‹ La peste de marseilleChapitre 12 sur 25 · LA GRANC'CHAMBRE DU PARLEMENT · texte numérisé non relu

LA GRANC'CHAMBRE DU PARLEMENT

En rentrant dans sa prison, Georges entendit la flûte de Pan; il se hâta de faire descendre le petit sac et y retrouva,

quand il l'eût remonté, d'une main tremblante, une autre lettre de Sylvine. « Courage! courage! lui disait-elle, je suis à Toulouse. Ma mère veut m'emmener à Marseille où il faut absolument se rendre pour recueillir l'héritage, mais pour rien au monde je ne consentirai à partir sans toi ou sans la certitude que tu ne cours plus aucun danger et que lu viendras bientôt nous y rejoindre. D'après ce que M. d'Aigues-Vives a raconté à ma mère, j'ai deviné la vérité. Il s'agit à coup sûr de quelque grand sacrifice pour quelqu'un que tu dois aimer malgré la dureté de son cœur. Mais le dévouement le plus noble a ses limites, Georges ; tu es mon époux devant Dieu, et tu ne peux m'oublier. » Elle ajoutait ensuite quelques détails sur leur installation dans un hôtel de la rue Yieille-des-Changes :

« Accompagnée de ma mère et du bon chevalier Roze dont la complaisance est inépuisable, je suis allée ce matin voir M. de Bertier, premier président du parlement. C'est un vieillard plein de franchise et d'amabilité. Il s'est mis à causer avec moi, en patois, pendant que maman regardait les tableaux avec le chevalier Roze, et j'ai profité de l'occasion pour lui dire tout ce que je savais et tout ce que je soupçonne sur l'afiTaire de la fausse monnaie. A mesure que je parlais avec un vif battement de cœur, et certainement je devais être trèsrouge, car les joues me brûlaient, il m'examinait avec attention. Quand j'eus fini, il me baisa la main, et me dit toujours en patois :

» Rassurez-vous, chère enfant; si ce futur époux dont je voudrais avoir l'âge et le bonheur n'est pas plus coupable que je ne pense, nous vous le rendrons aujourd'hui même. L'un des usages du parlement est que le premier président ou des magistrats délégués par lui visitent les prisons entre Pâques et la Pentecôte. S'ils ne trouvent pas suffisamment fondés les griefs de l'information, ils peuvent élargir les détenus, en écrivant ce simple mot : a Redde, » en marge du livre d'écrou. Il m'a fait à ce sujet une assez longue explication où j'ai compris seulement que le nom de cette visite qu'on appelle fa

a Redde » venait d'un mot latin; mais ce qui vaut mieux, c'est qu'il m'a promis d'aller te voir lui-même aujourd'hui. Courage donc, Georges, et par pitié pour moi si ce n'est par amour, ne lui cache pas trop la vérité. »

Cette lettre jeta Ourfort dans les perplexités les plus cruelles : après l'interf ogatoire qu'il venait de subir, l'illusion n'était plus possible. Comme un homme qui, ^allant au hasard dssns un souterrain ténébreux, s'acheminerait, le sachant, vers wi gouffre, il sentait qu'il marchait sans le voir vers quelque lugubre dénoûment. Or, en face des grands périls et des grands sacrifices, l'âme la plus forte a son heure de défeillance. Il n'est pas d'homme dans ces situations qui ne se soit couché avant de vider son calice dans le jardin des Oliviers. Entre la catastrophe qu'il pressentait et la liberté qu'un mot pouvait lui rendre, il sentait son cœur battre violemment et sa résolution fiéohir par intermittences. La réflexion lui rendait bien vite sa force, mais pour le livrer à des angoisses d'un autre genre, Don moins vives et non moins poignantes.

L'homme qui aime a toujours peur de perdre son trésor. Il lui semble que chacun l'envie et cherche à le lui dérober. La «alousie, cette vipère que l'enfer cache dans notre cœur, vint le mordre peut-être pour la première fois. Il frémit en songeant à la confiance naïve que laissait voir Sylvineà propos du chevalier Roze : les prétentions de M. d' Aiguës- Yives, qu'il avait trouvées si ridicules à la Maison-Blanche , l'effrayèrent. Enfin il n'y eut pas jusqu'à ce baiser de vieillard, elBeurant par courtoisie la main d'une jeune fille sous les yeux de sa mère, qui ne lui laissât de l'amertume. Telle était sa disposition d'esprit quand le geôlier vint le chercher pour la visite de la « Redde. » Assis, en robe rouge, derrière la table du greffe qu'on avait transportée dans l'une des plus vaste salles de la Conciergerie, M. de Bertier feailletaitd'un air soucieux le cahier de l'information. Ses traits nobles, calmes et rendus vénérables par les longs cheveux blancs qui flottaient, selon l'usage parlementaire, jusque sur ses épaules, exprimaient la tristesse

et la bienveillance ! Il commença par attacher ses grands 3'eux bleus sur Georges, dont l'air franc et modeste le prévint favorablement, puis après lui avoir adressé quelques questions comme pour la forme :

— M. de Durfort, dit-il, tout à coup, vous êtes ici pour un autre.

— Je ne le nie pas, répondit Georges doucement.

— Et pour cet homme que je connaîtrais, si j'avais fait l'enquête, vous voulez, reprit le premier président, sacrifier votre vie?...

— Oui, monsieur^ s'il le faut pour sauver la sienne.

— Et votre honneur?... vous le perdrez aussi par une condamnation qui ne peut être qu'infamante ! . . .

Georges, qui mesurait de plus en plus la profondeur de l'abîme où l'entraînait son dévouement, n'eut pas la force |de répondre.

— Et, continua le président, cette douce et charmante mademoiselle de Saint-Gyr, dont vous deviez être l'époux...

— Ah ! de grâce, monsieur ! ne m'en parlez point, maintenant! ..

— Mais, c'est maintenant qu'il faut en parler au contraire. Avez-vous réfléchi au désespoir où la plongera l'issue malheureusement trop certaine de ce procès, si vous vous obstinez dans votre silence?...

Georges se couvrit le visage de ses mains^ pour cacher les larmes que lui arrachait cette idée.

— Allons ! monsieur de Durfort, un bon mouvement, dit en insistant M. de Bertier, ému lui-même. Révélez ce que vous savez sur ces faux-monnayeurs. Un mot sera votre salut, comme le silence serait votre perte.

— Monsieur, répondit Georges, au bout de quelques minutes de lutte terrible, il est des devoirs dans la vie qui imposent un joug de fer : quoique celui que je remplis déchire toutes les fibres de mon âme, je ne fléchirai point, et j'espère que Dieu me donnera la force d'en soutenir le fardeau jusqu'au bout.

— Et cependant, jeisne homme, vous êtes innocent?...

— Je vous le jure, monsieur, comme je l'ai juré ce matin devant le Christ!...

— Je vous crois, dit lentement le vénérable magistrat ; car vos paroles ont l'accent de la vérité. Mais que la jeunesse est imprudente ! Puisque vous étiez décidé à ne pas le trahir, pourquoi avez-vous dit que vous connaissez le chef des faux» monnayeurs?...

— Parce que la justice me l'a demandé et que je n'ai jamais menti.

— Cet héroïsme, j'en ai peur, vous coûtera la tête ; réfléchissez ; vous voyez cette plume : avec un mot je vous ouvre ces portes et vous rends à votre fiancée.

— Monsieur, répondit Georges, mon parti est pris et ma résolution inébranlable.

— Puisqu'il en est ainsi, jeune homme ^ il vous reste un devoir à remplir non moins sacré peut-être que celui qui vous fait oublier le soin même de votre honneur. Je dois vous le déclarer avec douleur, mais avec franchise : ce langage, si vous continuez à le tenir devant le parlement, assure d'avance votre condamnation. Vous n'aurez qu'une voix pour vous ; cette voix exceptée, toute la grand'chanbre opinera comme un seul homme. Dès lors il est de votre devoir d'affaiblir autant que possible le coup que vous allez porter à mademoiselle de Saint- Cyr?...

— Donnez-m'en le moyen, monsieur, murmura Georges d'une voix altérée, ,et j'y ferai tous mes efforts.

— Le seul moyen qui vous reste est un pieux mensonge : il faut la tromper, remplir son cœur de sécurité et l'éloigner de Toulouse au plus vite. Je vais vous faire donner papier et encre ; écrivez-lui et tâchez de la décider à partir pour Marseille. Et maintenant, courage, monsieur de Durfort! Nous ne nous reverrons plus que deux fois: l'une au tribunal des hommes, et l'autre au tribunal de Dieu !

Ramené dans sa prison après cette entrevue , Georges s'y

promena longtemps avec agitation ; toute les fois qu'il s'arrêtait devant la table qu'on lui avait apportée, il hésitait et reprenait sa promenade. S'armant enfin de tout son courage, il saisit la plume, mais il fui forcé de recommencer vingt fois les lignes suivantes que ses pleurs effaçaient toujours.

a Ma Sylvine adorée,

» Je viens de recevoir ta lettre et suis bien vite le conseil que tu m'as donné. Me voilà tout à fait calme, et la preuve, c'est que je m'empresse de te rassurer à mon tour. Oublie tes alarmes et sois sans inquiétude sur cette malheureuse affaire. Le premier président, qui sort d'ici, ne m'a laissé aucun doute sur sa conclusion. Il faudra comparaître devant le parlement; mais tout me porte à croire qu'il ne s'agit que d'une formalité. Seulement, ma douce bien- aimée, comme je n'ai voulu ni avocat ni conseil, et que j'entends me défendre moi-même, j'ai besoin de toute ma tête, et, s'il faut te l'avouer, elle n'est plus à moi, te sachant si près sans pouvoir échanger un regard ni une parole. Voici donc une grâce que je te demande : pars, devance-moi à Marseille où j'arriverai peut-être le premier. Dès que je saurai que tu ne respires pas le même air à deux pas de ces grilles, je serai plus tranquille. Mais avant, Sylvine, mon ange, ne nous quittons pas ainsi, et laisse-moi du moins un de tes regards pour adieu. La maison qui fait face à la conciergerie a deux fenêtres placées à la hauteur de la mienne. Le brave chevrier, qui a déjà pu s'introduire dans cette maison, te donnera les moyens de te placer à l'une de ces croisées. Yiens-y avant le coucher du soleil, et je n'aurai plus rien à désirer au monde. »

Tout le temps qui s'écoula entre le départ de ce billet, que le premier président avait voulu remettre lui-même, et l'heure espérée, Georges le passa dans l'embrasure profonde de sa fenêtre, les yeux cloués sur la maison voisine. Le cœur lui battait si fort que, malgré la certitude qu'il en avait au fond, il trem-

blait parfois qu'elle ne vînt pas. Tout à coup, un peu avant le coucher du soleil, les sons joyeux du violon de Bontemps retentissent sous les murs de la prison, les hirondelles nichées sous les corniches poudreuses s'enfuient en jetant leurs cris effrayés, et Sylvine lui apparait à la plus haute des croisées d'en face, souriante à travers ses pleurs et agitant un bouquet de roses.

Collé à ses barreaux, il s'enivra tant qu'il fut jour du bonheur de la voir : les regards les plus tendres, les baisers les plus passionnés furent échangés d'une fenêtre à l'autre. Ils se disaient encore adieu des yeux et de la main quand le crépuscule les sépara. Mais en regagnant l'hôtel de la rue des Changes, Sylvine, qui en avait reçu l'autorisation du président, lui renvoya un mot en réponse à son billet lui annonçant qu'elle partirait le lendemain, et elle y joignit, par une de ces exquises délicatesses que les femmes trouvent seules, son bouquet de roses. Ces fleurs, qui venaient de toucher ses lèvres, firent la joie et le tourment de Georges durant cette terrible nuit. Malgré sa résignation et sa force d'âme, il lui fut impossible de dormir un instant. Aussi était-il d'une pâleur mortelle le lendemain, lorsqu'à neuf heures précises, l'exempt l'introduisit dans la grand' chambre.

Le second du royaume dans la hiérarchie légale, le parlement de Toulouse avait un renom de sévérité que ne justifiaient que trop maints exemples sanglants. Les hommes qui le composaient rendaient la justice avec une rigueur inflexible; mais ils n'obéissaient qu'aux suggestions de leur conscience et ne prononçaient jamais un arrêt de mort sans avoir fléchi le genou devant la sainte table. Tous avaient communié dans la chapelle du palais avant l'audience criminelle, où ils se rendirent en silence. Le vénérable M. de Bertier, revêtu de son manteau rouge, que retenaient sur l'épaule trois agrafes d'or, et portant le mortier au double galon de même métal, ouvrait la marche. 11 fut suivi par les neuf présidents à mortier en manteau d'écarlate fourré d'hermine ; par les deux conseillers clercs couverts du manteau de pourpre violette, et

par trente conseillers laïques aux robes rouges, à parements violets, par-dessus lesquelles tombaient les chaperons d'écarlate.

Tandis qu'ils s'asseyaient sur des sièges couverts de drap fleurdelisé, le procureur général, costumé comme les conseillers laïques, prenait place à son banc. Le premier président déclara ouverte l'audience du grand criminel , qui , par des considérations relatives aux personnes de qualité, ne devait pas être publique, et il fit subir à Georges un nouvel interrogatoire auquel celui-ci répondit de point en point comme la veille. L'interrogatoire achevé, le premier président l'avertit qu'il pouvait dire dans ce moment tout ce qu'il voudrait pour sa justification. Georges ayant gardé le silence, ce qui produisit une impression fâcheuse sur l'esprit des vieux conseillers, M. de Bertier ordonna, aux termes de l'édit de 4670, la confrontation et récolement des témoins.

Le premier qu'on introduisit fut Michel. La beauté de ses formes, l'air doux et grave de sa physionomie et le calme qu'on lisait sur son front parurent disposer très-favorablement les juges.

Le greffier lut sa déposition qui contenait l'exposé exact de la vérité depuis le guet-apens des saules jusqu'à la descente des grottes, et M. de Bertier interpella ensuite l'accusé pour savoir s'il n'avait aucun reproche à fournir contre le témoin.

Georges répondit négativement. Alors le procureur général^ auquel M. d'Aigues-Vives venait de faire passer une carte, se leva, et parlant selon l'usage, un genou appuyé sur son banc, il refusa d'admettre dans la procédure le témoignage de Michel. Le premier président ayant demandé la cause de ce refus:

— C'est, dit avec dédain M. Le Mazuyer , que ce jeune homme, appartenant à la race flétrie des cagots, ne peut tester en justice.

— Qn'avoz-vous à répondre? demanda le vieux président en patois bt'arnciis à son compatriote.

— Que celui que j'aperçois là au-dcv-ius de votre tête., articula

Michel de sa voix musicale, est mort pour tous les hommes. Lorsqu'il regarde sur la terre du haut de son ciel bleu, il nous voit tous comme les agneaux du même parc, et ne dit pas en détournant ses yeux de père : Celui-ci est chrétien, celui-là est cagot. Le pauvre chevrier trouvera, comme le seigneur, place au pied de son tribunal, car il a rendu témoignage à la vérité devant lui, quoiqu'il n'en ait pas le droit devant les hommes.

Le président fit signe à l'huissier à la chaîne d'emmener ]\Iichel, qui salua respectueusement Georges en passant, et d'introduire un autre témoin. Bientôt, en effet, on vit paraître l'intendant du comte d'Aigues-Vives , ghssant plutôt qu'il ne marchait, l'œil à demi fermé et la tête inclinée sur sa poitrine. Germain fut conduit par l'huissier en face de la sellette. Là, tandis qu'on lisait sa déposition habillement calculée pour concentrer tous les soupçons sur Georges sans l'accuser d'une façon directe, il tira son chapelet et se mit à marmotter des Ave et des Pater.

Cet acte de dévotion qu'on eût trouvée déplacée partout ailleurs, se rattachait trop étroitement aux idées du parlement de Toulouse, qui poussait l'amour de la religion jusqu'au fanatisme, pour ne pas lui concilier d'avance toutes les sympathies. Il le sentit et redoubla d'affectation et de fausse ferveur pour s'en faire des armes dans la lutte qu'il prévoyait.

Elle ne tarda pas à s'engager. Le président ayant commencé l'interpellation par ses mots sacramentels :

— Accusé, connaissez-vous le témoin ?

— Oui, s'écria Georges avec une véhémence qu'il ne pouvait plus contenir, oui, je le connais, ce misérable !...

Un murmure d'indigation, parti de tous les bancs, couvrit sa voix, et le président, bien qu'un peu moins influencé que ses collègues, ne put s'empêcher de lui rappeler sévèrement qu'il était défendu d'injurier les témoins.

— Mais, reprit Georges dont la colère débordait, l'hypocrite qui s'efforce de vous séduire est un scélérat ! deux fois en vingt-quatre heures, je vous le jure sur l'honneur, messieurs, et par ce Christ, il a voulu m'assiissiner !...

Des murmures plus violents s'élevèrent à ces paroles; mais Georges les dominant tous, raconta avec une chaleur si énergique la scène lugubre des grottes, qu'il y eut enfin un moment d'hésitation et de silence. Le président en profita pour demander à l'intendant ce qu'il avait à répondre :

— Rien, monseigneur, balbutia Germain en soupirant, après un double signe de croix !

— Yous reconnaissez donc la vérité de ces reproches?...

— Hélas ! bien loin de là ; mais si nous sommes tous mortels, nous sommes également tous sujets à l'erreur dans ce monde!...

— Prétendez-vous insinuer que l'accusé dit un mensonge?...

— Moi ! saints du ciel ! repartit chaleureusement Germain ! Dieu m'en préserve ! M. Georges est de bonne foi, j'en prêterais serment, mais il s'est trompé, monseigneur, ou a été trompé!...

— Demandez-le à ses complices, dit Georges avec dédain.

— Quels sont-ils donc? s'écria le procureur général de sa voix glapissante.

— Un juif qu'on n'a pu retrouver, et un forçat tout dévoué au prévenu, répondit de son siège le conseiller chargé de l'information.

Les murmures recommencèrent, et Germain saisissant ce moment, déclara, toujours en balbutiant et les yeux baissés, qu'il avait des témoins plus dignes de foi pour attester la vérité de ses paroles.

— J'en suis un, cria de son siège M. d'Aiguës- Vives. Aucun de ceux que j'ai interrogés ne doute de l'innocence de Germain; mon homme de confiance est pour moi, je le crois, un saint !

— Et voilà l'autre, messieurs, ajouta fièrement le procureur général.

Alors on vit entrer, traîné plutôt que soutenu par la concubine qui lui parlait tout bas, le baron de Durfort, courbé, chancelant et livide comme un agonisant. Georges, qui réflé-

chissait tristement la tête appuyée sur sa main, ne l'avait pas aperçu. Mais lorsque, relevant la tête à l'interpellation du président, il se trouva en face de son père, et que la présence et les obsessions de la concubine lui révélèrent le rôle qu'il venait jouer, l'indignation l'emporta, il bondit sur son banc et s'adressant au baron :

— Mon père, dit-il d'une voix grave, que venez-vous faire ici?

A celte question, le baron se mit à trembler comme s'il eût été saisi du frisson de la fièvre.

— Vous voyez que je tiens parole, continua Georges amèrement. Je remplis le devoir du fils, n'oubliez pas le vôtre! Ne levez pas la main contre votre sang, mon père, car mon front brûle, et j'aurais peur de ne pouvoir accomplir le sacrifice jusqu'au bout.

— Ne redoutez point ses menaces ; parlez, parlez, monsieur ! s'écria le procureur général .

Debout et les bras croisés, Georges regardait son père ; le baron lui jeta un coup d'œil oblique, et laissa échapper une sorte de gémissement : pressé d'un côté par la concubine qui serrait violemment son bras, et fasciné de l'autre par l'éclair qui jaillissait des prunelles fauves de Germain, il était cependant sur le point de compléter l'œuvre dénaturée; mais la double terreur qui le glaçait brisa ses forces. Au moment où il balbutiait les premiers mots de la leçon qu'on lui avait faite pour établir l'alibi de Germain au sujet des grottes, sa langue s'embarrassa, et il tomba évanoui aux pieds des juges.

Trop défavorablement prévenus, ceux-ci regardèrent cet accident comme un effet des menaces de son fils, et ne voulant plus d'autre preuve, ils se levèrent en tumulte et se mirent à opiner avec la rigueur ordinaire sur les cas résultant du procès.

Pendant que ceci se passait dans la grand'chambre, Sylvine, assise sur le pont de la barque de poste, causait gaiement avec Nore et le chevalier Roze. Le canal du Midi, que tous les voyageurs paisibles prenaient à cette époque, offre une navigation

charmante en été. L'eau verte et limpide sur laquelle glisse la barque, tramée par deux chevaux, se déroule,- pour ainsi dire, sans fin, d'écluse en écluse, entre les deux rangées d'arbres dont les berges sont ombragées. Le pied de chacune de ces berges est bordé d'une ligne flottante de joncs qui se marie à merveilW avec la couleur de l'eau^ et tranche sur le gazon plus pâle des rives. Au printemps, quand les campagnes sont fleuries, que le cers et l'autan se taisent pour laisser souffler les douces brises du Minervois et des Corbières, on glisse sous les arbres du canal comme sous les berceaux d'un jardin féerique. Madame de Saint-Cyr était restée dans le salon, où elle achevait ses prières. Elle monta bientôt comme ' on franchissait une écluse, mais dans des dispositions moins joyeuses que ses amis : en voyant ses lèvres phssées et son front soucieux, sa fille s'alarma et, courant à elle, demanda avec anxiété si on lui cachait quelque mauvaise nouvelle.

— Non, dit la vieille châtelaine, très-facile à tromper; tout va bien pour Georges à Toulouse, et nous le reverrons dans peu de jours, j'espère.

— Alors, maman, fit Sylvine toute joyeuse en lui sautant au coUj de quoi pouvez-vous être triste?

— J'ai fait un rêve cette nuit qui me consterne, mon enfantl

— Racontez-le , madame, dit le chevalier Roze ; sans y ajouter la moindre foi, j'aime passionnément ces voyages de l'imagination.

— En attendant, moi qui suis peureuse, je vais déjeuner ave«c Nore.

Sylvine courut en effet au salon , et madame de Saint-Cyr allant s'asseoir avec le chevalier sur le dernier banc du pont, lui conta son rêve en ces termes :

— Figurez-vous qu'à peine endormie, hier au soir, je me ngurais tout à coup être dans l'enceinte d'une ville trois fois plus vaste que Toulouse. Après avoir marché quelque temps, il me sembla que je me trouvais auprès d'un bâtiment ancien et tout en ruine, du milieu duquel s'élevaient des tourbillon»

LA PESTE DE MARSEILLE 13i

a'une fumée épaisse et rougeâtre. L'entrée en était basse et fermée avec une porte de fer. A côté de ce bâtiment, j'en ai aperçu un autre dont les dehors plaisaient assez à ma vue, mais d'où il sortait une puanteur insupportable. Je voulais continuer mon chemin, lorsque j'ai vu Georges t mes côtés ; il avait les yeux égarés, quelque chose de funeste dans la physionomie, et portait un costume étrange. J'allais lui parler, mais il me fit signe de la main de le fuir, et courut s'enfermer dans le bâtiment, où l'on apercevait déjà des flammes à travers la fumée.

— C'est sa prison, madame, qui vous a inspiré ce songe.

— Attendez, mon cher chevalier ; mon premier mouvement fut de le suivre. J'essayai de marcher, mais je n'en avais plus la force, et mes jambes se dérobant sous moi, je tombais à chaque pas. A ce moment, je me suis sentie pressée par un spectre effroyable, qui, m'enlevant dans ses bras, m'a emportée dans cette funeste maison, où j'ai vu une infinité de morts entassés les uns sur les autres, qui répandaient de toutes parts une infection si horrible que j'en ai pensé mourir sur l'heure. Ce monstre épouvantable était d'une grandeur extraordinaire; il avait le corps d'une femme et le visage si décharné qu'on n'y voyait plus que les os. Il coulait continuellement de ses yeux, de ses narines et de sa bouche une matière verdâtre et semblable au pus d'un ulcère, dont j'étais toute souillée. H avait des bras plus longs qu'un arbre. A chaque instant je le voyais sortir et rentrer aussitôt chargé d'un nombre prodigieux de morts et de mourants^ qu'il portait à la fois, et entassait pèle-mèle, après avoir assommé à coups de massue ceux qui respiraient encore. Enfin, mon tour étant arrivé d'être mis au rang des autres, il s'est approché de moi et m'a déchargé sur la tête un si grand coup de sa masse de fer que j'en ai sur-le-champ perdu connaissance, et je ne puis vous dire ce que je suis devenue, sinon qu'ayant peu à peu repris mes sens, je me suis retrouvée dans m.on lit, mais si saisie d'effroi que j'en suis pâle et frissonnante encore.

— Madame, dit le chevaUer, les inquiétudes de ces derniers jours ont seules créé ces fantômes. N'en soyez point émue, et ne songez qu'au bonheur de votre aimable fille et à la fortune qui vous attend à Marseille. M. le premier président vous a rassurée sur le sort de M. de Durfort, et Dieu lui-même semble vous rassurer sur l'avenir. Voyez, madame, peut-on voir une journée plus beHe?... Comme la nature estriantel comme le printemps nous environne de parfums et de fleurs! pas un nuage au ciel I Allez, votre vie ne sera pas plus troublée mainte-iant que cette eau verte et limpide !

Au même instant où le digne chevaliej? exprimait cet espoir en étouffant le soupir qu'allait lui ai'raclier son amour pour Sylvine, le premier président mettait son mortier pour prononcer la condamnation de Georges de Durfort.

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