Rom. ix
tériel le, économique, politique, intellectuelle du chrétien ne saurait être semblable à l’activité du non chrétien.
Le christianisme social n’est pas une forme nouvelle du christianisme, ni un dogme nouveau ajouté a d’autres dogmes; il est le christianisme lui-même, la vie même de la personne qui connaît le Christ, l’effort actuel pour réaliser la prédication de Jésus : le Royaume s’est approché. « En annonçant cet évangile soi-disant nouveau, a-t-on écrit récemment du côté catholique, on ne se propose pas de faire à la vieille foi une toilette qui soit de mode, mais de ressusciter conformément au besoin du temps, toutes les énergies salutaires que cette vieille foi renfermait'. » Et du côté protestant, plus récemment encore : « le christianisme social, c’est la rénovation progressive du monde (âmes, églises, société) par la puissance spirituelle de Jésus-Christ et par l’idée du royaume de Dieu1 2 ».
Et à tout esprit non prévenu il apparaîtra qu’aujourd’hui, dans notre patrie où, sous la triple huée du matérialisme de la foule, de l’athéisme soi-disant scientifique, du socialisme antireligieux des politiciens, le christianisme n’est même plus écouté comme « la vieille chanson qui berce la misère humaine », aujourd’hui il faut que le christianisme déploie les forces de résurrection incommensurables et insoupçonnées qu’il porte dans sa brève loi : aimer Dieu, aimer son prochain.
Mais le moyen d’action qui rendra possible l’exaucement de la prière : « Notre Père, que ton royaume vienne » reste le même lui aussi. C’est par les individus chrétiens agissant sur les individus non chrétiens, par
1. Georges Goyau, Autour du Catholicisme social, p. 41-42. Paris, Perrin et C'°, i897-
2. Elle Goimelle, Pourquoi sommes-nous chrétiens sociaux ? p. 90. Saint-Biaise et Roubaix, 1909.
la conquête, l’adhésion, la conversion des personnes, c’est conscience après conscience, âme après âme que le Royaume s’étendra jusqu’aux extrémités de la terre.
Assurément le milieu détermine en partie l’individu; tel milieu est une prison matérielle et morale d’où l’individu ne peut s’échapper, et il importe, certes, de rompre les chaînes de la misère, du vice, de l’ignorance, de l’oppression qui rendent captives les âmes. Mais cette réforme du milieu n’est vraiment possible que par la réforme des personnes qui composent ce milieu1. On oppose parfois à la société moderne ou régnent le mal et la douleur, la société normale ou des lois, expressions de la justice, assureraient à tout homme la jouissance de tous ses droits, où une autorité librement constituée et acceptée, uniquement soucieuse d’équité, veillerait au bonheur de tous et de chacun. Or, comment unesociété mauvaise se donnera-t-elle ces lois et cette autorité, s’il n’y a pas dans son sein assez de membres, assez de personnes voulant l’intérêt de tous avant leur intérêt propre? Du reste, une législation peut créer le bien-être matériel, elle ne peut faire réaliser le bien moral; une autorité juridique peut punir le mal, elle ne peut faire naître le respect et l’amour réciproques. Et quelles lois civiles, quelle autorité extérieure vaincraient dans le cœur des hommes l’avidité, l’ambition, la passion mauvaise, l’égoïsme féroce, le péché? Il y a longtemps qu’un païen a dit : à quoi bon des lois sans des mœurs? Et c’est hier qu’un défenseur non chrétien des revendications ouvrières écrivait : « Si les travailleurs triomphaient sans avoir accompli les évolu-
x. La formule de M. E. Gounelle : « dans l'espèce, par l'espèce, pour l’espèce », deviendrait, par suite, en acceptant les termes choisis : « dans l'espèce, par les individus, pour l’espèce », ou en prenant d’autres termes : « dans l'humanité, par les individus, pour le Royaume ».
tions morales qui sont indispensables, leur règne serait abominable et le monde serait replongé dans des souffrances, des brutalités et des injustices aussi grandes que celles du présent1. »
L’exemple du Christ est probant. Réaliser sur la terre le Royaume de Dieu c’était révolutionner la terre; pour réaliser le royaume, Jésus a uniquement travaillé à la régénération des individus. Il ne s’est occupé d’aucun des problèmes qui absorbaient les esprits de son temps, pas même de ceux qui étaient en relation étroite avec ses commandements, comme l’esclavage, la guerre, le paupérisme. Quand les circonstances l’ont mis en présence d’une difficulté étrangère au salut, il l’a examinée pour le cas particulier qui lui était exposé, pour l’individu spécial qui l’interrogeait, comme il le fait pour le jeune homme riche, pour le disciple timoré, pour l’adhérent irrésolu; ou bien il l’a simplement écartée, refusant de trancher une contestation relative à un héritage2; ou bien il a déclaré qu’elle n’intéressait pas la conscience morale, invitant ses interlocuteurs à rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu3. Ce qui constitue la crise sociale moderne : conditions matérielles de la vie, difficultés économiques, rapports du capital et du travail, rivalités internationales, conflits armés et conquêtes, n’a pas plus de place dans son enseignement que ce qui constituait la crise sociale de l’ère naissante.
Par suite, il serait vain de chercher dans les évangiles les « membra disjecta » d’une théorie économique ou d’un système politique, tout autant qu’il le serait d’y chercher des notions d’astronomie. Et il serait dangereux