‹ La peste de marseilleChapitre 18 sur 25 · L ENFANT D'ISRAËL · texte numérisé non relu

L ENFANT D'ISRAËL

Au second coin formé à droite, en venant du port et de l'hôtel de ville, par la place et la rue des Carmes, s'élevait un grand bâtiment qui servait d'entrepôt^ aux négociants des halles avant la peste. Le trouvant vide et abandonné, Isaac s'y établit, et, grâce aux intefligences qu'il sut se ménager, avec la finesse de sa race, parmi les forçats et les voleurs nocturnes, il ne tarda pas à le remplir jusqu'au toit de bardes, de marchandises et de meubles pestiférés.

Ces objets infectés d'un venin si subtil et si dangereux, qu'il avait sufiQ pour répandre la peste à Toulon d'une seule balle de soieries qu'y porta un contrebandier, ne causaient pas la moindre crainte au juif. Il se contentait d'aérer, en ouvrant toutes les fenêtres, ce foyer de putréfaction et de mort, et vivait là aussi tranquille que dans sa maison de Sorèze.

Vers l'heure où se passait la scène du moulin à vent de la Tourette, assis devant une table de bois de rose incrustée d'argent, il achevait, dans une chambre obscure son frugal repas, aux 'ueurs d'un flambeau en vermeil, et calculait pour la centième fois le gain immense que lui rapporteraient un jour ces épaves de la peste, lorsque des pas précipités retentirent dans la rue, puis, au bout d'un instant, on heurta rudement à la porte.

Fidèle aux habitudes de prudence qui lui étaient commandées par son genre de commerce^ et le caractère peu scrupuleux de sa clientèle, il s'empressa de cacher le flambeau doré ; et, après s'être assuré que son poignard à lame aiguë était passé dans sa ceinture, il s'avança vers la porte et demanda lentement qui frappait.

— Moi! répondit une voix haletante, ouvre! Ouvre vite, Isaac !

— Quelque corbeau de Gus ou de Tsophan ! murmura le juif, en respirant fortement le vinaigre de son éponge et tirant les verroux. La porte entr'ouverte, il jeta dans la rue un coup d'oeil rapide sur l'homme qui avait frappé, et laissa échapper une exclamation de surprise à la vue de Germain.

Celui-ci, nu-tête, l'œil allumé par une demi-ivresse, et les traits contractés de colère, reprit haleine, et dit ensuite à voix basse et les dents serrées :

— Isaac, as-tu une hache?...

— Une hache ! répéta lentement le juif, et que veux-tu faire d'une hache, fils d'homme?...

— Que t'importe ! chien d'Israël ! réponds-moi, oui ou non

— Eh bien, forgeron des cavernes, je réponds oui, pour celui qui marche dans ma voie; non, pour qui me tourne visage!

— Il suffit ! Si tu en as une, je la prendrai bien malgré toi!...

— Entre et viens la chercher, dit le juif d'un ton railleur, en s'eff'açant pour le laisser passer.

— Dans cet effroyable fouillis où un démon seul peut vivre! Je plaisantais^ s'écria Germain, reculant de terreur.

— Dis-moi ce que tu veux en faire, de l'instrument d'Hiram, et je te le procurerai.

— Tu n'as nul intérêt aie savoir, Isaacl...

— Raison de plus pour ôter le bâillon qui serre tes lèvres.

— Eh bien, approche-toi : personne ne peut-il nous entendre?...

— Personnel Les Gabaonites de cette rue sont tous tombés sous l'épée du Seigneur : et il y a trop loin pour écouter d'ici aux fosses des remparts !...

— Sache donc, Isaac, un secret que je te confie! Je l'ai retrouvée par hasard aujourd'hui...

— Qui? demanda le juif, dardant sur lui son regard interrogateur.

— Une femme que tu ne connais pas, répondit Germain, qui sentait vaguement, malgré le trouble de ses idées, la nécessité de ne pas tout dire.

— Et après? brave batteur d'argent.

— Après! J'ai voulu monter dans la chambre, mais cette infernale Nore...

A ce nom, Isaac tressaillit, son œil étincela; saisie d'un tremblement nerveux, sa main eut à peine la force de retenir ses clefs; mais, étouffant son émotion aussi vite qu'elle était née, il se tourna vers Germain, et l'écouta impassible et froid comme le marbre.

Aveuglé par la rage et le vin, l'hypocrite n'avait rien vu : il était loin de soupçonner l'intérêt mystérieux que son complice prenait à Nore. Aussi, de question en question, Isaac l'amena peu à peu à des aveux complets. Il finit par lui raconter qu'ayant voulu monter à l'étage où était Sylvine, il avait trouvé la trappe de l'escalier si fortement assujettie, que ni sa vigueur herculéenne ni ses bras de fer n'avaient pu l'ébranler.

— La misérable ! ajouta-t-il en grinçant des dents do colère, aura passé quelque levier dans les anneaux du plan-

dier, mais que j'aie en main une hache, une hache, Isaac!..,

— Tu l'auras! répondit froidement le juif.

— Je la paye cent francs! Mais donne-la moi tout de suite!...

— Attends-la sur ce banc , fils de Tophet , et prépare les cores d'orge et les vases d'huile, je vais chercher l'arme d'airain !

Isaac poussa la porte, remit le verrou; mais, au lieu de fouiller dans son lazaret, il sortit par une des fenêtres du rezde-chaussée donnant sur la place des Carmes, et, se glissant le long des murs, sans bruit, grâce à sa chaussure orientale, il courut à l'hôtel de ville. Les rayons d'un soleil torride coulaient comme du plomb fondu sur la façade aux blanches colonnes et au balcon orné de pilastres de marbre de l'édifice consulaire. De lumière éclatante, la place, qui s'étend entre la façade et le port, offrait un tableau digne des pinceaux de Salvator ou du sombre Garavage.

A droite de l'hôtel de ville, vers le fort Saint-Jean, un hangar soutenu par quatre piliers, et adossé au mur, servait de corps de garde à trente soldats du régiment de Flandre, placés là pour faire respecter l'autorité des échevins. A gauche, une voile de vaisseau, clouée par le haut sur le fronton de l'une des croisées, et tendue par deux pieux plantés en terre, abritait les pestiférés qu'on débarquait du port, avant leur translation dans les hôpitaux ou aux fosses. Tout le long du quai étaient amarrées des embarcations pleines de malades et de mourants. De dislance en dislance, sur le lit de briques de ce quai rougi par le soleil, on voyait couchés pêle-mêle des morts et des agonisants. Deux carmes à la robe brune et au blanc manteau couraient, un crucifix en main, de l'un à l'autre de ces infortunés, et une cinquantaine de forçats la tête rase,, les épaules, les jambes et les bras nus, enlevaient les morts sous la surveillance des fusiliers de Flandre, qui, le mousquet au bras, assistaient à cette effrayante opération avec autant de sang-froid qu'à la parade.

A la tête des tombereaux arrêtés au milieu de la place se tenait l'échevin Moustier, à cheval, en chaperon et en robe écarlate : de l'œil, de la main et de la voix il dirigeait et encourageait les corbeaux. Ceux-ci, ruisselants de sueur, malgré l'avertissement réitéré du sifflet des comités, remplissaient leur tâche avec la lenteur et l'insouciante apathie des hommes des galères ; les uns apportaient lentement les cadavres sur un brancard, d'autres les traînaient sur le pavé dans leur linceul, en rejetant la tête en arrière, et donnant les marques du plus violent dégoût. Les plus hardis, tels que Jaffard^ qui méritait de plus en plus son surnom de Brave-Ia-Mort, les saisissaient à bras-le-corps, et, sans redouter le contact de ces chairs violacées, dont l'effroyable puanteur tuait parfois les forçats sur place, ils les lançaient dans les tombereaux pardessus la tête de leurs compagnons frémissants.

A quelques pas en arrière de la tente des malades^ un groupe d'officiers du régiment de Flandre, à chaval, qu'on reconnaissait à leur uniforme gris blanc, aux parements bleus et à leur chapeau bordé d'argent et d'or, formaient l'escorte de M. de Langeron, qui avait voulu présider lui-même au déblayement de la place. Sachant combien il était accessible, car il parcourait les rues du matin au soir, écoutant tout le monde, Isaac s'approcha jusqu'à la bride du cheval^ et là, découvrant son front chauve :

— Que l'Éternel^ dit-il humblement, garde et protège celui qui est la force et le bouclier du peuple I

— Un juif! dit Langeron après l'avoir examiné quelques minutes : n'importe ! en ce temps de calamité nous sommes tous égaux. Parlez ! que voulez- vous, l'ami ?

— Les juges de l'hôtel de ville, reprit Isaac s'inclinant \e plus bas possi)le, n'ont-ils pas fait sonner de la trompette et promis cent pièces d'argent à l'homme qui leur montrerait les traces d'un meurtrier ?

— L'infirmier qui s'est échappé de l'hôpital de peste pour commettre un assassinat, et dont les violences ont hâté la fin

du père de notre meilleur médecin? S'il s'agit de celui-là, je double la récompense promise.

Par un mouvement involontaire, le juif avança la main, puis il dit :

— C'est le même !

— Et où est -il ce misérable? s'écria le gouverneur rouge d'indignation.

— Devant la porte de la maison où je demeure, à l'angle de la place et de la rue des Carmes.

— Chevalier, dit Langeron à M. de Soissons, jeune officier des galères, et le plus actif de ses aides, vous venez d'entendre cet homme; prenez vingt soldats, qu'ils se rendent à l'instant même, par troupes de quatre et de différents côtés, dans la rue des Carmes, de manière à occuper à la fois toutes les issues ; quand vous tiendrez l'infirmier, mort ou vif, vous l'amènerez au milieu du Cours, où je me charge de lui faire bonne et prompte justice. Quant à toi, ajouta-t-il, s'adressant au juif, après le jugement, tu recevras ta récompense.

Isaac s'inclina plus bas encore devant le gouverneur, et n'en demanda pas davantage ; il vit partir les soldats de Flandre au pas accéléré, et, se frottant "sivement les mains, selon sa coutume, tendit son jarret d'acier, et arriva bien avant eux place des Carmes. Une réflexion lui était venue en chemin; rentrant chez lui à l'improviste comme il en était sorti, il alla sur la pointe du pied à la porte, ouvrit une sorte de guichet qu'il y avait pratiqué en s'emparant de la maison, et appela Germain.

— Enfin ! s'écria celui-ci dont la patience s'épuisait, où est la hache ?

— Où sont les dragmes? répondit Isaac.

— Je n'ai que peu d'argent sur moi; mais je te jure, par tous les saints du paradis! d'apporter les cent francs demain.

— L'Ecclésiaste a raison, murmura Isaac : « Ne te vante pas du lendemain, car tu ignores ce que le jour enfantera! »

— Va, tu peux me faire crédit; il y a plus de trente mille iivres en or au logis que j'habite.

LA PESTE DE MARSEILLE Ml

— Et OÙ les aurais-tu gagnées? demanda le juif dont l'avarice s'éveillait ardente à ces mots.

— En dépouillant les malades qui portent sur eux tout leur orj et même les cadavres, car je n'ai pas toujours eu peur, moi ! dit Germain à voix basse.

— Alors, je te ferai crédit, mais à une condition. Philistin des montagnes.

— Et laquelle?

— Dis-moi où tu demeures.

— Pour venir me voler peut-être, ou me trahir ! Tu n'en sauras rien, Isaac, ni personne.

— Puisqu'il en est ainsi, mieux vaut, comme dit le roi Lemuel, garder le fruit de son figuier, que de croire aux paroles de l'infidèle.

— Non ! dit Germain avec agitation, jamais ! je te connaistrop, Isaac !

— HiUe-toi ! insista le juif qui entendait déjà le pas amorti des soldats de Flandre.

— Non! non! mille fois non î

— Parle vite, ou tu es perdu !

— Que veux-tu dire, vieux coquin ?

— Entends-tu ces pas qui s'approchent? ce sont les soldats de l'hôtel de ville qui cherchent l'homme teint de sang...

— Ah ! scélérat ! s'écria Germain avec un rugissement de rage, tu m'as vendu !

— Et maintenant tu ne peux plus te racheter ; il est trop tard!

Débouchant, en effet, des deux côtés de la rue, les soldats de Flandre fondaient sur lui au pas de course. Germain était résolu à vendre chèrement sa vie; mais, entouré de baïonnettes, il ne put opposer qu'une résistance inutile, et fut saisi et garrotté en un clin d'œil. Aussitôt le chevalier de Soissons le fit jeter sur des fusils placés en croix et porter au milieu du Cours, comme il en avait reçu l'ordre. Morne, désespéré de ne pas savoir où retrouver Nore, et peut-être les trente mille

mt LA PESTE DE MARSEILLE

livres, Isaac suivit les soldats de loin, les mains croisées derrière le dos, la tête basse et la prunelle dilatée et fi^e comme le limier qui cherche une piste perdue.

lE COURS d'aix et la tôurette

L'embarcation du chevalier Roze, vigoureusement manœuvrée par les deux marins, qui avaient hâte de sortir de ces eaux, où presque chaque fois la rame heurtait un cadavre flottant, venait d'aborder à une ou deux encablures du fort Saint-Jean. Dans l'espoir que l'échevin de garde pourrait l'aider à retrouver Sylvine, Georges commença par monter à l'hôtel de ville. Le hasard ayant voulu qu'il y arrivât au moment où le chevalier de Soissons rendait compte de son expédition au gouverneur, celui-ci le requit de le suivre comme plaignant et comme témoin, afin d'assister au jugement sommaire de Germain, ce qu'il fut obligé de faire à son très-grand regret.

Afin de frapper les méchants d'une salutaire terreur, les échevins avaient résolu de donner à ce jugement tout l'éclat que permettaient les circonstances. Les compagnies bourgeoises des quatre quartiers avaient été convoquées par billet spécial. Celle du corps de ville comptait néanmoins peu de monde autour de son enseigne blanche: on n'en voyait guère de plus derrière l'enseigne blanche et bleue de la Blanquerie ; mais la bannière rouge de Cavaillon flottait au-dessus d'un groupe respectable, et les nombreux miliciens qui suivaient le drapeau rouge et noir de Saint-Jean témoignaient du zèle des pauvres gens du peuple, toujours les premiers au péril.

Deux compagnies du régiment de Flandre, précédées de leurs drapeaux d'ordonnance bleus et jaunes rayés avec croix blanche, venaient ensuite, baïonnette au bout du fusil ; puis

on voyait le commandant Langeron, escorté à trois pas de distance par les quatre échevins en robe et en chaperon. Les officiers des galères et les gardes particuliers de l'hôtel de \ille fermaient la marche.

Au son lugubre des tambours voilés et crêpés comme pour un enterrement, ce cortège longea le quai, remonta lentement la Cannebière, et alla s'arrêter devant les deux pyramides du Cours, entre lesquelles on avait dressé un gibet de trente pieds de haut. Au commandement de Langeron, les fusiliers de Flandre et les soldats des compagnies bourgeoises forment le carré, laissant au milieu un assez grand espace où se rangent en demi-cercle, auprès du gouverneur, les échevins toujours à cheval. La cour martiale ainsi constituée, Langeron ordonna d'amener le coupable, et fit signe à l'archivaire de lire son rapport.

Le vieux Capus, tirant alors un énorme cahier des profondeurs de sa robe noire, lut d'une voix sonore et avec une trèsgrande rapidité l'information relatant le guet-apens de la rue de la Tête-d'Or, le récit du notaire royal appuyé par le témoignage du père Hilaire et la déposition de Georges. Sa lecture achevée, le vénérable Estelle interpella Germain, et le somma de déclarer s'il tenait ces faits pour véritables.

Le temps écoulé depuis son arrestation et l'urgence du péril avaient dissipé les fumées du Lamalgue et calmé l'excitation rië\reuse de Germain. Avec son sang-froid, il s'était empressé de reprendre son masque; aussi, levant les yeux au ciel, il répondit de sa voix la plus doucereuse :

— D"eu me préserve de juger mal de mon prochain, ni d'accuser personne!...

— Point de faux-fuyants, dit Estelle, il faut répondre à la justice catégoriquement. Vous prétendez-vous innocent des faits ci-dessus énoncés?

— Aussi innocent que vous-même, noble et digne échevin 1

— S'il en est ainsi, quels motifs peuvent donc avoir les personnes qui vous acusent?...

— Elles se trompent! Tout homme, hélas! est sujet à l'erreur ! . . .

— • Je le sais par mon expérience, grommela Estelle, furieux d'avoir été joué par l'adroit hypocrite. Puis, changeant tout à coup de ton :

— Ne portiez-vous pas, dit-il tout naturellement, une ceinture rouge le jour où vous êtes venu me trouver à l'hôtel de ville?...

— Votre mémoire est fidèle, noble et digne écheviij I

— Pourquoi ne la portez- vous plus?

— Parce que je l'ai perdue.

— Ou bien oubliée dans le premier moment de trouble, à l'hôpital, sans doute?...

— Gela doit être, répondit Germain, charmé de la tournure que prenait l'interrogatoire.

— N'est-ce pas celle-ci? demanda l'archivaire négligemment.

— Oui, c'est la mienne!

— Regardez-la bien !...

— - C'est la mienne ; en la dépliant vous trouverez ma mar^que, un G en soie noire, à l'un des coins.

— Ainsi, vous la reconnaissez? reprit sérieusement Estelle, et vous feriez serment qu'elle vous appartient?...

— Oui, monsieur l'échevin, devant Dieu et tous ses anges î

— Le procès est fini alors : voilà le témoin qui vous condanme, car c'est avec cette bande d'étoife que vous aviez lié les pieds de la victime !

Atterré une minute, l'hypocrite se releva avec une audace incroyable, mais il eut beau discuter la valeur morale de cette preuve , et protester mielleusement et avec larmes contre l'information, ses juges étaient convaincus ; pendant qu'il invoquait les saints, Langeron recueillait les voix : cette formante remplie, il se tourna vers l'archivaire, et lui dicta sans s'émouvoir la courte sentence qui, vu le cas de flagrant délit, condamnait Germain à être pendu sur-le-champ, et étranglé

par l'exécuteur des hautes-œuvres à la potence dressée à cet effet sur le Cours.

Cette fois il n'y avait plus à biaiser, le péril devenait sérieux, aussi le condamné se transforma-t-il à vue d'œil. Dépouillant sa fausse douceur et son enveloppe bénigne, il laissa éclater l'énergie de son caractère et toute la violence si habilement contenue de ses passions. D'un bond, malgré les liens qui garrottaient ses bras, il s'élança jusqu'à la bride du cheval de Langeron, et là, tète haute et l'œil enflammé :

— Je proteste, s'écria-t-il, contre cette sentence inique î Vous n'avez le droit ni de me juger ni de me condamner.

— Vraiment! répondit le commandeur, et la raison?

— C'est que je suis du Languedoc, soumis à la seule juridiction du parlement de Toulouse, auquel j'en appelle, en prenant à témoin de cette violation des lois les échevins et tous ceux qui m'écoutent.

— Il paraît, dit Langeron, dont le flegme militaire ne s'altérait jamais, que nous avons affaire à un légiste : pour lever ses scrupules, apprenez-lui, chevalier, que le gouverneur de Marseille est investi d'un pouvoir supérieur à celui des robes rouges, et qui n'a de limites que sa conscience, son devoir et sa volonté.

— Je le nie I hurla Germain ; les parlements sont souverains et plus forts que le roi lui-même !

— Nous allons, mon ami, te prouver le contraire séance tenante !

— Non! je vous en défie! car s'il n'y a plus de lois ici, il y en a toujours à Toulouse!

— Où est l'exécuteur? demanda froidement Langeron.

— Ce scélérat joue de bonheur, répondit l'archivaire ; l'exécuteur des hautes œuvres vient de mourir, à ce qu'on m'apprend, et il ne reste plus un seul de ses aides : force nous est par conséquent de surseoir à demain afin d'avoir le temps de ëi procurer un autre bourreau.

— Bah! reprit Langeron, faute d'un saint on ne laisse pas

de chômer la fête; je vais tâcher de lever aussi cette diffi-culté. — Et, poussant son cheval vers un tombereau qui traversait le Cours : — Un homme de bonne volonté, dit-:l, pour pendre un scélérat! Il y a deux écus de pourboire!

Jaffard, qui menait le chariot, s'offrit gracieusement et suivit Langeron dans le cercle formé par les soldats. Là, le commandeur se contenta de lui montrer du doigt Germain et la potence. En homme charmé de sa bonne aubaine, Jaffard s'avance en se dandinant, examine et manie la corde, et, s'arrêtant devant le condamné :

— Comment, monsieur Germain, c'est vous, dit-il avec une sorte de respect comique : je me doutais bien que vous seriez pendu un jour^ mais, par la barbe du diable ! celui qui m'eût dit : Ce sera toi qui passeras la caliorne, m'aurait bien étonné!

— Vous connaissez le criminel? s'écria l'archivaire la plume à la main.

— Oui, mon brave monsieur noir, et depuis quelques jours, allez! nous faisions des écus de trois livres là-bas dans les montagnes!

— Ainsi, il s'est rendu coupable du crime de fausse monnaie?

— C'est une peccadille pour un homme de Dieu comme M. Germain, mais il avait de bons moments. S'il n'aimait pas à mettre la main à la pâte, il était assez disposé à faire travailler les autres. J'ai reçu de lui ce printemps dix pistoles pour tuer ce brave chirurgien qui est à nos côtés !

— Vous voyez, messieurs, dit Langeron, que nous avons la main heureuse! chevalier, un coup de sifflet et dépéchons, car il nous reste encore une rude besogne à terminer auprès de la ToLirette.

Au signal de l'officier, Jaffard qui avait confectionné son nœud coulant avec un soin d'artiste, jeta la corde au cou de Germai'"!; ceiui-ci proHta de ce moment pour glisser à l'oreille du forçat dcix mois qui le rendirent sérieux, puis il demanda

la permission de parler, avant de mourir, à M. de Durfort. Georges s'élant avancé malgré sa répugnance, le frère de la concubine ramassa toute la haine, toute la jalousie, tout le fiel qui gonflaient son cœur, et, s'efforçant de les concentrer dans son regard :

— Je vais mourir, balbutia-t-il, l'écume aux lèvres, mais ma seule consolation, c'est de te laisser sur la terre plus malheureux, plus torturé que moi ! Tu ne la reverras plus! elle est à présent prisonnière dans les mains de ma sœur, qui, en apprenant mon supplice, me vengera!

-- Misérable! s'écria Georges.

— C'est toi qui mérites ce nom, car tu n'auras plus désormais une minute de repos!

— Parle ! scélérat! Arrêtez ! Un moment de répit encore!

— Ni pour ma vie, ni pour ma grâce; je ne parlerai pas! Vengeance! vengeance! vengeance!

Le père Kilaire s'approchait à ces mots avec son crucifix: mais il refusa de l'entendre, le repoussa du pied, niant l'existence de Dieu, et vomissant tant de blasphèmes, que Langeron, indigné, cria au forçat d'en finir. Jaffard imprima une violente secousse à la corde, qui roulait sur une poulie, et au même instant, on vit se balancer, à la tête du mât vacillant sous ce poids, le corps du condamné. Langeron le regarda tourner quelques minutes, puis, jetant deux écus de six livres à Jaffard, et laissant deux factionnaires au pied du gibet, il s'éloigna avec les troupes et les échevins que cette fin impie avait glacés d'horreur.

Pendant ce temps, les captives de la Tourette s'abandonnaient au désespoir. Quand elle eut repris ses sens, mademoiselle de Saint-Cyr apprit de Nore comment elle avait été sauvée par le sang-froid de la courageuse jeune fille, qui, voyant, en effet, ainsi que l'avait deviné Germain, les anneaux auxquels le meunier attachait son câble pour descendre la meule, avait eu la présence d'esprit de barrer la trappe, en passant un • levier de fer dans ces deux anneaux. Échappées au premier

péril, elles se mirent à trembler l'une et l'autre devant celui qui allait suivre. Comme il arrive dans les situations désespépérées, oii l'énergie, usée par ses efforts mêmes, se détend ensuite outre mesure, l'abattement succéda vite à leur résolution. Les horribles menaces de Germain ret3n tissaient à l'oreille de Nore : au moindre bruit, elle croyait l'entendre rentrer avec la hache pour briser le plancher^ et se serrait en tressaillant contre sa maîtresse, non moins émue et non moins «ffrayée.

A cette terreur de tous les instants, vint s'ajouter bientôt un nouveau supplice : parties à l'aube de la bastide, elles n'avaient rien pris depuis la veille ; toutes les deux fléchissaient de besoin et de faiblesse, et cependant la faim était encore le moindre de leurs tourments. La soif, une soif ardente, inextinguible, irritée par leurs angoisses autant que par la chaleur torride qu'il faisait sous le toit de bois de ce moulin exposé au midi et brûlant, les dévorait et desséchait leurs lèvres. Les heures s'écoulaient ainsi, Germain ne revenait pas : reprenant alors un peu de courage, et croyant trouver quelque soulagement si elles pouvaient respirer les brises de la mer, elles s'efforcèrent d'ouvrir une petite fenêtre donnant sur l'esplanade, et y parvinrent après de longs efforts.

Toutes les deux se penchent à la fois pour humer l'air rafraîchissant qui manque à leur poitrine ; mais à peine ontelles jeté les yeux au dehors qu'elles reculent avec horreur, et se voilent le visage de leurs mains!...

Sur l'esplanade qu'on découvrait de la ienêtre, et qui s'étend, bordant la mer, du fort Saint-Jean à l'église de la Mayor, étaient entassés plus de deux mille cadavres, pourrissant là depi;is un mois à l'ardeur du soleil, et qui n'avaient plus de forme humaine. Les sens et le cœur étaient saisis à l'aspect de cet amas de corruption, d'où s'exhalaient des vapeurs repoussantes et mortifères. Ces débris de cadavres étaient des monstres qui faisaient horreur. On eût dit de loin que tous leurs membres remuaient par le mouvement qu'y donnaient

les vers travaillant à les dépecer. Leurs entrailles putréfiées souillaient le sable et le baignaient par places d'un liquide noirâtre et venimeux.

Tel était le terrain sur lequel se transporta le commandeur de Langeron après l'exécution de l'hypocrite. Il y trouva le chevalier Roze prêt, pour sauver la ville, à tenter un acte de dévouement digne d'être à jamais gravé sur le marbre et l'airain. Persuadé, comme les échevins et les docteurs de Montpellier, que si l'on essayait, chose d'ailleurs impossible, de tramer hors de la ville, qu'il fallait nécessairement traverser pour arriver aux fosses, ces restes mutilés et en putréfaction, la peste redoublerait de violence par l'infection de l'air, et voyant avec tout le monde qu'un plus long séjour dans ce lieu était le coup de grâce de Marseille, le chevalier Roze avait résolu de déblayer la place à quelque prix que ce fût.

Dans ce dessein, il s'étai t transporté la veille sur le rempart: en examinant les deux gros bastions de l'esplanade du côté de la mer^ il s'aperçut qu'ils étaient voûtés et vides. L'idée lui vint alors de faire enfoncer les voûtes que recouvraient seulement deux pu trois pieds de terre et d'y précipiter tous les cadavres. Ce projet, communiqué aux échevins et au gouverneur, fut approuvé par acclamation : Estelle fit ouvrir les voûtes, et Langeron donna cent forçats au chevalier qui se chargea de diriger lui-même cette effrayante expédition.

Ramenées à la fenêtre par le son du tambour et le bruit aigu du sifflet des comités, Sylvine et Nore virent le brave chevalier, dont la croix verte brillait sur son justaucorps de drap blanc, s'avancer à cheval à la tête des cent forçats et d'une compagnie de soldats des galères. Arrivé à quelques pas de l'esplanade, il fait arrêter sa troupe, lui donne du vin, en boit lui-même sur son chapeau, et marche courageusement vers le charnier funèbre.

A la vue de cet amas hideux et grouillant de putréfaction, les forçats reculent, les soldats hésitent, le comité même se

tait : Roze descend de cheval, saisit par une jambe le premier cadavre qu'il trouve et fraye la route. Son exemple, et ce sangfroid électrisent soldats et galériens. Il leur iait alors envelopper la tête avec des mouchoirs imbibés de vinaigre impérial qui leur bouchent le nez, et, les rangeant autour de ces débris affreux, les encourage si bien par ses paroles énergiques, et s'expose à leur tête avec tant d'intrépidité qu'en une demi-heure, ces corps, qui venaient tous par lambeaux, furent enlevés et jetés dans les cavités des bastions qu'on remplit aussitôt de chaux vive jusqu'au niveau de l'esplanade.

Une longue acclamation poussée par les malheureux qui devaient tous mourir, à l'exception de trois, pour avoir respiré ces vapeurs empestées, parvint jusqu'à Sylvine : elle allait y mêler sa faible voix, car le spectacle de cet héroïsme lui avait foi-t pour un moment oublier ses souffrances et sa cruelle situation. Le bruit d'un pas hâtif criant sur l'escaher, après une sorte de conférence tenue rapidement au-dessous entre deux personnes^, lui rendit toutes ses terreurs, et glaça les mots sur ses lèvres. On ne tardera pas à voir si ses craintes étaient fondées; mais revenons avant sur le Cours d'Aix auprès du gibet de Germain,

I*E PACTE DU GIOET

Depuis que le condamné lui avait glissé un mot à la dérobée, Jaffard, contre son habitude, était devenu sombre et pensif. Il semblait attendre avec une impatience mal dissimulée le départ du gouverneur et des troupes. Dès que tout le monde se fut éloigné et que les drapeaux diversicolores des compagnies flottèrent dans la Cannebière, tirant de son gousset les écus de six livres de Langeron, il les donna aux deux fusiliers; en-

voya, selon l'expression familière du temps, l'un au fruit et l'autre au vin, et lorsqu'il se vit et se crut bien seul, car les malades et les pestiférés du Cours ne comptaient pas au nombre des vivants, H. lâcha la corde et fit retomber rapidement à terre le corps du pendu.

Quoique peu de minutes se fussent écoulées depuis l'exécution, le collier de chanvre, qui venait de tracer un double sillon bleuâtre autour de son cou, avait si bien serré Germain, qu'il était déjà sans connaissance. Il ne fallut rien moins que le parfum acre et violent du vinaigre des infirmeries, pour lui rendre le sentiment de l'existence. Ranimé par les soins du forçat qui ne cessait de mouiller ses tempes de vinaigre et ses lèvres de rhum, il ouvrit les yeux, et son pouls, arrêté par l'asphyxie, recommença doucement à battre.

Le : mettant aussitôt sur son séant et l'adosstrtit au bois même de la potence :

— Moîisieur Germain, dit Jaffard avec empressement, me reconnaissez-vous ?...

Le supplicié répondit du regard affirmativement.

— Entendrez-vous ce que je vais vous dire?... Même signe d'affirmation.

— Vous avez parlé de trente mille livres en or, tout à l'heure, auriez-vous bien cette somme en votre possession ?... Germain revenant peu à peu à lui, parvint à incliner la tête.

— Et, si je vous ai bien compris, vous les donneriez ces trente railles livres à celui qui vous sauverait?...

L'oeil de Germain étincela, ses èvres murmurèrent un son . rauque, inarticulé, mais qui valait, par l'expression de ses traits, le oui le plus énergique.

— A la bonne heure, fourche ou diable ! Voilà un honnête homme, au moins!... Cet harpagon de gouverneur baille deux écus pour le pendre, et lui m'offre trente mille livres pour le dépendre. Marché faisable ! ou Lucifer n'est qu'un marguillier de par Dieu ! Il n'y a plus qu'une petite difficulté, où sont-ils les roitelets d'or, hein ?..,

2i2 LA PESTE DE MARSEILLE

Germain leva la tête avec effort dans la direction de la 'Tourette.

— Je comprends : dans votre maison ; mais il faut l'indiquer, mordieu 1 ou il n'y a rien de fait: voyons, monsieur Germain , buvez un peu de ce vieux rhum, tâchez de dénouer la langue, et ne perdons pas trop de temps : car si les Flamands reveaaieni, il faudrait vous laisser là-haut, et, une fois sur l'arbre du maître, bonsoir la compagnie !...

Aussi efficaces que le tafia , ces paroles délièrent la langue du pendu ; il se leva sans aide, et appuyant sa tête encore engourdie sur l'épaule de Jaffard :

— Jure-moi, dit-il d'une voix creuse, que tu me sauveras la vie, si je t'incBque mon trésor.

— J'en fais serment, foi de forçat ! mais parlez plus haut si vous pouvez, car ils m'ont tant fait passer de nuits à la belle étoile, que le serein, chaîcies du diable! m'a gelé une oreille!...

— Comment me sauveras-tu ?

— C'est mon affaire! où est le magot, et alerte! il me semble entrevoir là-bas le chapeau bordé d'un des gardes.

— Non, dit Germain, tu te trompais ; c'est un cadavre dont le vent remue le linceul.

— Il le remue drôlement , tîson de Lucifer ! Je jurerais que cette charogne était à dix pas tout à l'heure ; mais ces coquins de morts ne veulent pas se tenir tranquilles : ils bougent et crient dans le fond de la fosse même.

Tout en riant de sa plaisanterie, qui n'était, hélas! que trop vraie, les corbeaux enterrant parfois les malades avant leur mort, Jaffard avait détourné la tête : pendant ce mouvement, le corps enveloppé dans le suaire roula si brusquemeut qu'il se trouvait à cinq ou six pas du gibet, lorsque Germain dit au forçat :

— L'or est caché dans le moulin à vent de la Touffetlc.

— Lequel?... il y en a quatre!...

— Dans le premier du côté de l'esplanade et de la mer.

— Où l'avez-vous mis?... parlez vite ! car cette fois, je ne me trompe pas !...

— Il est dans une peau de bouc, au fond d'un sac de grain. Maintenant j'ai tenu parole, et toi?...

— Tous seriez le premier, ou Satan m'extermine! qu'un galérien aurait trompé. Mais^ comme je travaille au comptant, et que je me méfie un peu de tout le monde, même de mes amis, vous me permettrez bien de prendre mes sûretés. Vous tirer d'ici en plein jour et à la barbe des Flamands ne serait d'ailleurs pas possible.

— Que prétends-tu alors?...

— Vous allez voir : en passant cette corde sous vos aisselles, et l'attachant au premier nœud de la caliorne qui vous tient, je vais vous pendre sans danger ; un peu de mal de tête, les

"fourmis aux pieds^ voilà tout. Après avoir bu avec les gardes, j'irai ressusciter l'enfant ; si vous ne m'avez pas trompé, je le jure par le grand diable et les dents de fer de sa fourche ! à minuit je reviendrai, qu'ils y soient ou qu'ils n'y soient pas, vous dépendre tout gentiment.

— Détache du . moins cette corde qui me brise les mains!...

— Pas si bête, monsieur Germain ; car vous seriez capable de rompre le contrat une fois le dos tourné, et ensuite, feu de l'enfer ! c'est ma petite sûreté.

Germain, bien malgré lui, se résigna en soupirant ; expert en fait de nœuds et de cordes, le forçat l'arrangea comme il voulut, le hissa de nouveau au bout du mât, et tout cela si prestement, que les braves soldats de Flandre, arrivés sur ces entrefaites, n'y virent que du feu. L'un d'eux ne put s'empêcher cependant de fixer ses gros yeux bleus sur Ife potence, et de dire naïvement :

— Tarteiffle ! che aurais barié, te la bas, dout mon zolde t'un moi, que le bendli afait parti afec armes et pagages !...

— Et vous auriez perdu, monsieur le soldat ;, répondit respectueusement Jaîîard qui, tout en buvant de loin à leur santé

et leur versant de copieuses rasades, les mit bien vite dans l'impossibilité de lui donner un démenti.

C'était un quart d'heure après cet incident que les captives de la Tourette avaient entendu crier l'escalier sous les pas d'un homme. Croyant au retour de Germain, elles reculèrent l'une et l'autre, saisies de terreur. Les anxiétés et les souffrances de cette cruelle journée avaient, en épuisant leurs forces, abattu leur énergie au point qu'elles ne songeaient plus même à la résistance. L'œil fixe, la pâleur au front, vous les auriez vues écouter en tremblant, mais sans bouger de place, aussi passives que les brebis qui attendent, tète baissée, que le loup ait brisé ou arraché avec les dents les claies du parc.

Une main vigoureuse ébranla la trappe, puis on frappa fort à coups précipités. Serrées l'une contre l'autre, les deux jeunes filles ne respiraient plus. Au bout d'une minute ou deux, une voix s'éleva de l'escalier, les pressant d'ouvrir ; d'abord, dans leur terreur, elles prirent cette voix pour celle de Germain. En écoutant plus attentivement, Nore reconnut la première leur erreur, et, allant se pencher au-dessus de la trappe :

— Qui appelle? demanda-t-elle d'une voix éteinte.

— Moi ! colombe de Balh-Rabbim ! chèvre blanche de Galaad!...

— Mademoiselle, s'écria Nore ! c'est le juif...

Sylvine s'approcha, et, pendant qu'elles se consultaient avec anxiété, Isaac reprit plus haut et d'un accent ému :

— Ouvre, Rachel ! ouvre-moi vite, fille du lis flétri de Dan! ouvre, car je viens délivrer la biche de Scérair des pièges du chasseur !

— Mademoiselle, dit Nore assez résolument, moi je lui ouvrirais !

— Fais ce que tu voudras, murmura Sylvine aussi tremblante que la feuille.

Nore se hâta de profiter de ce consentement : la trappe levée, le juif s'élança dans la chambre, courut tout droit au sac de grain dont Germain avait parlé, le vida y trouva la poche de

cuir, et, jetant un regard plein de douceur et de tendresse inexprimable à Nore :

— Viens, ma grenade, mon muguet des vallées! dit-il, et hâtons-nous, car le lion rugissant et terrible descend déjà de la montagne!

Secouant tristement la tête, Nore lui avoua leur faiblesse qui les rendait incapables, l'une et l'autre, de se traîner sur ses pas. Le juif descendit sans rien dire et reparut bientôt après, portant de l'eau dont elles burent avidement et qui les ranima, et le café préparé par la concubine, qui leur redonna quelque force. Leur prêtant alors l'appui de son bras élastique et sûr comme un ressort d'acier, il les aida tour à tour à descendre l'escalier, et après les avoi** exhortées à s'armer de courage pour s'éloigner le plus vite possible, et passer, disait-H dans son langage parabolique, le torrent de Cédron, il franchissait le seuil de la porte, lorsque la Catdneile, accourant hors d'haîeine, lui barra le passage.

Rarement les traits durs de la concubine avaient respiré «no énergie plus mâle et plus violente. La colère flamboyait dans ses yeux sans cils; le feu était à ses joues, et ses cheveux, détachés à moitié, se tordaient sur son sein comme un tison ardent.

— Ah ! s'écria-t-eîle le bras tendu vers la porte, ah I misérable juif! c'est ainsi que tu me trompais! que, sous le prétexte de m' envoyer voir si les soldats de Flandre ne venaient pas de ce côté, tu m'éloignais pour m'enlever ces beHes demoiselles 1 Rentrez! ajouta-t-elle d'une voix tonnante et l'écume aux lèvres, rentrez dans votre chambre, ou je vous y traîne par les cheveux.

— Ote-toi de mon chemin! dit le juif à voix basse.

La Catinelle leva la main avec rage, mais cette main tomba dans celle d'Isaac qui, se refermant aussitôt comme un gantelet, lui arracha un cri de douleur. La repoussant avec une vigueur telle qu'elle alla rouler à dix pas de la porte, il passa avec les deux jeunes filles et disparut en courant, et les portant

2iG LA PESTE DE AIARSEILLE

pour ainsi dire, dans les ruelles abandonnées de la paroisse Saint-Laurent.

Quand elle se releva^, échevelée et folle de fureur, Jaffard était là, en extase devant cette beauté sauvage et satanique. Un moment même, ce qui révélait chez lui une vive émotion, il oublia l'objet de sa visite pour écouter la Gatinelle balbutiant avec rage :

— Il a fui!... il a fui, le lâche! mais je me vengerai !

— On vous a insultée? fit Jaffard, l'œil dilaté comme celui du tigre ; dites-moi qui, triple sabbat du diable!...

— Un chien de fils d'Israël!...

— Qui s'appelle?... feux et charbons!

— Isaac!...

— Ah! démons et diables cornus ! Isaac est venu ici? le misérable scélérat! Je comprends, à présent, pourquoi ce cadavre était si curieux!...

— Vous avez dû le rencontrer fuyant avec deux femmes !

— Pourvu qu'il n'ait pris que cela, soupira Jaffard en s'élaacant sur l'escalier.

Il ne tarda pas à descendre, et, au milieu d'un torrent de blasphèmes et de menaces appuyées de serments exécrables qu'il vomissait contre le juif, il apprit à la Gatinelle le but de sa venue et ne lui cacha, nous saurons bientôt à quel dessein, une partie de la vérité qu'en ce qui touchait personnellement Germain.

Mais le vague même de ses explications sur ce sujet alarma fortement la concubine. N'ignorant pas qu'on avait offert une récompense à qui dénoncerait son frère, elle s'efforça d'obtenir des éclaircissements en accablant Jaffard de questions; mais, en dépit de ses efforts et de son insistance, elle n'en put jamais tirer que ces mots équivoques :

— Sans être prisonnier, M. Germain n'est pas à son aise.

— Mais où est-il? Je veux le voir ! s'écriait la Gatinelle, dévouée de cœur à son frère qui n'aimait rien.

LA PESTE DÉ MARSEILLE 24r

— Eh bien, fourches du diable! puisque vous le voulez, vous le verrez ce soir !

—- Pourquoi pas tout de suite?

— A cause de l'hôtel de ville.

— Oui, je comprends! Mais à quelle heure et en quel lieu pourrai-je le rejoindre?

— Écoutez-moi bien, fit Jaffard d'un air de grand mystère; quand le marteau de la grande horloge aura piqué deux coups, prenez votre mante et allez à la Canebière. Arrivée en fôce de la rue Royale, frappez à la grande maison qui fait le coin de la Canebière et de cette rue à gauche. Vous ne pouvez pas vous tromper: cette maison a des volets verts et un double balcon.

— Bien! bien, dit la Catinelle impatiente^ et après?...

:r- On viendra vous ouvrir et on vous demandera qui vous cherchez; répondez tout bas: «Le capitaine! »

— Et alors?

— Alors, triple nerf de bœuf! le laquais vous introduira et vous reverrez votre frère 1

— J'irai!... répondit-elle, car je me fie à vous; n'étiez-vous pas avec lui dans les grottes^ là-bas?...

— Toujours! triple marteau d'enfer!...

— Et vous ne voudriez pas me tromper?...

— Qui... moi!... j'aimerais mieux manger ce soir le cœur d'un argousinî...

Au même instant où Jaffard proférait ce serment, auquel tout le monde peut-être n'eût pas ajouté foi, Sylvine et Nore, conduites par le juif, arrivaient par des ruelles et des rues pavées de cadavres chez le chevalier Roze.

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