Jean xvm
Père m’a donnée à boire1? » Or, cette coupe, dans les heures d’agonie qui venaient de s’écouler, il l’avait volontairement acceptée2. Prévoyant la nécessité de sa mort, non une nécessité a priori , inhérente à la nature de son œuvre, inévitable, mais une nécessité créée par les circonstances, résultant de son échec parmi son peuple, librement consentie, Jésus avait dit aux siens : « Je donne ma vie pour mes brebis; personne ne me l’ôte (personne, donc pas même Dieu), mais je la donne de moi-même3. » Le cadre dans lequel évolue Judas n’est donc pas rigide; tous les acteurs du sombre drame sont libres : ceux qui envoient à la mort comme celui qui meurt, Judas n’est pas l’ouvrier passif qui s’acquitte d’un acte imposé. « Satan entra en lui »; à partir de l’instant qu’a noté l’évangéliste, Judas n’hésita plus entre les pensées que Satan lui inspirait et les souvenirs des jours vécus près de Jésus. Il était nuit au dehors, la nuit se fit dans son cœur4.
Jésus, qui connaît son disciple, ne le considère pas comme un captif. Déçu dans ses rêves matériels, Judas se détache du Maître, sans l’abandonner comme d’autres l’ont fait; sa passion maîtresse, refoulée sans doute aux jours du ministère galiléen, l’envahit de nouveau, plus vive sous le fouet du mécontentement. A Béthanie, devant l’acte d’adoration de Marie, il ne peut retenir un reproche qui découvre son secret : « Il disait cela parce que, tenant la bourse, il prenait ce qu’on y mettait5. » Jésus ne chasse pas cet esclave de Mamon ; il garde auprès de lui l’infidèle pour l’aider encore à vaincre. Au cours du repas pascal, quand le Maître annonce que l’un des Douze le livrera, l’un des Douze que d’abord il ne