‹ La peste de marseilleChapitre 15 sur 25 · LE CORBEAU DES GALERES · texte numérisé non relu

LE CORBEAU DES GALERES

L'hôpital des pestiférés se composait de celui des convalescents situé auprès des murs de la ville, du côté de la porte Bernard-du-Bois, et d'un édifice communal appelé le Jas. Par les soins des échevins, on y avait dressé des lits à la hâte et formé des salles pour les malades des deux sexes au moyen de cloisons en planches. Telle avait été la fureur et la rapidité du fléau que Georges n'y trouva, en arrivant, aucune place vide. Quelques cadavres étaient déjà même empilés dans le vestibule. A peine eut-il fini sa tournée, suivi par un jeune chirurgien et par un capucin à barbe blanche qui se hâtait de confesser ceux qu'il lui désignait d'un signe, qu'un bruit de roues ébranlant sourdement le pavé de la cour, annonça l'arrivée de nouveaux malades.

S' approchant de la croisée la plus voisine, Georges vit alors s'arrêter devant le portail intérieur un tombereau dans lequel ballottaient, entassés pêle-mêle, une trentaine de malheureux à la face verdâtre, aux yeux égarés, et poussant des gémissements et des cris à fendre le cœur. Le vieil Estelle, à cheval, en robe écarlate, se tenait devant le tombereau et guidait une escouade assez nombreuse de forçats parmi lesquels Georger reconnut avec une sorte de plaisir l'athlétique et rude Jafi"ard.

Ce héros des galères, dont le cœur de bronze était à toute épreuve, n'avait rien perdu de son audace ni de son insouciance en face du péril, du châtiment ou de la mort. Pendant que les infirmiers se chargeaient des pestiférés, il dansait devant le tombereau et jouait avec le bâton orné d'un croc en fer qui lui servait à harponner les cadavres. L'échevin ayant odronné aux forçats d'aller chercher les morts, il marcha le premier,

monta en se dandinant cet escalier funèbre que ses compagnons les plus endurcis ne gravissaient que la peur au front, et proféra tant de blasphèmes à la vue de ces corps demi putréfiés que le vieux confesseur à barbe blanche ne put retenir son indignation.

— Malheureux I lui dit-il en élevant un crucifix, n'es-tu venu dans ce lieu où éclate à chaque pas la colère d'un Dieu justement irrité que pour braver ses jugements et insulter à sa puissance!... Ne crains- tu pas que la même main qui a frappé tous ces infortunés ne te frappe sur l'heure, que ce venin mortel ne glace sur tes lèvres tes impiétés et tes blasphèmes?... Voilà que tu l'outrages, insensé, au lieu de couvrir ta tête de cendres et de pleurer toutes les larmes de tes /eux!...

— Moi ! répondit Jaffard avec un grand éclat de rire ; et pourquoi pleurerais-je?... parce que ceux qui m'ont fait souffrir souffrent, parce que ceux qui m'ont enchaîné tremblent, parce que ceux qui me méprisent meurent?... Jaffard n'est pas si fou, père de la besace! Que tout périsse, que tout s'abîme, que tout s'écrase, tant mieux 1 tant mieux pour les forçaUs ! Le malheur de Marseille m'a détaché du banc de ma galère, vive le malheur de Marseille ! La peste me donne à gogo la bonne chère, de l'argent et du vin, vive la peste! La mort m'apporte tous les jours la fortune et la liberté, vive la mort!...

— Misérable! exclama le vieillard les mains jointes d'horreur ; où irais-tu si le fléau te frappait maintenant?...

— Avec le diable notre patron et notre ami, qui me recevra bien, allez! car nous nous connaissons I

Les forçats se mirent à rire, et le père Hilaire, baissant la tête et reculant devant cet endurcissement, se retirait le cœur navré quand Georges, qui avait tout entendu, s'approcha, le prit par la main et le ramenant au milieu de ces misérables tout fiers de leur victoire :

— laffard, dit-il d'une voix calme, demande pardon à ce saint !

LA PESTE DE MARSEILLE iSI

— Le petit chirurgien ! s'écria le forçat laissant tomber de joie la gourde d'eau-de-vie qu'il pressait sur ses lèvres.

— Demande-lui pardon!

— Vous le voulez, monsieur Georges 1... eh bien, ce que m* l'argousin avec son nerf de bœuf, ni l'officier de sifflet avec sa baïonnette, ni les échevins de Marseille avec tout leur pouvoir, ni le commandeur de Langeron lui-même, m'eùt-il attaché à la bouche d'un canon, n'aurait pu obtenir, Jaffard va le faire, monsieur, il va le faire avec plaisir puisque vous le voulez!

Et, ôtant son bonnet rouge, il s'inclina gauchement devant le religieux, et grommela une sorte d'amende honorable de l'air d'un ours qui cède à son gardien. Après cette réparation, Georges reconduisit, nu-téte, le vieillard jusque au seuil de k) première salle, et revenant ensuite vivement sur ses pas, il fi* signe à Jaffard de le suivre derrière une des cloisons provi soires, et lui dit avec brusquerie :

— Quoique tu sois un scélérat incorrigible, je n'ai aucun déplaisir de te revoir ici.

— Et moi j'en suis aux anges, chirurgien, ou' que l'enfer me brûle! puisque je vous retrouve libre, car je croyais bien que ce brigand de parlement...

— Silence!... il faut toujours que tu maudisses quelqu'un ou quelque chose!

— C'est leur faute, chirurgien ! On n'enchaîne pas un homme comme un loup^ on ne fait pas voler sa peau au moindre mot sous les nœuds du fouet ou du nerf de bœuf, on ne lui parle pas avec le sifflet et la corde quand on veut qu'il agisse en chrétien et non en bête féroce.

— Tu es de ces rebelles qu'on ne peut dompter, quand on les dompte, que par la terreur et le fer !

— Qui n'ont plus prise sur moi, répondit le forçat avec une fierté sauvage. Mais il vous ont donc gracié, que je vous retrouve dans le tolar (hôpital)?

— J'y suis pour donner ma vie, comme c'est mon devoir, )Our les victimes de la peste !

— Fameuse idée du bon Dieu, chirurgien! Que le tonnerre m'écrase si je ne fais dire une messe par ce barbe blanc pour le remercier!

— Comment, misérable, tu te réjouis de cette horrible calamité?...

— Je le crois bien, et serais un ingrat, pardieu, de faire et dire le contraire ! Plus de coursie, ni de fers, chirurgien 1 Au lieu d'être accouplé comme un lévrier à un autre coquin de ma trempe, et à un pauvre Turc qui n'entend pas notre français, me voilà libre comme l'air ! J'ai une compagne ^ superbe approvisionnée par la ville, un gavon * aussi beau que celui de M. de Rancé ou du vieux Langeron, au lieu de la ration de deux sols onze deniers, un festin d'amiral!... Et vous voulez eue je ne bénisse pas la peste!...

— Écoute, reprit Georges, navré dans l'âme de la situation d'un être humain si malheureux sur les galères, qu'il saluait la peste comme un bienfait et un bonheur ; écoute, j'ai besoin de toi, il faut que tu me rendes, et le plus tôt possible, un service, un très-grand service!.,.

— Allez, petit chirurgien! Vous n'avez qu'à parler, et quand il s'agirait de mettre le feu à ce charnier de ville ou d^étrangler les échevins, Jaffard est homme à vous servir sans reculer d'une semelle!...

— Ce que je te demande n'est pas un crime, Dieu merci t

— Ah! ça me serait bien égal!...

— Tu connais mon père, n'est-ce pas?...

— Et sa dame rouge aussi, que Lucifer les brûle et les confonde tous les deux, pour le mal qu'ils vous ont fait et dont j'eus une part, le col tors m'ayant livré comme Judas à la maréchaussée !

— Voici ce que j'attends de toi! Germain et sa sœur 1e tiennent séquestré par force, dans quelque hôtellerie de Mar-

1 Soute au vin ou à la viande.

* Chambre de capitaiue.

seille ; tu peux donc, toi qui vas partout, arriver à le découvrir, et si tu y parviens...

— Point de promesses, par le diable IJe vous dois trop pour recevoir salaire! Mais vous n'attendrez pas longtemps : j'avais bien cru entrevoir hier le damné hypocrite à une fenêtre de la rue de l'Escale.

— Puisses-tu ne pas te tromper l

— Je suis certain à présent que c'est lui, et comme il y a toujours de la besogne dans cette rue, j'y vais avec le tombereau, et vous les rapporte tous trois dans un quart d'heure!...

— Ramène mon père seulement, je laisse à Dieu la vengeance des autres!...

Jaffard partit avec les morts, mais à peine hors de l'hôpital, il confia le tombereau aux soins de ses camarades, et courut lestement au lieu où il croyait trouver Germain. Par malheur, son zèle et ses pas devaient être inutiles. Voici, en effet, ce qui était arrivé depuis la veille dans l'auberge abandonnée de la rue de l'Escale.

Nous avons laissé Valette, une chandelle de roux * à la main, et montant l'escalier dans un état à peu près complet d'anéantissement moral. Il entra machinalement dans la chambre que Germain venait de lui indiquer, s'assit, parce qu'à défaut de son âme son corps obéissait par habitude au sentiment le plus exagéré du moi, et resta là quelques minutes à regarder brûler, sans la voir, sa chandelle de roux. Un bruit violent, qui se faisait entendre par saccades au-dessus de sa chaise, le tira peu à peu de cette atonie. Il écoute, frémit, et, levant la tête, aperçoit deux yeux étincelants, comme ceux des pestiférés, qui suivaient tous ses mouvements. Il n'en fallait pas tant pour triompher de son courage. Il allait pousser des cris d'alarme et de détresse, un signe menaçant l'arrêta : les planches de la cloison cédant alors sous l'effort d'une main vigoureuse, et s'écartant sans trop de bruit, livrèrent passage

' Cire jaune,]

au baron de Durfort que Valette eut peine à reconnaître tant il était pâle et changé.

Allant d'abord écouter au haut de l'escalier, le baron s'assura que la concubine et son frère, tout occupés de leur conférence, ne pourraient le surprendre; puis il revint sur la pointe du pied et dit à voix basse à Valette :

— Tu es un coquin, je le sais; ils t'envoient ici pour m' épier, mais prends-y garde, misérable, si tu me trahis, je t'étrangle!...

— Bon! murmura Valette, dont ce nouveau péril délia la langue, je n'avais pas pensé à celle-là! ...

— Tais-toi, drôle, et écoute bien ! Tu vas me suivre dans la chambre où l'on me retient prisonnier.

— Et à quelles fins, s'il vous plaît, monsieur?...

— Afin de m'aider à me sauver, maroufle! J'ai noué ensemble les draps de mon lit, et suis certain d'arriver jusqu'à terre, si quelqu'un les tient assez fortement de la fenêtre.

— Ah ! oui, monsieur, si... si le ciel tombait, il y aurait bien des oiseaux de pris, et si j'avais pu m'en dispenser, vous ne me verriez pas dans cette chambre !

— Prétendrais-tu te refuser à ce que je t'ordonne?...

— Hélas ! monsieur, ce n'est pas moi, c'est la nature qui se refuse à obéir! J'ai été cette nuit si terriblement secoué que me voilà mobile comme un tremble pour le reste de mes jours. Je peux à peine tenir cette chandelle, et vous voudriez me charger d'un office qui exigerait la force de deux ou trois hommes 1 Est-ce raisonnable et juste, je vous le demande?...

— Rassure-toi, poltron, et viens!...

— Ce serait avec grand plaisir, si je le pouvais, et croyez bien qu'il me serait non moins agréable de profiter de l'occasion pour m'éloigner d'un lieu si horriblement infecté!...

— Que veux-tu dire, drôle?...

— Eh quoi! monsieur, vous ne savez donc rien?...

— Rien, si ce n'est que je suis prisonnier !..,

— La peste est à Marseille!

— Pourvu qu'elle n'atteigne pas mon fils, s'écria le baron, avant que je l'aie revu et qu'elle ne me frappe pas moi-même avant qu'il m'ait pard onné ! . . .

— Votre fils! Ah! monsieur, quel courage! si vous l'aviez vu cette nuit!...

— Tu l'as donc vu, Valette, tu lui as donc parlé, mon ami!

— Oui, certes! et il me semble, quand j'y pense, que le froid de la mort me glace le cœur et les tempes ! il était là, monsieur, assis aussi tranquillement sur le lit d'un pestiféré que vous au château de Durfort, dans le grand fauteuil vert ! il touchait ces affreux bubons d'où sort la mort subite, et quand tous reculaient d'effroi, les vieux comme les jeunes, quand mon enragé maître, qui a le diable et son enfer au corps, était aussi pâle que moi, lui, stupéfiait tout le monde par son courage et son sang-froid!

— Noble et digne fils de mes pères ! mais ne me cache rien, Valette, où l'as- tu vu?...

— Chez mon maître d'abord, monsieur, où il demeure...

— Il n'est donc pas... murmura le baron, n'osant achever sa phrase et en complétant le sens par un geste...

— De l'autre côté du port! non, monsieur, il habite la maison du chevalier Roze, auquel, pour mon malheur, je m'étais attaché et qui m'a fait un trait abominable, un trait que je n'oublierai pas quand je vivrais cent ans!... Figurez-vous, monsieur, qu'ils m'ont forcé à porter une femme atteinte de la peste...

— Où demeure-t-il, ce chevalier Roze? demanda le baron, l'interrompant.

— Sur le quai de Rive-Neuve, monsieur ! mais quand vous réussiriez à vous tirer d'ici, sachez que des corps de garde barrent chaque entrée de la rue et ne laissent sortir que les malades.

— Alors nous sortirons bientôt tous deux,

— Comment cela, s'il vous plaît?.».

— Puisque tu as touché un pestiféré, tu mourras cette nuit, et je sortirai malade sur ta civière!...

Ces paroles produisirent sur l'esprit troublé de Valette une si terrible impression, qu'il se mit à trembler comme la feuille, et laissa échapper sa chandelle de roux qui s'éteignit. Profitant de l'obscurité, le baron se glissa le plus doucement possible le long de la rampe jusqu'à l'angle obscur de la porte de la cuisine, et de là, caché par l'ombre, il entendit Germain et sa sœur former leurs sinistres projets.

-— Quand il m'aura épousée, disait de sa voix rauque la Catinelle, que la peste nous en délivre; car c'est un cœur de poule, et tôt ou tard il se retournerait du côté de son fils.

— Tu as du bonheur, toi, répondait Germain avec un soupir, la peste te l'emportera dès que vous serez mariés, et tu resteras seule dame et maîtresse au château de Durfort ; même si l'idée t'en vient, tu auras encore le temps d'en prendre un jeune. Plût à Dieu et à mon saint patron que j'eusse la même chance avec le fils !

— Les galères sont malsaines, articula sourdement la concubine, et à présent que les forçats enterrent les morts, tu as de l'espoir, frère !...

— Que le Seigneur t'entende, sœur, soupira l'hypocrite, quant à mettre la main sur cette belle et fière demoiselle, j'aurais bien du malheur, si je n'y réussissais pas!...

Ils se turent et se levèrent à ces mots pour aller se coucher; agile comme un chat sauvage, le baron remonta sans bruit et les précéda dans sa chambre. Les derniers plis du bandeau qui l'avait aveuglé si longtemps venaient de tomber, son plan était fait, il le mit à exécution le lendemain. Dès que la lugubre clochette et les cris des forçats annoncèrent le retour du tombereau se présentant à la croisée, il cria d'un ton lamentable qu'il était atteint de la peste. Sa pâleur et l'égarement de ses yeux n'ayant laissé aucun doute aux corbeaux, ils montèrent dans la maison et l'enlevèrent de force, malgré la résistance de Germain et les cris de sa sœur. Une fois dans la rue, le baron

demanda qu'on le conduisît au quai de Rive-Neuve, chez le chevalier Roze ; mais il lui fut répondu par l'échevin, commandant l'escouade, qu'il fallait se rendre d'abord dans l'infirmerie du quartier, où il serait probablement fait droit à sa requête.

Ce contre-temps rendit l'espoir à la Catinelle. Douée d'une imagination infernale, elle conçut à l'instant même le plan Je plus hardi, le communiqua rapidement à son frère, que la crainte des révélations du baron avait frappé de stupeur, et envoya celui-ci à l'hôtel de ville, après s'être informée du lieu où l'on portait les pestiférés de la rue de l'Escale. Pour elle, profitant de la levée des corps de garde devenus inutiles depuis que la contagion était partout, elle suivit le tombereau à pied, en feignant de verser des larmes.

Il résulta de cet événement inattendu, que Jaffard, exact à tenir sa promesse, arriva une heure trop tard. La rue où la peste avait tout emporté était déserte et le nid vide. Désappointé sincèrement d'abord, à cause de Georges, le forçat se consola bientôt. Le naturel revenant en poste chez lui, il ne songea qu'à faire ce qu'il faisait partout avec ses camarades. En un clin d'oeil il eut enfoncé les armoires du rez-de-chaussée ^t fouillé partout ; descendant ensuite à la cave, il rapporta un broc de vin vieux, et une dame-jeanne pleine d'eau-de-vie, étala sur la table un jambon et quelques autres pièces salées extraites des pots de faïence qui garnissaient la cheminée, et se mita déjeuner gaiement en chantonnant entre ses dents, et buvant à pleins verres, à la santé du diable et de la peste...

C'est au milieu de cette occupation que le surprit Valette, amené là par son mauvais génie. Jamais poltron n'a passé plus mauvaise nuit; tourmenté par d'effroyables cauchemars, il se palpait à tout instant pour voir s'il n'avait pas la peste.

Les paroles du baron bourdonnaient sans cesse à son oreille : « Tu vas mourir, puisque tu as touché à un cadavre I » Quoique rien encore ne semblât justifier cette sinistre prédiction, il avait la fièvre et mourait moralement de la peur de la mort. N'entendant plus aucun bruit dans la maison, il s'était déter-

miné, après une hésitation très-longue, à sortir d'un trou sombre où il s'était caché la nuit pour voir s'il ne découvrirait pas quelques provisions ; car la faim, en effet, commençait à lutter avec avantage, chez lui, contre la terreur, et, petit à petit, réveillait l'égoïsme. S'il fut désagréablement surpris à la vue de Jaffard, ce fut sa faute; car le scélérat, mis en belle humeur par une poignée de pistoles qu'il avait trouvées sous le linge de l'aubergiste, lui fit l'accueil le plus gracieux et l'invita, par Lucifer ! à s'asseoir à sa table.

Refuser n'eût pas été prudent. Poussé par la faim et la crainte, Valette accepta et s'assit en se mordant les lèvres, et se plaçant le plus loin possible de son étrange amphitryon, celui-ci le servit libéralement et après l'avoir réchauffé par de larges rasades mêlées de vin et d'eau-de-vie :

— Ça, mon croquant, voyons, dit-il, parle-moi franchement. Tu es un de ces gueux qui se cachent dans les maisons pour ne pas aller à l'hospice de la Charité, où l'ordonnance leur enjoint de se rendre incontinent et sous peine du fouet.

— Moi! répondit Valette, blessé dans sa dignité et dans sa vanité, je ne suis ni un gueux ni un croquant, sachez-le bien !

— Tant pis, fourche du diable, je t'en estimais davantage ! Et qu'es-tu donc?...

— Un brave homme ; et, je puis le dire sans me flatter, le meilleur, le phénix des serviteurs, quoique le hasard, jusqu'ici, ne m'ait pas donné de bons maîtres!

— Bois! grommela Jaffard en allumant sa pipe; bois, mon brave homme, et défile ton chapelet !

Valette vida son verre ; et, reprenant, grâce à la chaleur du La Malgue, son assurance et son ton doctoral, il fit un récit très-long et fort circonslancié de toutes les infortunes qu'à son point de vue, il avait essuyées auprès de chacun de ses maîtres; puis, comme de raison, appuyant fortement sur la dernière :

— Enfin, il m'a contraint, dit-il, parlant du chevalier Roze, il m'a obligé, l'épée sur la gorge, de porter un pestiféré!...

— Voyez-vous cela ! exclama Jaffard poussant coup sur cout> d'énormes bouffées de tabac.

— Est-ce un trait d'homme et de chrétien? je vous le demande !

— Nonl non! fit Jaffard; et je vois, compagnon, qu'en iai» de maîtres, vous n'avez pas joué de bonheur!

— Qui, moi? je suis victime d'un malheur exécrable!

— Tout change dans ce monde, ou Lucifer m'étrangle ! et vous avez eu de la chance de me rencontrer ce matin !

— Vraiment! reprit Valette d'un air de doute.

— Oui; je sais à; présent où est le maître qu'il vous faut!

— J'avoue que l'expérience dupasse m'a rendu difficile, et j'exigerai, à coup sûr, de grandes garanties...

— On l'aurait fait faire exprès, vous dis-je, qu'il ne vous conviendrait pas mieux !

— Qui est-ce ? demanda Valette d'un air capable et dédaigneux !

— Celui qui vous parle, brave homme î

— Vous ! s'écria Valette se redressant d'indignation.

— Moi-même ! répondit Jaffard, dont l'œil étincelait d'une joie ironique et fascinait l'infortuné : depuis deux jours, je cherche un domestique pour brasser la grosse besogne quand je mène le tombereau, m'apporter la mortaille sans que je me dérange, et me servir un peu le soir lorsque je suis trop fatigué ; vous êtes vert et leste encore, pas besoin de courir plus loin ; je vous arrête I

Valette bondit de sa chaise pour fuir à tout hasard ; mais, aussi prompt que lui, Jaffard le retint et le cloua sur place, en le harponnant dans le dos avec le croc aigu qu'on donnait aux forçats pour traîner les cadavres. A ses cris de détresse, cris arrachés par la terreur et la douleur, son nouveau maître répondit par une correction si rude^ que le pauvre Valette fut forcé de baisser pavillon et de demander grâce.

— Marche ! par le trident du diable ! cria Jaffard de sa voix

de tonnerre, et souviens-toi que si tu bouges tu coucheras ce«oir dans les fosses de la Joliette l

— Ah ! miséricorde du ciel ! oii me suis-je fourré ? soupira tout bas l'égoïste en suivant le forçat dont l'air féroce le faisait frémir.

Celui-ci le couvrit d'une casaque des galères, non sans l'avertir qu'elle provenait d'un corbeau mort de la peste le jour même ; et après lui avoir répété deux fois avec afiFectation, que s'il essayait de lui fausser compagnie, il serait irrémissiblement pendu sous le nom du condamné mort qu'il était censé remplacer, il le traîna, pour son début, dans la rue du Ferrât, où les cadavres s'élevaient par monceaux et exhalaient de loin une puanteur effroyable.

l'infirmier des pestiférés

Seul à l'hôtel de ville avec l'archivaire, le vieil Estelle, accoudé sur la table de la chambre du conseil, écoutait, la tête dans ses mains, le rapport de ce magistrat. Celui-ci, remplissant consciencieusement les devoirs de sa charge et ne cachant rien à son chef, s'exprimait en ces termes, tout en étouffant sa voix pour qu'elle n'allât point frapper les échos de l'immense salle.

a On meurt si vite en touchant les pestiférés que nous ne trouvons plus de bras à aucun prix. Quant aux gueux qu'on avait recrutés de force, ils se cachent avec tant de soin qu'il est devenu impossible d'en saisir un seul. Dans cette extrémité, ja ville s'est adressée de nouveau à messieurs des galères, en les priant instamment de vouloir bien lui donner d'autres forçats pour servir de corbeaux, avec offre dépasser soumission pour les remplacer, ou d'en indemniser Sa Majesté. M. de Langeron nous a accordé vingt-six invalides des galères, auquels

kl liberté a été promise. Malheureusement ces bandits, moins touchés de l'espoir de la liberté que des biens qu'ils ont sous les yeux, songent plutôt à voler dans les maisons où ils entrent qu'à retirer les morts. M. Moustier est forcé, pour qu'ils n'abandonnent pas les corps au bord des fosses et qu'ils détellent les chevaux le soir, de les suivre pas à pas depuis le lever du soleil jusqu'à la nuit. Pour faciliter l'enlèvement et l'enterrement des cadavres et empêcher l'infection, il a été ordonné que lorsqu'il y aurait un mort dans une chambre, de quelque sexe et qualité qu'il fût, le cadavre serait porté et mis à la rue, attendu que les forçats et autres personnes destinées à enlever Jes morts n'entrent pas dans les maisons.

» Depuis hier, du reste, la plupart des galériens sont morts, et les autres refusent, malgré l'appât du vol, de pénétrer dans des lieux où les attend une mort certaine. Au surplus, leurs services ne tarderont pas à devenir insuflSsants, car le nombre des morts s'accroît au point qu'il a fallu renoncer à les aller prendre dans les quartiers éloignés. On assure que cette nuit il est mort mille personnes. Tous les ecclésiastiques et une partie des curés ont pris la fuite, et il ne reste dans la ville que l'évêque et quelques membres des communautés religieuses. »

Comme l'archivaire ajoutait que le feu de la peste dévorait les quatre coins de Marseille, et, prompt comme la foudre, frappait tout et emportait tout, on vint avertir M. Estelle qu'un étranger demandait à lui parler sur-le-champ. Trop ému par ce douloureux tableau des misères de sa patrie pour répondre, l'échevin fit un signe, et le garde de ville introduisit à l'instant même le doucereux Germain.

Jamais l'hypocrite n'avait composé plus habilement son air et son visage. Tout, jusqu'aux larges mèches de cheveux gris aplatis sur ses tempes, tout ajoutait à l'expression humble et fausse à la fois que respire par tous les pores la physionomie du béat. Il s'approcha les yeux baissés et, jouant l'embarras, Vinclina respectueusement devant l'échevin, sans oublier de

laisser pendre, comme par mégarde, le chapelet à gros grains passé dans sa ceinture.

Il n'en fallait pas davantage pour capter la bienveillance des contemporains de Tartuffe, aussi aveugles sur ce fait que le crédule Orgon ; éblouis par ses faux semblants, Estelle et le vieux archivaire, catholiques rigides, échangèrent un coup d'oeil favorable, et l'échevin, montrant un siège à Germain :

— Seyez-vous, brave homme, dit-il, et faites connaître sans crainte l'objet qui vous amène.

— Monseigneur, répondit Germain prenant place à peine sur le bord du fauteuil, j'ai su par un écrit affiché au coin des rues que la ville manque d'infirmiers pour soigner les malades.

— Il n'est que trop vrai , hélas ! et dans cette nécessité, nous avons délibéré d'offrir une récompense extraordinaire à ceux qui voudront bien se dévouer à cet ofiQce.

— A part la récompense, qui ne me touche guère, c'est pour cela que je viens, reprit Germain modestement.

Les deux magistrats se regardèrent, et l'échevin élevant la voix :

— Je voudrais, dit-il, que tous les lâches qui ont fui fussent là pour entendre les paroles de ce digne homme, et rougir de leur désertion. Ainsi, vous consentez à partager dans les infirmeries notre tâche cruelle ?

— Oui, monseigneur, dès à présent, mais à deux conditions.

— Parlez d'abord, homme de Dieu , car la ville y souscrit d'avance !

— La récompense que vous offrez sera distribuée aux pauvres !

— Quelle noblesse ! c'est un ange que le ciel nous envoie ! s'écria l'archivaire emporté par son enthousiasme.

— Et ensuite? demanda M. Estelle la larme à l'œil.

— Ensuite , j'aurai le droit de me transporter à mon gré partout ou il y aura des malades, et vous daignerez, monsei-

gneur, me signer une passe pour circuler librement, au même effet, dans la ville et dans le terroir.

— Écrivez, Capus, dit Estelle ; votre nom, digne citoyen ? — - Je m'appelle Germain et ne suis qu'un pauvre étranger

de passage à Marseille.

— Voilà un nom que la ville n'oubliera pas, si nous voyons des jours meilleurs î Germain, ajouta le noble vieillard en lui tendant deux morceaux de parchemin scellés aux armes de Marseille, la meilleure récompense de ceux qui ont votre courage est dans leur cœur et dans l'estime des gens de bien. Je vous remercie toutefois, au nom de mes concitoyens, de votre dévouement, et ne désire qu'une chose, c'est qu'il nous soit permis de le reconnaître un jour comme nous le sentons!

Germain s'inchna modestement et sortit aussitôt, comme pour se dérober à l'admiration qu'il excitait. Tant qu'il fut dans de l'hôtel de ville, pas une ligne de son visage ne se détendit ; mais à peine ses pieds touchèrent-ils les briques brûlantes du quai du port , que , relevant la tête d'un air de triomphe, il prit sa course vers la grande infirmerie, où il eut le temps de se faire reconnaître et de s'installer avant le retour des tombereaux.

Pendant que le hasard lui envoyait cet auxiliaire inattendu, Georges, enfermé dans la cellule en planches qui composait son cabinet et sa chambre à coucher, était occupé délicieusement à lire une lettre de Sylvine.

Cette lettre, qu'il relut vingt fois, était ainsi conçue :

« Cher Georges,

» Te dire le bonheur que m'apporta ta visite serait impossible ; il est resté tout entier au fond de mon cœur. Je ne saurais pas plus t'en donner une idée maintenant que ce soir-là, où je pouvais te parler à peine. A présent, je suis encore toute silencieuse et comme sous le charme de la vue et de tes paroles. Je m'attache de toutes mes forces à ces quelques heures

bienheureuses, et il me semble qu'une distraction serait un crime, car elle les éloignerait de moi. Hélas ! hélas 1 elles sont bien loin cependant, et à peine t'avais-je retrouvé, qu'il a fallu te perdre de nouveau. J'ai senti, après ton départ, une tristesse extrême ; tout était noir et mort autour de moi ; c'est une impression des plus navrantes, mais je ne veux pas t'en parler de peur de réveiller en toi quelque douleur pareille.

T> De retour dans ma chambre, dont la solitude et le silence me glacent, malgré l'attention et les soins dévoués de Nore, il me sembla qu'un abîme venait de s'ouvrir entre nous et que nous étions déjà aux deux bouts opposés du monde. Alors je me mis à te suivre en pensée à travers les ombres de cette nuit d'orage. Je te plaignais bien, je tremblais des périls que tu bravais peut-être ; mais dans le fond de l'âme je me disais que j'aurais fait tout cela pour te revoir, pour presser ta main une seule minute I

» J'espérais être plus tranquille le lendemain ; vaine illusion, nélasl... Tout me rappelait ta présence et cette soirée si douce et si vite écoulée ! J'ai parcouru les allées que nous avions suivies ensemble , j'ai revu sur le sable et sur l'herbe la trace de tes pas... mais comment te dire ce que j'ai senti? je t'aurais perdu pour jamais, tu serais mort, qu'une tristesse plus glaciale ne m'aurait pas enveloppée.

» Maman est encore couchée ; il est huit heures, c'est dans letpetit salon du rez-de-chaussée, où tu ne voulus pas entrer, et sur ton portefeuille vert, que je te t'écris. Plus heureuse à présent que dans le reste du jour, je peux être avec toi sans que personne \ienne troubler ce tête-à-tête imaginaire et qui est pourtant ma seule consolation et mon seul bonheur maintenant. Cher ami, quand m'écriras- tu? J'attends le chevrier avec une impatience et une agitation dont ceux qui n'aiment pas ne pourraient concevoir l'idée. Il me le cache avec soin comme toi, mais je le devine, je le sens, tu es exposé tous les jours à quelque terrible péril. Hélas ! je le comprends, la fatalité et l'honneur t'imposent une grande tâche, mais ma ten-

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dresse alarmée te voudrait quelquefois moins brave ; et plus J'admire ton dévouement et ton courage, plus en secret j'ai peur.

)) J'appris hier, par hasard , le pitoyable état où se trouve aujourd'hui la ville. Un monsieur qui passa devant la grille, sur les cinq heures du soir, me dit que les rues étaient remplies de corps morts, et qu'on avait peine à y marcher sans les fouler aux pieds. Ma pauvre mère était présente et s'enfuit; moi, j'essayai de faire bonne contenance, mais je fus forcée de m'asseoir ; mes genoux fléchissaient, et un nuage passait sur mes yeux quand je te voyais au milieu des pestiférés.

» Pour chasser cette image qui ne me quittait plus, après le dîner, je sortis avec le vieux Bon temps et Nore, afin d'aller à la mer. Le ciel était clair et serein, et le temps très-chaud. Nous trouvâmes dans notre chemin, à la porte d'une maison de campagne, un malade couché sur un matelas, qui remuait encore, ce qui nous obligea de revenir sur nos pas et de chercher un autre sentier. Étant passés devant l'Église du Gros- Cap, le curé me dit qu'il avait sept morts et quelques malades.

» Un peu plus fbin, nous rencontrâmes un moulin devant le« quel on brûlait les bardes de ceux qui l'habitaient la veille et qui sont enterrés au pied de la butte.

» Je m'assis pour me reposer sous un olivier, au milieu d'une touffe de sauge, et vis s'avancer presque aussitôt de notre côté un vieux médecin en rabat et en robe, qui vint me saluer et me donna des nouvelles de la ville. Je brûlais de l'interroger; mais, comme s'il eût deviné ma pensée, il se mit à me parler de toi et me fit un éloge si chaleureux de ton dévouement et de ta science , que les larmes m'en vinrent aux yeux. Il te connaît beaucoup, dit-il, et s'appelle M. Peyssonel.

» Quand il m'eut quittée, nous pleurâmes tous les trois en priant Dieu bien ardemment de te protéger au milieu de qb grand péril et de nous ramener sains et saufs à la Maison- Blanche. Puis, me levant brusquement, car j'étouffais, je

descendis vers la chapelle de Montredon. Là, un homme me cria de rebrousser chemin parce qu'il y avait déjà des corps, rejetés apparemment parles flots, sur le rivage. Au retour, on nous montra une bastide fermée dont tous les habitants sont morts de la peste. On les ensevelit tout proche de la route. A quelque distance, nous avions déjà vu une petite cabane avec un mort étendu sur l'herbe devant l'entrée. Nous sommes arrivés, grâce au Seigneur, sur les neuf heures du soir, en bonne santé.

» Mais le tourment que je croyais fuir, je l'ai retrouvé plus poignant dans ce jardin où tu n'es plus et où mon cœur t'appelle et te cherche toujours. Quelle existence dure et insupportable ! elle m'accable, me tue et me rend insensible à tout! Écris-moi donc, si tu ne peux me revenir^ écris le plus longuement possible, car à chaque instant j'ai besoin de toi, et une lettre trompe mon impatience; je la reprends sans cesse, je me cache dans un petit coin, la relis plusieurs fois, puis je pleure comme un enfant et me sens mieux. Ah ! Georges ? Georges ! que ton père fut coupable ! et comme je maudis ton dévouement, noble mille fois et admirable, mais qui a tué notre bonheur!... »

La lecture de cette lettre plongea le jeune médecin dans une rêverie si profonde, qu'il oublia pendant quelques instants tout ce qui l'entourait. Les bruits lugubres de l'hôpital mêlés de plaintes et de sanglots n'arrivèrent plus à son oreille ; il n'entendit pas même les tombereaux, dont les grosses roues ébranlaient le sol de la cour et faisaient grincer les vitres. Ils arrivaient ce jour-là plus chargés que la veille. Dans le premier que les forçats conduisirent devant la porte se trouvait, côte à côte des pestiférés, le baron de Durfort. Les infirmiers, rangés en ligne, attendaient au bas du perron. A peine le forçat conducteur eut-il arrêté le chariot dont nous venons de parler, que l'un de ces hommes, dont le visage était enveloppé d'un mouchoir trempé de vinaigre et percé de trois trous pour respirer et voir, s'empara du baron et l'emporta dans une loge

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construite au fond des dortoirs et entièrement isolée. Arrivé là, il le jeta rudement sur un lit, tourna la clef de la porte et revint se placer devant lui en silence.

La résolution violente et désespérée, pour ainsi dire, du baron, s'était affaiblie au contact de ces moribonds déjà bronzés parla peste. Il lui fallut quelques minutes pour se remettre; passant enfin la main sur son front, comme pour en chasser ces horribles images :

— Je veux parler au commissaire de l'hôpital, dit-il ; mon ami, veuillez l'en prévenir.

L'infirmier restant immobile, il renouvela sa demande d'un ton plus impérieux : celui auquel il s'adressait dénoua alors son mouchoir, et le baron effrayé se dressa sur son séant, en criant :

Germain!...

— Plus bas ! monsieur I plus bas ! ou par le Dieu vivant ! je vous serre si fort la gorge que vous ne crierez plus I

— Malheureux ! oserais-tu bien porter les mains sur moi !...

— J'oserai tout, pour me venger et soutenir ma sœur que vous avez déshonorée t.. .

— Lâche ! murmura le baron, malgré sa frayeur, ne le savais-tu pas depuis douze ans que tu l'as toi-même amenée au château 1...

— Je le savais et gémissais de ce scandale. Mais aujourd'hui il ne me plaît plus de le souffrir. Ma sœur a été votre maîtresse, il faut qu'elle soit votre femme ! ou, je vous en préviens, vous ne sortirez de cette loge que sur la civière des morts!..,

- Ah ! Georges, mon fils, où es-tu?... s'écria le vieillard, se tordant les mains de désespoir !...

— Sur le banc des forçats où vous l'avez lié vous-même ! Le baron frémit, et un rayon d'espoir passa comme l'éclair

devant ses yeux, en voyant que Germain ignorait la délivrance de Georges.

— Ne comptez donc plus, poursuivit froidement le frère de la concubine, sur votre fils ni sur personne, pour vous tirer d'ici.

— Soil! Je ne compterai que sur Dieul...

Un sourire ironique effleura les lèvres du scélérat ; mais reprenant aussitôt le masque et le langage de son rôle :

— Dieu est juste, fit-il, et s'il vous a conduit ici, c'est afin de vous obliger, par la crainte du châtiment, à réparer un grand scandale, et à rendre l'honneur à ma sœur et la paix à votre conscience!

— Il le fera ou il mourra! dit tout à coup une voix rauque. Le baron tressaillit, et, levant la tête avec effroi, il aperçut la

Catinelle appuyée sur le chevet de son grabat, et se laissa retomber sur la serpilière, découragé et à moitié vaincu. L'influence que le serpent exerce, dit-on, sur l'oiseau, cette femme aux paupières ardentes l'exerçait sur le vieillard. Elle n'eut besoin pour le dompter comme un enfant que de quelques paroles. Il baissa la tête, reprit le joug, et n'opposa plus aucune objection au projet de Germain qui était résolu à faire bénir, dans la nuit même, cette union in extremis, car il espérait bien que le baron n'y survivrait pas, par le confesseur de l'hôpital.

Ce dessein arrêté, Germain, laissant le baron sous la garde oe sa sœur, sortit pour aller à la recherche d'un tabellion : découvrir un de ces fonctionnaires était difBcile, car ils avaient tous pris la fuite, et la plupart des malades mouraient sans tester. Cependant, une ordonnance, signée de Langeron, qui venait d'être nommé par la cour commandant général de Marseille et du terroir, enjoignant aux notaires royaux de revenir dans vingt-quatre heures, il ne désespéra point d'en rencontrer quelqu'un plus obéissant ou moins timide, et se rendit successivement dans les quartiers qu'ils habitaient. Longtemps il perdit ses pas. Un médecin qu'il rencontra, de fortune, allant, dans la chaise à porteurs que lui fournissait la ville, visiter un malade, l'assura qu'il trouverait un notaire-maître vers le milieu de la rue de la Têle-d'Or. Or, comme il courait de ce noté, il entendit dans le lointain les sons plaintifs d'une flûte Je Pan, et s'arrêta l'œil fixe et l'oreille tendue.

hk PESTE DE MARSEILLE m

Les sons se rapprochaient toujours en devenant plus rares et plus doux : ils cessèrent bientôt, et Germain vit déboucher d'une rue voisine, Michel avec ses chèvres et son fidèle Pas- - tour. Se couchant précipitamment sous les piliers d'une boutique abandonnée, il le suivit des yeux jusqu'à une pauvre maison en pans de bois, où le berger entra, laissant ses chèvres à la porte. Une lueur fauve, semblable à celle qui traverse les

^ prunelles du tigre, rayonna aussitôt dans l'œil de Germain.

i Explorant, d'un regard rapide, la rue silencieuse et déserte, il

' s'élance vers cette maison, ôte ses souliers sur le seuil, et, malgré la puanteur qui s'exhalait du bas de l'escalier, monte sur la pointe du pied en écoutant à chaque porte. Celle d'un galetas situé au quatrième étage était ouverte; il jette un coup d'oeil dans cette pièce, et aperçoit Michel à genoux devant un grabat, et faisant boire, avec son écuelle pleine de lait, un pauvre enfant au berceau, seul être vivant que la peste eût laissé dans cette maison.

Saisir le couteau que tous les montagnards portent ouvert dans leur ceinture, se ramasser sur lui-même, bondir comme un jaguar et frapper par derrière avec furie Michel, surpris et sans défense, fut l'affaire du même instant. Le malheureux che-

^ Trier tomba baigné dans son sang à côté du berceau : son assassin redoubla néanmoins, tant qu'il lui crut un atome de vie et il l'aurait taillé en pièces si Pastour, attiré par l'instinct qui inspire parfois ces admirables serviteurs de l'homme, n'était accouru en hurlant.

Il sauta sans balancer à la gorge du lâche, et une lutte hor-

- iible s'engagea sur le carreau baigné de sang. Blessé, par malheur, grièvement, et criblé de coups de couteau, Pastour ne put venger son maître. Soit qu'il le comprît lui-même ou que son ardeur se fût évanouie avec sa force, par ses plaies sanglantes, il s'enfuit tout à coup en poussant de lugubres gémis-

"• sements.

Germain avait de larges et profondes blessures, mais dans l'orgueil de son triomphe il n'y songea pas ; pressé d'assouvir

cette soif de vengeance qui le dévorait depuis la scène des grottes, il lia les mains et les pieds de ce corps immobile et livide, le poussa contre le mur où se colla son front saignant encore, et sortit les yeux dilatés par une ^oie horrible, après avoir fermé la porte à double tour.

l'hôpital de la charité

Au moment où l'assassin sortait précipitamment de la rue de la Tête-d'Or, Moustier y entrait du côté opposé avec son lugubre cortège. C'était merveille, dans cette immense cité qui n'était plus qu'un cimetière, et qui n'offrait partout aux regards que des monceaux de cadavres, de voir l'intrépide échevin accomplissant sa tâche civique avec autant de sangfroid, de calme et de dévouement que le premier jour. Tous les forçats qu'on lui avait donnés étaient morts ; vingt autres avaient péri la veille en comblant les caveaux des églises. Entouré d'une nouvelle bande qui ne devait pas durer plus longtemps, à l'exception de Jaffard en apparence invulnérable, il marchait tranquille au milieu des pestiférés, les mourants et les morts, si tranquille, qu'une demi-heure avant, un emplâtre encore chargé du bubon, et lancé par une fenêtre, s'étant appliqué sur sa joue, il s'était contenté de le détacher et d'essuyer la place avec son éponge imbibée de vinaigre, sans manifester la moindre crainte, sans s'arrêter un seut instant.

En passant devant la maison où Michel venait d'être assassiné, il aperçut les chèvres qui attendaient leur maître, couchées le long du mur, et dit au brave Langeron à cheval à ses côtés :

— i^Ionsicur le commandeur, vous m'avez loué tout à l'heure dIus que je ne môriiais, pour ce qu'il vous a plu d'appeler un

' acte décourage; eh bien, il y a dans cette maison un pauvre chevrier de la Montagne Noire qui a mille fois plus de droit à ces louanges que moi.

— J'en doute, monsieur, répondit Langeron en hochant la tête.

— C'est la vérité, cependant. Magistrat de Marseille, je dois ma vie à ceux qui m'ont élu pour les servir et les défendre; en m' exposant donc au péril, je ne fais que remplir la plus simple de mes obligations ; mais ce pauvre chevrier ne doit rien à la ville, ce qui ne l'empêche pas de montrer un admirable dévouement. Vous savez combien d'orphelins gémissent sans secours. Nous avons eu beau faire appel à toutes les femmes pour soigner ces treize cents abandonnés qui encombrent l'hôpital de Notre-Dame de Lorette, le danger est si grand qu'il effraye la charité même. Seul, ou presque seul, d'abord, ce brave jeune homme nous a prêté secours; il s'est fait le père nourricier de tous ces pauvres petits malheureux, dont les mères pourrissent dans les fosses; et si vous voyez là ses chèvres, c'est qu'il a découvert dans cette maison dépeuplée par la peste quelque orphelin auquel il rend la vie.

— Comment s'appelle cet homme ? demanda brusquement le commandeur Langeron.

— Michel ! répondit la grosse voix de Jaffard qui, honteux de son émotion, vengea ce qu'il regardait comme une faiblesse sur le dos de son domestique.

— Je n'oubUerai pas ce nom, dit le commandeur ; et maintenant, mon cher Moustier, faut-il que je vous accompagne aux fosses?...

— C'est indispensable, monseigneur; votre autorité seule peut contraindre les paysans à creuser celle que j'ai tracée ce matin entre la porte d'Aix et la tour Sainte-Paule, et qui aura dix toises de long et cinq de large.

Langeron poussa son cheval, prit sans autre observation la tête du convoi, et ne s'arrêta que hors des murailles à l'endroit désigné. Il y avait là deux cents paysans, la pioche et le

hoyau sur l'épaule ; les milices et les gardes de la ville les avaient capturés la nuit dans le terroir; mais, malgré l'injonction répétée et les menaces de l'officier des galères, qui devait diriger le travail, ils refusaient obstinément d'ouvrir la fosse. Instruit de leurs dispositions, Langeron se porta au trot devant l'espèce de bataillon carré qu'ils formaient au pied des remparts, et les interpellant d'une voix forte :

— Voulez-vous prendre vos pioches et me suivre?

— Non ! répondit un vieillard, les paysans ne le peuvent Bas !

— Ah! ah! et pourquoi, s'il vous plaît?,..

— Parce qu'on meurt trop vite en fouillant la terre des fosses!

— C'est là votre dernier mot ? demanda Langeron.

— Oui ! oui ! crièrent les paysans, il a raison ; la vie des paysans vaut bien celle des messieurs de la ville !

Langeron se tourna vers l'officier commandant une compagnie du régiment de Brie, dont les uniformes gris blanc à parements rouges et les chapeaux bordés d'or venaient d'apparaître tout à coup, et élevant la voix :

— Faites charger les armes, dit-il tranquillement. Lebruit métallique des baguettes retentissant dans les fusils

glaça les paysans. Là, comme il arrive quelquefois, une peur chassa l'autre ; et, malgré l'infection qui s'élevait des fosses mal couvertes, et la vue des cadavres verdâtres qu'on fit rouler des tombereaux, ils se mirent au travail avec une ardeur doublée par le désir de regagner leurs champs. Moustier les surveillait lui-même, et ne les aurait quittés que la besogne faite, si on n'était venu lui annoncer que trois voyageurs s' avançant vers cette ville désolée, avaient franchi la barrière de Notre- Dame. Mû par un sentiment d'humanité, il courut aussitôt à leur rencontre et leur cria de loin de rebrousser chemin ; mais ils ne l'écoutèrent pas.

— Malheureux ! cria-t-il plus haut, où allez-vous?

— A Marseille, dit un vieillard en robe noire qui marchait le premier.

— Ignorez-vous donc les ravages qu'y fait la peste?

— C'est pour cela que nous venons.

— Messieurs, dit alors l'échevin en ôtant sa toque écarlate, à qui ai-je l'honneur de parler?

— Au chancelier de l'école de médecine de Montpellier, répondit un des voyageurs.

— Et voici, ajouta le savant Chicoisneau, MM. Deydier et Verny qui viennent s'enfermer avec moi dans votre ville pour combattre le fléau.

— Hélas! s'écria Moustier ému jusqu'au larmes, puisse ce noble dévouement soulager nos misères et ne pas vous coûter la vie!...

— Vos médecins sont donc partis? demanda le ch ancelier.

— Ils ont pris la fuite.

— Ainsi vous restez sans secours?

— Non, grâce au ciel! Aux quelques hommes intrépides que n'a pas effrayés la mort, est venu se joindre un jeune médecin, ou plutôt un ange de dévouement et de courage, de votre Faculté.

— Un médecin de Montpellier ! Comment le nommez-vous?

— Georges de Durfort. .

— Mon meilleur élève, mon fils d'adoption et de science ! Ah! je le crois, que vous êtes contents de lui!

— Nos docteurs à cheveux blancs le regardent comme un oracle!

— Ils ne se trompent pas, monsieur ! et il me sera doux de lui rendre ce témoignage. Mais parlons du fléau : avez-vous beaucoup de malades?

— Yenez, dit Moustier en les conduisant à la première maison qu'il aperçut ; si quelqu'un respire encore sous ce toit, c'est un pestiféré. Vous jugerez, par un exemple, de l'étendue de nos malheurs.

Les médecins le suivirent et ne purent, malgré leur expérience des douleurs, lui cacher un frémissement. Sur une poignée de paille gisait une paysanne à l'agonie. Le feu de la

20i LA PESTE DE MARSEILLE

fièvre éclatait dans ses yeux rougeâtres. Sa face était plombée et livide, sa peau marbrée de taches blanches et noires. Par tendresse conjugale elle s'était attaché, avant de tomber dans le délire, une longue corde au pied afin que son mari pût la traîner sans danger dans sa fosse après sa mort.

La plupart des médecins, Georges excepté, redoublaient encore l'abattement des malades par les précautions extrêmes qu'ils prenaient en les visitant. Persuadés qu'en relevant leur moral ils les guériraient à moitié, les vétérans de Montpellier adoptèrent dès ce moment le système opposé. Ainsi^ pour leur laisser croire que de tous les maux la peste est le plus ordinairOj le chancelier et ses deux confrères, du chevet de la paysanne, allèrent, avec M. Moustier, parcourir successivement les quartiers^, s'approchant des pestiférés de sang-froid j sans répugnance et sans précaution. On les vit s'asseoir sur leurs lits, toucher leurs bubons, et rester là avec tranquillité autant de temps qu'il en fallait pour se bien informer de l'état de la maladie et assister à l'exécution, par les chirurgiens^ des opérations qu'ils avaient ordonnées.

Guidés par le noble échevin, ils vont partout, abordent les malades dans les rues, sur les places, dans les maisons, refusant l'argent que leur offrent les riches, et ne recevant que les mille bénédictions qui les suivent de tous côtés.

La nuit seule interrompit ce pieux pèlerinage. M. Moustier ramena dans sa maison le vieux Deydier et Verny, et fit conduire le chaucelier à l'hôpital des pestiférés, auprès de soa ancien élève. Georges s'affligeait sincèrement à cette heure, car le rapport de Jaffard lui avait laissé peu d'espoir de retrouver son père ; aussi éprouva-t-il, à la vue de son ancien et vénérable maître, un de ces vifs mouvements de joie auxquels son cœur n'était plus accoutumé.

Ils soupèrent dans sa cellule, et, après ce repas abondamment et délicatement servi, car la ville était généreuse, un entretien, puisé chez tous les docteurs des écoles de l'orient et de l'occident et hérissé de mois latins, grecs et arabes, s'en-

n- ,v 'sa:

gagea entre le dessert et le café, et se prolongea fort avant dans la nuit. Pendant qu'il donnait la réplique au digne professeur, enchanté de cette soirée et heureux au possible, Georges ne se doutait guère des dangers que son père courait sous le même toit et à deux pas de lui.

Après le crime de la rue de la Tête-d'Or, Germain avait fait tant de recherches pour découvrir un notaire, qu'il était parvenu à ses fins. Ayant toutes les raisons du monde de n'éveiller point l'attention, il lui donna rendez-vous pour dix heures du soir, dans la sombre rue des Jardins. L'appât d'une forte récompense triompha des répugnances du notaire, qui se rendit au lieu convenu à l'heure précise, et fut introduit par une porte condamnée depuis longtemps, dont Germain s'était procuré la clef, dans les terrains laissés en friche autour de l'hôpital, et de là dans le réduit construit en gros madriers de chêne qu'il avait choisi pour habitation.

Ce trajet s'étant fait dans les ténèbres, le tabellion n'avait aucune idée du lieu où on le conduisait. Sans soupçonner encore la vérité, il en sentit comme un vague pressentiment en entrant dans la loge de l'infirmier. Il allait demander des explications ; mais Germain, lui fermant la bouche :

— Il s'agit, dit-il rudement, de dresser un contrat. Mettezvous à cette table et grattez-moi le parchemin d'une main diligente. La future, la voici; elle s'appelle Catherine Germain,voilà le futur qui a nom Jean-Jacques-Auguste de Durfort. Monsieur le baron, ici présent, reconnaît à ma sœur une dot touchée par lui de 50,000 livres, Bt il légitime les enfants nés d'elle et de lui en dehors des lois sacrées de l'Église et du mariage.

Le notaire royal s'assit, tailla sa plume, déboucha son encrier de corne et demanda, par habitude, avant d'écrire, au baron couché et gardé à vue par la Catinelle, si telles étaient bien ses intentions.

— Oui, murmura le baron avec un profond soupir, pourvu qu'on me tienne parole!...

Cet acquiescement conditionnel toucha la corde sensible du

tabellion, celle du formalisme; il se redressa, prit du tabac, et déclara que le consentement des parties, pour être valable, ne devait comporter aucune entrave ni supposer aucune réticence.

— Écrivez! dit Germain en haussant les épaules.

— Oui, écrivez I ajouta aigrement la Catinelle, et ne l'écoutez pas!...

— Permettez! permettez, ma chère; je ne peux écrire que ce qui est clair, lucide, sans ambages!... Il y a ici une obscurité, un air de mystère, qui, à vous parler franchement, ne me plaisent guère. Et d'abord, j'aurais pour mon compte une demande à formuler. Où m'a-t-on amené?... où suis-je?...

— Cela est-il nécessaire pour la validité de l'acte? répondit Germain d'un ton railleur.

— Indispensable, mon ami! !..

— En ce cas, il faut vous l'apprendre : vous êtes dans une des loges de l'hôpital de la Charité.

— A l'hôpital des pestiférés! s'écria le notaire, devenant vert d'effroi et laissant échapper sa plume...

— Précisément ! et en bonne compagnie, comme vous savez!

— Misérable ! que t'ai-je fait?...

— Voici votre plume, dit Germain d'un ton menaçant, pas d'observations, pas d'injures, pas de révolte, ou je vous porte à l'instant même dans le lit tout chaud et humide encore d'un mort !

es cheveux grisonnants du tabellion se dressèrent d'horreur sur son front ridé ; ses regards, qui fuyaient Germain, rencontrèrent ceux du baron, et une entente rapide comme l'éclair, et sympathique, s'établit entre ces deux hommes. Le baron avait l'air de lui dire : Si vous ne pouvez me tirer d'ici, faites du moins un acte nul, et n'oubliez pas en sortant de me délivrer de leurs mains. A quoi l'œil du notaire semblait répondre : Comptez sur moi, je protesterai, une fois dehors, de la bonne façon.

Soupçonneuse à l'excès, la Catinelle se douta de cette intelligence. Elle avertit tout bas son frère qui sourit, la rassura par

m mot dont le notaire eût frémi de la tête aux pieds, s'il l'eût 3UÏ, et pria doucereusement celui-ci de remplir son office.

Le notaire s'y résigna; mais les grosses gouttes de sueur amassées sur son front et le tremblement de sa main révélaient énergiquement la violence qu'il s'imposait et le trouble de son âme. La rédaction du contrat fut très-longue, parce que de temps en temps une goutte de sueur ou une larme tombait bruyamment sur le parchemin, et qu'il fallait la laisser sécher et attendre pour achever la ligne commencée. L'acte fini, Germain le prit, le lut avec attention et le porta au baron de Durfort, en l'invitant à y mettre sa signature. Le baron jeta un coup d'œil suppliant au notaire ; l'officier ramassant tout son courage, intervint alors, et fit remarquer à Germain que, selon la coutume de Provence, le contrat serait nul s'il n'était d'abord signé par deux témoins.

— Les circonstances, répondit Germain, nous dispensent de ces formalités.

— Permettez, répliqua le notaire, s'enhardissant sur son ter rain, l'arrêt du parlement et l'ordonnance de notre commandant ne portent exception à la règle que pour les cas où il est impossible de se procurer des témoins. Or, cette impossibilité ne saurait exister dans l'hôpital où j'instrumente.

Germain réfléchit quelque temps, -et sortit en disant qu'i allait chercher des témoins. Au bout d'un quart d'heure, il revint en effet tout joyeux, et apprit à sa sœur que le confesseur de l'hôpital, qui devait bénir son mariage, s'était chargé de les lui amener.

— Il ne faut pas qu'il tarde trop murmura celle-ci de sa voix rauque : vois comme il est changé 1...

— Je m'en suis aperçu depuis mon retour ; il a pris la peste dans le tombereau, et tu seras bientôt veuve !

— Pourvu que l'ecclésiastique arrive à temps !...

— Le voici, dit Germain, reprenant subitement sa figure céate et ouvrant la porte toute grande pour laisser entrer le Père Hilaire.

Le vénérable confesseur, après lui avoir annoncé que les témoins le suivaient, s'approcha du lit du malade ; mais dès que le baron l'aperçut une révolution soudaine se fit en lui : se dressant tout à coup avec impétuosité, et étendant ses bras tremblants d'émotion et de fièvre :

— Ah î mon père, lui cria-t-il, sauvez-moi ! sauvez-moi de ces misérables!...

— Que veut dire? demanda le vieillard en se retournant vers Germain.

— Ne le voyez- vous pas, mon père ; il a le déliré, mais venez, approchez sans crainte, je vais le contenir I et, s'élançant sur le baron, Germain le prit à la gorge, et s'efforça d'étouffer ses cris.

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