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FETE ET BAL DA^•S UNE BASTIDE

La hauteur en forme de pain de sucre^ couronnée par le fort et l'église votive de Notre-Dame de la Garde, offre un point de vue magnifique. De là l'œil embrasse à la fois Marseille, toute la campagne, les montagnes voisines, la pleine mer, la rade et les trois îles du château d'If, de Pomègue et deRatohneau, jetées en avant du port comme les sentinelles perdues de l'iiKlustrie et du commerce. C'est au sommet de ce plateau, et sous les grands bastions de la citadelle que, trois semaines environ après son départ de Toulouse, le chevalier Roze qui s'efforrak par tous les moyens imaginables de distraire Sylvine, avait conduit ces dames un peu avant le coucher du soleil.

Rien de plus admirable que le tableau qui se déroulait devant elle? A leurs pieds une forêt de mats flottait entre les

grands murs de l'abbaye de Saint- Victor, les cinq pavillons noirs de l'arsenal, le donjon carré du fort Saint-Jean, et la tour ronde et blanche du fanal; les banderoles de quarante galères, rangées en ligne au quai de Rive-Neuve, ondulaient doucement au vent; une foule épaisse, active et bariolée de tous les costumes du Levant, se pressait sur ces quais pavés de briques qui, sous la chaude réverbération de la lumière, semblaient entourer le port d'une ceinture rouge.

Au delà du port s'élevaient, comme trois phares sur la masse ardente formée par les toits des maisons, la longue flèche de l'église des Accoules, la tour colossale de l'Horloge, et celle de la porte d'Arenc plus étroite mais bien plus haute. Deux lignes de moulins à vent, dont la brise du soir commençait d'agiter les ailes, apparaissaient : l'une, entre le clocher de Saint- Laurent et la Mayor ; l'autre, entre les Accoules et l'Observance. Des canons, braqués de distances en distance, faisaient luire leur bronze derrière les moulins ; et le drapeau de Marseille, déployant sa croix sur le fort Saint-Jean, semblait rappeler fièrement le droit qu'avait la cité de se garder ellemême.

A mesure que tombait le jour, le soleil, dardant ses rayons feur la mer qui les réfléchissait comme une glace, enflammait les mâts et les voiles des mille bateaux épars dans la rade, et dessinait à l'emporte-pièce le profil élégant de ces vaisseaux partant pour le Levant ou en arrivant à toutes voiles ; une pente très-ondulée, avant d'aboutir à la plaine, qui s'étend à gauche de la citadelle, du côté de la Giotat; des vallées, où la bordure pâle des oliviers encadrait le vert et vigoureux feuillage de la vigne et les épis jaunissants déjà de la moisson ; une rivière, aux tortueux replis, ombragée de peupliers et de saules, bordée de prés et de jardins ; des massifs de cette verdure, dont la terre est couverte pendant huit mois de l'année, relevant partout la blancheur éclatante des bastides ; enfin, tout ce paysage couronné par des roches nues et d'une couleur sombre, tel était le tableau qu'on pouvait voir dans ce

moment de la plate-forme élevée de Notre-Dame de la

Garde.

Madame de Saint-Cyr, très-impressionnable comme on sait, écarquillait les yeux outre mesure à travers ses lunettes, et poussait des cris d'enthousiasme ; Nore regardait en silence avec son air calme et réfléchi ; quant à Sylvine, on peut affirmer hardiment que, malgré les soins et les exphcations du bon chevalier Roze, elle distinguait à peine la moitié des choses sur lesquelles il s'efforçait d'appeler son attention. Ses yeux, en effet, allant où était son cœur, se fixaient, à travers l'espace, sur les murs de Toulouse. Trois semaines écoulées déjà, et, malgré sa promesse, Georges n'était pas de retour. €e retard, dont l'excellent M. de Bertier avait bien voulu adoucir l'amertume par une lettre charmante, brisait son cœur, et y plongeait parfois des craintes aiguës comme un poignard.

Roze, qui devinait toutes ces douleurs, tâchait de les diminuer par la distraction : il occupait sans cesse son esprit d'objets nouveaux, et la promenait de surprise en surprise, et de fête en fête. Ce jour-là, il lui avait fait accepter, non sans peine, une invitation à un dîner champêtre, et à un bal qu'une personne de qualité, de ses amies^ donnait dans sa bastide. Quand donc la vieille châtelaine se fut enrouée à pousser des cris d'admiration, le chevalier, lui offrant son bras, conduisit ces dames et Nore au quai de Rive-Neuve, où l'attendait sa chaloupe, de forme maltaise bien connue des marins.

Certes, il fallait bien toute la reconnaissance que madame de Saint-Cyr avait dans l'âme, et toute la déférence qu'elle se plaisait à montrer à son hôte, pour la déterminer à mettre le pied dans cette embarcation. L'idée seule qu'elle allait se trouver sur mer, dans ce berceau mobile, la glaçait d'effroi. Elle n'en témoigna rien pourtant et se borna, tout en enviant l'indifférence de sa fille et le sang-froid de Nore, à invoquer tout bas, avec ferveur, saints et saintes du paradis ; mais son courage l'abandonna bien vite. Les marins de la Méditerranée onj

une manière audacieuse et insouciante à la fois de circuler dans leurs ports, qui fait rémir les gens prudents. Ils s'engagent tête baissée entre deux lignes de navires à l'ancre, et, poussant de droite et de gauche ces grosses carcasses flottantes, qui briseraient du moindre choc leur coquille de noix, on les voit glisser en chantant dans ces ruelles liquides, où madame de Saint-Cyr ne put s'empêcher de jeter ce cri de détresse :

— Grand Dieu! où allons-nous, monsieur le chevalier? Je vous en prie en grâce, retournez! retournez là-bas!

— Ne craignez rien, madame, répondit le chevalier Roze; il n'y a pas le moindre danger!

— Mais ces énormes navires vont nous écraser !

— Un enfant, madame, les repousse avec la main ; au surplus, soyez sans alarmes; nous voici au milieu du port.

Cette annonce fut loin de calmer les terreurs de la bonne dame ; les précautions qu'il fallait prendre pour passer sous le câble des vaisseaux, éviter les autres nacelles, et se ranger à temps devant un brick entrant à pleines voiles, la faisaient trembler des pieds à la tête. Hors du port ce fut bien autre chose. Éblouie par le miroitement du soleil sur la vague, et par l'immense étendue de mer qui se déroulait à ses yeux, elle ne trouva rien de mieux que d'imiter l'autruche, qui met, quand l'espoir l'abandonne, la tête sous son aile, et ferma, comme elle, les yeux pour attendre la catastrophe. Lorsqu'elle les rouvrit la chaloupe, dont le chevalier Roze teijait le gouvernail d'une main ferme, abordait, en s'inclinant gracieusement sous l'effort de la voile, à la plage de Montredon. Ce fut un doux moment pour madame de Saint-Cyr , et le soupir de satisfaction qui sortit de sa poitrine, quand ses pieds touchèrent le sable, devait à coup sûr être mis au rang des plus grands bonheurs de ce monde. Une voiture les attendait sur le rivage; le chevaher y monta avec ces dames, et quatre mules, harnachées et caparaçonnées à l'espagnole, les emportant comme le vent au bruit des grelots et du fouet, les déposèrent, une demi-

heure après, devant le perron d'une magnifique maison de campagne.

Au bas de ce perron, entouré d'un double cercle de citronniers et d'orangers fleuris, se tenait un vieillard de haute taille, portant l'uniforme bleu à parements rouges de chef d'escadre des flottes de Sa Majesté ; la croix de commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis brillait sur sa poitrine. Il avait les manières aisées et polies du grand seigneur, avec la bonté de l'honnête homme et la franchise du marin peintes dans son regard décidé et sur sa physionomie souriante. Il fit à madame de Saint-Cyr et à Sylvine l'accueil le plus distingué et les conduisit, après avoir serré cordialement la main du chevalier, dans une salle de verdure httéralement tapissée de roses, où se trouvait, en hommes et en femmes, l'élite de la bonne compagnie de Marseille.

Comme il n'attendait [plus] que ces dames, on servit dès qu'elles se furent reposées. La table était dressée en forme de fer à cheval sur une haute terrasse ombragée par des platanes dont les troncs lisses et argentés ressemblaient à des colonnes de marbre soutenant un dais de verdure. De distance en distance ondulaient au souffle de la brise marine des guirlandes de verveine et de roses ; un mur blanc et odorant d'orangers en fleur entourait la salle à hauteur d'appui. Une immense tente de couleur, d'où pendaient trois lustres en cristal de roche, formait le plafond de cette salle. Aux branches de tous les arbres se balançaient des lanternes multicolores, et à travers le feuillage des platanes qui se découpaient sur un ciel d'un bleu pur et doux, on voyait déjà les étoiles resplendir comme des diamants.

Pour que rien ne manquât à la gaieté de cette fête, des musiciens, cachés dans les massifs de verdure de la terrasse, jouaient des rondes provençales et des airs italiens : ces airs étaient répétés à l'instant dans le lointain par des chœurs invisibles, et des chants d'une vigueur et d'une harmonie'^ étranges, dominant parfois le son des instruments, venaient sej

mêler aux joyeux propos et aux rires bruyants des convives. Aux pétillements du lunel et de la blanquette de Limoux (le Champagne du Languedoc), les têtes provençales se montèrent bientôt au diapason des folles joies et de l'ivresse de bon ton. Comment ne pas oublier que la vie a des ombres devant la triple séduction de la beauté, du muscat et des roses? Superbes de traits et de formes comme leurs aïeules de Phocée et de RomCj les patriciennes de Marseille, avec leur riche chevelure retombant sur le sein en boucles onduleuses, leurs yeux noirs et leurs lèvres fraîches et rouges comme une moitié de grenade, traînaient tous les cœurs après elles, selon l'expression de l'heureux chef d'escadre; et il y parut bien lorsque, se levant à la fois, elles coururent avec la vivacité méridionale sur la pelouse préparée pour la danse. Tout le monde les y suivit, à l'exception de Sylvine, qui profita de ce désordre et du moment de délire produit par l'ouverture du bal pour se réfugier dans la première allée que le hasard ouvrit devant elle.

Guidée sous les branches des acacias et des frênes qui se rejoignaient en berceau par les lueurs tremblantes de la lune, elle s'éloigna rapidement et vint s'asseoir sur un banc auprès duquel tombait une cascade. Là, fatiguée de distractions et de bruit, sa pensée déploya les ailes et revola vite où était son cœur. Elle avait une foi si aveugle dans les promesses de M. de Bertier que, malgré les pressentiments qui brillaient de temps à autre comme des éclairs l'illuminant de leur lueur sinistre^ elle s'attendait à chaque instant à voir arriver son cousin. Cette idée s'était si fortement enracinée dans son esprit, qu'après un quart d'heure de méditation et de solitude, elle résolut d'aller presser sa mère de partir, persuadée que Georges les attendait à la maison.

Comme elle se levait, quelqu'un approchait à pas lents en se tenant avec soin dans le côté de l'ombre. Une forme noire et confuse était tout ce qu'on pouvait distinguer dans la nuit; Sylvine s'élança pourtant sans hésitation, et saisissant la main de celui qui venait ainsi ;

— Georges! s'écria-t-elle, Georges!... ah! je le savais bien que tu viendrais ce soir?...

On fit d'abord un mouvemnt pour lui échapper, puis elle se sentit pressée avec frénésie dans des bras tremblants et baignée de larmes.

— Georges, reprit-elle, c'est toi! je t'ai bien reconnu! je devinais ton arrivée; mais parle-moi, parle-moi vite! . . .

— Pourquoi parler? répondit Georges d'une voix profondément émue ; ne sais-tu pas tout ce que je pourrais te dire?

— Non! Parle-moi! que je t'entende, que ta voix, dont le son m'enivre, retentisse au fond de mon âme! que je te voie!... ahî Georges! mon cher Georges! il me tardait tant de te voir ! . . .

— Restons ici, murmura Georges faiblement : l'ombre nous cache à tous les yeux ! . . .

— Tu n'es donc pas impatient de me revoir, après une séparation si triste et nos angoisses?...

Georges la serra sans rien dire contre son cœur, puis recula comme effrayé dans la masse d'ombre la plus opaque. Se dégageant des nuées, à ce moment, la lune, par hasard, vint donner en plein sous l'arbre où ils étaient, et elle éclaira vivement Georges de la tête aux pieds. Sylvine vit alors qu'il portait la casaque jaune et le bonnet rouge des forçats. Une femme vulgaire, à cette vue, eût perdu connaissance ou aurait pris la fuite, pâle comme une morte ; saisie de la tête aux pieds par un frisson glacial, la noble fille domina cette affreuse émotion. Se cramponnant au bras de Georges qui sanglotait et voulait s'échapper :

— Vous m'avez tous trompée! dit-elle....

— Oui, s'écria Georges avec explosion, les galères, je suis condamné aux galères!...

— Mais tu n'es pas coupable! Mais tu n'as rien fait, j'en suis sûre, je le jurerais devant Dieu!..,

— Et tu ne te tromperais pas, Sylvine, répondit Georges en lui serrant énergiquement la main. Le mal, le crime et moi n'a-

vons jamais passé par la même porte ! Aussi, flétri cruellement par la justice humaine, je peux porter la tête haute devant toi» ma conscience et Dieu!...

— Pour qui t'es-tu sacrifié! Parle! je veux le savoir!...

— Promets-m.oi que personne ne le saura par toi ensuite!...

— Oui, oui, mais nomme le coupable!...

•^ C'est mon père. Sylvine!...

— Ah ! Nore l'avait deviné ! il faisait battre la fausse monnaie dans les grottes, et c'est pour le sauver que tu t'es chargé de son crime, lui qui, la veille encore, t'avait chassé si durement! Ah! Georges! mon époux, ma vie et mon orgueil, il faut que je t'embrasse pour cet acte si beau ! ...

— Maintenant, que tu sais la vérité, mon cœur qu'un poids écrasant étouffait, va palpiter à l'aise, et en pleurant toute ma vie le bonheur que je perds, je souffrirai avec courage ce supplice et l'ignominie!...

— Oh ! repartit Sylvine, tu ne le souffriras pas longtemps!...

— Que veux-tu faire?...

— Mais, obtenir ta grâce tout de suite et ta rchabihtation! Comment? tu t'es figuré que la curiosité me poussait quand je t'interrogeais, ou que je doutais de ton innocence?... Non! non! je voulais connaître le nom du coupable pour aller dire à la justice: Tous vous êtes trompée!...

— Tu ne parleras pas Sylvine, il s'agit de l'honneur et peutêtre de la vie le mon père!...

— Ton honn jur et notre bonheur me sont plus chers encore ! Il peut donc fuir et passer en Espagne, car dès demain j'écris à M. de Bertieri...

— Le président de Toulouse ne te croira pas heureusement, murmura Georges en poussant un profond soupir. Un témoin seul n'est rien devant le parlement : et qui pourrait répéter dans huit jours l'aveu que je viens de te faire?...

— Moi ! et moi aussi^ sainte Barbe ! répondirent deux voix vibrantes derrière le feuillage.

Georges eut l'idée de fuir, mais le chevalier Roze et le maître

ihO LA PESTE DE MARSEILLE

de la bastide, paraissant aussitôt, lui barrèrent le passage.

— Mon jeune ami, dit le chevalier Roze avec cet accent de franchise qui va au cœur, je donnerais pour votre belle action tout ce que je possède au monde. Bénie soit donc la Provi dence;, qui m'a choisi pour porter témoigîiage en faveur d'un tel dévouement!.,.

Georges eut beau le supplier, à mains jointes, de garder le silence, et de lui laisser la casaque jaune et ses fers, le chevalier fut inébranlable, et, se tournant vers le maître de la bastide •

— N'ai-je pas raison, monsieur le commandeur? demanda-t-il chaleureusement.

— Cent fois, mille fois, mon cher Roze ! et je comprends maintenant à merveille pourquoi l'excellent de Bertier m'a recommandé ce jeune homme d'une façon si pressante.

— Monsieurde Durfort, ajouta-t-il avec noblesse, le premier de vos juges m'ayant fait pressentir votre innocence, je m'étais empressé de vous attacher à ma personne pour vous éloigner des misérables qui rament sur les bancs des galères du roi. Maintenant la vérité m'est connue ; je peux, avant la révision jégale de l'arrêt, adoucir encore les rigueurs de la loi et des ordonnances. Demain j'écrirai à monseigneur le régent, dont j'ai l'honneur d'être connu, pour solliciter votre grâce. En attendant, je vous autorise à quitter ce costume infamant, mais à deux conditions : la première, que vous me donnerez votre parole d'honneur de ne sortir de Marseille que la grâce obtenue ; la seconde, que si les circonstances le rendaient nécessaire je pourrais compter sur votre concours.

— Monsieur de Langeron, répondit Georges profondément ému, ma vie est à vous et au roi!

— Bien, mon ami; dès ce moment vous êtes libre sur parole ! et, s'adressant au chevalier Roze : Mon cher lazariste, dit-il , vous pouvez conduire mademoiselle de Sainf-Cyr à la chaloupe où l'attend sa mère; dans cinq minutes, je vous renvoie ^I. de Durforl avec l'uniforme des marins de Sa Majesté.

A r:9 mois, le conmiandeur de Langeron disparut dans une

traverse avec Georges, qui n'eut que le temps de serrer en pas-; sant la main de Sylvine, et celle-ci, prenant le bras du chevalier, se dirigea d'un pas rapide vers l'avenue de la Camargue. Les senteurs des feuilles humides^ des fleurs d'oranger, des arbres verts et des plantes aromatiques embaumaient l'air ; la lune et ces millions d'étoiles qui tremblotent au vent du soir, répandaient sur l'herbe et les frênes la lumière bleuâtre et veloutée des nuits méridionales. La musique du bal, s'élevant comme par bouffées mélodieuses, leur arrivait parfois à travers les massifs de verdure et de roses, et, doublant le pas en silence, ils volaient sur les gazons tout brillants de rosée, absorbés l'un et l'autre par des pensées bien différentes.

Le bon chevalier Roze, en effet, pleurait amèrement ce bonheur perdu, dont la loyauté de sa conscience lui démontrait que Georges était bien plus digne. Quant à Sylvine, emportée par cet égoïsme effréné sans bornes et sans merci qui tue tout autre sentiment dans les cœurs pleins d'une véritable passion, elle s'apercevait à peine qu'elle était au bras du chevalier, et ne pensait ni à lui, ni au commandeur de Langeron, ni même à sa mère, mais seulement à Georges!

— Il est ici!... Voilà les premières paroles qu'elle répondit, en arrivant sur la plage, à madame de Saint-Cyr toujours heureuse de se plaindre de quelqu'un ou de quelque chose.

— Voyons, de qui parles-tu là? demanda assez aigrement la vieille châtelaine.

— De M. Georges, répondit Nore en dardant sur sa jeune maîtresse son regard pénétrant.

— Quoi! Georges est arrivé?...

— Le voilà! maman, fit Sylvine la main étendue vers la plage.

Madame de Saint-Cyr se hâta de dire qu'elle en était charmée, mais elle mentait en ceci, comme dans les chaleureuses protestations d'attachement qu'elle fit à son neveu. La bonne dame avait au plus haut degré la manie de toutes les mères ; elle mariait sa fille à tous les hommes éminents qu'elle rencon-

trait. Après l'avoir donnée, en pensée, au vieux comte d'Aiguës-Vives, à M. de Bertier, bien qu'il fût septuagénaire, puis au chevalier Roze, elle s'occupait en ce moment de la fiancer au commandeur de Langeron. L'arrivée de Georges^ venant souffler sur cette nouvelle bulle de savon» la contrariait donc en secret, mais elle n'en témoigna rien, et l' eût-elle fait, je doute que nos deux amants s'en fussent aperçus.

Assis côte à côte sur le banc du milieu, ils se tenaient la main en silence. Madame de Saint-Cyr avait beau s'extasier sur les magnificences de la fête du commandant général des galères, le chevalier, de temps en temps, appelait en vain leur attention sur cette superbe nuit d'été; ni la Méditerranée, éblouissante à voir au clair de lune avec ses sillons verts et la marge d'écume déroulée sur la rive, ni lescieux étincelants de douce lumière et d'étoiles, ni la fraîcheur de la brise marine, ni ces fanaux tremblants comme de rouges lueurs sur les mille vaisseau* du port, rien ne put interrompre leur délicieuse rêverie. Partie de la plage de Montredon, la chaloupe doubla le Gros-Cap, le vallon d'Oriou^ celui de Mandormir, la pointe de Daume, la vallée du Roi, et, franchissant la chaîne, vint aborder non loin des Bernardines, à la maison du chevalier, sans qu'ils y prissent garde. En mettant le pied sur le quai, Georges se réveilla pourtant et ne put retenir cette exclamation à la vue du port éclairé par la lune et de l'immense ceinture de maisons qui l'entoure:

— Quelle magnifique cité que Marseille!

— C'est la reine de la Méditerranée, répondit Roze avec orgueil, le grand entrepôt du Levant et la véritable capitale du commerce de la France. Sous ces toits maintenant silencieux dorment cent mille hommes, qui tous se lèveront au point du jour pour le travail et le négoce. Aussi^ l'or du monde entier ruisselle à flots dans nos comptoirs, et si nul désastre n'arrête sa prospérité, Marseille égalera bientôt l'ancienne Tyr et la riche Carthage !

— Quel dcsa^iro pou.rait-on craind*-e?...

— Le plus cruel de tous, dit Roze à voix très-basse ; mais .pas UQ mot devant ces dames; nous en reparlerons demain.

l'hôtel de ville de MARSEILLE

Le lendemain, le chevalier Roze entra de bonne heure dans m chambre de Georges qu'il trouva sur pied, et admirant de son balcon le magnifique point de vue qu'offrait Marseille à moitié endormie encore, au bord du port et de la mer. Le bruit du travail s'élevant d'abord de l'arsenal, éclatait successivement dans les quartiers voisins. De moment en moment, les rumeurs de la foule devenaient plus bruyantes ; enfin, places et rues se couvrirent de monde, et la journée commerciale et laborieuse commença dans ce grand bazar.

Le chevalier jouit un instant, en véritable patriote, de la surprise de Georges, puis lui serrant cordialement la main :

— Slonsieur de Durfort, dit-il, j'ai profité du sommeil de ces dames qui, selon toutes les apparences, doit se prolonger quelques heureSi, pour vous proposer une promenade avant leur réveil.

— Je suis à vos ordres, monsieur!...

— Eh bien , prenez votre chapeau et descendons sans bruit. L'air de mystère avec lequel cette proposition venait d'être

faite, et la préoccupation de Roze frappèrent si vivement Georges, que lorsqu'ils eurent quitté Rive-Neuve et qu'ils furent sur le quai oij aboutit la Gannebière, s' arrêtant tout à coup.

-- Monsieur, le chevalier, dit-il, parlons franchement, n'avez-vous pas un autre but que la promenade, en sortant avec moi de si bonne heure?

Le chevalier Roze regarda rapidement autour de lui, et fit un signe aCQrmatif.

— Et quel est-il? demanda Georges.

— Monsieur de Durfort, articula lentement le chevalier sans répondre à la question, il me semble avoir ouï dire, à la Maison- Blanche, que vous aviez soigné des pestiférés en Orient?...

— Oui, monsieur, des milliers, à Constantinople et à Smyrne ; mais je ne vois pas quel rapport a ce fait avec ma demande...

-—Hélas! mon jeune et noble ami, vous ne le devinerez que trop vite à ma tristesse!...

— Gomment? s'écria Georges, auriez-vous à craindre à Marseille l'invasion de ce fléau?...

— Plus bas, mon ami! et feignons de nous promener, car on nous observe déjà. Sachez, continua-t-il en s'arrêtant à l'angle de droite du port, devant un magasin fermé, que depuis quarante-quatre jours les bruits les plus sinistres troublent et désolent la ville. La peste qui, déjà, vingt fois remplit ces murs de morts^ est revenue, dit-on, du Levant.

— Je sais qu'elle ravageait, il y a deux mois, Tripoli et Séyde, mais quelle raison avez-vous de la croire dans ce pays?...

— Voici ce que les éche\ins et M. de Langeron m'ont raconté, tous dans les mêmes termes. « Le 25 mai dernier, un vaisseau commandé par le capitaine Ghataud et venant précisément de Séyde, aborda sous patente nette à la station sanitaire des îles d'If. Il avait perdu en route six hommes de son équipage ; mais ayant montré, aux intendants de la santé, un certificat des médecins de Livourne attestant que ces matelots n'étaient morts que des fièvres malignes causées par les mauvais aliments, on l'admit en quarantaine et l'on fit déposer les marchandises dans les infirmeries.

» Le 27 mai, un de ces matelots mourut sur son bord. Le lendemain, les intendants le firent porter aux infirmeries où Guérard, premier chirurgien de santé, le visita et déclara dans son rapport qu'il n'avait aucune marque de contagion.

» Trois autres navires suspects avaient été mis en quaran-

taine, le 4, et quoique le garde, placé par les intendants de la santé sur le bâtiment du capitaine Chataud, fût mort le 42 juin; le 14, sur le rapport d'un chirurgien trop confiant, après le dernier parfum des infirmeries, on accorda l'entrée comme à l'ordinaire aux passagers du navire infecté.

— Ce fut une grave imprudence, observa Georges, et Dieu veuille, monsieur, qu'on ne la paye pas trop cher !

— Depuis ce jour, reprit le chevalier en secouant la tête, les portefaix préposés à la purge des marchandises sont morts successivement. Le chirurgien persistant à nier la contagion, les intendants se sont contentés de faire enterrer les cadavres dans la chaux vive, et d'envoyer les quatre vaisseaux à l'île écartée de la Jarre pour recommencer leur quarantaine. Mais ce matin, deux hommes de peine des infirmeries sont encore tombés malades, et cette fois Guérard a demandé à consulter. Les intendants ont appelé à l'instant trois maîtres chirurgiens qui délibèrent à cette heure.

— Ils ne délibèrent plus, dit derrière eux une voix faible et tremblante d'émotion. Georges et le chevalier se tournèrent, et aperçurent un vieillard qui montrait le port.

Les yeux de tous ceux qui formaient les groupes, un peu plus loin, s'étaient tournés de ce côté, et fixés sur une barque dans laquelle étaient trois hommes vêtus de noir. Cette barque se dirigeait, à force de rames, vers l'hôtel de ville. Par un mouvement spontané, les groupes se mêlèrent, et la foule arriva en courant devant le portique consulaire au moment où la barque touchait le quai. Sans répondre aux interpellations qui leur étaient faites de toutes parts, les maîtres chirurgiens débarquèrent, graves et muets comme la statue qui garde le seuil de la maison de ville , et entrèrent dans la salle du conseil où les attendaient les échevins.

Ces quatre magistrats, revêtus de leur robe d'écarlate, étaient assis devant une table chargée de vieux registres et de papiers. Deux hommes en robe noire, l'orateur de la communauté et l'archivaire, se tenaient aux deux bouts, la plume

à la main. Lorsque le capitaine de la milice, s' écartant pour laisser passer le chevalier Roze et Georges, eut refermé la porte qui le protégeait, avec ses soldats, contre les flots pressés du peuple, refluant par l'escalier jusqu'au vestibule, le premier échevin dit précipitamment au plus âgé des chirurgiens :

— Vous avez visité le malade?

— Oui, monsieur Moustrier l

— Eh bien, maître?...

— Ils sont tous réellement atteints de la peste.

Cette révélation fut suivie d'un profond silence. Pendant quelques minutes, on eût dit que la mort venait d'entrer dans la salle, et que maîtres en chirurgie et magistrats courbaient la tète devant elle. Une voix si faible, qu'on l'entendait à peine, jeta enfin ces mots :

— Que faire?...

— Notre devoir, répondit d'un ton ferme le premier échevin. Un magistrat populaire est le père de la cité. Comme le père de famille, il faut qu'il soit prêt à donner sa vie pour ses enfants ; plus le péril est gi-and, d'ailleurs, plus notre tâche sera belle!...

Ces paroles énergiques, et la fierté calme qui animait les traits et les regards de cet homme de bien, relevèrent le cœur de ses collègues. Ils se serrèrent la main comme pour s'unir plus fortement dans le danger commun, et l'un d'eux, le vieux Estelle, exprima les sentiments de tous en disant à Moustier ;

— Monsieur, nous mourrons avec vous!...

— Et nous aussi, monsieur, ajouta simplement le chevalier Roze.

Moustier lui prit la main ; et après une étreinte vigoureuse :

— Avez-vous amené le médecin dont me parle dans sa lettre M. de Langeron?

— Le voilà, répondit le chevalier en montrant Georges par un geste plein de noblesse.

Les quatre magistrats, leurs assesseurs et les trois chirur-

giens, se tournèrent curieusement vers ce jeune homme dont ^ l'aUitude modeste, mais calme, produisit sur eux une vive r impression. Moustier conféra quelques instants à voix basse :^avec ses collègues; puis, s'adressantà Georges :

— Monsieur, dit-il, on nous assure que vous êtes expert sur le fait de la contagion du Levant et de la peste. Aucun de nos chirurgiens n'ayant soigné ces maladies, la science doute encore, et vous rendriez un grand service à la ville en nous tirant, par un avis clairement motivé, de l'anxiété où nous vivons depuis plus d'un mois et demi.

— Montrez-moi des malades ou des cadavres, répondit Georges d'un ton ferme ; aux symptômes qu'offre la peste, il n'est heureusement pas possible qu'un médecin se trompe.

Par un hasard presque providentiel, MM. Peyssonel père et fils arrivèrent à ce moment ; ils venaient avertir les échevins que, ayant été appelés auprès d'un malade à la place Linche, ils avaient cru reconnaître, dans son affection, des signes suspects.

Lorsque le père eut achevé son rapport, Moustier regarda Georges qui proposa de se rendre sur-le-champ dans cette maison.

— Non, dit l'échevin après réflexion ; comme je veux vous y suivre avec mes collègues, le peuple aurait peur, et il faut se garder de l'effrayer. Je vais envoyer des gardes à cette maison pour que personne n'en sorte, et ce soir à onze heures nous irons sans être aperçus.

Georges s'inclina en signe d'assentiment.

— A ce soir donc, messieurs, dit Moustier; nous vous attendrons à l'hôtel de ville.

— Me permettrez-vous, répondit Georges, d'adresser, avant de me retirer, quelques questions à mon ancien?..,

— Parlez, parlez, monsieur !

Le vieux Peyssonel, drapé majestueusement dans sa robe noire, s' étant tourné vers ce jeune homme d'un air de dédain, lui demanda alors, le menton et les deux mains appuyés sur sa canne, quels renseignements il désirait de lui.

— Je voudrais savoir, monsieur, si votre malade n'a pas la fièvre, et ne se plaint pas de la soif et d'un grand mal de tête?

— Il a fièvrC;, migraine et soif ardente, répondit le vieux médecin passablement surpris.

— Son pouls est mol, lent, inégal, concentré.

Le vieillard inclina la tête en regardant les échevins.

— Ce malade, continua Georges un doigt sur le tapis de la table et les yeux fixés à terre, ce malade paraît saisi d'un étourdissement et d'un trouble semblable à celui d'un homme ivre ; sa vue fixe, égarée, marque l'épouvante, sa voix plaintive et entrecoupée articule à peine, sa langue est blanche, sa face plombée, cadavéreuse ; il a des maux de cœur très-fréquents, un abattement général et des assoupissements.

— Messieurs, s'écria le vieux Peyssone! en ôtant son bonnet carré : Yoici notre maître à tous et le sauveur de Marseille! Sans avoir vu le malade, il a décrit mot à mot son état aussi exactement que moi dans mon rapport!...

— La peste est ma vieille ennemie, murmura Georges avec un douloureux sourire : je l'ai combattue trop souvent pour ne pas la reconnaître de loin. Messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers les échevins qui le regardaient avec admiration, à ce soir! mais amenez les corbeaux* des infirmeries, car nous trouverons un cadavre!...

A peine eurent-ils fendu les flots de la foule impatiente qui grondait sur l'escalier de l'hôtel de ville, que Georges serrant précipitamment la main de Roze :

— Monsieur le chevalier, c'est la peste, dit-il, la peste du Levant!...

— Je l'ai vue de près à Modon, et le crois comme vous!...

— Il n'y a pas une minute à perdre, il faut faire partir surle-champ madame de Saint-Cyr et sa fille.

— J'y songeais, mais décider cette dernière à s'éloigner

I C'est ainsi qu'on appelait les infirmiers du lazaret.

LA PESTE DE MARSEILLE i49

encore ne sera pas facile, je le crains, après l'expérience de Toulouse.

— Gourons, monsieur, je vous en prie, chaque minute de retard vaut une année de vie peut-être!...

Le bon chevalier Roze le suivit en silence, et ne fut pas peu surpris de le voir s'arrêter tout à coup au milieu de sa course en jetant un cri de joie. Il croyait avoir entendu la flûte de Pan, et ne se trompait pas ; car pendant qu'il faisait part de sa conjecture au chevalier, Michel, précédé de ses chèvres, déboucha de l'une des îles* du quartier de Saint-Ferréol. Les aboiements et les bonds joyeux de Pastour qui venait de reconnaître un ami ayant attiré son attention, il leva la tête et accourut en donnant les marques d'une vive surprise et d'un ravissement égal au moins, à la vue de Georges libre et sans livrée infamante.

Le berret à la main, il avançait plus timidement que Pastour, Georges alla au-devant de lui et l'embrassa comme un frère, et après avoir raconté en deux mots à Roze le noble dévouement qu'avait montré dans la montagne et à Toulouse cet enfant des races proscrites, il dit à Michel d'une voix émue :

— C'est pour nous que tu es venu, n'est-ce pas?...

— Oui , monsieur GeoDges , pour vous , la demoiselle et Nore!

— Eh bien. Dieu t'envoie à propos! une terrible maladie va éclater dans cette ville; il faut qu'elles en sortent aujourd'hui, à l'instant, et que tu les suives pour les protéger au besoin. Vous m'attendrez à Montpellier, où j'irai vous rejoindre, je l'espère, s'il plaît à celui qui peut tout.

— Il y a donc un bien grand danger, demanda Michel lente ment à rester à Marseille?...

— Il y a dès aujourd'hui péril de mort à tout moment pour tous!...

— Alors, monsieur, dit Michel en ôtant son berret et regar-

I Pâté de maisons.

dant le ciel, il ne nous reste plus qu'à implorer le maître de la lumière et de la vie!...

— Pourquoi donc, mon brave montagnard?...

— Yoici un papier qu'un homme habillé de noir et ayant une chaîne au cou et à la main une longue gaule, a posé ce ma tin au bord d'un bois où je gardais mes chèvres, il m'a crié de loin de le prendre et de le porter à l'hôtel de ville et s'est enfui. J'ai voulu le poursuivre, mais une lieue ou deux plus loin, des gardes m'ont arrêté en me disant qu'on ne pouvait plus sortir de Marseille ni du terroir.

— Un arrêt du parlement de Provence, dit Georges en le passant au chevalier Roze qui lut, en tremblant d'indignation, la pièce conçue en ces termes :

« Le Parlement interdit à tous les habitants de la ville de Marseille le commerce tant de la ville d'Aix qu'autres de la province avec défense de s'y venir réfugier sous peine d'information ;

» Il fait défense et inhibition à tous les voituriers et muletiers de charger pour aller à Marseille, et à ceux de ladite ville de venir ici sous peine de la vie;

» Ordonne que les portes de la ville seront closes à l'exception de celle de Saint-Jean et de Bellegarde, et que le faubourg de la ville sera fermé par des barricades, à la dihgence des consuls;

» Enjoint aux consuls d'Aix d'établir une garde bourgeoise pour empêcher les Marseillais d'entrer, et seront seulement lesdites portes ouvertes par la poterne, et l'on n'ouvrira les grands battants que pour les carrosses ou charrettes chargées de bois ou de vivres ;

» Ordonne qu'à l'avenir personne ne sera reçu en cette cité ni dans toutes les villes et lieux de la province qu'il n'ait un billet des consuls de son pays, attestant que la santé est bonne, et enjoint au prévôt des marchands de faire incessamment sortir les juifs qui sont venus en cette ville avec leurs hardes, à peine de la vie. Et sera le présent arrêt lu, publié, affiché, à

la diligence du procureur général et envoyé aux échevins dudit Marseille. »

— • Je partage votre émotion, dit Georges quand Roze eut fini ; le parlement traite la plus belle ville du Midi comme les États barbaresques, et vous oblige, par ce blocus et son lâche abandon, à ne compter que sur vous-mêmes. Le courage et le dévouement ne me failliront pas, et je suis fier^ en ce qui me concerne, de travailler à votre noble tâche. Mais pour que notre cœur soit ferme en face de la mort, il faut qu'il ne s'alarme pas sur ceux qui nous sont chers ; trouvez dans la campagne, et le plus loin possible, une retraite pour ces dames, et vous me verrez, sans reculer et sans pâlir, lutter pied à pied contre la peste.

— Mon frère Claude, célibataire comme moi, a une bastide sur les bords de l'Huveaune où nous pouvons installer trèscommodément madame de Saint-Gyr et ma pupille.

— Votre bastide est-elle bien éloignée de la ville?...

— A deux lieues du pays.

— Cette proximité permettra dès lors à Michel de nous tenir au courant tous les jours, et quand je pourrai m'échapper, j'irai les rassurer moi-même 1 Allons, monsieur le chevalier, à l'œuvre sur-le-champ 1

— Chargez-vous d'obtenir le consentement de mademoiselle de Saint-Cyr ; je réponds de celui de sa mère, et vous promets qu'avant la nuit elles seront dans la bastide.

— Hâtez-vous donc, car à mon impatience maintenant chaque instant de relard semble un siècle. Toi, ditril au chevrier, tu ne me quittes plus !

— D'autant, monsieur, répondit le pâtre pyrénéen en faisant signe à Pastour de rallier les chèvres, d'autant, que j'ai à vous apprendre encore une nouvelle à laquelle certainement vous êtes bien loin de vous attendre 1

XYIi

Il fallut toute l'éloquence, toute l'ardeur de Georges et tout le pouvoir que lui donnait l'amour sur le cœur de Sylvine pour persuader la courageuse jeune fille. D'abord elle craignit un piège semblable à celui de Toulouse, puis, quand elle sut pourquoi on voulait l'éloigner, elle résista énergiquement et s'obstina longtemps à partager le péril qu'il allait courir. Sans les cris de sa mère, en proie à la terreur depuis qu'elle avait entendu parler de la peste, rien n'aurait pu l'arracher de Marseille. Le chevalier Roze les embarqua dans sa chaloupe avec tous les effets nécessaires, et il fut convenu que Georges irait les voir le lendemain. Michel devait se rendre le jour même à la bastide en gardant ses chèvres. Après le départ de la barque dont il suivit le pavillon à travers les mille navires du port aussi longtemps qu'il put le distinguer, Georges sonna pour donner ses instructions au pâtre et apprendre la nouvelle qu'il lui avait annoncée. Or, à sa grande surprise, ce fut son ancien domestique qui répondit à l'appel de la sonnette.

— Comment, coquin, s'écria Georges, ne pouvant en croire ses yeux, te voilà de retour !

— Pour servir monsieur, en tout ce qu'il lui plaira me commander, répondit gracieusement Valette.

— Un moment ! tu n'as pas l'espoir que je te reprendrai, je pense !

— Monsieur ne saurait faire une chose plus utile à ses intérêts ; par malheur, elle est impossible, quant à présent du moins.

— Dieu en soit loué, mons Valette! mais je te croyais au service du comte d'Aiguës- Vives.

— Monsieur le comte est comme beaucoup d'autres, répon-

dit sentencieusement Valette, il ne connaît pas le prix des gens.

— Aussi tu l'as quitté ?

— Au bout de quinze jours, pour un manque d'égards.

— Comme tu avais quitté mon père par crainte pour tes gages!

— Ils avaient l'un et l'autre"^ trésor, monsieur, et n'ont pas eu l'esprit de le garder.

— Et quel est le mortel abandonné de Dieu qui le possède maintenant?

— Le maître de cette maison.

/ — Tu appartiens au chevalier Roze ?

— A dater d'aujourd'hui, monsieur; je le vis à Toulouse chez le comte, et son caractère me plut. Il sentit ce que je valais; nous causâmes et l'affaire fut arrangée. C'est un homme doux, paisible, généreux, dont le service ne sera pas troublant, et qui me convient de tout point.

— J'en doute fort, maître Valette ! le chevalier , assurément, est au-dessus de tout éloge, mais si tu crois trouver chez lui, surtout en ce moment, le canonicat que tu rêves, tu pourrais bien être désappointé.

— Monsieur se trompe, je l'espère ; mais, s'il en était ainsi, nous n'avons pas fait un contrat...

— Et tu convolerais en second service avec facilité ?

— D'autant que j'ai remis, en passant à Montpellier , une lettre du comte à un vieux théologal que je regrettais presque en poursuivant ma route.

— Oh! je sais que tu as toujours un autre maître en perspective !

— Ne faut-il pas songer un peu à soi et à ses petites^affaires? Je vous le demande!

— C'est un système sur lequel je me suis assez expliqué. Quant au théologal, mon cher, n'y compte pas !

— Pourquoi cela, monsieur?...

-- Mais simplement parce qu'on ne sort plus de Marseille ni de son territoire !

— Ah ! fit Valette, en pâlissant, et pour quel motif, s'il vous plaît?

— Tu le sauras ce soir en escortant ton maître. Tout ce que je peux te dire, c'est que l'égoïsme qui te dévore t'a bien mal conseillé lorsque tu es venu t'enfermer dans Marseille, à moins que ce ne soit pourtant un châtiment de Dieu !

Valette, pâle de terreur, sortit sans répondre et courut prévenir Michel, qui le remplaçait quelques instants après dans la chambre de Georges. Celui-ci alla au chevrier, et, après lui avoir serré cordialement la main :

— Parle, mon brave ami, dit-il, qu'as-tu à m'apprendre ?

— Une nouvelle, monsieur Georges, qui vous surprendra bien ! Dieu a touché le cœur de votre père !

Ces paroles émuren't Georges si vivement, que sentant ses genoux fléchir il s'assit, et fit signe à Michel de continuer.

— Il paraît, monsieur, reprit le chevrier après un moment de silence, que depuis l'afi'aire de Toulouse il n'a plus eu une bonne nuit. Le sang n'est pas de l'eau après tout, comme nous disons sur la montagne. En vous sachant condamné à sa place, il eut regret : ce n'était plus le même homme. On le voyait à toute heure errer dans la garenne, lui qui auparavant ne sortait jamais du château. Un jour il rencontra le père Bontemps qui le fit pleurer en lui parlant de vous, et le lendemain...

— Eh bien? murmura Georges d'une voix éteinte.

— Eh^bien , monsieur, le lendemain, il partit avant l'aube avec le ménétrier, et comme il vous croyait ainsi que nous tous... sur les galères...

— 11 est venu à Marseille ! s'écria Georges impétueusement.

— Oui, monsieur, pour vous voir et vous demander pardon!...

— Ah ! tout est oublié, c'est moi qui vais me jeter à ses pieds et les baigner de larmes! 0 jour béni et maudit à la fois ! Pourquoi faut-il que ce bonheur inespéré m'arrive dans ce? circonstances!...

— il est logé près de la porte d'Aix, et le ménétrier Vert

qui m'attend dans la rue^ et voudrait bien vous voir, vous indiquera la maison,

— Allons-y sur-le-champ!...

Peindre la joie elles transportsdu vieux père Bontempsquand il aperçut Georges, serait essayer l'impossible. Il baisait ses mains en pleurant, riait, chantait, sautait et tirait de son instrument les sons les plus baroques. Georges eut beau l'interroger , il ne put lui arracher que ces mots qu'il répétait àchaque instant :

— Quel bonheur! mon Dieu, quel bonheur!...

Et ce ne fut pas sans peine qu'il obtint de son dévouement la faveur de ne pas être conduit en musique jusqu'à la porte d' Aix.

A peu de distance de cette porte s'élevait, à moitié caché par un nuage de poussière que soulevaient les roues des voitures et des chariots, le bon logis à pied et à cheval de la Pomme-de-Pin. C'était une maison d'assez pauvre apparence, où un énorme morceau de bois grossièrement laillé, et figurant la pomme de l'arbre cher aux Marseillais, indiquait ingénieusement au public, à l'aide de deux éventails en papier de diverses couleurs, qu'où vendait là du vin blanc et du vin rouge. Une légende, écrite en lettres noires sur une étroite bande blanche peinte au milieu de la façade, complétait l'enseigne, et faisait connaître les prix de la couchée et des repas.

Sur un des bancs de pierre placés de chaque côté de la porte, l'hôte, que désignaient au prime abord le tablier blanc noué sur son gros ventre, et son air d'importance, respirait les brises poudreuses du Cours en attendant les voyageurs. Personne ne lui arrivant à travers la poussière, il n'était pas de bonne humeur, et ce fut en vain que Bontemps l'interrogea, il ne daigna ni tourner la tète ni lui répondre. Les galons dorés du justaucorps de Georges eurent seuls le pouvoir de délier sa langue ; il se leva^ ôta son bonnet, et s'approchant du jeune ge tilhomme lui demanda ce qu'il y avait pour son service.

Conduisez-moi, répondit Georges, non sans un léger tremblement dans la voix, à la chambre du voyageur qui est venu avec ce brave homme.

— Vous voulez l'occuper, peut-être, s'écria l'hôte en redoublant d'aménité ! Caspi ! quelle chance ! Le monsieur la quitte à l'instant !

— Eh quoi? serait il reparti ?...

— Je n'en sais rien, vous comprenez : mais je prêterais bien serment devant les consuls de la mer qu'il est allé loger ailleurs!...

— Mais depuis quand est-il parti ?

— Eh ! tout à l'heure, cap-de-nom ! Tls sont venus deux pour le voir, un homme et une femme. L'homme était habillé de gris et tenait les mains jointes. Ce doit être un hon chrétien, car il s'est signé deux fois devant la Notre-Dame déplâtre de la cheminée.... La femme....

— A des cheveux rouges, n'est-il pas vrai, s'écria Georges, lui coupant la parole.

— Aussi rouges, caspi î que le chaperon des consuls 1

— C'est Germain et la concubine, fit rapidement Georges en regardant le ménétrier . Et puis, mon ami?

— Et puis, ils ont mis le monsieur dans une chaise à porteur, l'homme habillé de gris a payé l'écot, ^'est chargé de sa valise et ils sont partis, cap-de-nom 1 Et à présent, si vous voulez sa chambre, elle est libre, caspi !...

— Quel chemin ont-ils pris ?

— Oh 1 pour cela, je n'en sais rien, monsieu», car on ne voit pas bien d'ici, rapport à la poussière !

— Venez, dit Georges à ses deux compagnons ! Il faut le retrouver, dussions-nous suivre une à une toutes les maisons de Marseille.

Leur zèle n'était pas douteux, mais ils eurent beau s'informer et chercher de tous côtés, ils ne purent rien découvrir. La nuit tomba sur ces entrefaites, le chevalier Roze revint de la bastide où Michel alla le remplacer avec Bontemps, et après avoir passé la soirée à parler de Sylvine, Georges et son hôte partirent pour l'hôtel de ville, suivis de Valette qui maugréait tout bas contre son maître à propos de cette excursion. Onze heures sonnaient lentement à la tour de la grande horloge

lorsqu'ils arrivèrent à l'hôtel consulaire. L'échevin Moustier les attendait dans le vestibule devant la statue de Libertat, auquel, avec sa taille forte et trapue, ses gros membres, son visage plein, coloré, sa moustache et sa royale, il ressemblait d'un façon étrange. Il les salua en silence, dit q'ielques mots à demi voix à trois personnages qu'à leur robe et à leur rabat on reconnaissait pour des gens de l'art, et, s' enveloppant dans son manteau, prit le chemin de la place de Linche, escorté à deux pas de distance par Tarchivaire de la ville, Georges, le chevalier Roze , et les chirurgiens ; deux portefaix de la santé et des soldats de milice fermaient la marche avec leur hallebarde, et poussaient devant eux Valette de plus en plus alarmé de cette expédition nocturne.

Marchant dans l'ombre du côté obscur de la rue, ce cortège, lugubre comme un convoi funèbre, traversa deux îles sans bruit et vint s'arrêter devant la maison suspecte. Les soldats de milice qui en gardaient la porte s'écartèrent avec respect devant le premier échevin qui se fit ouvrir d'autorité et monta avec tout son monde. Dans la chambre du premier étage, faisant face à l'escalier, il trouva le vieux Peyssonel qui ôta son bonnet à la vue de Georges, et dit d'une voix grave :

Les jeunes, aujourd'hui, en savent plus que les vieillards, monsieur Moustier I

— Gomment va le malade ?

— Mort ! ainsi que l'avait prédit celui que vous nous amenez ; il n'a pas vécu une minute de plus, et vous me voyez transporté de la justesse de ce diagnostic !...

— S'il y a d'autres personnes dans la maison, il doit y avoir quelque malade, dit Georges tristement.

— La sœur, jeune et savant confrère, la propre sœur du mort !... Eh bien, monsieur Moustier, que dites- vous de cette science?...

— Je dis que voilà une occasion de décider, en consultant, si c'est la peste qui nous frappe; n'est-ce pas là votre avis, maîtres ?

— Parfaitement, répondit le plus âgé des chinirgiens ; qu'on nous conduise au chevet de la malade, et nous défions qui que ce soit de trouver des traces de peste !

— Je relève le gant, messieurs, dit Georges sans s'émouvoir, et vais vous faire toucher du doigt la maladie que vous niez.

Ils passèrent dans l'autre pièce. Guérard, le premier chirurgien, examina minutieusement la malade, et n'apercevant aucun symptôme contagieux :

— Voilà, monsieur! s'écria-t-il en se tournant vers Moustier, comme on vous trompe, comme on vous en impose !... cette femme a la peste comme moi !

Moustier regarda Georges qui, s'approchant de la malade, lui pressa une des aisselles et fit jaillir un bubon avec la dernière évidence. A cette vue, Peyssonel et les deux autres chirurgiens reculèrent. Guérard murmurait que ces grosseurs n'étaient souvent que des pustules vacillantes, mais Georges, qui venait de se laver les mains avec le fort vinaigre des infirmiers, lui ayant passé le bassin d'un air expressif, il pâlit, perdit contenance et quitta l'appartement en chancelant comme un homme ivre.

— Que signifie ce brusque départ? demanda Moustier en regardant fixement Georges.

— Qu'il a la peste, et va confirmer cette nuit par sa mort la vérité fatale^ qu'il a eu le tort irréparable de nier durant sa vie.

A cette annonce, chacun des assistants crut sentir le vent de la tombe passer dans ses cheveux. U y eut un moment de silence effrayant que troublaient seulement les cris et les sanglots de la pestiférée. L'échevin, reprenant bientôt avec son sang-froid le sentiment de ses devoirs, secoua le premier cette stupeur et ordonna aux portefaix des infirmeries, qu'on nommait corbeaux en raison de leur office funéraire, de descendre sur-le-cbymp le cadavre et la malade, et de les transporter sans Lfuji (jans les iniirmeries.

Deux ,(ie ces hommes, non sans donner pourtant quelques signes de répulsion, s'emparèrent du cadavre déjà bleuâtre ; le troisième prit la malade sous les bras, et apercevant Valette qui, pétrifié de terreur, regardait cette scène les yeux béants, il lui cria de venir l'aider. A cette proposition, vous auriez vu Valette s'écarter précipitamment, comme s'il fut tombé sur une nichée de vipères ; mais en se tournant pour s'enfuir, il se trouva face à face avec son maître qui lui ordonna froidement de rendre le service qu'on exigeait de lui.

— Moi ! . .. s'écria Valette, s'en charge qui voudra ! je ne toucherais pas à cette malheureuse pour tout l'or de Marseille.

Les traits du chevalier Roze respiraient la douceur et la bonté, et sur sa physionomie le domestique avait jugé qu'il aurait bon marché du maître. Au grand étonnement de Valette, cette physionomie placide prit tout à coup une expression sombre et menaçante ; Roze fit un pas et répéta son injonction d'un ton impératif.

— Mais, monsieur, ce que vous me proposez là est impossible ! Suis-je un corbeau, moi, pour me mêler de cet ofifice... je vous le demande !

— Comment, coquin ! s'écria le chevalier, tu désobéis quand j'ordonne I

— Au roi lui lui-même, je désobéirais pour cela !

Roze tira son épée et jura si haut qu'il la lui passerait au travers du corps s'il n'obéissait à l'instant, que le pauvre Valette, dont les dents claquaient de frayeur, des deux périls choisit le plus lointain, et prit par force sa part de ce fardeau qui lui faisait horreur.

On se mit en route pour le Lazaret, des gardes conduisant derrière le cadavre et la pestiférée toutes les personnes de la maison, dont l'échevin, pendant ce temps, faisait murer la porte à chaux et à sable. Mille fois Valette fut tenté de prendre la fuite ; à chaque coin de rue il tournait la tête, mais rencontrant toujours le regard sévère du chevaher, il n'osa risquer l'entreprise et remplit cette tâche terrible jusqu'au bout.

Satisfait de sa résignation, son maître en rentrant lui donna un €cu de trois livres et lui promit pareille récompense toutes les fois qu'il la mériterait de la même façon.

— Ce qui ne sera que trop fréquent, ajouta le bon chevalier avec un soupir, car les occasions, par malheur, ne nous manqueront pas 1

Valette ne répondit rien, mais dès que son nouveau et son ancien maître eurent gagné leur chambre, faisant à la hâte un paquet de ses bardes, il descendit sur la pointe du pied et s'enfuit, sans fermer la porte, avec l'agilité d'un cerf; son idée fixe était de mettre le plus de distance possible entre le chevalier et sa chère personne. Il courut tout droit devant lui sans s'inquiéter du chemin et tomba, en cherchant les quartiers tcculés, dans la vieille rue de l'Escale, où il allait retrouver d'anciennes connaissances.

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