LES GRANDS DANGERS
Depuis longtemps, journée plus belle n'avait lui sur le golfe des Iles. Éblouissante aux rayons du soleil d'août comme un miroir d'argent, la Méditerranée roulait paisiblement ses vagues, et, aussi rapide que l'alcyon, la chaloupe du chevalier Roze volait, la voile déployée, vers les roches de Tiboulen. A mesure qu'elle avançait et que la côte, s' évasant peu à peu, découpait sur le fond d'azur de la mer ses flancs calcinés par la canicule, de la ligne de bateaux amarrés à la grève, où s'étaient réfugiés les pêcheurs avec leurs familles, s'élevaient des voix suppliantes implorant du secours, ou des voix effrayées demandant des nouvelles de Marseille.
Le fléau poursuivait, en effet, avec rage les infortunés que la Décessité ou la crainte avait chassés sur les vaisseaux et sur les barques. Il pénétrait dans leur prison flottante avec les provisions qu'ils venaient prendre à terre, et y fit d'autant plus de ravages que, ne pouvant s'éviter, ils s'infectaient les uns les autres. Éloignés de tous ceux que leur situation aurait pu toucher, ils n'excitaient la commisération de personne, et mouraient sans secours, comme dans un désert. On en vit se pré-
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cipiter de désespoir dans les flots ; d'autres s'y jetaient à chaque instant dans les transports d'un délire frénétique, et leurs cadavres, mêlés à ceux des autres pestiférés^ flottaient sur les eaux et couvraient la moitié de la rade, à moitié rongés par les poissons. Georges, ému de pitié, fit arrêter plus d'une fois la barque pour visiter ces malheureux que la misère décimait plus cruellement encore que la peste. Ces stations furent si nombreuses, qu'il ne toucha que vers midi à la plage de Veaune.
, Là, excités par la promesse d'une bonne récompense, les deux rameurs, après avoir solidement amarré la chaloupe visà-vis de la chapelle de Notre-Dame, consentirent à porter le chevrier sur un brancard jusqu'à la bastide du frère de leur maître. La distance n'était pas grande, et quoiqu'ils eussent pris le chemin le plus long en suivant, pour éviter la chaleur, la rive droite et^ombragée de peupliers de l'Huveaune, ils arri- ^ vèrent assez promptement.
Cette bastide, appelée la Favorite, se composait d'une maison à deuK étages donnant sur un vaste jardin dont l'Huveaune baignait les murs. A côté du bâtiment principal s'élevait un pavillon habité par le jardinier. Une grille assez élégante le séparait d'un saut-de-loup au bout duquel commençait le mur du jardin. Georges sonna^ non sans un vif battement de cœur, à celte grille; mais personne ne répondit; il redoubla sans plus de succès: les tintements delà cloche retentirent au milieu d'un morne silence, et rien ne bougea dans la maison ni dans le parc.
Vivement alarmé, il franchit d'un bond le saut-de-loup et -courut vers la bastide. Il fallait passer devant la serre; Georges, voyant la porte ouverte, y entra, et qu'on se figure son trouble en y trouvant le jardinier dans l'attitude d'un homme attaqué de la peste. Ce malheureux ne l'eut pas plus tôt aperçu que, le prenant pour un des commissionnaires du terroir, il vint tomber à ses pieds en joignant les mains et en criant grâce !
— Que s'est-il donc passé? demanda Georges, dont les genoux tremblaient si fort qu'il fut obligé de s'asseoir.
— Hélas! monsieur, dit le paysan d'une voix dolente, hier dans l'après-midi, une femme de Sainte-Marguerite vint me prier delà retirer pour la nuit. Elle avait fui sa maison, à l'en croire, parce que son mari voulait la -battre; mais, sur le soir, elle tomba malade et nous avoua qu'elle avait la peste, et s'était réfugiée jusqu'ici pour ne pas aller aux infirmeries.
— Misérable! s'écria Georges furieux, qu'as-tu fait?... ,
— Une faute irréparable, et que je vais payer le premier, murmura le Provençal.
— Où est cette femme?
— Au fond du jardin, sous les lauriers ; elle est morte dans la nuit, et deux de mes garçons et moi l'avons enterrée avec ses habits, et couverte de chaïK.
— Il fallait parfumer tout de suite le pavillon!
— Nous y avons brûlé deux brassées d'herbes fortes ; mais rien n'y a ikit, monsieur, la mort était entrée! Quand nous avons voulu nous mettre ce matin au t^-avail, mes deux ouvriers sont tombés dans un grand abattement; ensuite sont venus les frissons, et à présent ils ont payé !...
— U Mait te hâter au moins d'enterrer les cadavres!
— Us sont près de l'autre, là-bas! J'y ai creusé une fosse à côté, qui va servir pour moi, car depuis ce matin, je suis dans cet accablement, mes forces m'abandonnent, et je sens que la mort ne tardera pas à me punir de mon imprudence...
Quittant ce condamné que nul secours humain ne pouvait guérir, Georges se précipita vers la maison, et un froid mortel le saisit au cœur en n'entendant aucun bruit et n'apercevant personne ; rappelant tout son sang-froid et toute son énergie, il entre, et, ayant rencontré au milieu de l'escalier un minime qui descendait en achevant son rosaire, il demande en tremblant s'il y a des malades dans la maison.
— Oui, des malades et des morts, répondit le religieux d'une voix sépulcrale.
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— Ah! mon père, au nom de Dieu, et sur votre salut! ditesmoi, je vous en conjure, qui la mort a frappé.
— Ceux qui ont déjà comparu au tribunal suprême, et celles qui sans doute les suivront promptement sont là, fit le minime en élevant la main.
Georges ne l'écoutait plus; volant à l'appartement du premier étage, il trouva deux hommes ressemblant à des mendiants étendus morts sur le plancher. Une table, où restaient encore quelques bouteilles entamées, attestait que l'ivresse avait aidé la peste. A l'étage supérieur, où il ne se traîna qu'en tremblant d'émotion, madame de Saint-Cyr était seule avec la femme du jardinier, qui, glacée par la terreur, n'osait appro- ■cher de son lit.
D'un coup d'oeil rapide et qui embrassait tout, Georges parcourut la chambre ; puis, courant au lit de sa tante :
— Où est-elle? demanda-t-il d'une voix éteinte.
— Ah ! Georges, mon ami, c'est le ciel qui t'envoie pour me sauver s'il en est temps encore, répondit madame de Saint- Cyr en lui tendant les bras.
— Sylvine ! dites-moi où est Sylvine.
— Hélas! je l'ignore : ma fille elle-même m'abandonne, depuis hier je ne l'ai pas vue, Nore non plus, mon cher enfant!
Georges se tourna vers la paysanne et l'interrogea du regard, ses lèvres n'ayant pu balbutier un seul mot.
— Monsieur, dit cette femme, mademoiselle n'est pas ici ; et voyant Georges sur le point de perdre connaissance, elle se
' h? "a d'ajouter : elle est partie ce matin avec la montagnarde pour la ville!
— Parlie! murmura Georges.
-- Mademoiselle s'inquiéta beaucoup hier toute la journée de ce que le chevrier ne venait pas. Ce matin elle n'a pu y tenir, et, malgré mes conseils et mes représentations, elle a mis mes habits du dimanche et s'est acheminée avant le jour avec la jeune fille au chapeau de castor.
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Des larmes abondantes mouillèrent les yeux de Georges,, qui devinait bien la cause de ses alarmes et frémissait à l'idée du péril qu'elle allait braver pour lui. Respirant pourtant pljus à l'aise lorsque son cœur fut délivré du poids qui l'accablait une minute auparavant, où il croyait presque à sa mort, il reprit avec promptitude la présence d'esprit et le sang-froid qu'exigeaient la gravité et l'urgence de cette nouvelle situation. Décidé à agir avec la vivacité et l'énergie de son caractère, il commença par s'approcher de madame de Saint-Gyr, prit son bras, à la grande surprise de la paysanne, et, après un examen minutieux du pouls, de la face et de la peau, déclara, d'un ton ferme, que son mal ne serait rien.
— Dieu vous entende, mon neveu, s'écria la bonne dame, oubliant complètement sa fille dans sa joie égoïste, comme elle oubliait le monde entier.
Grâce aux habitudes de prudence qu'elle exagérait toujours, on était dans sa chambre comme dans une étuve. Or, cette précaution fut son salut; elle amena la précieuse sueur qui arrêtait court les progrès du mal et souvent l'emportait tout à fait. Georges n'eut donc à lui prescrire que des tisanes acidulées, et, pour mieux attacher la Provençale à son chevet, il persuada à cette femme déjà remplie d'effroi par la mort des deux ouvriers de son mari, qu'elle serait à l'abri de la peste tant qu'elle resterait dans la maison.
Sûr dès lors qu'elle n'en bougerait plus, il y fit transporter Michel- qui s'établit sur un matelas au rez-de-chaussée, força les rameurs, par sa fermeté et en leur donnant l'exemple, à enlever et mettre en terre le jardinier, qu'il retrouva mort, et les duK vagabonds tués par l'orgie dans la bastide, puis il redescendit en grande hâte à la plage de Veaune, et se dirigea sur-le-champ à toutes rames vers Marseille.
Tandis que sa chaloupe vole sur l'eau comme une plume» revenons un peu en arrière pour suivre dans leur périll^'ise^ expédition mademoiselle de Saint-Cyr et sa fidèle Nore.
En ne voyant pas venir Michel la veille à l'heure accouturaée^j
les deux jeunes filles, chacune pour une cause différente, s'alarmèrent "vivement. La nuit se passa dans l'attente et l'angoisse. Enfin, au point du jour, Sylvine, dont l'ardente imagination s'exagérait toujours le danger et mettait les choses au pis, se figurant Georges malade et mort peut-être, résolut de profiter de la séquestration volontaire de sa mère pour aller chercher elle-même à Marseille la réponse qui n'arrivait pas. Après avoir combattu son projet faiblement, Nore finit par l'adopter. Sylvine se fit prêter les habits de la jardinière, afin d'exciter moins l'attention, et, un panier de fruit au bras, elles partirent au lever du soleil escortées par le brave Bontemps, qui avait fait, mais bien en vain, tous les efforts imaginables pour empêcher ce que, dans son respect, il n'osait appeler un acte de folie.
Le projet de mademoiselle de Saint-Cyr était de se rendre tout droit au logis du chevalier Roze, et d'envoyer prévenir Georges de son arrivée, par le père Bontemps. En conséquence, dès que, au sortir du chemin d'Endoume, elle aperçut les arbres de l'immense jardin de l'abbaye de Sainl-Victor, où les religieux s'étaient retranchés comme dans une citadelle, elle fit partir le ménétrier et se dirigea vers le couvent des bernardins, à côté duquel une ruelle menait au quai de Rive- Neuve.
Malheureusement, par suite des précautions prises afin d'isoler ce quartier, la ruelle était barricadée ; force leur fut donc de suivre un sentier très-peu fréquenté et fort long, qui les conduisit dans la ville. Harassée de fatigue à l'entrée de l'une des ruelles étroites et sombres qui débouchaient sur lo port, Sylvine s'assit sur des pièces de bois pour reprendre haleine un instant. Fatal repos, hélas 1 qui allait avoir pour toutes les deux de bien cruelles conséquences !...
Elle ne furent pas plus tôt assises que la lassitude, l'insomnie de la nuit précédente et la chaleur appesantirent peu à peu, et finirent bientôt par fermer leurs paupières. Malgré l'agilalion fiévreuse qui l'avait amené, ce sommeil était doux, mais il ne
dura pas longtemps. Saisie par le bras avec force, Sylvine tout à coup se réveSie en sursaut, et pousse un cri d'eflèroi à la vue de Germain, dont les yeux brillaient d'une joie folle et sauvage.
Sans lui laisser le temps de se reconnaître, il la prend dans ses bras, et s'enfuit comme une bête fauve qui emporte sa proie, suivi par Nore, que les cris de sa maîtresse avaient éveillée, et qui appelait en vain au secours de toute sa voix dans ces rues désertes. Il passe sur les cadavres, arrive, sans êlre arrêté, ni peut-être vu par personne, jusqu'au premier moulin à vent de la Tourette. Là, il porte sa victime, évanouie heureusement, dans le haut du moulin, laisse retomber violemment la trappe, et redescendant les marches de l'escalier quatre à quatre, court vers sa sœur qu'il embrasse avec frénésie.
— Je te comprends, murmura la Gatinelle, sans dérider son front sombre et méchant, c'est la revanche de l'hôpital!...
— Et une belle revanche, j'espère! une revanche pour laquelle j'aurais donné la moitié du sang de mes veines!... Ahl monsieur le médecin, vous avez empêché ma sœur d'être baronne de Durfort, mais, il n'y a ni Dieu ni diable qui tiennent maintenant; vous n'empêcherez pas mademoiselle de Saint- Cyr d'être la femme de Germain!...
— Tu as dessein de l'épouser?
— Une fois déshonorée, qui en voudrait?... Il faudra bien qu'elie me reste!...
— Allons ! reprit la Gatinelle, les yeux étincelants d'une joie sinistre et se mordant les lèvres jusqu'au sang, si le père me quitte, son îils, que j'abhorre, aura au morne le cœur déchiré pour la vie! c'est une consolation quand on souSre, de ne pas souffrir seule!...
— A table, sœur, s'écria Germain, et fais-moi de belles ilangailles!...
Le bruit des couteaux et des verres apprit bientôt à Norc, qui avait tout entexidu avec une profonde horreur, que le frère et la sœur se préparaient par l'orgie à l'acte infâme qu'iis
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venaient de comploter ensemble. Pour comble de malheur, Sylvine n'avait repris qu'à demi ses sens. Ce choc si imprévu et si violent semblait avoir ébranlé sa raison en brisant ses forces. Défaillante, et pouvant se soutenir à peine^ elle désespérait, la jeune fille, qui voyait s'écouler le temps dans une angoisse indescriptible, et était forcée de s'avouer, malgré son énergie, qu'elle mourrait sans sauver sa maîtresse d'un danger plus grand que la mort.
Le souvenir de Michel et de Georges glaçait tour à tour en même temps et enflammait son cœur ; le silence qui se fit subitement en bas lui rendit l'intrépidité qui la distinguait de son sexe ; au bruit des pas de Germain battant lourdement l'escalier, elle quitta Sylvine, releva la tète, et se prépara avec 'ardeur d'ujve lionne à cette lutte inégale et désespérée.