Matth. xx, 13-iù
Pierre : « Voici, nous avons tout quitté et nous t’avons suivi, que nous en arrivera-t-il? » Jésus répond : Quiconque aura laissé affections ou biens de la terre à cause de mon nom en recevra beaucoup plus et héritera la vie éternelle. Mais plusieurs de ceux qui sont maintenant les premiers, parce qu’ils sont restés en possession de ce qui constitue la primauté charnelle, se trouveront être des derniers; plusieurs qui maintenant sont des derniers, parce qu’ils on t tout quitté pour le royaume, seront les premiers à l’avènement de ce royaume et dans sa gloire1. Inégalité, liberté, les deux termes sont solidaires. Parce qu’ils sont libres, les êtres ne tendent pas tous vers le même but, ne suivent pas tous la même voie. Du reste, Jésus ne dit pas que tous les premiers seront les derniers, comme s’il suffisait d’occuper le premier rang dans la société actuelle pour être nécessairement relégué au dernier rang dans la société future, mais : il y en a des premiers qui seront les derniers. De même, ce ne sont pas les derniers parce que derniers, ni tous les derniers, qui seront les premiers.
Le même jugement s’applique, dans le troisième évangile, aux privilégiés de la révélation. Les Juifs ont reçu la possibilité d’entrer les premiers dans le royaume, le salut a été préparé chez eux et c’est d’eux qu’il vient, c’est à eux qu’il était destiné tout d’abord. Les héritiers des promesses s’excluent eux-mêmes de l’alliance que Dieu conclut avec le monde entier par l’envoi et l’œuvre de Jésus; les étrangers accourent de l’Orient et de l’Occident et les devancent; il y en a des premiers, non pas ici encore tous les premiers, tous les Juifs, mais il y en a parmi les Juifs qui seront des derniers, comme il y en a parmi les païens, parmi les derniers, qui seront des premiers.
Ces mots premiers, derniers, s’ils désignent des faits
i. Matth. xix, 30; Marc x, 31.
dans la libre attitude des hommes vis-à-vis du message de Dieu, ne doivent plus être en usage parmi ceux qui, au même titre, sont les fils du royaume. Pas de domination des uns sur les autres, pas de prééminence, pas d’ambition. Les fils de Zébédée n’ont pas compris la loi nouvelle quand ils prient Jésus de leur accorder une place d’honneur auprès de lui1, et les disciples la méconnaissent pareillement quand ils discutent pour savoir quel sera parmi eux le plus grand2. « Les princes des nations les asservissent, dit Jésus, et les grands les tiennent sous leur puissance3 »; ces mœurs et ces moyens sont en contradiction avec l’ordre de choses nouveau : « Celui qui voudra être grand sera le serviteur des autres, celui qui voudra être le premier en sera l’esclave4. » C’est en servant les autres qu’on s’élève soi-même; il n’est de compétition légitime que dans la charité; c’est l’humilité qui est le chemin de la gloire *.
De l’égalité religieuse découle naturellement l’égalité
sociale. Jésus ne s’est pas explicitement élevé contre les
castes, les classes, les privilèges, mais il a donné à la
société normale un fondement spirituel tel qu’en elle
ces survivances du passé sont désormais condamnées.
Le levain de l’Evangile jeté dans le vieux monde l’a pénétré lentement, produisant ses effets multiples en des époques différentes. Jésus n’a pas, même d’un mot, tourné les regards de l’esclave vers l’affranchissement