LES HORREURS DE LA PESTE
Une lutte terrible s'était engagée entre Germain et le baron de Durfort. La fièvre et la rage doublaient les forces du baron qui résistait aux efforts réunis de la concubine et de son frère, lorsque les témoins annoncés par le religieux entrèrent dans la loge : c'étaient Georges et son vieil ami le chancelier de l'école de médecine. Attirés par les cris du baron, ils avaient doublé le pas. Georges, que tourmentait un sinistre pressentiment, arrive le premier et voit son père au milieu de la chambre, renversé et râlant sous le genou de l'hypocrite qui le tenait des deux mains à la gorge et l'étranglait.
Une exclamation de fureur sortit de sa poitrine, il bondit comme le lion, et, en un clin d'oeil la Catinelle, repoussée violemment, roulait au fond de la chambre, et, pris à la gorge à son tour, Germain était enlevé par un bras de fer et cloué au mur. La stupéfaction qu'éprouvait ce misérable, à la vue du fils de sa victime, de celui qu'il croyait enchaîné sur le banc des
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galères et qui apparaissait à l'improviste comme le châtiment paralysait du même coup sa force et son intelligence. Comme frappé de la foudre, il restait immobile, les cheveux hérissés l'œil hagard et les bras pendants.
La voix du baron, qui s'était relevé en chancelant et qui s'écriait dans l'égarement de la fièvre :
— Tue-le! tue-le, mon fils! Venge-moi! venge-toi! aug mentait encore sa terreur.
Pour Georges, pâle et tremblant de colère, il n'entendait pluî rien et eût étouffé l'hypocrite en l'étreignant de sa main crispée, sans l'intervention de son vieux maître et du digne confesseur qui, à torce de prières, lui firent lâcher prise. Abandonnant ce scélératj dont le corps merte alla tomber et rebondii sur le carreau, il courut à son pere^ le prit dans ses bras, et frémit ens'apercevant qu'il ne l'avait retrouvé que pour le perdre.
L'état de surexcitation fiévreuse dans lequel il vivait depuis quelque temps et les violences qu'il venait de subir, avaient développé les germes du mal avec une telle rapidité qu'on pou^ vait prédire, sans être médecm, qu'il n'avait plus que peu d'instants à passer dans ce monde. Le malade le sentait du reste lui-même, et à peine eut-il regagné son lit que, prenant la parole d'une voix saccadée :
— Georges, mon fils, éloigne-toi, dit-il, j'ai la peste et je vais mourir, mais avant il faut que je répare une partie du mal que je t'ai fait. Puisse ce Dieu que j'ai si longtemps offensé, bravé et méconnu, m'en laisser à présent la force î Messieurs, continua-t-il avec la volubilité de la fièvre, en s'adressant au PèreHilaire et au chancelier de Montpellier, écoutez la déclaration solennelle et véridique d'un mourant, et vous, tabellion du roi, couchez-la sur le parchemin, sans oublier un mot.
Alors , malgré les instances de Georges , empressé par piété filiale à lui épargner cet aveu, il dicta au notaire une déclaration claire et minutieuse des faits, révéla la part qu'il avait prise par faiblesse à la fabrication de la fausse monnaie , dont les ateliers, dirigés par Germain, étaient établis dans les grottes,
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et fit connaître, en exprimant les plus vifs remords, le noble dévouement de son fils qui s'était laissé accuser et condamner à sa place. Après avoir signé cet acte, il voulut rester seul avec le père Hilaire, renouvela ses aveux sous le sceau de la confession , et se prépara de son mieux au terrible passage. Pour qu'il ne laissât aucun levain de haine dans ce monde, le digne confesseur l'avait décidé à pardonner à Germain et à la concubine ; mais lorsqu'il les appela pour les amener auprès de son lit, ils ne répondirent point. Tous les deux avaient disparu. Il sortit alors pour aller chercher le viatique, suivi par le notaire qui brûlait de quitter la place, et le chancelier se rapprocha du malade avec Georges.
Bien qu'il ne se fût pas écoulé plus d'une demi-heure depuis leur arrivée, le baron était déjà méconnaissable ; il avait la face livide, éteinte, cadavéreuse, les yeux fixes, étincelants, la langue noire, la parole précipitée, bégayante, impétueuse, la respiration pénible et sifflante. De petites pustules blanches et charbonneuses diapraient déjà tout son corps. Sa vue ternie, égarée comme celle d'un homme ivre, marquait l'épouvante et le désespoir. Il tombait dans des assoupissements fréquents, d'où il ne sortait que pour exprimer son repentir du passé et demander pardon à son fils qui fondait en larmes.
La cérémonie religieuse achevée, il perdit connaissance, les symptômes mortels se manifestèrent comme à l'ordinaire par des vomissements, des tremblements convulsifs, la léthargie et, un peu avant le jour, le vénérable père Hilaire, inclinant du côté de Georges son front chauve et sa barbe blanche, murmura ces paroles :
— Mon fils, il ne vous reste plus qu'un père dans le ciel !
Georges, dont le cœur était brisé, voulait rester dans cette chambre, mais les deux vieillards s'y opposèrent avec autorité, l'un au nom du devoir sacré qu'il avait à remplir comme médecin, l'autre en faisant parler la religion, qui défend de braver par désespoir un péril inutile. Entraîné malgré lui dans sa cellule, il n'en redescendit, à Taube, que pour voir cacher, sous
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une triple couche de chaux, la dépouille mortelle du baron'de Durfort, à laquelle, en considération des services rCD dus par son fils, le commissaire de la ville accorda trois pieds de terre dans l'enclos de l'hôpital.
Cette catastrophe imprévue avait fait une telle impressiot sur le cœur du jeune médecin, que M. Mouslier, qui l'étai venu voir le matin avec le commandant de Langeron et le che valier Roze, fut de l'avis du professeur de Montpellier et le pressa vivement de sortir de la ville et d'aller passer la journée à la campagne. Langeron lui en donnant l'ordre formel, et Roze lui offrant sa barque et ses rameurs, il céda et consentit à prendre, pour revoir Sylvine, ce congé de vingt-quatre heures.
Le voilà donc qui s'achemine vers le port ; mais à peine a-tr-il traversé les deux premières rues, qu'il s'arrête saisi d'horreur. Enfermé dans l'hôpital depuis le début de la contagion, il n'avait pas revu Marseille, et ne pouvait reconnaître l'opulente et noble cité dans le théâtre de désolation et de misère qui s'offrait à ses yeux. Places et rues étaient désertes, toutes les boutiques fermées. De quelque côté qu'il portât ses pas, il trouvait la voie publique jonchée à droite et à gauche de cadavres qui s'entre-touchaient et qui, pourris à moitié, étaient hideux, effroyables à voir.
Le nombre des forçats étant devenu insuffisant pour nettoyer journellement les quartiers infestés, ces cadavres restaient sur le pavé des semaines entières, et ils y seraient restés encore plus longtemps, si la puanteur qu'ils répandaient et qui inlfectait les voisins, ne les eût déterminés, pour leur propre conservation et, pour éloigner ce foyer pestilentiel, à faire un effort sur eux-mêmes et à les tirer des appartements pour les traîner sur le pavé. Ils les harponnaient la nuit avec des crocs attachés à de longues cordes et les amenaient de loin jusqu'à la rue, où ces débris horribles étaient abandonnés devant la maison d'un voisin qui frémissait le lendemain à cette vue, et s'efforçait de les pousser plus loin encore.
Tout le Cours, toutes les places, tout les quais du port étaient encombrés de ces cadavres enflés et bleuâtres qui s'y élevaient par monceaux. La place de la Loge et les palissades n'en étaient pas moins jonchées par la quantité qu'on y débarquait continuellement des bâtiments et des navires sur lesquels s'était réfugiée une multitude de familles dans la fausse persuasion que la peste n'irait pas les atteindre au milieu de l'eau.
Sous chaque arbre du Cours et des places publiques, sous l'auvent des boutiques de la Cannebière et des grandes rues, on voit, à côté des monceaux de morts, un nombre prodigieux de pauvres malades, et même des familles entières étendues misérablement sur un peu de paille ou sur de méchants matelas. Les uns sont dans une languewr qui n'attend et ne désire que la mort ; les autres, l'esprit troublé par l'ardeur du venin qui les consume et les dévore, implorent le secours des passants, tantôt par des plaintes touchantes, tantôt par des gémissements que leur arrachent les douleurs ou la frénésie. Il s'exhale de leurs grabats une puanteur insupportable ; et, comme si le fléau qui les étreint n'était pas assez terrible et assez cruel, ils ont à supporter encore toutes les rigueurs de la disette et de la misère publique, qui semble s'unir à la peste pour faire souffrir à la fois plusieurs morts à ces malheureux. Aussi augmentent-ils à chaque instant le nombre des morts qui les environnent.
Le cœur se fend d'y découvrir tant de pauvres et misérables mères qui ont à leur côté les cadavres de leurs enfants, qu'elles ont vus expirer sous leurs yeux sans leur pouvoir donner aucun secours, et tant de pauvres petits enfants encore attachés au sein de leurs mères mortes et déjà froides, et suçant sur ces cadavres le virus de la peste.
Si quelque espace se trouve encore dans les places et dans les rues, il est rempli de bardes et de meubles pestiférés que l'on jette par toutes les fenêtres. Si l'on rencontre quelques personnes çà et là, ce sont des spectres languissants et hvides qui errent au hasard, expirent où ils tombent, au milieu des
plus horribles convulsions. Les sentiments de la nature sont morts partout : on repousse le pestiféré, ou l'on prend le part» de le jeter hors de la maison, ou bien d'en fuir et de l'y laisseï seul, sans aide, sans secours, livré à la faim, à la soif et à tou* ce qui peut rendre la mort plus dure et plus cruelle.
Par une douloureuse réciprocité, ceux qui avaient abandonm leurs parents malades étaient eux-mêmes bientôt abandonnés à leur tour et mis à la rue comme les autres. On n'entendait df toutes parts que plaintes, cris et gémissements qui perçaien» les cœurs les plus froids et les plus insensibles. Le riche, alors, ne se distinguait plus du pauvre, ni le gentilhomme du manant Sous son niveau terrible, la peste avait tout égalisé. Tel grand seigneur, relégué sous un auvent, périssait sur le pavé côte à côte d'un mendiant ou d'un pêcheur; tel négociant, riche à millions la veille, ne pouvait obtenir de la charité des passant? une goutte d'eau pour humecter ses lèvres, et se traînait péniblement jusqu'au ruisseau infect de la rue, heureux quand il n'expirait pas avant d'y arriver!
Navré par ce spectacle, qui eut le pouvoir du moins de faire diversion à sa douleur, Georges doublait le pas, lorsqu'il aperçut vers le milieu de la grand'rue l'évêque de Marseille, le digne Belzunce, qui n'avait plus de croix d'or, car il l'avait vendue aux juifs pour secourir ses pauvres. Retroussantsa robe violette, il venait de s'agenouiller à côté d'un homme de grande taille étendu tout habillé dans le ruisseau, et agonisant. Un de ses chanoines était de l'autre côté, et ils faisaient tous leurs efiforts Dour lui arracher quelque signe de douleur d'avoir offensé Dieu.
Le chanoine reconnut Georges qu'il avait vu à l'hôpital, et le pria de leur dire ce qu'il pensait de ce malade. Georges secoua la tête, montra les tombereaux qui s'avançaient dans le lointain, et passa en saluant respectueusement l'évêque. Se frayant un pénible passage à travers les corps morts, les meubles et les haillons des pestiférés entassés dans toutes les rues, il descendit ensuite vers le port. Quel changement, hélas ! depuis qu'il avait quitté la maison du chevalier Roze. Sur ce port,
alors si vivant, si animé, si bruyant du matin au soir, planait un lugubre silence; rendu à peu près impraticable, comme les places et les rues, non-seulement par les corps putréfiés qui flottaient à sa surface, mais encore par les bardes infectées et plus de dix mille chiens morts, pourris et surnageant sur l'eau, ce port, si magnifique naguère, exhalait une telle infection que Georges, malgré son courage, fut contraint de reculer. Recourant à son éponge imbibée de vinaigre, il s'enfuit et résolut de gagner Rive-Neuve par un autre chemin, et après avoir fait prévenir les rameurs d'aller attendre la chaloupe du chevalier Roze hors du port, vers le fort Saint-Nicolas ou à la Teste de More.
Dans ce dessein, il se dirigea rapidement vers l'arsenal; mais au moment de franchir la barrière tenant à l'estacade, derrière laquelle s'étaient barricadées les galères, il s'arrête encore et tourno la tète, car il lui a semblé entendre les hurlements plaintifs d'un chien. Il ne se trompait pas. Croyant faussement que ces animaux propageaient la peste, les échevins avaient ordonné de les tuer ; or, un de ceux qu'on venait de précipiter dans le port, nageant faiblement vers le quai, paraissait, par ses gémissements, implorer le secours de Georges. Ému de pitié, il s'approche, et n'a pas plus tôt jeté les yeux de ce côté, qu'il reconnaît Pastour, faible, exténué et pouvant tenir à peine sa tète hors de l'eau.
Un filet de pêcheur, dont le propriétaire était mort sans doute, pendait aux palissades ; Georges se hâta de leplongerdans la mer et fut assez heureux pour en coiffer Pastour, qui accrocha si bien ses griffes dans les mailles, qu'il put être enlevé par le bras vigoureux de son sauveur et posé sur le quai. Débarrassé des plis du filet, le fidèle animal se traîna en gémissant à ses pieds; ses yeux caves, sa langue pendante et ses flancs creux et palpitants n'indiquaient que trop bien son plus grand besoin : il se mourait d'inanition. Georges portait en sautoir deux calebasses pleines, l'une de bouillon, l'autre de liqueur des Iles. La crainte de rencontrer en chemin quelque pauvre malade lui
avait fait prenure cette précaution dont il s'applaudit doublement plus tard.
Emplissant son écuelle jusqu'aux bords, il la présenta au chien, qui but avidement et se releva. Une seconde ration de cet excellent bouillon des convalescents parut lui avoir rendu ses forces : car fixant son œil intelligent sur Georges, il se tourna pour lui montrer les blessures qu'il avait au flanc et se mit à marcher devant lui en gémissant d'une façon particulière. Un vague soupçon de la vérité s'offrit alors à l'esprit de Georges
— Pastour, s'écria-t-il, le regardant attentivement, où est ton maître? Où est Michel?...
A ce nom, Pastour fit entendre un hurlement lugubre.
— Plus de doute ! murmura Georges, il est arrivé quelque malheur. Atteint peut-être de la peste, ce brave ami souffre et gémit abandonné dans quelque coin. « Allons, Pastour! £n avant, fidèle! Michel, il faut trouver Michel!...
Le chien bondit et s'élança du côté de la ville où Georges rentra pour le suivre. Guidé par lui, il se plongea de nouveau dans ce dédale des îles marseillaises d'où il avait déjà eu tant de peine à se tirer une heure avant : Pastour marchait sans hésiter, la tête haute, sautant par- dessus les cadavres quand ils barraient la rue, et trouvant d'instinct le chemin le plus court. C'est ainsi qu'il gagna la rue de la Tête-d'Or, et qu'il courut à la maison abandonnée, devant laquelle les chèvres» après avoir passé la nuit à brouter le long des remparts, étaient revenues s'accroupir.
Toujours guidé par le chien qui remuait la queue et gémissait à chaque marche, Georges gravit l'escalier et arrive au quatrième étage. Là Pastour s'arrêtant, le regarda d'un œil humide et se mit à gratter la porte. Georges appela le chevrier plusieurs fois; ne recevant aucune réponse, il se précipite contre la porte avec tant de vigueur qu'il la jette en dedans du choc. Quel douloureux spectacle frappe ses yeux aux premiers pas qu'il fait dans cette chambre I... A côté d'une mare de sang dont le carreau était rougi, un enfant près d'expirer dans son
berceau et râlaùt à peine, puis le malheureux Michel étendu sans mouvement sur un grabat, la face appliquée au mur.
Le déliant à la hâte, il prend son bras pour voir s'il restait à son pouls quelque signe de vie; mais qu'on juge de son émotion et de sa douleur, lorsqu'il s'aperçut que le pauvre chevrier avait le front collé au mur par le sang qu'il avait perdu et qui s'était séché depuis l'assassinat. Croyant sentir de faibles pulsations, il trempe son éponge dans une cruche pleine d'eau et, mouillant doucement la plaie, parvient à lui détacher le visage. Quelques gouttes de la liqueur des Iles, versées sur ses èvres, rendirent un peu plus de mouvement au pouls qui semblait éteint. Georges continua ses soins avec la patience du médecin et l'affection d'un frère ; et, grâce au renouvellement de l'air, à des frictions où le fort vinaigre des infirmeries fit merveille, et à l'efficacité des cordiaux habilement et progressivement employés, il eut le bonheur, sans prix à ses yeux, de ranimer le mourant. Au bout de quelque temps un faible et pénible soupir exhalé de sa poitrine annonça le triomphe de la science et de l'amitié.
L'abandonnant une minute, pendant que Pastour lui léchait les mains en gémissant, il courut au berceau et fit prendre une écuelle de bouillon à l'enfant, qui revint sur-le-champ et se mit à pleurer ; à ses cris, Michel ouvrit les yeux. Peindre la joie de Pastour à ce moment serait essayer l'impossible. Couché devant son maître, il pleurait de bonheur et remplissait la chambre d'aboiements éperdus.
En faisant un effort pour se soulever, le chevrier vit Georges, et l'ombre d'un sourire passa sur ses lèvres pâlies.
— Buvez, disait Durfort en lui tendant sa calebasse, buvez ceci, Michel, afin de- reprendre des forces, et ne me parlez pas!...
Le blessé obéit, puis ses yeux se fermèrent, et il dormit une heure au moins. A son réveil, ce n'était plus le même homme, 'a parole lui était revenue avec la vitalité de la jeunesse, et bien que très-faible encore, il put se dresser sur son séant et murmurer :
— OÙ suis-je?...
— En sûreté, grâce à Dieu, et avec deux anîis ! répondit à son chevet une voix joyeuse.
— Ah! monsieur Georges! Je ne me trompais donc pas, c'est vous!...
— Plus bas! plus bas, Michel, et ne réponds qu'en peu de mots à mes questions !.,, Qui t'a frappé et enfermé dans cette chambre?...
— Je n'en sais rien ! Je donnais du lait à ce pauvre petit innocent... Il m'a semblé que la maison s'écrasait sur ma tête. Tout était noir et tournoyait autour de moi. J'ai cru entendre quelque temps les aboiements de mon chien, puis je n'ai plus rien entendu ni senti.
— Un misérable a voulu t'assassiner et te faire périr ici d'une mort affreuse : car tes mains étaient liées et tes pieds aussi avec cette ceinture.
— • Cette ceinture... '.dites-vous? Je la reconnais... C'est une ceinture de Sorèze!...
— Et, qui peut en porter à Marseille?...
— Le ménétrier Vert...
— Ce n'est pas lui!...
— Et le gouvernant du comte d'Aiguës -Vives...
— Germain! C'est lui! s'écria Georges, dépliant la ceinture rouge, voilà bien un G à la marque. Ah ! le scélérat, cette fois il ne nous échappera pas!...
— Un pauvre homme comme moi, en effet, n'a pas d'ennemis. Mais quel hasard miraculeux vous a conduit de ce côté?...
Georges lui apprit alors où et comment il avait rencontré le chien son véritable sauveur. Puis, après ce récit, il posa avec les linges dont il avait toujours ample provision un premier appareil sur ses blessures et résolut de l'emporter à la bastide dans la barque du chevalier Roze. La seule difficulté était de se procurer des bras. L'obligeance de M. Peyssonel qui se trouva tout à propos sur ses pas, lorsqu'il allait essayer de découvrir
quelque garde de l'hôtel de ville, le tira de peine. Le vieux médecin, ravi de pouvoir être agréable à son jeune et savant confrère, s'empressa de lui céder sa chaise, dans laquelle Michel fut transporté à la Teste de More, et il se chargea^ en outre, d'envoyer l'enfant abandonné à l'hospice des orphelins. Pastour, pendant ce temps, sur l'ordre de son maître, dont il comprenait à merveille les signes, prenait les devants avec les chèvres, et Georges, avant de s'embarquer, allait apprendre au vieil Estelle les faits et gestes de Germain et demander justice.