LES BATONS DE SAINT-ROCH
Trois mois avaient passé sur les événements rapportés an précédent chapitre. Grâce à la science et aux soins dévoués de Georges, Michel était à peu près guéri de ses blessures ; madame de Saint-Gyr convalescente, et le chevalier Roze enfin hors de danger. Amorti par l'hiver, le feu de la peste s'éteignait peu à peu, il n'y avait plus qu'une dizaine de malades dans les hôpitaux ; aussi le commandeur de Langeron, voyant le secours des médecins devenu heureusement inutile, se souvint de la promesse faite à Georges, et le manda le 1 0 décembre à l'hôtel de ville pour la tenir.
Bien qu'il ne fût absent que depuis quelques jours, le jeune Durfort trouva l'aspect de la ville bien changé. Par un travail incessant et en quelque sorte herculéen, les échevins étaient parvenus à déblayer les rues et à traîner au large, à l'aide de madragues, tous les corps morts et les charognes putréfiées qui flottaient dans le port. Il n'y avait plus ni cadavres sur le pavé, ni malades au seuil des portes ou sous les arbres. Les cloches, muettes depuis cinq mois, sonnaient de nouveau, les églises et les boutiques, à la vérité, étaient closes encore.
mais, à mesure que les hôpitaux se fermaient, on voyait cà et là se rouvrir les cafés et les cabarets.
Rassurée à demi par le calme, la partie de la population échappée au fléau sortait insensiblement des retraites où elle s'était claquemurée. Pâles, hâves, comme étonnés de se trouver debout après ce grand désastre, les survivants commençaient à se montrer dans les rues, mais avec cette circonspection timide et ombrageuse qui trahit la terreur et le trouble de l'âme. On ne se parlait que de loin; pas une bonne pensée nfe sortait de ces cœurs flétris par l'égoïsme, pas un mot sympathique ne tombait de ces lèvres blêmes. Les amis d'autrefois, les parents mêmes ne s'abordaient qu'en étrangers, et pour se féliciter d'avoir échappé au naufrage, sans donner un regret ni un souvenir aux victimes.
Les convalescents portaient des bâtons de huit à dix pieds de long, qu'on appelait communément les «bâtons de saint Roch,» et ils s'en servaient avec furie pour écarter les passants, de peur d'en être touchés, et les chiens surtout, dont on croyait le contact dangereux.
On eût pris tous ces revenants pour des naufragés jetés par la tempête sur une plage inconnue, et succombant aux fatigues d'une longue route. Le désordre de leur mise, la simpHcité de leurs vêtements, une longue barbe, la pâleur et la tristesse empreintes sur leurs traits, rendaient l'analogie frappante.
Le spectacle offert par ceux qui s'étaient retirés à la campagne, n'inspirait pas moins de pitié. Rentrant à Marseille après une absence de plus de cinq mois, ces malheureux, hâlés, brûlés par le soleil, appuyés sur de gros bâtons et traînant à peine leurs pieds poudreux, regardaient, avec un étonnement mêlé de frayeur, cette patrie jadis si florissante, et que la mort avait changée en un affreux désert. Ils demandaient, avec une curiosité inquiète, ce qu'étaient devenus leurs amis? combien de personnes il restait encore d'une famille qu'ils avaient vue si nombreuse? quel était le sort de cette autre, dont on vantait l'opulence ? Ils ne rencontraient presque que des inconnus.
Les maisons les plus fréquentées naguère, ils les trouvaient ^ vicies et mornes. Celles où régnaient l'opulence et les plaisirs étaient remplies de deuil, ' et ils regagnaient leurs bastides, . glacés d'effroi de n'avoir trouvé à Marseille que la tristesse et le silence des tombeaux.
En allant à l'hôtel de ville, Georges avait le cœur serré; la plupart des maisons devant lesquelles il passait étaient désertes. De grandes croix rouges signalaient lugubremeut le passage de la peste. Des chiffres tracés à la craie indiquaient le nombre de personnes qu'elle avait enlevées. A chaque pas il rencontrait des groupes d'oii sortaient des gémissements, ou de pauvres enfants orphelins, errant du matin au soir pour chercher leurs mères, les redemandant inutilement à tout le monde et remplissant l'air de leurs cris.
Les quatre échevins, présidés par Langeron, étaient assis devant la même table où il les avait vus au début de la contagion. Par une sorte de miracle, aucun n'était tombé victime de son zèle, et les jeunes comme les vieux, pourtant, avaient fait héroïquement leur devoir. Le vieil Estelle montra du doigt à Georges un fauteuil vide à côté du chancelier de l'École de médecine de Montpellier ; et, quand îi eut pris place auprès de son maître, il donna la parole à celui-ci, qui s'exprima en ces termes d'une voix grave et lente :
— Puisque vous faites appel, messieurs, à mes faibles lumières, touchant les mesures à prendre pour la désinfection de la ville, voici celles qu'après réunion et délibération commune avec mes collègues, j'ai l'honneur de vous proposer.
» Chaque paroisse sera divisée en plusieurs quartiers, que l'on confiera à tout autant de commissaires, sous l'inspection d'un commissaire général.
» Chacun d'eux aura sous ses ordres des ouvriers, qu'il enverra successivement, avec un homme de confiance, dans chaque maison, pour enlever tous les objets des pestiférés.
» On jettera par les fenêtres le linge et les bardes qui peuvent se laver ; quant aux meubles, on les brûlera.
» Il sera fait ensuite trois fumigations dans chaque appartement ; la première, avec des herbes aromatiques ; la seconde, avec de la poudre à canon ; la troisième avec de l'arsenic et autres drogues en usage au Lazaret depuis un temps immémorial.
» Vous emploierez le même procédé pour purifier les maisons de la campagne. Pour ce qui est des marchandises dont sont chargés les vaisseaux de la rade et du port, on les transportera dans les îles de Marseille, afin d'y être éventées et désinfectées.
» Une exception sera faite toutefois pour celles que renferme le Saint-Antoine vaisseau du capitaine Chataud, d'où vous viennent tous vos malheurs. Nous sommes d'avis de livrer aux flammes le navire et la cargaison. »
Ce règlement adopté avec enthousiasme, Langeron fit signe à l'archivaire, qui, mettant ses besicles, lut de son ton monotone et nasillard l'ordonnance suivante :
a De par le roi :
» Les fripiers de cette ville étant ceux que l'on doit soupçonner le plus d'avoir des marchandises suspectes de contagion, par les achats qu'ils font indistinctement de toutes celles qu'on leur présente, nous ordonnons à M. Moustier, commissaire général, d'aller dans toutes les boutiques et arrière-boutiques, dans tous les appartements, coins et recoins, caves et greniers, et même sur les toits des maisons desdits fripiers et fripières, pour faire porter au Lazaret tout ce qui ne lui semblera point infecté, et brûler le reste.
» Pour que ledit échevin soit mieux obéi dans l'exécution de la présente ordonnance, il prendra dix soldats au poste des pénitents gris, proche les prêcheurs, où M. de Potière, capi taine au régiment de Flandre, et notre aide de camp, les lui distribuera, et, à la tète de cette force, il commencera sa visite par les magasins d'un juif appelé Isaac, lesquels sont situés .partie dans la rue, partie sur la place des Carmes. »
Moustier, dont le dévouement et le sang-froid ne reculaient
devant aucune tâche, se leva aussitôt ; mais avant de sortir r
— Monsieur de Durfort, dit-il à Georges, la ville vous remercie par ma voix du secours que vous lui avez prêté dans le péril. Elle vous prie, avec l'expression de la reconnaissance publique, de vouloir bien agréer la présente somme de dix mille livres qui vous est loyalement et bien légitimement due,
— A quel titre? demanda Georges avec simplicité.
, — Comme récompense de vos services. Le 30 septembre, il a été décidé qu'on offrirait deux mille livres par mois aux maîtres en médecine ou en chirurgie des villes principales. Vous possédez cette qualité ; vous avez servi cinq mois nos malades, donc la somme, bien que peu digne du travail, vous revient de droit.
— Merci, messieurs, pour vous et pour la ville ; le véritable médecin se doit à ceux qui souffrent, et quand il expose sa vie, ce n'est point pour l'amour de l'or, mais afin de remplir le plus sacré de ses devoirs envers l'humanité !
— Eh quoi ! monsieur, reprit Moustier ému, vous ne voulez Qonc pas que la ville acquitte une petite part d'une si grande dette?
— Elle la payera tout entière et au delà en donnant For que vous m'offrez à ses pauvres et à ses orphelins !
— Monsieur le comte, dit l'échevin avec chaleur, le visage tourné vers Langeron, il n'y a que vous qui puissiez empêcher Marseille de rester insolvable.
— Et, par ma croix de commandeur ! je le ferai, mordieux? autant qu'il est en moi. Mon jeune ami, continua le gouverneur prenant la main de Georges et la serrant avec cordialité, à partir de ce momenl, vous êtes libre! J'use des pleins pouvoirs que m'accorde Sa Maje«^té en vous délivrant provisoirement ce passe-port. Un navire, frété par mes ordres, vous attend à l'île de Pomégue, et vous déposera sur les côtes du Languedoc. Partez avec ceux qui vous aiment! J'ai moi-même écrit au j,égent en lui adressant toutes les preuves de votre innocence et le récit de votre noble dévouement pour votre père et nos
pestiférés. Ou je connais mal Son Altesse, ou nous obtiendrons mieux que votre réhabilitation. Partez donc, et comptez sur moi! Dès que les parchemins de Paris arriveront, je vous les adresserai par messager exprès, et je me flatte qu'ils vous trouveront à la quarantaine.
Après ce discours, le plus long qu'il eût prononcé de sa vie, Langeron embrassa Georges comme un père. Tous les échevins, à l'exception de Moustier, déjà parti pour la place des Carmes, voulurent le serrer aussi dans leurs bras ; le chancelier, son vieux maître, faillit l'y étouffer dans l'excès de sa joie. Quant au chevalier Roze, il ne parlait pas ; mais les larmes qui roulaient furtivement sur sa joue bronzée attestaient que, malgré son silence, il n'était pas le moins ému.
C'est avec lui qu'après les adieux les plus chaleureux, Georges quitta l'hôtel de ville. Le hasard, ou peut-être le désir de rejoindre Moustier, ayant dirigé leurs pas vers la rue des Carmes , ils furent témoins des malheurs et du désespoir d'Isaac, qu'on entendait crier de l'Observance, quand il vit ces monceaux de meubles et de hardes infectés, qu'il couvait avec tant de bonheur, entassés par ordre de Moustier au milieu de la place, et livrés aux flammes. Touché de ses gémissements et de ses supplications déchirantes, Georges essaya de le consoler, mais ce fut en vain. Sourd à sa voix et à celle de l'échevin, il courait comme un insensé, agitant les bras et s'arrachant la barbe autour du feu ; et, tant qu'il resta une loque de cet amas immonde, il la disputa avec rage aux baïonnettes des fusiliers de Flandre.
Voilà la dernière catastrophe dont Georges fut témoin à Marseille. Le soir même il quitta la ville, non sans s'être agenouillé une dernière fois sur la fosse où dormait son père, à côté de la concubine; et, remerciant Dieu tout bas de l'avoir tiré de ce gouffre, il revint à la Favorite, fermement résolu à s'embarquer le lendemain pour le Languedoc.