LA CONCUBINE
On se souvient dans quelle situation Georges avait laissé l'intendant de M. d'Aigues-Vives. Dès qu'il se vit seul, Germain essaya de briser ses liens ; mais, bien que doué d'une très-grande force que la peur n'enchaînait plus, il ne put parvenir à se dégager. Se roulant alors, en grinçant les dents de fureur, jusqu'au grabat de Jaffard, il lui ordonna d'abord, et puis le supplia de sa voix mieilleuse, de délier ou de couper les cordes dont Michel l'avait garrotté. Mais le forçat fit la sourde oreille, et il fallut qu'il attendît le retour des forgerons espagnols qui, en rentrant deux ou trois heures plus tard de leur atelier souterrain, le délivrèrent.
Son premier soin, quand on l'eut remis sur pied, fut d'étendre ses membres engourdis par la pression des cordes, qui étaient entrées dans les chairs, car le brave Michel l'avait serré de main de maître; poussant ensuite un cri de rage, il s'élança vers le grabat de Jaffard; mais sa face sanguine et bouffie se couvrit tout à coup d'une pâleur verdâtre; ce grabat élaii
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vide, et quelques perquisitions qu'on pût faire, il fut impossible de retrouver les traces du forçat. " La fuite inexplicable de cet homme, moribond tout à l'heure, et la délivrance de Georges, dont les révélations allaient apprendre à la justice les mystères cachés dans l'ombre et les profondeurs de ces grottes, troublèrent Germain à tel point que, malgré l'audace effrénée de son hypocrisie, il perdit la tête. Fuyant sans regarder derrière lui. sans même écouter les sentences bibliques et les exhortations du juif, qui, plus fort et plus calme, tout en marchant sur ses talons, tentait de lui donner du cœur, il courut d'une traite au château de Durfort, pour prendre conseil de sa sœur, la confidente de toutes ses pensées et son guide dans le mal.
La Catinelle, ainsi se nommait la concubine du baron, filait de la soie grége sur la quenouille de buis, montée en argent, des aïeules de Georges, quand son frère, tout effaré, se précipita dans sa chambre, et lui jeta ces mots avec un geste désespéré : « Tout est perdu!,.. »
Une telle déclaration, le trouble et la terreur profonde qu'on lisait dans les yeux de Germain auraient fait pâlir la femme la plus courageuse ; trempée sur les enclumes de l'enfer, la concubine ne sourcilla pas. Ses doigts de marbre continuèrent de rouler le fuseau, et, après avoir enjoint d'un signe à Isaac de fermer la porte, elle lui demanda froidement ce que voulait dire son frère.
— Il a l'esprit tremblant comme le daim au rugissement du lion, répondit le juif impassible, parce que l'œil de Jéhova a vu, et que sa main a découvert ce qui couvrait Juda.
— Ah ! ah ! je m'en doutais ! Les robes rouges ont fini par trouver le chemin des grottes ?...
— Pas encore, ma fille ; mais leur colère vient vers nous comme un tourbillon de poussière, et malheur aux enfants de l'enclume, s'ils attendent son arrivée dans les souterrains de Scibhr!
La Catinelle se leva, tira d'un bahut que rongeait la pous-
sière dans un des coins de cette pièce vaste, voûtée et sombre, une bouteille au large goulot et la tendit en silence à son frère; puis, quand il eut bu jusqu'à perdre haleine et l'eut donnée au juif, qui s'en saisit avidement :
— Maintenant, dit-elle avec un sourire de mépris, que tu dois avoir du courage, parle, Germain, et que je sache tout ce qui s'est passé.
Réchauffé à demi par le cordial, Germain lui raconta alors, mais non sans émotion, ce que le lecteur sait déjà. Elle écouta son récit avec le calme et l'immoblUté d'une statue. Pendant qu'il parlait, ses yeux, fixes et pleins d'une expression sinistre, semblaient poursuivre dans le vague quelque infernale idée^ Lorsqu'il eut fini, un rayon de joie satanique illumina son front; elle se leva brusquement, arracha sa quenouille, et, la jetant sur le parquet avec une énergie sauvage :
— Quels roseaux que ces hommes 1 et comme ils sont peureux et faibles ! un rien les abat et les brise ! Ne tremblez plus, dit-elle; je vous sauverai tous !...
— Le roi Samuel a raison, s'écria le juif dans un transport d'enthousiasme. Quel trésor vaut la femme forte I Elle raffermit le cœur des siens et se rit du jour à venir! **
— Je vous sauverai tous ! mais il n'y a pas de temps à perdre. Courez, reprit-elle plus bas, courez auprès du vieux baron, qu'il sache tout de point en point, et faites- lui bien peur!
— Cela ne sera pas difficile, dit en ricanant Isaac, et après ?
— Après, vous irez tous les deux conter aux robes rouges ce qu'on fait dans les grottes, et vous les amènerez avec leurs limiers au château deDurfortl
•— Mais, balbutia Germain en ricanant, c'est nous mettre la coidc au cou 1...
— Demande au juif s'il a la même crainte.
— Non, belle Sunamite, lis éclatant de ces vallées! l'âme de^ femmes étrangères est une fosse vide, et la tienne un
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puits de sagesse et de subtilité. Je ne vois pas encore tout à fait où tu veux nous conduire ; mais l'esprit de ruse est en toi, et je marche sans peur aux lueurs de ta lampe 1
Une demi-heure plus tard, le baron de Durfort, pâle comme un cadavre et tout tremblant, entra dans cette chambre. La terreur paralysait tellement ses facultés qu'à peine eut-il la force de répéter en bégayant ce que Germain et Isaac venaient de lui apprendre.
Les tyrans domestiques, si durs à leurs enfants, si implacablement rigides dans le cercle de la famille, ont d'ordinaire l'âme pusillanime. La Gatinelle, qui le savait mieux que personne, puisque le seigneur de Durfort, caractère de fer en apparence, se pliait sous son joug comme un faible roseau, feignit de partager son effroi pour l'augmenter, et réussit à l'alarmer si vivement qu'il ne vit plus, ainsi qu'elle le lui avait suggéré par quelques mots adroits, d'autre espoir de salut que dans son fils. 11 iui écrivit alors la lettre que nous avons lue et attendit son arrivée dans une agitation qui redoublait à chaque instant, aux fausses larmes, aux cris et aux hypocrites lamentations de la concubine.
Tandis qu'elle trempait de pleurs perfides le cœur de ce vieillard pour le façonner à son gré comme une cire molle, Georges essayait de savoir en chemin les motifs de ce message inattendu. S'adressant à l'indiscrétion de Valette qui avait apporté la lettre, il lui demanda, dès qu'ils furent sur la grand'route, s'il avait quelque idée de ce que lui voulait son père.
— Ma foi! monsieur, répondit son ancien frontin, charmé d'entrer en conversation et se hâtant de mettre son bidet au trot plus modéré d'Ali, je vous avoue fort à regret que je ne m'en doute pas. Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'il doit yavoir furieusement de grabuge là-bas. M. le baron ressemble, sauf votre respect, à un homme qu'on mène pendre ; madame, et à ce propos, toutes les fois que ce mot-là me vient aux lèvres il me les écorche, monsieur, car cette Cartinelle, si grosse et si
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fière aujourd'hui, je l'ai vue, moi qui vous parle, garder les troupeaux dans les champs, en sabots et en manteau gris; madame, donc, puisque madame il y a, geint et fait semblant de pleurer, et toute la maison est sens dessus dessous deouis la visite de M. Germain et du brocanteur de Sorèze.
— Ah ! dit Georges, que ce trouble n'étonnait plus, l'intendant du comte d'Aigues-Yives et le juif sont allés voir mon père?
— Ils ont passé un gros quart d'heure enfermés avec lui, et quand monsieur est sorti de sa chambre, vous ne l'auriez pas reconnu : les yeux lui sortaient de la tète, il avait les lèvres violettes et l'air d'un égaré.
— Ils allaient l'instruire de mon aventure des grottes, et solliciter son intervention, pensa Georges. Et, rassuré par cette réflexion, il rendit la bride au coureur arabe qui reprit son allure ordinaire. Ce n'était pas le compte de Valette; forçant, après beaucoup d'efforts, le petit cheval montagnard de suivre à peu près au galop, il profita de la première côte pour renouer la conversation ; il le fit, selon son usage, aux dépens de son maître. On ne lui donnait, à l'entendre, que des sujets de plainte : loin de rencontrer les'égards auxquels avait droit un serviteur de son mérite, il se voyait traiter sans considération; la table de M. le baron n'était pas très-bonne, et enfin, chose capitale! il avait des craintes pour la sûreté de ses gages!
— En sorte, dit Georges en riant, car il devinait la conclusion, que ce bail, nouveau cependant, ne durera pas trois amnées?
-— Je l'avoue, monsieur, et, ma foi 1 je me sens disposé...
— A m'offrir encore tes services?
— Eh! pourquoi non, monsieur?.,.
— Oh! pour cinquante mille raisons! et la première, mot ami, c'est que je ne te reprendrais pas, quand bien m^e le roi de France me donnerait Versailles!
— Gela m'étonne, en vérité, car je vous étais attaché bien cordialement, et ne l'ai-je pas prouvé dans cent occasions, je vous le demande?
— En me quittant toutes les fois que tu croyais rencontrer mieux !
— Dame! monsieur, que voulez-vous? chacun son petit intérêt ! Au surplus, s'il faut vous le dire, je ne suis point en peine.
— Tu as déjà trouvé un autre maître?... Et quel est cet heureux mortel?
— Monsieur le comte d'Aigues-Vives! J'entre ce soir chez lui par la protection du cocher, un ami de vingt ans.
— On ne doit pas, dit Georges, souhaiter du mal à son prochain ; mais malgré toute ma bonté d'âme, il me serait bien difficile de te plaindre si, à force de changer de maître, tu rencontrais enfin celui que tu as mérité.
Mettant pied à terre à ces paroles, car ils arrivaient au château, il lui jeta la bride, et, traversant la cour à grands pas, se rendit chez son père. Rien n'assouplit les caractères inflexibles comme la peur ou l'intérêt. Ce terrible vieillard, dont l'âge semblait avoir rendu Tâme aussi rugueuse que la peau, qui l'avait heurté, blessé, raillé impitoyablement et mis à la porte l'avant-veille, accourut à sa rencontre et lui ouvrit les bras en pleurant, ce qu'il n'avait jamais fait de sa vie. Vivement ému de ces marques de tendresse, bien qu'il sentît quelque chose de faux dans l'empressement fébrile du baron et que la source de ses pleurs lui fût suspecte, Georges allait oublier toutes les amertumes du passé, le cri de l'égoïsme ne lui en donna pas le temps.
— Mon fils! mon fils! disait le baron de sa voix sèche et glapissante,je suis dans leplus grand périlettoiseulpeuxm'en tirer!
— Ah! pensa Georges, dont le cœur se referma tristement, voilà pourquoi il m'appelle et m'embrasse!
— II s'agit de la honte et même de la mort pour moi! continua le baron, de la mort pour ton père, e^n tends-tu, mon fils, si tu ne viens à mon secours I
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Le caractère véritable de cet appel à son dévouement se trahissait avec tant de crudité dans l'accent et l'œil du baron, que Georges, comparant cette fausse chaleur à l'accueil qui lui ivait été fait à la même place, se sentit froid à l'âme et dit à demi voix :
— Parlez, mon père, à quoi puis-je vous être bon ?
— Tu peux me sauvctr, mon fils, la vie et l'honneur 1
— Un danger vous menace donc?
~ Oui, un danger terrible. Mais je compte sur toi. Écoute l A une lieue d'ici sont des grottes profondes que tu ne connais pas....
— Je les connais, mon père : on a failli m'y assassiner avant-hier quand je sortais d'ici !
— Ces grottes m'appartiennent, reprit avec empressement le baron, comme s'il n'eût pas entendu, et le besoin, le noalheur des temps, les dettes travaillent tellement la pauvre noblesse, que j'ai été forcé, pour vivre, de les louer à des étrangers, des forgerons espagnols...
— En quoi cela peut-il vous compromettre? demanda Georges en le regardant fixement.
— Ils font de la fausse monnaie ! répondit son père à voix basse.
— Je m'en doutais, murmura Georges.
— Et tu vois maintenant le danger affreux où je suis 1
— Oui, mon père; mais je ne comprends pas ce que je peux faire pour vous en tirer ! . . .
— Tu ne le comprends pas ? dit le baron d'un ton suppliant et hypocrite, qui fit tressaillir Georges.
Au même instant la concubine échevelée se précipitait dans la chambre en criant :
— Les voici 1
— Qui donc? demanda le baron en tombant tout blême et frissonnant d'effroi sur son fauteuil.
— La justice et les plumets bleus l
La porte s'ouvrit à ces mots et Georges vit entrer M. d'Ai-
gues- Vives revêtu de la robe rouge à parements violets, de la soutane de même couleur et du chaperon fourré d'hermine des conseillers laïques du parlement de Toulouse : il était suivi d'une forte escouade de la maréchaussée, derrière laquelle on apercevait à la porte la tête de Germain et celle du juif.
M. d'Aiguës- Vives s'avança avec majesté et, se plaçant devant le baron, dont les genoux s'entrechoquaient et dont les dents claquaient bruyamment, il articula ces paroles d'une voix lente et solennelle :
— On se rend coupable de faux en fait de monnoyage lorsqu'on fabrique des pièces fausses par un alliage imitant l'or, l'argent ou le billon, qu'on altère les espèces ou qu'on les répand dans le public. Me reconnaissez-vous, baron du Durfort et de l'Ile?
Le baron atterré ne put que faire un signe de tête.
— Délégué par le parlement pour informer sur les faits et gestes des bandits qui osent violer les lois dans ces montagnes, je vous enjoins, au nom du roi et de la justice, de déclarer l'homme qu'ils reconnaissent pour chef et auquel vous avez permis de s'emparer des grottes.
Cette sommation fut suivie d'un profond silence. On n'entendit, pendant quelques instants, que les gémissements étouffés du baron et les lamentations de la concubine. M. d'Aiguës- Vives ayant enfin répété sa question d'un ton impérieux, la Catinelle s'élança comme obéissant à un mouvement irrésistible, et s'adressant hardiment à Georges :
— Répondez, dit-elle, monsieur, voulez-vous laisser soupçonner votre père ?
— Ne la démens pas, mon fils, mon cher fils, murmurait en même temps le ûaron, qui s'était cramponné à la main de Georges et la baignait de larmes.
Tous les regards s'étaient portés sur Georges. Entre l'audace de l'accusation et l'égoïste dureté de ce vieillard pleurant à ses genoux pour le forcer à lui donner son honneur et son sang, il éprouva une de cc3 angoisses qui brisent fibre à
fibre les âmes les plus vigoureuses; le souvenir de Syîvine achevant de l'accabler, il courba la tête sous cette fetalité implacable qui ne lui laissait le choix que d'une lâcheté odieuse en accusant son père, ou du sacrifice de son honneur, de son amour et du bonheur de sa vie en s'immolant à sa place.
Se trompant à l'émotion profonde qu'exprimaient ses traits, le conseiller, habitué, comme la plupart des magistrats, à ne chercher que des coupables, crut à la vérité de l'accusation, et entamait déjà l'interrogatoire, lorsque Georges l'interrompant :
— Quelle peine encourent les faux monnayeurs et leurs complices? demanda-t-il avec une fermeté qui étonna le magistrat.
— Tous ceux qui se rendent coupables de ce crhne sont punis de mort, répondit M. d'Aigues-Vives.
Georges regarda son père qui détourna les yeux et recommença ses supplications; dégageant alors doucement sa main et faisant un pas vers le conseiller^:
— Monsieur, lui dit-il avec noblesse, je surs innocent ; mais comme je connais les coupables et ne veux point vous les nommer, s'il vous faut une victime, me voici.
— Prenez garde, monsieur ; si vous ne parlez pas, tout le poids de l'accusation va retomber sur votre tête !
— Qu'il l'écrase, murmura Georges, et que la fatalité qui me poursuit achève enfin son œuvre.
— Yous refusez de répondre?
— Je n'ai rien à dire.
M- d'Aigues-Yives se tourna vers l'exempt de la maréchaus-^ sée, et celui-ci tirant son sabre, s'approcha de Georges et l'arrêta au nom du roi.
— Il y a flagrant délit, et le devoir de ma charge, reprit la magistrat, est de vous décréter d'office de prise de corps. Vous allez être transféré dans la prison du parlement. La justice ayant toutefois égard, sans laisser fléchir sa rigueur, aux personnes de considération, vous y serez conduit sans fers et sans liens, contre l'usage de la cour, dans mon carrosse. Si je
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peux même, dans les limites de ma tâche pe'nible, vous rendre ici quelque service qui ne déroge en rien aux sévérités de la loi, je m'y offre très-volontiers.
— Le seul que je vous demande, monsieur, c'est de me permettre d'écrire aux personnes chez lesquelles j'ai eu l'honnenr de vous rencontrer.
M. d'Aiguës- Vives ayant fait un geste d'acquiescement, Georges traça quelques lignes à la hâte à l'adresse de Sylvine, et, après les avoir remises au conseiller lui-même, il se livra tranquillement aux archers qui le mirent dans le carrosse du comte et partirent en poste avec leur capture pour la capitale du parlement.