de l’entrain de son père. Même simplicité naïve chez lui, même optimisme foncier, même vivacité combative. Mais surtout le milieu était des plus favorables à la mise en œuvre de ces qualités et cetle influence ne fut si pénétrante que parce qu'elle fut précoce el constante. C’est pour ainsi dire inconsciemment que James respira, comme l’atmosphère de la maison, ce goût des choses de l’esprit qui devait devenir sa passion. L'éducation, telle que son père la comprenait, aiguisait l’esprit des enfants, leur apprenait à tirer d'eux-mêmes leurs ressources intellectuelles. Livrés à leurs propres moyens, ils s’enhardissaient sans craindre de paraître pédants, puisqu'on leur demandait surtout d'être sincères et vivants. Ils assistaient ainsi à l’éclosion des idées, non passivement, mais au contraire heureux d'être admis, dans leur faible mesure, à faire preuve d'originalité. L'âge aidant, üls finirent par goûter comme leur père le spectacle de l'esprit au travail, et ce n’est sans doute pas pur hasard si la même veine psychologique, le même goût de retour sur soi-même se retrouve chez William, Henry et leur sœur Alice (0), On dirait que les trois enfants se sont partagés certains traits du père : Alice a retenu sa raillerie, Henry tout ce qu'il y avait en lui de rêverie et d’imprécision, quant à William, qui lui ressembla toujours plus que les autres, il lui prit, outre sa sensibilité, son inquiétude philosophique. Il lui prit aussi son riche vocabulaire coloré, et, plus tard, lorsqu'il élabora pour son compte une philosophie, plus d’une tendance et plus d’une idée qui s’ébauchèrent en lui au sortir de l’enfance. On peut dès maintenant voir là l’origine de l'intérêt qu'eurent pouf James toutes les questions qui se rattachent à la religion, envisagée comme expérience individuelle, dont son père lui donnait un exemple (71); de son habi-

(69) Letters, I, 219.

(70) Voir Letters, 1, 259, note, un extrait du journal d'Alice James.

(4) Voir Ile partie, ch. I; La Religion de W. James, pour un rapprochement plus complet de Henry James et de W. James,

Le Breton 8

PDP

leté à saisir les choses sous un angle nouveau, à prendre un sujet par un biais inattendu; de l'esprit d'indépendance qui anime chacune de ses pensées. Si l’on compare l’éducation d’un William James à celle d’un John Sluart-Mill, par exemple (72), on comprendra mieux l'importance des premières influences, et comment le second, élevé par un père moins brillant el plus méthodique que Henry James, fit preuve dans ses travaux de plus d'esprit de suite et de moins de variélé que son admirateur américain.

Quant au contact de l'étranger, c’est surtout quand on le replace dans le temps qu'il acquiert toute sa valeur. Les voyageurs du nouveau monde n'étaient pas rares en Europe et Irving, pour ne citer qu'un des plus connus, avait déjà consigné bien des impressions dans ses ouvrages et dans son, Journal. Mais un homme comme Irving débarquait à Liverpool trop tard, ayant toute son éducation américaine derrière lui; si bien que, malgré les liens de famille qui le rattachaient à l'Angleterre, il n'eut jamais l'impression d’y être parfaitement à l’aise. « Quand je mis le pied sur la terre de mes ancêtres, écrit-il, je m'y sentis étranger. » (13).

William James, au contraire, à l'exception d’un an passé à Newport, a vécu en Europe de la treizième à la dix-neuvième année, les années les plus fertiles en expériences nouvelles, où l'esprit est le plus avide de connaître. Impressions physiques et notations intellectuelles, il assimilail tout dans sa soif de savoir et de comprendre. Passant vers la fin de sa vie dans les rues ensoleillées de Naples qu'il peint avec sa riche palette dont les couleurs sont restées aussi fraîches qu’au temps de sa jeunesse : « Ce soleil et cette ombre, écrira-t-il, cette graisse et cette crasse, ce pullulement et cette amabilité visible, il serait difficile de trouver leurs pareils. Je suis venu ici trop tard dans la vie, alors que le pittoresque a perdu sa réalité et son sérieux. Il fut un temps où j'avais faim de tout cela; c'était pour moi une passion, et à ce moment-là de tels spectacles eussent été la nourriture la plus substantielle pour l'esprit. Je me contentai alors, à leur défaut, des suggestions inférieures que m'offraient Genève et Paris. » (14), Non seulement ses yeux se sont accoutumés très jeunes à des spectacles nouveaux et ont appris, par une rapide succession de contrastes, à mieux saisir certaines nuances, certains aspects qu'il a su décrire avec bonheur, mais il a, pour ainsi dire, reçu droit de cité en plusieurs capitales par le seul privilège d’un

(72) Voir J.-8. Mr, Autobiographu.

(73) W. Irviwc, The Sketch Book, The Voyage.

(74) Letters, II, 222, 31 mars 1905.

ee

séjour précoce et prolongé. Langues, littératures, esprits; tout lui fut ouvert de bonne heure et sa longue exposition à l'air d'Europe fit qu'il ne sentit jamais son provincial. « Nous avions regardé de tous nos yeux, écrit Henry James, les tableaux, les grands Véronèse, la Madone de Murillo qui repose sur la lune, la dame aux mains croisées de Vinci, presque impure, trésors du Salon Carré tel qu'il était alors composé; mais nous avions aussi regardé la France, regardé l'Europe, regardé, même, l'Amérique comme nous pouvions imaginer que la regardait l’Europe elle-même, regardé l’histoire comme un passé encore sensible e{ un avenir où nous nous plaisions à tout rapporter à nous, regardé la société, les mœurs, les types, les possibilités, les prodiges et les mystères de mille sortes. » (8), Tandis que son Îrère Henry succombait aux nouvelles influences et travaillait toute sa vie à se faire une âme européenne, William, plus robuste, réussit parfaitement à s’acclimater aux deux continents. Il fut toujours heureux de venir se retremper en Europe et enchanté de repartir. Grâce à ce va-et-vient qui se retrouve dans sa pensée — il emprunte beaucoup et donne aussi largement — il a pu passer en Amérique pour le plus cosmopolite et en Europe pour le plus américain des philosophes. Il fut en son temps un des premiers dans son pays à bièn comprendre l'esprit et la lettre des penseurs européens contemporains, à établir avec eux des relations personnelles moins lointaines qu'elles ne le sont d'ordinaire entre intellectuels de l’ancien et du nouveau monde, et à traduire leur pensée à ses compatriotes sans la travestir. D'autre part, en échange des nouveautés qu’il introduisit en Amérique, il nous en donna quelquesunes frappées au coin de son esprit et qui ne s’adressaient pas uniquement à $on pays. Car James a le souci de l’opinion européenne, et il y a peut-être là un fait nouveau dans l’histoire de la pensée américaine. Par ses lectures très étendues, son analyse d’un grand nombre de philosophies d'Europe, le soin qu'il prenait de se tenir au courant de ce qui se faisait chez nous, il a bien marqué qu'il entendait entrer dans le cercle international des penseurs et écrire pour le monde entier. Et cet élargissement de son horizon intellectuel date de ses premiers contacts avec l'étranger. Par la suite, il lui devint impossible d'envisager une autre conception de la formation intellectuelle de la jeunesse. De bonne heure, ses propres enfants connurent l'Europe. « Ils y acquièrent une grande ouverture d’esprit, écril-il à ce sujet de Florence, en 1892, et perdent tout préjugé sur les us et coutumes d'Amérique, et cela ne peut que leur faire du

(75) À Small Boy, 351.

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