LES RIVAUX
II s'était fait bien des rêves d'or cette nuit-là sous le toit de la Maison Blanche, et ce qui prouve que la sagesse n'est pas
LA PESTE DE MARSEILLE Sa
toujours, comme on le dit, le fruit du temps, c'est que'hs plus âgés avaient laissé galoper leur imagination sur les nuages aussi vite que les plus jeunes. Vous en auriez eu le lendemain matin une preuve irrécusable en suivant M. d'Aiguës- Vives, qui se leva une heure plus tôt que d'habitude pour aller rejoindre au fond du jardin, où il fumait discrètement sa pipe, le brave chevalier Roze. Paré coquettement, musqué et laissant après lui dans les allées une odeur de lavande et d'ambre, l'élégant vieillard, foulant le gazon d'un pied leste, courut aux charmilles derrière lesquelles s'était caché son compagnon de voyage. Mais à la vue autant qu'à l'odeur de la fumée bleuâtre qui, montant en spirales, s'échappait à travers les feuilles, il s'arrêta brusquement, toussa, respira son flacon d'eau nomipareille et s'écria avec humeur :
— Quelle détestable habitude vous avez là, mon digne ami! hum ! hum ! On se croirait vraiment sur le pont d'un vaisseau de guerre !
— J'ai contracté ce défaut, devenu depuis un besoin, au service du roi, mais, s'il vous blesse, dit doucement le chevalier Roze, je m'en corrigerai, tant que j'aurai l'honneur du moins de votre compagnie.
— Vous feriez mieux, mon cher, de vous en corriger entièrement ; mais à tout péché indulgence ! Mon valet de chambre m'a dit que vous désiriez m'entretenir un instant sans témoins^ je suis tout prêt à vous entendre. Seulem.ent j'y mets une condition, c'est que nous irons plus loin et dans un Ueu moins infecté de cette affreuse odeur.
— Où vous voudrez, monsieur le comte.
Ils allèrent, sous la tonnelle de la terrasse, et lorsqu'ils furent assis sur le banc de marbre :
— Voyons, demanda M. d'Aiguës- Vives, de quoi s'agit-il?
— D'une affaire très- importante et très-grave, monsieur le comte.
— Parlez, mon cher, je suis de bon conseil.
— Comment trouvez-vous mademoiselle de Saint-Cyr ?
— Charmante, adorable, divine, c'est ie véritable portrait de sa mère à vingt ans, répondit le comte avec feu.
— Sa modestie, sa douceur, son esprit, sa grâce frappent plus vivement encore que sa grande beauté !
— Hem! est-ce que le petit dieu aurait entamé la cuirasse?
— Je l'avoue, monsieur 1 Jamais femme n'a fait telle impression sur moi I
— Tant pis ! mon cher, j'en suis fâché, ma parole d'honneur!
— Pourquoi ? demanda Roze d'une voix tremblante.
— Parce que vous ne convenez nullement, s'il faut trancher le mot, à cette belle personne.
— J'ai quarante-neuf anSj il est vrai, mais la vigueur de l'âge mûr et la bonne santé valent bien la jeunesse.
— Erreur, mon ami! vous n'êtes, pour une femme de vingt ans, ni assez jeune ni assez vieux!
— 11 m'est d'autant plus cruel de vous entendre professer cette opinion, quoique je ne la partage pas, que je songeais, monsieur le comte, à vous prier d'être mon interprète.
— Autre erreur capitale ! mon excellent ami : en vérité vous n'avez pas la main heureuse.
— M'auriez-vous donc refusé ce service?
— Je le crois bien , morbleu ! et la raison c'est, mon cher Marseillais, que j'ai précisément le projet d'adresser en personne la même requête à ces dames !
— Pour qui donc voulez-vous parler? pour ce jeune homme?
— « Pro domo meâ ! » Mon ami, pour ma propre maison, comme disait feu Cicéron dans son latin.
— Plaisantez-vous, monsieur le comte!
— Mais point du tout, je vous assure.
— Vous avez passé soixante ans !
— D'une dizaine tout au plus. C'est le bel âge pour le mariage déraison. Jamais les miens n'ont marché à l'autel avant d'être sexagénaires.
— Puisqu'il en est ainsi, je comprends maintenant que je m'adressais mal I
— Aussi- mal que possible, mon brave chevalier ; car je ne vous le cacherai point, mon cœur brûle encore sous les glaces de l'âge, et j'aime cette admirable jeune personne à la passion, à la folie ; sa mère, avec laquelle j'ai causé deux heures de cette aB'àire hier au soir après votre départ à tous, approuva ma recherche, bien qu'elle fasse pour la forme quelques difficultés, et comme je suis heureux^ et que tout réussit à ceux qui ont la chance, tenez pour certain que mademoiselle de Saint-Cyr sera bientôt comtesse d'Aiguës- Vives.
Roze ne répondit rien : trop généreux pour repousser avec un mot cruel les illusions de son rival, il réfléchissait tristement à la démence de ces vieillards qui rêvent les joies de l'amour un pied dans la fosse et veulent faire obstinément un lit nuptial de leur cercueil. Puis il s'attendrissait en songeant aux infortunées que l'avarice des parents lie pour de l'or à ces cadavres. L'idée de voir Sylvine sacrifiée par la faiblesse et la vanité de sa mère à un homme qui pouvait être son aïeul l'émut tellement qu'il laissa échapper une exclamation que la présomption sénile du comte interpréta d'un autre sens.
— Vous êtes tout déconcerté, mon ami, reprit-il avec une sorte de pitié affectueuse, et je le conçois. Mais, que diable ! remettez-vous, et du cœur, morbleu! de l'audace! Le champ est ouvert^ d'ailleurs, et, sans renoncer à mes avantages, je n'entends barrer le chemin à personne. Tentez, mettez-vous en avant ! Pour vous prouver avec quelle loyauté je combats, je vous cède la place pour la première épreuve. Voici mademoiselle de Saint-Cyr , poussez votre pointe auprès d'elle, moi je vais retrouver sa mère qui m'attend là-bas sous les tilleuls.
Il s'éclipsa prestement à ces mots laissant le pauvre chevalier confus, rougissant comme un jeune fille et tout effrayé de se trouver en tête-à-tête avec Sylvine. Celle-ci acheva de jeter le trouble dans son âme par la vivacité de ses remercîments. Le riche héritage que lui apportait Roze avait été légué, en fidéicommis, au chevalier. Il aurait pu le conserver s'il aût été moins probe : la volonté du testateur lui en faisait
même une obligation dans le cas où madame de Saint-Cyr se« rait morte sans enfants. Instruite de cette particularité, Sylvine le loua avec délicatesse, et, après avoir protesté qu'elle le regarderait désormais non comme un tuteur mais comme un père, elle commença par lui donner une marque de sa franchise et de sa confiance en lui apprenant son mariage avec Georges.
Pauvre chevalier Roze! un boulet de canon sifflant à ses oreilles lui eût fait bien moins d'impression que cette confidence. A la grande surprise de Sylvine il resta silencieux, une larme qu'il essuya furtivement mouilla ses longs cils blonds, et, se hâtant de saluer, il s'éloigna brusquement et disparut sous les charmilles. Sylvine était encore tout étonnée de son émotion et de sa fuite lorsque sa mère la rejoignit. En congédiant M. d'Aiguës- Vives d'un signe, la châtelaine de la Maison-Blanche, dont la fortune avait rempli de nouveau la tête de fumées ambitieuses, entreprit la difficile tâche de tuer l'amour avec la vanité.
Dans un de ces discours doucement captieux qui se glissent vers ceux qu'on veut surprendre comme le serpent sous les fleurs, tout en se promenant, elle insinua par degrés à sa fille que l'humble situation où l'opulence les trouvait ne convenait plus à des personnes de leur rang : qu'il fallait quitter ces montagnes et aller briller dans le monde, et lui montrer avec éclat ce blason de Saint-Cyr dédoré par la pauvreté. S'enhardissant peu à peu du silence de Sylvine qui l'écoutait sans la comprendre, elle se mit à exalter dans le langage le plus enthousiaste les avantages d'un grand nom, et dévoilant, non sans des précautions infinies, un petit coin de sa pensée, finit par arriver pas à pas au comte d'Aigues-Vives.
Jusque-là Sylvine, qui était assurément à mille lieues de son projet, avait écouté en silence ; mais, éclairée tout à coup par un mot imprudent, elle s'arrêta, regarda sa mère fixement et lui demanda ce qu'elle voulait dire :
— Je croyais, murmura madame de Saint-Cyr en baissant
les yeux, car le regard calme de sa fille la mettait mal à l'aise, je croyais, mon enfant, que tu m'avais comprise !
— Quoi ! voudriez-vous me donner pour mari M. le comte d'Aigues-Vives?...
— S'il te convenait, mon enfant, sa fortune est immense et tu serais comtesse ! ,
— Oh! ma mère! ma mèrel s'écria Sylvine, le rouge au front, pouvez-vous parler ainsi ! Il ne vous souvient donc plus de l'amour ni du dévouement de Georges ! Il ne vous souvient donc plus d'hier matin, ma mère ! ajouta-t-elle à demi voix.
— Il nous a rendu service, j'en conviens...
— Et pour lui prouver votre reconnaissance, vous voudriez lui ôter mon cœur ! et pour me prouver votre tendresse, vous voudriez me donner à un vieillard et faire de moi la plus triste et la plus malheureuse des femmes ! Oh ! plus un mot, plus un mot, ma mère! vous m'avez navré l'âme!
— - Promets-moi seulement de réfléchir à la demande du comte d'Aiguës- Vives.
— Je ne vous promets qu'une chose, répondit Sylvine d'un ton ferme, c'est d'oublier les paroles que je viens d'entendre, et dont toute la fortune qui m'est échue ne pourrait me faire oublier l'amertume.
— Les idées changent quelquefois, balbutia madame de Saint-Cyr;, rompant timidement devant l'énergie de sa fille.
— - Les miennes sur ce point, ma mère, ne changeront jamais, et pour que tout le monde en soit bien convaincu, je vous supplie de remplir aujourd'hui même l'engagement d'honneur que vous avez pris avec Georges!
Mise ainsi au pied du mur, madame de Saint-Cyr qui violait sa parole par égoïsme, céda par faiblesse ; et quand le sémillant d'Aigues-Vives, toujours plein de foi en son étoile, revint superbe comme un triomphateur, et traînant en quoique sorte à son char le malheureux chevalier Roze, au lieu de la
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bonne nouvelle qu'il attendait, il eut la mortification d'apprendre de la bouche même de sa vieille amie l'annonce du mariage de Sylvine avec son cousin.
Un autre eût été atterré, mais legalant vieillard était en fonds de confiance. Il vit sans s'émouvoir partir le ménétrier qui allait tout joyeux chercher le tabellion de Sorèze, pour dresser le double contrat, et déclara en confidence au chevalier qu'il ne renoncerait à ces prétentions qu'au retour de l'autel. Pendant ce temps, agité d'une vague inquiétude, bien qu'il n'eût pas le moindre soupçon du complot tramé contre lui, Georges, seul sur le banc de marbre, rêvait tristement au passé. Le malheur est comme le frelon, il laisse le dard dans la blessure, et on le sent longtemps après avoir été piqué ; Georges avait peine à se persuader que sa vie d'épreuves fût finie : les événements qui avaient signalé son retour, les crises violentes par lesquelles il était passé, cette fortune miraculeuse tombant pour ainsi dire du ciel, tout cela troublait son esprit et y réveillait la défiance du présent et la peur des catastrophes.
Le front penché et le cœur triste, il était tombé peu à peu dans une morne rêverie, un léger bruit le réveilla soudain. Il leva les yeux et vit Sylvine debout devant lui, et le contemplant avec ce chaste délice, cette joie radieuse que l'amour vrai iait seul éclore : sans se parler ils s'étaient compris. Elle lui prit la main, s'assit à son côté^ et, penchant la tête sur son épaule, pleura de bonheur avant de lui annoncer ce qui venait d'être arrêté avec sa mère. Les lilas étaient bien fleuris, les pêchers étalaient au soleil une neige bien blanche et bien rose ; mais dans les deux cœurs qui battaient l'un près de l'autre sur le banc de marbre, il s'épanouissait alors des fleurs plus belles et plus doucement odorantes ce jour-là.
Nore vint les tirer de cette extase qui vaut celle du paradis, où la présence de la femme aimée vous met du reste à toute heure. Elle apportait une lettre très-pressée et arrivant de Durfort. Georges l'ouvrit avec un violent battement de cœur. Elle ne contenait que ces lignes :
« Mon fils, mon cher fils, au reçu de ce mot, pars, quitte tout, viens auprès de moi sur-le-champ... ton père... »
— Que peut-il me vouloir? se disait Georges stupéfait.
— Te rouvrir ses bras et réparer son injustice 1 Va, Georges, s'écria Sylvine avec chaleur, va vite 1 et ne fais pas trop atten* dre, ajouta- t-elle en souriant, le tabellion de Sorèze !
Georges imprima ses lèvres sur la main qu'elle lui tendait, alla prendre rapidement congé de sa tante, et, domptant le fougueux Ali qui ne voulait pas se laisser monter, ce que Nore regarda comme un mauvais présage, il courut au château de Durfort, où il est à propos que nous arrivions avant lui.