‹ La personnalité de William JamesChapitre 8 sur 56 · ARE CHE · texte numérisé non relu

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James, jeune encore, esprit souple, changeant, avide d'idées, ouvert à tout, prenant son bien où il le trouve, vibrant à tout vent. Mais Spencer, par l’apparente rigueur de ses conclusions mathématiques et la hardiesse de ses vues générales semblait véritablement inspiré de l'esprit nouveau. En philosophie, il inaugurail, et surtout, il répondait à ce qui était alors la préoccupation intime de James tenant compte des faits scientifiques dans leur ensemble, il leur faisait place dans un domaine jusque-là presque exclusivement réservé à la pure spéculation ou même à la théologie. Il était hardi, nouveau. Aussi James se prit-il d'enthousiasme pour les perspectives intellectuelles que traçait le philosophe d’une main qui n’hésitait jamais. Celte belle assurance, cette synthèse hâtive, cette solution mécanique et simplifiée de l'énigme de l'Univers était bien faite pour plaire à son esprit nouvellement introduit aux grandes ques- Hons vitales et qui n’en saisissait point encore toute la complexité. Dès 1862, :1 lisait les Premiers Principes qui paraissaient alors en fascicules et n’en souffrait aucune critique. Lorsqu'un ami de plus d'expérience, Charles S. Peirce, atlaqua en sa présence l’œuvre de Spencer, James se sentit blessé comme d’une injure personnelle (405).

C'était le moment où il raillait impitoyablement les efforts de son père pour arriver à une conception du monde qui satisfit ses besoins religieux. Et ce cheval mort qu'il avait dessiné sur la première page de l’ouvrage de Henry James, c'était la vieille représentation théologique de la nature qui avait bien fait son temps et ne se relèverait pas du coup que lui portait l’évolution. William ne s'était pas encore bien sondé et ne voyait pas profond en lui-même. Dans son engouement momentané pour la science, il négligeait trop les exigences du sentiment et semail ainsi le germe des douloureuses expériences qui devaient suivre. On ne renonce jamais tout entier à une idée qu’on a épousée avec ferveur. Il reste toujours un peu de nous-même qui s’y attache, et de là naissent ces conflits qui partagent une âme. James fut quelque temps avant de s’apercevoir qu'il s'était engagé aveuglément ‘dans une voie trop étroite. Il sut s’en dégager plus tard, mais cette erreur et la crainte des conséquences où elle aurait pu l’entraîner, si contraires à son véritable tempérament, firent naître en lui une sorte d'horreur pour Spencer qui n'avait d’égal que son premier enthousiasme et qui se retrouve dans toutes ses critiques du philosophe anglais, malgré la correction que s'efforcent d'y apporter sa raison et sa générosité.

Il sacrifiait alors à l'opinion générale. Il était arrivé à Cambridge

(105) Memories and Studies, 121.

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au moment où Îles centres intellectuels de l'Est, et Boston plus particulièrement, étaient en pleine effervescence. La prospérité venue, le pays se formait de nouveaux idéals. Les jeunes gens allaient poursuivre leurs études en Europe : la France retenait les étudiants en médecine, l'Allemagne, les philosophes. Ils en revenaient avec des conceptions nouvelles, des plans nouveaux qu'on voulait appliquer à l’Amérique. On se formait à l’étude, à la discussion, on méditait des réformes (106), La Guerre Civile allait suspendre bien des projets, arrêter bien des travaux, mais elle ne put empêcher l'invasion des Etats-Unis par la pensée étrangère ni les discussions provoquées par les théories nouvelles. L'Origine des Espèces publiée à Londres vers la fin de novembre 1859 était connue du public américain moins d'un mois après grâce au comple rendu qu'en donna dans le Silliman’s Journal Asa Gray, professeur à Harvard, lui aussi, et ami particulier de Darwin. En trois mois, le livre eut deux éditions en Amérique (107),

Il était inévitable qu’en terre américaine la question se présentât tout de suite sous son aspect religieux (08), Elle y souleva de violentes tempêles théologiques dans lesquelles on put croire un moment que les conceptions anciennes allaient sombrer. L'histoire naturelle, jusqu'alors au service de la religion, menaçait de devenir son ennemie. La querelle dépassait les limites de la controverse scientifique : elle avait sa répercussion dans toutes les consciences. Pour ceux qui, comme James, complétaient Darwin par Spencer, la tendance élail forte à renoncer à connaître l’Inconnaissable pour se consacrer uniquement aux faits qui, dans leur ensemble, offraient un système séduisant et non sans grandeur. Autour d'eux la querelle grondait, engageant les plus grands esprits dans deux camps opposés. La question était bien loin d’être résolue. On se chicanaït sur les faits, et c’est de ce côté-là que tout l’eflort des deux écoles se portait. De toutes façons, l’histoire naturelle ne pouvait que bénéficier de ces controverses. Jamais elle ne fut étudiée avec une telle ardeur. À Cambridge seulement, Asa Gray, Wyman et Agassiz menaient le combat dans des camps opposés et formaient toute une école de naturalistes. La science, où l’on entrevoyait un avenir bril- Jant, éblouissait les intelligences. James ne demandait qu'à être fasciné comme les autres. Peut-être pensait-il pouvoir, par la phy-

(106) V. The Early Years of the Saturday Club, ch. I. (107) Popular Science Monthly, (1%), p. 362. ;

(108) V, Cambridge History of American Literature, vol. II, ch. XVI; Later Philosophy.

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siologie, atteindre l'esprit, car, fidèle à la méthode toute personnelle qu'il avait suivie jusque-là, il ne faisait jamais de la science qu'il étudiait son intérêt principal : il était à prévoir, cette fois encore, qu'il se laisserait entraîner par son goût de la variété dans un domaine voisin de la physiologie qui lui ofirirait, au cas probable où il viendrait à se lasser de cette science, de riches compensations par ailleurs. Après une dernière année d’études à la Lawrence Scientilic School, il opta pour la médecine. « J'ai quatre alternatives, écrit-il dès 1863 : l'histoire naturelle, la médecine, l'imprimerie, la mendicité. IL y a beaucoup à dire en faveur de chacune d'elles... Je sais que j'aimerais étudier les sciences naturelles, mais la perspective de faire vivre une famille avec 660 dollars par an n’est pas un de ces rêves d’or qui hantent, dit-on, la jeunesse... De toutes les variétés de la médecine, celle à laquelle se consacre le docteur Prince (109) me paraît la plus intéressante. » (10), I] avait le sentiment que, cette fois, le choix qu'il allait faire l’engageait pour plusieurs années, pour la vie, peut-être, et c’est en toute connaissance de cause qu'il prend une décision. « Me voici parvenu à la bifurcation, dit-il à sa mère, ... j'hésite, je l'avoue; je suis porté à croire que, par une affectueuse lâcheté, commune à toutes les mères, tu ne serais pas fâchée d’avoir un fils très prosaïquement prospère et gras, düt-il y sacrifier quelque chose de ses plus « nobles aspirations ». Mais j'aurais peur, une fois parvenu au faîle de cette prospérité.. de ne pouvoir, sans angoisse, jeter un regard en arrière sur la vie que m'’eût procurée la pure recherche de la vérité. » (111). C'était reprendre à son compte le Litie même que se donnait Henry James : « chercheur de vérité ». On peut juger par là de l'influence du père sur le fils, et s'il fut mauvais éducateur. Sacrifiant les affaires à la science, curieux d'atteindre par le physique au moral qui est, en dernière analyse, son objectif principal, William James entre en 1864 à l'Ecole de médecine de Boston où il va suivre les cours d'Agassiz.

Agassiz était peut-être à cette époque l’homme le plus populaire de Cambridge. Energique, désintéressé, plein d'imagination et prompt à l’enthousiasme, ce petit homme enjoué, toujours en mouvement. toujours prêt à parler, chez qui tout était séduction, jusqu'à l'accent

(109) Un aliéniste de Boston.

(110) Letters, I, 44.

(111) Letters, I, 46,

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