‹ La personnalité de William JamesChapitre 7 sur 56 · LAC MES · texte numérisé non relu

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au point de voir dans les visions du Suédois une expérience de l’ordre religieux aussi passionnante que beaucoup d’autres de l’ordre physique. Pour le moment, ses préférences allaient nettement à une pensée plus rigoureuse et ses premières lectures philosophiques ne pouvaient manquer de provoquer son enthousiasme. L'époque était toute aux empiristes. En philosophie, les Ecossais faisaient loi Hamilton, Dugald-Stewart, Thomas Brown, Frazer, telles furent les premières lectures de William James (90) et il lut ces auteurs avec respect parce qu'ils confirmaient certaines de ses réflexions et lui ouvraient des horizons nouveaux.

A l'automne de 1861, le moment était venu pour James de choisir le genre d’études qu'il désirait poursuivre. Il n’était plus question de peinture; il fallait un domaine encore inexploré qui pût quelque temps retenir son intérêt. Dans son engouement pour la science, William opta pour la chimie. Il entrevoyait la découverte de terres inconnues, la grande aventure scientifique. Son père l’approuva. Après tout, ce n’était qu’une nouvelle expérience, et la dernière avait porté ses fruits. Il se fit sans doute le même raisonnement qu'avait tenu William une année auparavant : I] saura en un an ou deux s'il y est propre ou non. Si c'est non il sera facile de reculer. Wil- Jliam, lui, comme toujours, n’a nulle hésitation. D'un cœur léger, il entre en septembre 1861 à la Lawrence Scientific School à Cambridge (Massachusetts).

Au moment où il arrive à Cambridge, William James est un jeune homme de 20 ans, assez fragile de constitution, de santé médiocre (1) et l’air rêveur (92). Au moral, c’est un esprit curieux, vif, un peu mobile mais profondément sérieux au fond. Il vient de quitter la maison et, encore tout plein des souvenirs de Newport, il se montre dans ses lettres affectueux, aimant, ayant pour chacun le mot qui fera rire. D'ailleurs, il a pris gaiement sa vie nouvelle, se révèle rieur, enjoué, aimable conteur, curieux des choses et des gens, humoriste à l’occasion et maniant avec verve un vocabulaire pittoresque. Au total, un grand charme personnel (3), une sensibilité en accord avec sa nervosité générale, un esprit méditatif. Tel est James à 20 ans.

(90) The Varieties of Religious Experience, I.

(91) V. Letters, I, 32, Mémoire du Président Eliot.

(92) V. dans le volume I des Lelters une photographie de W. James à 18 ans. (93) V. Mémoire du Président Eliot.

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Cambridge, où il venait faire ses premières études sérieuses, était encore à l’époque groupée tout entière autour du yard de l’'Université Harvard et conservait le calme d’un village où l’on pouvait venir étudier en paix, loin des bruits de la grande ville, Boston, à quelques kilomètres de là: « Quand j'arrivai pour la première fois à notre vieux Cambridge, en 1860, écrit John Fiske, le philosophe (4%), il avait encore conservé beaucoup du caractère villageois qu'il a bien vite perdu depuis. Presque tout l’espace occupé aujourd'hui par les innombrables files de maisons de bois, style « Reine Anne », si rapprochées qu'on cherche instinctivement des yeux le plus proche signal d'incendie, était alors une campagne riante... Les arbres du mail étaient tout au plus des arbrisseaux, mais un orme au dôme imposant, dont on doit regretter la disparition, étendait son ombre sur Harvard Square tout entier. Les jours de semaine, allaient et venaient les voitures publiques à chevaux, mais le dimanche celui qui voulait aller à Boston devait faire route à pied ou prendre un omnibus dont les seuls cahots punissaient assez durement le voyageur de son péché. »

Ce n’est que plus tard, au retour d'Allemagne, lorsque sa famille sera définitivement fixée à Cambridge, que le milieu absorbera William James devenu une des personnalités du lieu. Pour le moment, il est tout à son travail. « Je me lève à six heures, écrit-il, déjeune, étudie jusqu'à neuf heures, vais au cours jusqu'à une heure, puis dîne, flâne un peu et travaille jusqu'à cinq heures; après quoi, je vais au gymnase ou fais une promenade jusqu’au thé; puis visites, travail, littérature, correspondance, etc...; à dix heures, je « me dépouille de mes habits », pose ma tête lasse sur le mol oreiller de duvet et revois en rêve la vieille maison chérie, Père, Mère, les frères, la sœur, la tante, les cousins, et tout ce qu'éclaire le bon soleil de Newport; puis, je perds connaissance. » (95),

La Lawrence Scientific School où entrait William James, fondée dix ans auparavant grâce à la générosité d’Abbott Lawrence, était une parente pauvre de l’Université Harvard en un temps où l’Université elle-même n'était pas riche. Située en dehors du yard, dans des bâtiments étroits, elle recevait des jeunes gens désireux d’étudier «les sciences » en général, et ils étaient rares à l’époque. Aussi les autorités du Collège la négligeaient-elles et les laboratoires étaientils pauvres au point que les étudiants devaient parfois renoncer à

(94) À Century of Science and other Essays : Cambridge as Village and City, p. 298, (95) Letters, I, 34.

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leurs expériences ou inventer eux-mêmes appareils et méthodes permeltant de les exécuter de façon rudimentaire 96), « La bibliothèque de Gore Hall n'avait pas le cinquième des livres qu'elle possède aujourd'hui, dit Fiske, aucun catalogue qui fût accessible au public, et une seule petite table suffisait à tous les lecteurs. Quant au laboratoire, les facilités de travail y étaient médiocres et l’on en usait fort peu. Nous étudiions tous dans notre livre de chimie: combien d'entre nous avaient jamais vu du manganèse ou de lPantimoine » (97),

Le personnel enseignant, par contre, était de grande valeur; deux hommes surtout s'y distinguaient, avec qui James devait venir en contact : Charles W. Eliot, futur président de Harvard de 1869 à 1909, et le naluraliste Jeffries Wyman. Cette année-là, les étudiants de chimie sont peu nombreux, une quinzaine, et le professeur, Eliot, peut examiner chacun d’eux à loisir 8), James est un élève intéressant, non par son assiduité, car sa mauvaise santé l'oblige à de fréquentes absences, mais par sa méthode de travail. On sent qu'il apporte à ce qu'il fait une note personnelle. Il se livre sur lui-même à des expériences chimiques et s'intéresse à tout ce qui est nouveau. Mais aussi, il fait de nombreuses excursions dans le domaine de la pensée. Nous reconnaissons là son esprit curieux. La chimie n’a pas toutes ses faveurs. 1] se souvient d’avoir étudié l'anatomie une année à Genève et suit maintenant les cours de Wyman, « prosaïques, peut-être, et monotones, mais simples, clairs et bien nourris. » (9), IT se félicite aussi d’avoir assisté à Boston aux conférences d’Agassiz « admirable, sérieux, clair comme le jour » (00), Maintenant qu'il est lâché dans un monde nouveau où cent voies s'offrent à lui, il voudrait les suivre toutes. À voyager, à voir successivement New-York, Londres, Paris, les écoles, les musées, les laboratoires, le milieu des étudiants, il a pris une grande faim d’impressions nouvelles et entend la satisfaire. « Je compte avoir un hiver de vie intense. Je puis être aussi indépendant

(96) Harvard Graduate Magazine, juin 1918 : Some Reminiscences 6f the Lawrence Scientific School (S. P. SHARPLES).

(97) Loc. cit. Ecrit en 1902. Gore Hall à fait place depuis à la grande bibliothèque Widener, infiniment plus riche.

(98) V. Mémoire du Président Eliot, Letters, 1, 31-32. Mr. Henry James à eu l’amabilité de nous communiquer le texte complet de ce document dont le volume I des Letters donne des extraits.

(99) Letters, I, 35.

(100) Ibid.

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qu’il me plaît et entends vivre sans me soucier de l'opinion d'autrui, bonne ou mauvaise. » (4101), Voilà ce qu'il écrit à vingt ans.

Deux années se passent, le premier enthousiasme pour la chimie tombe. D'ailleurs, James s’intéressait déjà depuis quelque temps à la physiologie. Nouvelle orientation : à l’automne de 1863, il se fait inscrire au cours d'anatomie et de physiologie comparée que donne Wyman.

Wyman était une personnalité atlrayante par sa modestie même, et dont la simple histoire n’est pas sans mélancolie. Rongé par une lente consomption qui devait l'emporter en 1874, il consacra sa vie entière à la recherche au milieu de ses amis et de ses étudiants, et, comme il a fort peu publié, son influence a été toute personnelle; mais sa tranquille sagesse s'était fixée pour but la vérité, et son esprit avait un tour philosophique qui était bien fait pour plaire à James. On ne philosophait pas assez en chimie. On risquait, surtout au début, de s'engager dans des voies trop étroites. Au con- traire, quels horizons n’ouvrait pas Wyman! La recherche scientifique était pour lui une poésie et une philosophie. Il avait constamment l'esprit tendu vers des rapprochements et des conclusions. « L'expérience isolée en physiologie ne vaut rien », disait-il, ou encore : « En histoire naturelle, une étude isolée est une source inépuisable d'erreurs. » (02)). Puis, mélancoliquement, lorsqu'on le pressait de conclure sur les nouvelles théories d'évolution : « Nous n'avons pas encore toutes les preuves, il faut suspendre notre jugement, en attendant, et tenir l’esprit ouvert. » (103),

Tenir l'esprit ouvert! Voilà qui séduisait James. C'était la première fois qu’on lui faisait entrevoir, par delà les faits, des ensembles, des théories, qu'on lui faisait comprendre les liens qui unissent toutes choses, les relations, les interactions mutuelles qui constituent la vie. Dans son premier enthousiasme, le disciple fut moins prudent que le maître. Naturellement fougueux, il omit de « suspendre son jugement » et se lança à corps perdu dans la première traduetion philosophique qu'il trouva des principes de l'évolution. Ce fut Spencer.

On imagine mal deux tempéraments plus différents. L'un, Spencer, fils d’un père rigide, rigide lui-même, étroit, pointilleux, pédant, de son propre aveu, systématique jusqu'à la manie (04): l’autre,

(101) Jbid.

(102) Memorial Meeting of the Boston Society of Natural History, October 7, 1874, Discours d’Asa Gray.

(03) The Early Days of the Saturday Club, 495.

(104) V. Spencer, Autobiography, et l'analyse qu'en donne James dans Memories and Studies : Spencer’s Autobiography, p. 111 et s.

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