LÀ RUE DE L'^ESGALB
Le père Bontemps avait dit vrai. La scène déchirante de la grand'chambre laissa une impression si profonde dans le cœur du baron de Durfort, qu'en revenant au château ce n'était plus le même homme. Les entrailles du père s'étaient émues; le remords s'y éveillait avec un sentiment qu'il n'avait jamais éprouvé pour Georges. Bien qu'à moitié dégradé par les faiblesses du vice et l'abaissement volontaire d'une existence indigne de son rang, il se sentit pénétré d'admiration devant l'héroïsme et le dévouement de son fils, et redevint père peutêtre par orgueil. One seule pensée, digne de la fierté de sa vieille race, occupa dès lors son esprit : secouer le joug de la concubine, ou plutôt s'y dérober par la fuite, aller demander
publiquement pardon à son fils, qu'il croyait attaché sur les bancs des galères, et se présenter à la justice comme le vrai coupable.
Grâce au zèle du père Bontemps, qui vida sa cache-maille et lui donna ses écus blancs pour faire le voyage, il put accomplir une partie de son projet, et se rendre à Marseille; mais la vie désordonnée retient l'homme par tant de liens, qu'il est bien difiScile de les rompre tous à la fois. Au moment de partir, il ne put s'empêcher de laisser un mot à la concubine. Celle-ci, que ses agitations et le trouble qu'il n'avait pu cacher tenaient en éveil, devina tout. Elle se mit à sa poursuite avec Germain, aussi intéressé que sa sœur à prévenir ce coup d'éclat ; parvint, en épiant les démarches du ménétrier Vert, à savoir qu'il logeait à la Pomme-de-Pin, et le fit enlever de force, en chaise à porteur, une demi-heure avant l'arrivée de son fils.
S'il eût été permis de sortir de Marseille, elle l'aurait emmené le jour même; car, malgré ses bonnes résolutions et son repentir, le baron, comme tous les hommes vieillis dans des nœuds coupables, perdait la moitié de son énergie devant cette femme; mais, sachant bien qu'on ne franchissait plus le cordon sanitaire, elle choisit, de concert avec Germain, un quartier où personne ne pût supposer qu'ils eussent cherché un asile, et vint cacher sa proie dans la plus mauvaise auberge de la rue de l'Escale, habitée par les pauvres gens.
Par une circonstance qu'expliquait seule la terreur qu'on sentait partout, cette auberge, malgré l'heure avancée, brillait encore dans la nuit comme un point lumineux. Valette y courut avec joie, et n'eut qu'à pousser la porte pour s'introduire dans une salle basse pleine de pêcheurs, de matelots, de mendiants déguenillés qui, se levant tous brusquement à l'aspect de cet homme au visage blême, à l'œil vitreux, aux traits effarés, s'écrièrent à la fois :
-- Que voulez-vous?...
— La vie, le salut, un refuge ! mes bons amis, bégaya péniblement Valette.
— Quel est ce drôle, et d'où vient-il? demanda un marin aux formes athlétiques.
•— Je suis honnête homme, messieurs; quant au lieu d'où je viens, vous allez le savoir; mais faites-moi la grâce de me donner, pour mon argent, une goutte de quelque chose.
Le marin lui tendit son verre^ et, après avoir bu quelques gorgées d'eau-de-vie, Valette reprit à voix basse :
~- Nous sommes tous perdus ; la peste est à Marseille !
Le même frisson courut dans les veines de ces hommes, qui se rapprochèrent instinctivement de Valette et l'interrogèrent des yeux.
— Il n'y a plus d'espoir de salut, continua celui-ci en frémissant ; plus d'espoir surtout pour le pauvre!
Et il leur raconta, avec une éloquence doublée par la terreur qui le glaçait encore, l'événement de la place Linche, et la violence qu'on lui avait faite pour l'obliger à porter la pestiférée.
— Et vous l'avez touchée? demandèrent-ils tous en reculant.
— Par force; le chevalier Roze l'ordonnait l'épée à la main!...
— Sors, misérable! ou je t'assomme, vociféra l'hôte furieux en brandissant une chaise au-dessus de sa tête.
— Et moi qui ai bu après lui, hurla le matelot; il ne mourra que de mes mains!...
Au moment où le colosse de la marine saisissait un des bancs de chêne, et l'enlevait comme une plume, la porte s'ouvrit à grand bruit, et une femme se précipitant dans la salle, livide et tout échevelée :
— Ah! pauvres! fuyez! fuyez! fuyons tous! cria-t-elle d'une voix étranglée par l'émotion.
— Y a-t-il du nouveau? demanda l'hôte.
— Sur les dix-sept malades de l'île, huit sont déjà morts. Les corbeaux les emportent tous; j'ai vu l'échevin.... Mais, tenez, les entendez-vous ?
Il se fit un profond silence, et le pas lent et mesuré d'hommes soutenant un fardeau retentit, au milieu du calme, sur le
pavé de la vieille rue. Quand le cortège fut passé, tous les bu^ veurs se regardèrent ; puis, comme saisis de vertige, ils se précipitèrent vers la porte avec un tel empressement, qu'ils faillirent s'y étouffer. L'hôte lui-même les suivit : ils descendirent la rue à toutes jambes, et, en ayant trouvé les deux issues gardées par des soldats de milice, revinrent toujours en courant sur leurs pas, et s'échappèrent par une étroite ruelle qu'on avait oublié de faire occuper.
Resté maître du champ de bataille, par la retraite inopinée de ses ennemis, Valette prenait déjà ses dispositions pour s'installer dans cette pièce, et y passer le mieux possible le reste de la nuit ; mais son égoïsme devait subir encore une nouvelle épreuve. Au moment où il s'établissait dans une sorte de fauteuil à bras, devant la cheminée, une grosse main pesa sur son épaule; il se lève terrifié, et voit le frère de la concu-t bine qui, le forçant de se rasseoir par une pression plus puissante, lui dit tranquillement :
— Tu t'es mal conduit avec nous, Valette, mon ami. Aussi le ciel toujours prêt à punir le mal, te ramène auprès de ton maître, et cette fois tu ne le quitteras plus, si tu le quittes, que sur la civière des corbeaux, car la rue est gardée, et il n'en sort que les cadavres.
— Impossible ! murmura Valette dont les cheveux se hérissaient d'horreur.
— Va t'en assurer, mon ami, et tu verras si je te trompe î S' élançant à ce mot, avec tant de trouble et de hâte qu'il en
oublia ses bardes, Valette, à qui la peur donnait des ailes, ne fit qu'un bond de l'auberge à l'entrée de la rue : elle était barrée et gardée par une double ligne de soldats de milice. Reçu à l'autre extrémité à la pointe des hallebardes et menacé de mort s'il ne rétrogradait bien vite, il revint à l'auberge pâle et chancelant comme un homme condamné au dernier supplice.
— Eh bien, lui dit Germain, debout à la même place à côté de sa sœur, qui semblait réfléchir profondément et ne détourna
même pas la tête, tu ne partiras point sans prendre congé cette fois !
Valette aurait voulu répondre que sa langue paralysée n'aurait pu former aucun son ; il restait immobile et regardait Germain avec des yeux hagards.
— Tiens, dit celui-ci, mettant une chandelle de cire dans ses mains tremblantes : Ma chambre est au haut de l'escaher, va te coucher en m'attendant sur une chaise, et dors si tu peux, mon ami!
Valette sortit machinalement, et la Catinelle continuant la conversation interrompue par son retour : , — C'est un grand bonheur que cette peste, dit-elle : le vieux fou à présent ne pourra plus nous échapper !
— Pourvu, soupira hypocritement Germain, que Dieu nous protège! Ce mal est dangereux !..«
— Pour les poltrons! reprit dédaigneusement la Catinelle, pour lui qui a peur de tout ! s'il doit en mourir, il faut qu'il m'épouse, frère ! je ne veux pas que mes fils soient bâtards !
— Oui, oui, sœur! nous y songerons; j'ai dans l'idée que cette peste nous sera profitable à tous, que j'y gagnerai une grosse fortune...
— Tu ne penses qu'à l'argent.
— Et à la vengeance un peu, sœur!
— Et trop à cette poupée de cire de la Maison-Blanche !
— Ah ! s'écria Germain, laissant malgré lui éclater la violence de sa passion, maintenant qu'il rame là-bas, je l'aurai, sœur, vivante ou morte !..,
Georges, cédant à la fatigue, rêvait à ce moment qu'il menait Sylvine à l'autel, parée, comme aux grands jours de fête, de lis et de roses blanches. Clos par un sommeil délicieux, ses yeux, jusqu'au matin, ne virent que scènes joyeuses et riantes images, et le chevalier Roze, en l'éveillant, fit envoler un essaim de (2ouces illusions.
A la gravité de l'ancien consul de Modon, Georges pressentit de sinistres nouvelles ; il lui serra la main et dit :
— Eh bien , monsieur le chevalier.
— Vous aviez raison hier, hélas! aujourd'hui la peste est partout I
Pendant qu'il s'habillait, Roze lui raconta alors que les ëchevins avaient passé la nuit à l'hôtel de ville où, à chaque instant, on était venu de tous les quartiers leur annoncer un nouveau malheur. Déjà les hommes des infirmeries ne suffisaient plus, on avait délibéré d'employer des tombereaux pour enlever les cadavres ; de se saisir des gueux les plus robustes pour servir de corbeaux, de faire ouvrir de grandes fosses hors des murs, et de construire sur-le-champ un hôpital de peste.
— J'ai promis, ajouta le chevalier, de vous amener à midi à l'hôtel de ville ; raais^ s'il vous plaît, eu attendant, nous accompagnerons M. Estelle, qui se rend aux barrières établies sur la route d'Aix, afin que Marseille puisse recevoir des vivres par terre.
Georges s'étant déclaré prêt à partir, on rejoignit le vieil échevin, dont la figure vénérable et les cheveux d'une blancheur éclatante tombant en boucles onduleuses sur le chaperon de fourrure, imprimaient le respect. Le vieillard les salua tristement de la main et prit le chemin de Notre-Dame, où l'on arriva sans que personne eût prononcé un mot. Le premier procureur du pays, représentant la Provence, était venu là escorté par les gardes du maréchal de Villars, et accompagné des principaux officiers de l'administration. Du plus loin qu'il aperçut Estelle qui s'approchait seul avec l'archivaire de la ville, le procureur d'Aix lui cria de s'arrêter. Alors, en se parlant au moyen de porte-voix, à mille pas de distance, on convint rapidement qu'il serait établi, au lieu même où l'on se trouvait, un marché enclos d'une double barrière, un second sur le chemin d'Aubagne, à deux lieues de la ville, et un troisième à l'Estaque, dans le golfe des îles, pour les bâtiments. Des gardes nommés par le gouverneur et payés des deniers de Marseille, devaient veiller à toutes les barrières.
L'arrangement conclu, ceux d'Aix s'enfuirent et le vieil
i66 LÀ PESTE DE MARSEILLE
Estelle l'archivaire, Georges et le chevalier Roze rentrèrent tranquillement dans cette ville, qui n'allait plus être bientôt qu'un cimetière.
A mesure qu'ils approchaient, ils remarquaient partout une agitation extraordinaire ; la route était couverte de gens fuyant avec précipitation, à cheval, en voiture, à pied. Les flots de cette multitude s'écoulaient comme ceux d'un torrent par tous les chemins du terroir qui aboutissaient à la grande route, et cependant, loin de diminuer, la foule augmentait sans cesse.
L'échevin apprit d'un fuyard qu'il en était de même à toutes les portes. Plus de quarante mille personnes, lui dit- on, sont sorties depuis ce matin. Le vieillard indigné eut beau se mettre au milieu du chemin, et tenter de retenir, en les blâmant énergiquement de leur faiblesse, les officiers de justice, les notaire, les intendants de la santé, qui fuyaient plus vite que les autres, pas un ne tourna la tète et ne parut entendre ses rappels ni ses malédictions.
Quand ils rentrèrent dans la ville, ils auraient pu croire qu'ils s'en étaient éloignés depuis dix ans. En quelques heures Marseille avait changé d'aspect : magasins, boutiques, auberges et cabarets même, tout était fermé. On n'apercevait plus SUT le Cours et la Gannebière que quelques groupes de portefaix et de mendiants, dans lesquels le quartier de l'Humidité et la rue de la Nuit avaient versé leur population déguenillée etmenaçante. Les murmures qui s'élevèrent sur le passage de l'échevin indiquaient assez clairement les projets formés par ces hommes. Georges et le chevalier Roze escortèrent le vieillard à l'hôtel de ville où tout était en rumeur. Quelques citoyens courageux s'y étaient rendus à l'appel de leurs magistrats, et délibéraient sur les moyens à prendre pour l'enlèvement des cadavres.
C'était Moustier qui portait la parole.
— Si le fléau , disait-il , continue à frapper avec la même rage, nous aurons dans peu de jours vingt mille cadavres morts sur le pavé, non compris ceux qu'il faudra retirer des maisons.
Or, comme il est impossible que nous venions à bout avec nos hommes de cette tâche immense, il faut abandonner la ville au venin et à l'infection, ou découvrir un moyen de salut.
— Je n'en vois pas d'autre, dit un intendant de la santé, que d'ouvrir dans la longueur de chaque rue, une tranchée assez profonde pour y jeter tous les cadavres.
-^ Pour moi, reprit un bourgeois des quartiers riches, car il était habillé de velours, j'opinerais que, sans remuer les corps morts, on fît porter dans les places, les rues et même les maisons où ils se trouvent autant de chaux vive qu'il en serait nécessaire pour les en couvrir, à proportion qu'ils s'accumuleraient, et les laisser se consumer sur place.
— Que pensez-vous de ces deux avis, monsieur le chevalier de Saint-Lazare? demanda Moustier à Roze.
— Qu'ils sont impraticables l'un et l'autre, dit doucement le chevalier : l'un, parce qu'il faudrait dix raille hommes au moins pour ouvrir les tranchées dont on parle, et que d'ailleurs on ne pourrait creuser ces fossés sans couper les conduites de nos fontaines ; l'autre, parce qu'indépendamment de la difficulté qu'il y aurait sans doute à se procurer assez de chaux pour couvrir tant de morts, personne ne pourrait résister à l'horrible puanteur que ces cadavres exhaleraient en se consumant.
— Je le pense comme vous, monsieur ; aussi me suis-je arrêté à un autre expédient. Après votre départ, et tandis que toute la population des quartiers commerçants et riches fuyait et nous abandonnait au mal contagieux, mes deux collègues et moi, avec quelques officiers municipaux, le conseil et orateur de la ville et autres citoyens notables, nous nous sommes transportés en chaperon, en l'hôtel de M. deRancé, lieutenant général, commandant les galères de Sa Majesté, et lui avons représenté quil n'est pas possible de sauver la ville, s'il ne nous accorde deux ou trois cents forçats avec quatre officiers de sifflets, promettant de les guider nous-mêmes à cheval par toute la ville ; et comme il importe que notre autorité soit
166 Câ peste de Marseille
soutenue de la force, dans un temps où il ne reste à Marseille qu'une nombreuse populace qu'il faut contenir, pour empêcher tout tumulte et maintenir le bon ordre, nous l'avons prié instamment de vouloir nous donner au moins quarante bons soldats des galères pour nous obéir, nous suivre et empêcher en même temps l'évasion des forçats.
— Yoilà une excellente idée, murmura le vieil Estelle, et qu'ont répondu messieurs des galères?
— Ces messieurs assemblés avec M. de Langeron et les officiers généraux, très-sensibles à l'état de cette grande et importante ville, et étant heureux de s'employer à son salut, ont eu la bonté d'accorder à la communauté cent forçats et quarante soldats, y compris quatre caporaux et quatre officiers des sifflets, et nous ayant paru nécessaire de les attacher par la récompense à un service périlleux, il a été arrêté et délibéré que la communauté, outre la nourriture, donnera par jour à chaque officier de sifflets dix livres, et à chaque soldat cinquante sols, et qu'après qu'il aura plu à Dieu de délivrer la ville de ce mal, il sera payé cent livres de gratification à chacun de ceux qui se trouveront en vie ; ce que nous avons accordé, attendu le pressant besoin et la nécessité du temps!...
— Et ce que nous ratifions tous, s'écrièrent à la fois les membres de l'assemblée.
— Il a été résolu, en outre, reprit Moustier, que ces forçats seront divisés en quatre escouades, dont trois conduites chacune par un échevin, et l'autre par le chevalier Roze, qui remplacera celui d'entre nous obligé de rester à l'hôtel de ville pour l'expédition des affaires.
Ces dispositions arrêtées, aux applaudissements de l'assemblée entière, on fît entrer les médecins. Tous avaient été appelés ; il en était venu six à l'hôtel de ville avec un chirurgienmajor appeléNélaton. Georges offrit de servir dans l'hôpital des pestiférés ; les autres se partagèrent les six quartiers de la ville.
Comme on les animait, selon l'expression d'Estelle, par une avance de cinq cents livres, une longue et grande rumeur
LA PESTE DE MARSEILLE i69
éclata tout à coup sous les fenêtres de l'hôtel de ville; formée par les groupes de la Cannebière, l'émeute accourait en grondant et poussant par moments des clameurs menaçantes. Elle arrive sous le balcon furieuse et déchaînée: déjà ses vociférations ébranlent l'air ; les premiers rangs inondent le perron et vont battre les murs ; la porte s'ouvre lentement, les gardes municipaux s'écartent et un homme se présente seul à la foule qui se tait en voyant Moustier.
— Que voulez-vous? dit-il d'une voix triste et brève.
— Du pain ! hurlèrent les femmes ; tous les boulangers sont partis I
— Allez chez eux, on vous en donnera pour rien, car c'est la ville qui pétrit.
— Et du vin ! crièrent quelques vieux marins, où en trouver? on n'en vend plus!...
— Nous voulons savoir, ajoutèrent les portefaix en s'enhardissant, où sont les cabare tiers et les aubergistes?
— Ils sont à la Joliette et dans les fosses qu'on a ouvertes cette nuit!
Un frisson courut dans les veines de tous ces malheureux ; ils se turent un moment, puis l'un des chefs de l'émeute parla d'un ton mal assuré du manque de travail.
— Du travail? reprit Moustier, j'en ai pour vous tous. La ville vous donnera quinze livres par jour.
— Pourquoi faire ? dirent avec une certaine hésitation ceux qui étaient au premier rang.
— Pour enlever les cadavres !
A ces mots chacun prit la fuite.
— Voyez, jeune homme, dit Moustier à Georges placé derrière lui avec le chevalier, voyez ce que peut l'amour de la vie sur l'élre le plus misérable ! Leur existence n'est qu'un long martyre, et ils y tiennent plus que le marquis de Pilles et le bailli de Langeron. C'est tout simple, au surplus, ils n'ont que cela dans ce monde. Qu'ils gardent donc ce bien unique, et dévouons-nous pour leur salut.
— Monsieur, fit Georges avec noblesse, je suis prêt! -— L'hôpital des pestiférés sera construit dmain.
— Demain, alors, je m'y enfermerai!
— Noble jeune homme!... Mais réfléchissez bien avant, vous marchez de gaieté de cœur au-devant d'une mort affreuse !
— N'y allez-vous pas comme moi, monsieur?
— Moi, c'est différent, je n'acccomplis que mon devoir ; vous n'êtes pas magistrat et tuteur du pauvre et du peuple.
— Je suis médecin, répondit Georges, et, en vertu de mon serment, je dois mon art, mon bras et ma vie à tous ceux qui souffrent.
— A ce soir, à l'hôtel de ville.
— Monsieur Moustier, dit Roze, si tel est votre bon plaisir, je viendrai ce soir à sa place. Mon jeune ami a une visite à faire dans le terroir, et il convient qu'il se rende, je crois, au lieu où on l'attend, avant de venir s'enfermer dans l'hôpital de peste.
C'est ainsi que, grâce à l'intervention du vieux chevalier, Georges put tenir sa promesse et partir au coucher du soleil pour la bastide de l'Huveaune.
LA BASTIDE DE l'hUVEAUNB
Marseille est bâtie sur le penchant d'une colline qui s'étend de l'ouest à l'est en faisant face au sud. Elle forme comme un immense amphithéâtre découpé en fer à cheval, au fond duquel s'ouvre le bassin ovale et trente fois séculaire du port. Derrière cette colline, dont les deux branches se rejoignent au bord de la mer, se déploie une grande et vaste plaine bordée par une chaîne de plateaux peu élevés et couverts de thym, de romarin et d'autres herbes aromatiques. Ce sol ingrat et natu-
LA PESTE DE MARSEILLE 17i
Tellement stérile, transformé par l'industrie et le travail courageux de nos pères, offrait un tableau délicieux. A chaque pas blanchissaient au soleil les murs éclatants des bastides : des bouquets d'oliviers au feuillage pâle, des bordures de figuiers au tronc luisant, de verts et frais carrés de vignes couronnaient toutes les hauteurs; prairies, jardins et vergers couvraient la plaine, où les eaux murmurantes d'une infinité de ruisseaux entretenaient, malgré la canicule, une douce fraîcheur.
Tel était l'aspect de la campagne ou terroir de Marseille lorsque Georges franchit le seuil de la porte de Rome, et s'achemina, sous la conduite de Michel, vers la bastide du frère du chevalier Roze. Tant qu'il put voir les remparts et les grosses tours rondes qui les flanquaient de distance en distance, il ne fut frappé que d'une chose, la prompte solitude qui semblait s'être faite autour de la ville; mais une demi-lieue plus loin, le terroir se présenta tout à coup sous un aspect nouveau. A travers les vapeurs vermeilles que la terre exhale en juillet, au coucher du soleil, il vit se dérouler dans la plaine comme un immense camp. Les fuyards, quin' avaient pas trouvé place, en raison de leur nombre, dans les bastides, venaient de dresser sous les arbres des tentes de toutes les formes et de toutes les dimensions. Il y en avait au bord des chemins, sous les figuiers, au pied des treilles et le long de tous les ruisseaux. Seulement, l'égoïsme et la peur qui l'avaient chassée de Marseille, fouettant au cœur cette multitude, chacun s'était campé de façon à s'isoler le plus possible de son voisin.
Georges traversa rapidement ce bivouac de lâcheté ; mais fl eut beau doubler le pas, il ne put arriver avant la nuit dans la maison où tout le monde, excepté madame de Saint-Cyr, l'attendait avec impatience. Timide et craintive à l'excès, la mère do Sylvine n'existait plus depuis qu'elle se savait si près de la peste. Troublée sans cesse par la peur du péril, elle aurait voulu se barricader dans la bastide, dont elle avait interdit l'accès à tout le monde, même au chevrier et au père Bontemps ses pourvoyeurs. En apprenant l'arrivée de Georges, elle frémit»^
i72 LA PESTE DE MARSEILLE
Ce n*était plus son neveu, son futur gendre, son sauveur, c'était un habitant de la ville pestiférée, infecté peut-être luimême au contact des malades, et qui lui apportait le venin mortel. Le recevoir lui paraissait un acte de folie, et comment déterminer sa fille à partager ses craintes ? Elle l'essaya longuement, mais sans succès. Sylvine écouta ses raisons, les réfuta une aune, sourit de ses terreurs, et lui montra, quand elle voulut insister, une volonté si ferme, que la vieille dame céda selon sa coutume, mais en protestant qu'elle n'aurait aucune communication avec Georges. Elle formulait cette conclusion d'un ton fâché et sentencieux, quand on frappa trois petits coups aux volets de l'une des croisées donnant sur la terrasse.
— Le voilà, dit Nore !
A ces mots elle prit la fuite, et courut s'enfermer dans sa chambre qui était la plus haute et la plus isolée de la maison. Elle sortait à peine qu'on frappa de nouveau ; Nore avait déjà mis la main sur le verrou de la porte vitrée, sa jeune maîtresse l'arrêta d'un geste :
— Attends, ce n'est pas lui, dit-elle.
— Il me le semble, maintenant, ce n'est pas le chevrier non plus, j'en réponds bien; qui serait-ce donc à cette heure?...
S'approchant doucement de la croisée, elles crurent entendre qu'on prononçait un nom à demi voix, et finirent par distinguer celui de Nore.
— Qui m'appelle? s'écria l'intrépide jeune fille, retrouvant toute son audace en face du danger.
On répondit du dehors, mais si bas, qu'il fut impossible de saisir une syllabe. Sylvine, cependant, peu facile à troubler, avait entr'ouvert un des volets de l'autre fenêtre. Elle fit signe à Nore d'approcher, et lui dit :
— C'est le juif de Sorèze!
— Alors, nous n'avons rien à craindre!
Et prenant son fouet dont par un reste d'habitude elle ne pouvait se passer, Nore sedirigea vers la porte^ l'ouvrit avec confiance, et trouva effectivement le juif sur la terrasse. Le doigt
sur ses lèvres pour lui recommander le silence , il la conduisit sous les tilleuls de l'avenue, et lorsque le feuillage les couvrit de son ombre :
— N'aie pas peur, dit-il, fille d'homme, les cheveux blancs du sage sont le bouclier de la vertu !...
— Je n'ai pas peur avec vous, répondit Nore de sa voix calme et plus douce que de coutume.
— Et, pourquoi? pourquoi, lis du Sor, plus éclatant et plus candide que les lis d'Engaddi?...
— Je n'en sais rien, et ne puis le dire ! Mais cela est ainsi !...
— 0 Éternel, s'écria le vieillard, que ta main est puissante, et grande ta bonté pour l'homme ! Qui enseigne à travers les airs le chemin de son nid à la pauvre hirondelle? Qui lui a dit à cette rose des montagnes qu'elle n'a rien à redouter de l'enfant d'Israël?...
— Bien que peu de personnes vous aiment et qu'on vous croie méchant, reprit Nore, je suis certaine que vous ne penserez jamais à me faire du mal !
Isaac garda le silence ; mais une grosse et chaude larme mouilla la main de Nore et répondit pour lui.
— Parlez, dit-elle avec douceur, que me voulez-vous?...
— Te sauver 1 fille de l'inconnu ; t'abriter contre la tempête comme l'oiseau sans plume que recueille un passant dans le pan de sa robe. La colère de l'Éternel est allumée contre ces Moabites! Malheur à la ville qui faisait ombre sur les vagues avec les ailes de ses vaisseaux. L'Éternel s'est levé, et le tonnerre de son indignation gronde contre ce peuple. Sa vengeance, du haut des cieux, arrive en mugissant pour ravager tout le pays. Qu'ils se lamentent et pleurent, car il est proche le jour où tous les hommes seront lâches, où tout cœur \m] se fondra. Ils seront éperdus ; les tristesses et les douleurs les saisiront; le ma\ écrasera tous ceux qui leur sont chers, comme le rouleau écrase et brise le grain sur l'aire ; chacun sera comme un chevreuil qui est (ihassé et comme une brebis plaintive et sans asile. Oui, fille d'homme, je te le dis, en vérité,
Fange sonne de la trompette, et voici le cheval de couleur pâle, monté par celle qu'on appelle la peste, et qui a le pouvoir de faire mourir la quatrième partie des enfants de la terre I
— Hélas ! murmura Nore, Dieu ait pitié de nous !
— Pourquoi trembler et craindre? ne t'ai-je pas dit que je viens vers toi afin de te sauver? Écoute, brune mandragore, grappe odorante de troëne fleuri, une barque venue pour toi attend à la côte, et un vaisseau attend la barque en pleine mer. Tu trouveras sur ce vaisseau des amis éprouvés qui te conduiront à Venise ; et là, paisiblement assise au foyer de nos frères, tu verras passer de loin le fléau qui va détruire ce pays, et le joncher des morts aussi nombreux que les feuilles sèches d'automne.
— J'aurais mauvais cœur, dit Nore au bout d'une minute ou deux de réflexion, si je n'avouais franchement que votre proposition me touche ; mais, comme ce n'est pas la première fois que vous me témoignez un intérêt qui me semble inexplicable, ne soyez pas surpris de m'en voir demander la cause. Existefc-il quelque raison, ajouta-t-elle avec une émotion véritable, qui vous porte à me traiter mieux que ceux qui vous entourent?...
— Oui ! colombe de Galaad ; il y a une raison dans le dévouement et la sympathie que tu m'inspires 1...
— Et laquelle? Parlez ! s'écria Nore vivement.
— Ne l'as-tu pas deviné à ma sollicitude? Tu es de notre racOj toi que l'Ismaélite appelle Nore, et que ta mère baptisa du doux nom de Rachel !
— Ma mère ! ma mère! Vous l'avez donc connue, Isaac?.,. -- Oui, murmura le juif d'une voix creuse.
— Je n'ose vous interroger ; mais si vous pouviez voir mes larmes, à moi qui en ai versé bien rarement, car j'ai le cœur d'un homme, oh ! vous auriez pitié, et je saurais où est celle à qui je dois la vie, et que j'aime tant sans la connaître malgré son abandon !
— Quand tu fus abandonnée, comme le passereau dans les fentes de la muraille...
— Eh bien?... s'écria Nore haletante d'émotion et d'espoir.
— Les chemins de Sion étaient pleins de deuil, et les lèvres de ta mère froides et muettes!...
— Morte ! Ah! je l'aurais tant aimée; j'aurais été si heureuse de retrouver ma mère ; à la douleur qui me serre l'âme, je ne sens bien que maintenant tout ce que j'ai perdu I
— Console-toi, Rachel, la tombe est fermée pour jamais sur celle que tu pleures ; mais ton père n'est pas rayé du livre des vivants.
— Et pourquoi m'a-t-il délaissée ? pourquoi, durant vingt ans, a-t-il souffert que sa fille mangeât le pain de l'étranger ? J'aime mes maîtresses, la vieille, comme une parente, et la jeune comme une sœur ; elles me traitent comme l'enfant de la maison; mais s'il en eût été autrement...
— Ton père, qui veille sur toi jour et nuit, et m'envoie à cette heure, t'eût donné une autre retraite !
— Ne le verrai-je donc jamais?
— Patience, fille de Jacob, et ne le maudis pas ! Un jour en recueillant ses trésors, et en buvant la liqueur de la richesse qu'il foule dans la cuve de ce monde avec peine et angoisse, tu sauras quel amour il eut pour sa Rachel 1
— C'est donc de sa part que vous venez?
— Oui ; et comme le péril est grand et que le temps presse, hâte-toi et courons à la barque I
— Vous le remercierez, dit Nore; mais je ne peux vous suivre !
— Tu ne le peux ; qui te retient ?
— Mon dévouement sans bornes pour ceux qui m'aiment au grand jour, et que j'aime de toute mon âme.
— La fille de la mendiante? Emmène-la!
— Mademoiselle de Saint-Cyr ne quitterait pas ce sol pestiféré pour toutes les couronnes de l'univers, et où elle est, je reste I
Isaac épuisa en vain tous les moyens de persuasion, instances, prières, supplications, promesses, tout fut inutile. La trou-
vant inflexible, il dut se contenter de lui laisser un talisman et une cassolette pleine de vinaigre d'Alep qu'il regardait comme deux antidotes infaillibles contre la contagion. Quand il lui eut fait accepter ces deux présents, il s'éloigna en poussant un profond soupir, et disparut sous les tilleuls au bruit des pas de Georges, qui venait de franchir la grille avec le jeune montagnard.
Sylvine l'avait entendu la première et accourait à sa rencontre ; mais dès qu'il entrevit sa robe blanche dans le clair-obscur de la nuit, il fit halte et lui cria de s'arrêter. Une conversation à voix haute, dont madame de Saint-Cyr, cachée entre les volets demi-clos de sa fenêtre, ne perdit pas un mot, s'engagea dès lors sous les arbres. Sylvine demandant avec une émotion très-vive le motif de cette précaution alarmante, Georges lui répondit qu'il agissait ainsi à contre-cœur, par excès de prudence.
— Beaucoup d'hommes de l'art pensent, disait-il, que la peste n'est point contagieuse : je partage moi-même cette opinion, ce qui ne m'empêchera nullement d'agir pour ta sûreté comme si j'étais convaincu du contraire. Ainsi, rentre promptement, j'irai te rejoindre sous les fenêtres du salon lorsque j'aurai changé d'habits.
A cet aveu qui retentit à ses oreilles comme le glas des trépassés, madame de Saint-Cyr descendit à pas lents et aussi pâle que la statue du commandeur. Elle voulait parler et s'opposer énergiquement à ce que Georges fût introduit dans la maison. Ses lèvres, glacées de terreur, ne purent articuler un mot. Tombant sur un fauteuil, elle y resta près d'un quart d'heure comme anéantie, et ne retrouva des forces que pour s'enfuir en entendant le sable crier sous les pas des nouveaux venus. Aussi calme que d'habitude, Sylvine avait déjà ouvert la porte vitrée. Mais Georges voulut rester sur la terrasse, et il exigea qu'elle se tînt à quelque distance. Certain alors dans ses idées qu'elle ne courait plus aucun danger, il lui raconta ce qui se passait à Marseille, et tâcha de la préparer le plus habile-
ment possible à la séparation momentanée que lui imposait son devoir et son serment de médecin.
Malheureusement c'était là le point difficile. Une femme qui aime est bien plus clairvoyante qu'un savant, car elle écoute avec son cœur. Sous les voiles dorés de son discours, Sylvine comprit qu'il s'agissait de quelque noble sacrifice, et aussitôt, devinant d'instinct la grandeur et l'imminence du péril, elle trembla. Faible pour la première fois, tout ce qu'elle put trouver de séductions, elle le mit en œuvre afin de l'arrêter dans sa voie héroïque et de le forcer à rebrousser chemin. Il eut à subir de bien rudes et de bien douloureux assauts, car on résiste à tout avec une âme bien trempée, excepté à la femme qui pleure.
Pour l'achever, Nore, que navrait le désespoir de sa maîtresse, prit la parole et leur fit connaître la proposition d'Isaac. Ce fut le coup de grâce. Sylvine s'empara de cette idée avec l'empressement aveugle de l'homme qui se noie, et met son salut dans une paille. Plus Georges essayait de la ramener et résistait doucement, plus elle s'emportait dans sa douleur et ses supplications. Bientôt la voix dolente de madame de Saint- Cyr demandant grâce et le conjurant de les sauver tous, vint se joindre à celle de sa fille qui, s'élançant hors du salon, malgré sa défense, se jeta tout à coup à ses genoux avec Nore, tandis que le chevrier et le père Bontemps lui disaient bien bas :
— Consentez!
Georges courba la tête quelques minutes, mais se redressant promptement, et relevant les jeunes filles d'une main frémissante :
— Est-ce ainsi, s'écria-t-il, Sylvine, que tu me donnes de la force la veille du combat? Je viens chercher du courage auprès de toi, et tu brises mon cœur ! Je veux laver glorieusement de sa tache apparente ce nom qui doit être le tien, et tu veux le ternir à jamais, le déshonorer sans retour devant Dieu et les hommes? De quel front oserai-je reparaître en France si, au lieu de revenir cette nuit à Marseille comme je l'ai pro-
mis, je fuyais lâchement devant la mort et allais cacher ma honte dans les lagunes de Venise! Et cet opprobre serait ton ouvrage ! Et tu ne frémis pas à l'idée seule du mépris qui m'accompagnerait partout?
— La douleur me rend folle, Georges; pardonne-moi!
— Viens, dit-il, en la repoussant avec une sorte de tendre effroi, viens avec Nore, et proraenons-nous sous ces arbres où je ne reviendrai que lorsque je serai sans crainte. Que de choses nous avons à nous dire, Sylvine, avant de nous quitter.
Le temps était orageux et le ciel couvert de nuages, il faisait une chaleur lourde et étouffante. Pas une bouffée d'air, pas un souffle agitant les feuilles chaudes et immobiles! à chaque minute des éclairs scintillaient à travers les branches, une éclaircie subite se faisait dans le ciel, puis tout redevenait noir autour d'eux ^ et sur leurs têtes on entendait dans le lointain des nues le sourd roulement du tonnerre.
Trop occupés pour s'apercevoir des menaces de l'ouragan, ils se promenèrent toute la nuit, qui s'écoula trop vite à leur gré dans ces allées pleines de chaleur, d'éclairs et de ténèbres. Le jour allait paraître et l'allouette, s'élevant des sillons baignés de rosée, gazouillait dans le ciel encore obscur, lorsqu'ils songèrent enfin a ce cruel départ. L'adieu fut long et déchirant ; quoique Georges lui eût démontré, et qu'elle sentit bien qu'un homme assez faible pour se déshonorer pour une femme ne conserverait son cœur qu'un jour, et en serait plus tard haï et méprisé, elle ne pouvait se résoudre à le voir partir.
L'aube blanchissait les créneaux de Notre-Dame de la Garde qu'elle le retenait encore. Il s'arracha de ses bras par un suprême effort et s'enfuit, mais ayant tourné la tête et, la voyant immobile à la grille, il revint sur ses pas, et ce ne fut qu'après de nouveaux et tendres adieux, et ce dernier serrement de main qui charme et brise l'âme, qu'il eut la force de marcher vers l'immense sépulcre où l'attendait la peste.