‹ La personne humaine dans les ÉvangilesChapitre 116 sur 121 · Jean xi · texte numérisé non relu

Jean xi

10. Matth. xix, 29; Marc x, 30; Luc xvin, 30; Jean in, 36; vi, 40, 44; x, 28; xvii, 3, etc.

L’histoire du christianisme a fait résonner au travers des siècles l’écho de la prédication apostolique : « il n’y a de salut en aucun autre1 ». Et elle a montré que tous les mouvements religieux se rattachent à une personne ou à une série de personnes initiatrices, que, dans la nouvelle alliance comme dans l’alliance ancienne, pour hâter le triomphe du Christ comme pour préparer sa venue, Dieu suscitait des personnes.

Si donc la personne humaine ne saurait vivre pour elle-même au sein de l’économie nouvelle qui commence sur la terre avec le Christ, qui se réalise pleinement dans le royaume de Dieu, si sa mission sociale est l’achèvement, le couronnement de sa destinée individuelle, si le salut des autres, du moins le travail pour ce salut, est l’une des conditions de son salut personnel, il est vrai aussi que, dans l’humanité, telle qu’elle apparaît dans l’histoire et à l’expérience, pour respecter la liberté de ses créatures Dieu ne se montre, n’intervient dans le monde ignorant ou rebelle que par des individualités croyantes. Il est vrai aussi que, pour reculer sans cesse les bornes de son empire et faire prédominer sa justice, il a choisi comme unique moyen l’action de la personne sur les autres personnes, que le plan de Dieu échouerait et que l’œuvre du Christ demeurerait stérile s’il n’y avait pas, au milieu des hommes, des témoins du Christ et des ouvriers de Dieu. Il est vrai aussi que, si la mission rédemptrice du Christ est indispensable à la personne humaine pour que celleci retrouve le Père, la mission sociale de la personne humaine est indispensable au Christ pour qu’il puisse attirer tous les hommes à lui.

L’évolution individuelle de la personne s’achève quand elle est* une avec Dieu, sa mission sociale se

i. Actes iv, 12.

prolonge aussi longtemps que le royaume n’est pas l’universelle réalité. S’il y a dans les évangiles des images et des symboles, des conceptions que le milieu inspire et que l’époque explique, si l’on peut essayer de traduire en japhétique quelques parties écrites en sémitique, en ce qui concerne la notion de la personne' les évangiles donnent l’ultime et immuable vérité. A l’heure actuelle comme à l’heure où le Maître parlait, la nature de la personne est la même, sa valeur n’a pas diminué, sa liberté reste inviolable, sa conversion nécessaire, sa destinée aussi glorieuse, sa mission aussi indispensable et aussi sacrée.

Devenir ce que Dieu veut : une conscience qui dans le corps à corps avec le péché l’a vaincu par Jésus- Christ, qui s’est affranchie de toute domination étrangère, soit qu’elle vienne de la chair, soit qu’elle vienne du monde, s’est libérée de l’égoïsme et des formes indéfinies que l’égoïsme revêt, et, se possédant elle-même, s’est unie à son Sauveur d’une union assez étroite pour manifester dans l’obscurité quelque chose de son rayonnement lumineux, pour posséder dans la faiblesse

quelque chose de son autorité spirituelle, pour rendre visible dans l’humilité quelque chose de sa divinité, pour que là où elle vit le Christ agisse, le royaume se fonde, Dieu soit présent, c’est toujours le devoir individuel.

Faire ce que Dieu veut : travailler à l’œuvre que préparèrent les législateurs d’Israël et ses prophètes, que le

Christ accomplit, que les apôtres, les pères de l’Eglise, les réformateurs, les initiateurs de mouvements religieux propagèrent; ne point s’appartenir à soi-même, ne point se chercher soi-même, ne point se garder soimême, mais avec foi, avec enthousiasme, avec passion servir dans la personne de nos frères* le Sauveur qui

i. Aussi bien de la personne divine que de la personne humaine.

mourut pour eux; comprendre et sentir qu’un salut individuel nous suffisant, nous satisfaisant, un salut égoïste nous laissant prendre notre parti du péché, de la misère et de la mort des autres, est une contradiction morale et une violation de l’esprit et des paroles de Jésus1; aimer assez pour souhaiter « être anathème en faveur de son peuple2 » et pour réaliser, dans notre cœur comme dans notre vie, une kénose nécessaire et rédemptrice, c’est toujours le devoir social.

Et toujours le devoir social demeure inséparable du devoir individuel. Si celui-ci est le premier chronologiquement, la condition du deuxième, celui-là est la suite logique, l’obligatoire conséquence du premier, le premier n’étant jamais accompli là ou n’a point de place et d’effet le deuxième.

Plus qu’autrefois la conscience de leur responsabilité pèse aujourd’hui sur les chrétiens. Et ce n’est pas le moins important des progrès religieux celui qui, en France, en Suisse, en Allemagne, en Amérique, en Angleterre, a proclamé avec d’inoubliables cris de révolte et de pitié la portée sociale du christianisme, sa puissance de régénération capable de transformer toutes les relations des êtres entre eux comme leurs relations avec Dieu, l’impossibilité de faire de la vie religieuse quelque chose de spécifiquement distinct, isolé des des autres activités de la personne, vie intellectuelle, vie politique, vie économique, vie matérielle, sans influence sur elles et à l’abri de leur influence, alors qu’elle est, si elle est réelle, l’expression de tout l’être, la résultante du concours et de l’adhésion de toutes ses facultés, alors que l’étre qui la vit est inévitablement orienté par elle dans tous les autres domaines de son existence individuelle ou sociale, alors que l’activité ma-

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