PRET PE
bien, de façon générale. Dans la suite, cela leur vaudra mieux que » $ O ) d’avoir passé une année à préparer les examens de Harvard. » (76).
d) Années d’études et de mélancolie.
Newport, où la famille James prenait pour la première fois contact avec la Nouvelle-Angleterre, sans être encore à l’époque le « Deauville de l'Amérique » (77), égrenait déjà le long de la baïe de Narragansett ses gaies villas, résidences d'été des hommes d'affaires de New-York et des planteurs du Sud. Ceux-ci constituant la haute société de la ville, imposaient leurs modes et leurs préjugés, et 1l était de bon ton dans un certain milieu d’être « dans les affaires ». Aussi l’opinion — dans cette Nouvelle-Anglelerre où l’on était, par atavisme, fort préoccupé de la conduite du voisin — ne concevaitelle guère qu’un homme du meilleur monde comme Henry James ne fût pas à la tête de quelque entreprise et ne cherchât pas à lancer ses fils dans le commerce ou l’industrie (8). Henry James lui-même, dont les occupations ne souffraient pas de définition bien nette, ne savait trop quelle profession il devait avouer et de quelle étiquette revêtir ses loisirs studieux. Les enfants vinrent un jour lui demander en quelle qualité il désirait figurer au milieu de la société mondaine de Newport. « Dites que je suis philosophe, leur lança-t-il, dites que je suis amant de l'humanité, diles que je suis auteur, si vous voulez; ou, mieux que tout cela, dites que je suis étudiant. » (79).
Pour le moment, l’idéal de William était d'être « peintre ». Pendant six mois il fréquenta assidûment l'atelier de William Hunt en compagnie de son ami John La Farge (80). Comme il mettait beaucoup d’ardeur à tout ce qu'il entreprenait, nous pouvons supposer qu'il ne négligea rien pour acquérir la technique du métier et une facture aisée, mais les pièces manquent qui permettraient de juger des résultats (81). De cet entraînement de l'œil et de la main, James a gardé une précision dans la notalion des valeurs, qui donne beaucoup de
(76) Letters, I, 330.
(77) P. BourGer, Outre-Mer.
(78) Notes of a Son, 68.
(79) Notes of a Son, 69.
(80) Notes of a Son, 179.
(81) Une seule de ses toiles nous à élé conservée, le portrait à l’huile d’une de ses cousines, Miss Katharine Temple (reproduit dans les Notes of a Son, p. 96). Voir dans ce même volume des reproductions de dessins de W. James. D’autres sont données dans les deux volumes des Letters.
Sn.
RE vies
charme et de fraicheur aux peintures que l’on trouve çà et là sous sa plume (82). Toute sa vie, d’ailleurs, il aima tracer négligemment d’une plume alerte des dessins pleins de vivacité sur ses lettres, sur les livres qu'il étudiait, sur les feuilles où il prenait des notes, ou pour amuser ses enfants. Pourquoi s’aperçut-il tout à coup, au cours de l’été de 1861, que la peinture n'était pas sa véritable vocation? James n'était pas patient, et son goût dominant alors était surtout le goût du changement. Il avait la hâte du résultat immédiat qu'il se reprochera plus tard (83) et, sans doute déçu dans ses premières espérances, capturé au passage par d’autres intérêts où il entrevoyait un champ plus large à Ses expériences, il abandonna ses premiers projets sans trop de regret. « Ce qui m'a finalement décidé à renoncer à la peinture, disait-il un jour, c’est que je ne pouvais, avant de l'avoir exécuté, concevoir mon tableau ou mon dessin comme un tout. » (84).
D'ailleurs, d’autres intérêts le sollicitaient. L'Europe qui lui avait naguère prodigué ses visions d'art l’atlirait surtout, maintenant, par ses grands mouvements d'idées. Henry James avait connu Carlyle, Thackeray, s'était pris d'enthousiasme pour les conceptions sociales de 1848, particulièrement pour les ouvrages de Fourier (85) et se tenait au courant des fluctuations de la pensée européenne par les revues, la Revue des Deux-Mondes surtout, dont les fascicules garnissaient les rayons de sa bibliothèque. William commença de bonne heure à s'intéresser aux idées. Dès 1858, entre deux séjours en Europe, lorsque la famille était venue s'installer à Newport, les fils de Henry James avaient attiré autour d’eux un petit cercle d’amis, au nombre desquels Thomas Sergeant Perry, qui devait devenir le camarade d’études de William en Allemagne. « Nous péchions en différentes eaux, écrit T. S. Perry (86), et je me souviens bien que W. James nous apporta un jour un volume de Schopenhauer, nous montrant avec joie la vilaine tête du philosophe, et nous lut des spécimens amusants de son délicieux pessimisme. C’est W. James aussi qui nous parla de Renan, par une de ces fraîches soirées de février où le crépuscule s’attarde après six heures. » Ce ton de bonne humeur, ce détachement avec lequel William parle des choses intel-
lectuelles qui commencent à l’attirer se manilestaient surtout à
(82) V. infra, p. ;
(83) Letters, I, 119, 133.
(84) New Republican, 29 déc. 1920; Books and Things (P. LirreLr). (85) Literary Remaïns, Introd., 26.
(86) The Letters of Henry James, I, 7.
y DOUCE
l’égard de son père, non sans quelque irrévérence, parois. « Mr. James, le père, raconte T. S. Perry, publiait alors un livre quelque peu abstrus, intitulé Substance et Ombre ou La Morale et la Religion dans leurs rapports avec la Vie. William James, pour s'amuser et amuser toute la famille, composa une petite vignette destinée à la page du titre et représentant un homme battant un cheval mort. C'est là un exemple des joyeuses moqueries si fréquentes chez les James et qui ne connaissaient pas de limites. On s’intéressait beaucoup aux livres, on en parlait, on en riait, on admirait. Toujours une conversation choisie sans l’ombre de pédantisme ou de préciosité. » (87), 5
Parfois les discussions entre le père et le fils prenaient un caractère plus sérieux, on abordaït les grandes questions sociales et religieuses. Henry James qui préparait ses derniers ouvrages, entre autres celui qui avait excité la verve de William, exposait naturellement son point de vue en des termes que n'aurait point désavoués Swedenborg; mais le temps n’était plus où les enfants passaient avec respect à côté des gros volumes sans oser les ouvrir. L’insatiable curiosité de William l'avait déjà poussé à jeter les yeux sur la Bible de son père et lorsqu'on discutait, il montrait par ses allusions qu'il n’ignorait point les arguments de son adversaire, et par l'énergie de sa résistance, qu'il n'avait pas été convaincu (88).
C’est que les goûts de William ne le portaient point alors à la métaphysique toute spéculative de son père. Il se passionnait maintenant pour la science, « la science physique, la science dans toute sa rigueur et son exactitude » (89), et il est évident que sur ce terrain, Henry James ne pouvait pas le suivre. Mais ce n'était plus seulement, comme naguère, en Europe, la soif d'expériences qui le tourmentait. Il avait déjà franchi le seuil de la philosophie, qui est la réflexion sur l'expérience. Cette étape lui était rendue facile par la nature spéculative de son intelligence et par son éducation même. Accoutumé à prendre un égal intérêt à une foule: de sujets disparates, il lui fallait saisir rapidement des ensembles et bâtir sur ces données une philosophie personnelle; d’autre part, observateur né, ses réflexions avaient toujours pour base quelque expérience. C'est-à-dire qu'il était empiriste de tempérament. On comprend alors qu'un Swedenborg le rebutât par le vague même de
ses exposés, car il n’avail pas encore poussé à fond son empirisme
(87) Ibid., 9.
(88) Notes of a Son, 160.
(89) Notes of a Son, 122.