Matth, xvi, 24; Marc viii, 34; Luc ix
11. Matth. x, 38; xvi, 24; Marc viii, 34; Luc ix, 23; xiv, 27.
Ce qu’il faut, en un mot, et selon une autre expression synonyme que Jésus répète avec insistance, comme un axiome, comme un leit-motiv, c’est que quiconque veut suivre Jésus consente à perdre sa vie1.
Et il s’agit, en effet, de savoir considérer la vie actuelle, la vie matérielle non comme un but, mais comme un moyen de parvenir à la vie véritable, à la vie éternelle; il s’agit, par conséquent, de vouloir en faire non un bien à garder avant tout, ce que ferait un croyant qui, pour la conserver, renierait son Maître, ce que fait un auditeur inconscient qui refuse de se donner pleinement, mais un bien qui permet d’acquérir une richesse infiniment supérieure : celle du royaume. Et il est vrai que pour atteindre le bien suprême, pour vivre la vraie vie, l’homme renonce à lui-même, se soumet à la volonté de Dieu, passe, pour employer les termes usuels, de l’autonomie à la théonomie.
Se possède-t-il moins pour cela? Si l’on ne veut pas, et l’on ne peut pas, confondre l’autonomie avec l’absence de toute règle morale, la maîtrise de soi avec l’obéissance à tous les caprices et à tous les instincts, il faut reconnaître que la loi directrice de la volonté personnelle doit pouvoir être aussi la maxime qui régit la volonté des autres. C’est là l’axiome de la simple morale : agis, dit Kant, de telle sorte que la règle de ton action puisse être érigée en règle universelle. L’universalité est le caractère distinctif de la loi morale; l’universalité implique bien que la loi ne dépend pas uniquement de l’individu; l’homme en trouve en lui la donnée première, il l’accepte ou la repousse, mais la loi morale le domine. Et ainsi la personne libre qui veut, dans les limites de son individualité, de son temps, de son existence, réaliser ce qu’elle peut être, qui se sent obligée sans pénétrer le mystère de cette obli-
i. Mattln x, 39; xvi, 23; Marc vm, 35; Luc ix, 24; xvii, 33; Jean xii, 23.
gation, obligée moralement dans son action et dans son devenir, et moralement responsable de ce qu’elle devient et de ce qu’elle fait, la personne libre, si elle veut être morale, passe de l’autonomie à Phétéronomie1.
Ou plutôt ce n’est là qu’une question de mots. En réalité, quand il cède à l’obligation morale, quand il prend la loi morale pour loi personnelle, l’homme réalise son vrai moi, comme disent les philosophes; dans Phétéronomie de la loi universelle se confirme et se précise l’autonomie de la personne. Or, il est rationnellement impossible de concevoir une loi, dans le domaine moral comme dans le domaine physique, existant dans l’abstrait, par elle-même; il est logiquement permis, nécessaire même, de ramener la loi à un esprit qui la pense et qui la pose, par conséquent à Dieu. Quand il passe de l’autonomie à la théonomie, quand il accepte comme loi la volonté de Dieu, le croyant ne fait pas autre chose que ce que fait l’homme, moral quand il reconnaît la suprématie de la loi morale. Il n’y a pas d’autonomie réelle qui n’implique Phétéronomie, il n’y a pas d’hétéronomie compréhensible qui n’aboutisse à la théonomie. Loin d’être exclusifs l’un de l’autre, ou d’être opposés l’un à l’autre, les termes différents sont solidaires.
Renonçant à lui-même pour se donner à Dieu, l’homme accepte de se laisser déterminer par Dieu, fit Dieu agit dès lors sur la volonté de l’homme, mais il ne fait que guider cette volonté vers le bien déjà voulu par elle, que lui communiquer le pouvoir de l’accomplir. Par cette action de Dieu l’homme achève et parfait sa personnalité, il conquiert la liberté définitive, l’indépendance vis-à-vis de sa nature charnelle et l’indépendance vis-à-vis des autres êtres, la possession totale de soi, la félicité enfin qui, loin d’être la récompense de
i. W. Forrest, op. cit., p. 25^ et s. — Cf. Ludwig Ihmels, Theonomie und Autonomie im Lieht der christlichen EtJiik, p. ix et s. Leipzig, icjo';.
cet état nouveau, de cette vie spirituelle, en est un élé- ' ment inséparable. Et les. mots mêmes de théonomie, de loi, d’obligation, dans le synergisme des deux volontés divine et humaine perdent leur sens et leur réalité; à mesure que la personne humaine devient plus consciente de la présence et de l’activité de Dieu, il y a de moins en moins opposition, puis de moins en moins divergence entre les deux volontés, et le jour vient où il y a union, unité, où la volonté de l’homme se confond avec la volonté même de Dieu.
La vie sainte ne se réalise pas dans l’existence actuelle. Aucun texte ne le dit, il est vrai, mais les exemples renfermés dans les évangiles le montrent : nul, parmi les disciples, n’a été parfait comme le Père, sans péché comme le Maître; parmi les apôtres nul n’aimait avec assez de ferveur pour risquer sa vie auprès du captif de Gethsémané, et plusieurs ont hésité devant l’apparition du vainqueur du sépulcre1. D’autre part, il eût été inutile d’affirmer que la vie éternelle n’atteint son épanouissement intégral qu’après l’heure de la mort à l’existence terrestre. C’est dans l’au-delà qu’est le terme de la transformation individuelle de la personne, dans l’au-delà qu’elle entre immortelle et glorifiée, dans l’au-delà que les évangiles situent la vie définitive de la personne avec la vie de Dieu et la vie du Ressuscité.
11 est plus difficile de se représenter ce qu’est cette vie. Nulle description ne la dépeint dans sa pleine réalité; tout au plus, quelques traits épars permettent-ils de l’entrevoir, quelques allusions répondent-elles à la multitude des interrogations.
La personne humaine garde son identité, son individualité, reste elle-même. Les évangiles projettent dans l’avenir les faits et les personnages historiques, comme
i. Matth. xxviii, 17.
si la vie future était une simple continuation de la vie présente. Les élus accourus de l’Orient et de l’Occident rencontreront dans le royaume des deux les premiers héros de l’histoire de la révélation :• Abraham, Isaac, Jacob1. Du sein de sa détresse, le mauvais riche voit Abraham et reconnaît Lazare2. Les « ouvriers d’iniquité », les J uifs sacrilèges contemplent les prophètes rassemblés avec les patriarches près de Dieu, tandis qu’eux-mêmes sont chassés loin de sa face3. Les Ninivites, qui se repentirent à la prédication de Jonas, accuseront, au jour du jugement, la génération qui n’a pas obéi au prophète plus grand que Jonas; la reine du Midi, la reine de Séba qui monta du fond de l’Arabie pour entendre Salomon4, témoignera contre la génération qui n’a pas écouté le sage plus grand que Salomon5 6. Tous ces disparus d’autrefois ne sont pas perdus, tous ces morts sont vivants, car, dit Jésus, Dieu n’est pas le Dieu des morts, de ce qui n’est pas ou de ce qui n’est plus, et cependant Dieu s’appelle le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob0. Tous ces êtres sont des individualités précises : Abraham, Isaac, Jacob, les Ninivites, la reine de Séba, Lazare sont eux-mêmes et non d’autres. Leur vie passée est reliée à la vie future, la personne de la terre à la personne de l’au delà, par le lien qui unit les états successifs de conscience, qui forme de leur synthèse l’unité du moi , qui constitue la personnalité elle-même, par la mémoire. « Mon fils, souviens-toi ! » est-il répondu au mauvais riche. Et celui-ci se souvient, en effet,