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LE RAPPORTEUR DU PARLEMENT

Le surlendemain de son arrivée à Toulouse, et dès qu'il vit madame de Saint-Cyr et sa fille bien établies dans leur ancien appartement de la rue des Nobles, Georges se présenta chez le premier président du parlement. L'excellent M. de Bertier lui avait montré tant d'intérêt naguère, qu'il comptait sur une bonne et cordiale réception. Son désappointement fut donc extrême en trouvant un accueil contraint et assez froid. La surprise qu'il en éprouvait ne put échapper au président qui, lui faisant signe de prendre un siège :

— Vous êtes tout étonné, dit-il, non sans une certaine hésitation, de ma réserve et peut-être de ma froideur. Il faut donc, M. de Durfort, que je vous en explique la cause. Les grands corps de l'État n'aiment point à se déjuger. S'il est si difficile d'amener un simple particulier à convenir qu'il a eu tort, figurez-vous quelle montagne d'impossibilités on doit franchir pour obliger au même aveu des magistrats qm ont besoin, pour être obéis, de paraître au moins infaillibles. Je veux que le parlement se soit fourvoyé à votre jégard, croirat-il pouvoir en convenir? C'est douteux et contraire même a la bonne administration de la justice.

Il me semble, monseigneur, répondit modestement Georges, que l'aveu d'une erreur d'ailleurs involontaire n'a rien qui'puisse nuire à la considération de ceux qui l'ont commise. K'est-il pas plus noble et plus beau de reconnaître qu'on a et^

trompé, que de fermer les yeux à la lumière pour maintenir une injustice ?

-— Oui, monsieur de Durfort, en théorie et même en morale cela peut être vrai, mais le vrai lui-même perd quelquefois sa force dans certaines situations. Attaquer la chose jugée, c'est affaiblir l'autorité du juge et abaisser la justice. Or, le parlement de Toulouse ne doit une grande partie de son grand redit et de sa majesté qu'à l'opiniâtreté inflexible avec laquelle il maintient ses arrêts.

— Faut-il conclure de vos paroles, monseigneur, que je fais mal de lui demander la révision de mon procès ?

— Oui, mon jeune ami, très-mal! et si vous vouliez me permettre de vous donner un conseil.. 4?

— Tout vous est permis, monseigneur !

— Aussi vrai que je porte l'hermine depuis un demi-siècle, je profiterais à votre place de la latitude que vous accorde Son Altesse Royale et ne me présenterais point devant le parlement.

— Mais, monseigneur, c'est rester sous le coup du jugement qui me flétrit?

— Les sentences des chambres assemblées sont secrètes : qui le saura?...

— Moi ! et ma fiancée qui ne pourrait mettre sa main dans la main d'un homme condamné aux galères !

— Un tel scrupule vous honore ! mais réfléchissez bien : je vous parle en ami, M. de Durfort ; une fois constitué prisonnier, votre sort dépend de votre rapporteur. Or, l'esprit de corps est si puissant et si impérieux parmi nous, que, fussé-je, malgré mes sympathies et mes préventions favorables, chargé de votre affaire, entre votre honneur et celui du parlement, je n'hésiterais pas!..,

— Je n'hésiterais pas non plus, reprit fermement Georges après quelques minutes de silence.

— Vous allez suivre mon conseil?...

— Je vais me rendre sur-le-champ à la concîergerîoî

— Songez-y bien une dernière foiS;, si le parti est couragens. il est plus dangereux encore !

— Nimporte 1 la première ligne qu'épelèrent mes lèvres fu' la devise des Durfort que je n'ai jamais oubliée.

— Quelle est-elle, mon jeune ami?

— Fais ton devoir et laisse Dieu faire le reste!

Le premier président se leva et salua Georges en silence. Celui-ci s'inclina respectueusement et, sortant sans ajouter une parole, il alla se constituer prisonnier à la conciergerie.

Transportons-nous maintenant dans l'appartement de la rue des Nobles. Six heures viennent de sonner à Saint-È tienne. Une table mise avec le plus grand luxe dans une antichambre voûtée et si obscure, à cause de l'épaisseur des murs et des petits vitraux, qu'il a fallu l'éclairer avant la nuit, indique les projets de madame de Saint-Cyr. Des domestiques de louage à grande livrée vont et viennent dans l'appartement , complétant les préparatifs d'un dîner d'apparat. La digne douairière a tiré ses paniers de leur étui pour cette occasion solennelle, et fait une toilette qui émerveille Nore. Parée comme une ]\rontbazon à la mode de la vieille cour, et portant au front sa plus éclatante fontange, elle gourmande sa fille avec douceur, parce que celle-ci n'a pas cru de%'oir suivre son exemple.

Sylvine ne portait, en efifet, que sa basquine noire ornée d'un rang modeste de dentelles et serrant gracieusement, à la taille, sa robe bouffante de couleur feuille morte. Ses cheveux blonds ondulaient jusque sur son sein en boucles naturelles, et, tordus au-dessus de son cou, aussi blanc que l'ivoire, ressemblaient à un écheveau de fil d'or. Sa mère la contempla quelque temps avec amour, puis, la baisant au front:

— C'est égal, murmura-t-elle d'une voix orgueilleuse, tu es charmante ainsi, et deux fois assez belle pour tourner les tètes de mes convives !

— Qui attendez-vous donc ma mère?

Avant que madame de Saint-Cyr eût pu répondre, un laquais.

ouvrant les deux battants du salon, annonça monsieur le premier président.

— Ah ! maman, que je te remercie ! dit rapidement Sylvine en pressant sa main. C'est pour Georges ! et moi qui t'accusais tout bas de l'oublier !...

M. de Bertier achevait à peine ses compliments qu'un autre laquais fit retentir le nom du comte d'Aiguës- Vives. Sylvine, qui souriait déjà avec coquetterie aux cheveux blancs du premier président, redevint tout à coup sérieuse ; elle ne répondit que par une révérence glaciale aux fadeurs du vieillard amoureux, qu'on aurait pris pour une châsse, tant il était richement et ridiculement paré, et lui tourna le dos pour tendre la main au chevalier Roze entré sans bruit derrière lui. Le héros de Marseille prit cette main en tremblant , la porta timidement à ses lèvres, et il allait, selon son usage, se mettre dans un coin, mais Sylvine le retint en lui disant à l'oreille :

— Restez! et débarrassez-moi, je vous en prie, de cet homme odieux!

— îl n'a donc point cessé ses poursuites?

— Dites ses persécutions! J'en suis excédée, et ma mère est si faible que je crains toujours quelque orage.

Placée à table entre les deux vieillards, elle fut charmante pour le président, et, malgré l'humeur et les signes de sa mère, ne tourna pas une seule fois la tête du côté du comte, et laissa sans réponse ses ridicules mièvreries. Tout autre que M. d' Aigues-Yives en eut été déconcerté. Mais le vieux courtisan ne se troublait pas pour si peu. En sa triple qualité d'homme comme il faut, de Gascon et d'homme de robe, il avait en lui-même une confiance illimitée, une foi imperturbable. Invulnérable en apparence, il continua la conversation le sourire aux lèvres, et, le chevalier lui. ayant demandé tout bas où il en était de ses espérances :

-— A deux pas du but, mon cher, répondit-il d'un air ravi : mes affaires vont à merveille et vous en aurez des nouvelles d'ici à peu.

-— Cependant il me senible...

— Erreur, mon digne chevalier ! que vous ai-je dit dans le jardin de la Maison-Blanche.

— Qu'elle serait comtesse d'Aigues-Vives! Mais à parler franc, il me semble que les événements ne prennent guère ce chemin.

— Mon cher, reprit tout haut, de son ton le plus dégagé, le vieux fat de Toulouse, faites état d'une chose, c'est que lorsque M. d'Aigues-Vives a dit oui, la fortune ne dit pas non!

Ces paroles, dont chacun devinait l'intention, furent suivies d'un instant de silence. Madame de Saint-Gyr le rompit la première pour demander à M. de Bertier, de l'air du monde le plus naturel, si l'affaire de son neveu serait longue.

— Je crains que non, madame, répondit le bon président en hochant la tête.

Un nuage passa sur les yeux de Sylvine. Frappée au cœur par une idée qui ne lui était jamais venue, elle écouta en frissonnant et respirant à peine.

— Je croyais, dit Roze alarmé de l'air grave du président que cette révision n'était qu'une question de forme.

— Tant s'en faut, murmura M. de Bertier, et, s'il m'avait écouté, il serait libre maintenant. Le parlement, en principe, ne se déjuge pas. Pour qu'il fit une exception, il faudrait un miracle qui ne dépend, du reste, que de son rapporteur.

— Et quel est ce bon ange, s'écria chaleureusement Roze, que j'aille embrasser ses genoux?

— Vous l'avez à votre côté !

-- M. le comte d'Aigues-Vives !

Sylvine n'en entendit pas davantage. Chacune de leurs paroles l'avait frappée comme un coup de stylet ; à ce nom elle s'évanouit. Quand elle reprit ses sens, elle était dans le salon avec sa mère, M. de Bertier et le vieux comte d'Aigues-Vives.

Son premier mouvement fut un mouvement d'horreur ; elle se cacha le visage avec ses mains pour ne pas le voir. Mais lui, que rien ne troublait :

La peste de Marseille ss?

~ Mademoiselle, dit-il avec calme et une parfaite politesse, vous avez entendu le premier président, le sort de votre cousin est dans mes mains ou plutôt dans les vôtres; le temps presse, car c'est demain à neuf heures qu'il comparaît devant les chambres...

— Et le comte, mon digne ami, reprit madame de Saint-Cyr, s'engage à sauver son honneur et à procurer sa mise hors de cour à l'unanimité, si tu le veux ...

— A la simple condition, ajouta M. d'Aiguës- Vives, de pouvoir mettre à vos pieds mon cœur et cent mille livres de rente.

— Peux-tu donc hésiter si tu l'aimes? murmurait madame de Saint-Cyr.

Sylvine gardait le silence ; de grosses larmes coulant à travers ses doigts tremblants, et quelques soupirs étouffés trahissaient seuls sa douloureuse angoisse. Anéantie et glacée de terreur tout à la fois, elle voyait enfin l'abîme oii la traînaient l'ambition de sa mère et l'amour insensé de ce vieillard, et il fallait qu'elle cédât, qu'elle y courût tête baissée, car un refus déshonorait Georges à jamais et le rejetait, horrible alternative! sur le banc des galères 1 Toute la soirée se passa dans ces rudes combats. Tantôt elle voulait, tantôt elle ne voulait plus. L'idée d'un consentement lui arrachait des cris de désespoir, puis elle semblait courber la tète , mais pour se relever avec plus d'énergie. Ce ne fut qu'après une résistance désespérée, après que le vénérable M. de Bertier lui eut juré vingt fois sur l'honneur qu'il ne restait que ce moyen de sauver Georges qu'elle se résigna, au milieu des sanglots et des crises les plus violentes, à ce pacte funeste.

Que l'ignorance des faits accomplis loin de nous est chose heureuse quelquefois 1 Pendant que cette lutte déchirante brisait le cœur de Sylvine, fort de sa conscience et de son droit, Georges dormait paisiblement sur le grabat de la Conciergerie. Les doutes de M. de Bertier n'avaient pu ébranler sa confiance. Il s'éveilla sans crainte et comparut devant ses juges

sans la moindre inquiétude. Le premier coup d'œll avait de quoi l'effrayer cependant. Les magistrats de la grand'cliambre, où les vieillards se trouvaient en majorité, conservaient tous une gravité menaçante. A la sévérité impassible et dure au'esprimaient leurs traits, Georges fut contraint de s'avouer que le premier président connaissait bien sa compagnie. Son courage ne faillit point à cette découverte, mais il sentit son cœur battre malgré lui plus vivement quand, sur l'invitation de M. de Bertier, le vieux d'Aiguës- Vives se leva pour lire son rapport.

Il n'espérait rien de bon de ce rival sexagénaire, dont Nore lui avait révélé les prétentions. Jugez donc de sa surprise et de celle des conseillers en entendant M. d'Aiguës- Vives présenter une apologie des plus élogieuses en sa faveur, et conclure à ce que l'arrêt, rendu par erreur, fût cassé, biffé sur les registres du parlement, et annulé à toujours. Tandis que les magistrats se regardaient comme pour se demander l'un à l'autre le mot de cette énigme, le procureur général, un genou sur la barre, appuyait les conclusions du rapport dans un discours chaleureux, et, sur un signe du premier président, l'avocat de l'accusé renonçait à la parole.

On fit sortir Georges pour passer aux opinions. En son absence, M. de Bertier se hâta de recueillir les voix, en commençant par les présidents et les doyens, puis il donna l'ordre de ramener le prévenu sur la sellette.

En dépit de son stoïcisme, Georges ne put s'empêcher d'interroger du regard ces fronts sévères ; mais ils étaient aussi sérieux et aussi impénétrables qu'avant, et ce ne fut que de la bouche du grelBer, à la robe distinguée par des bandes d'écarlate et d'hermine, qu'il apprit son sort et la cassation de l'arrêt infamant.

Après la lecture de la nouvelle sentence, rédigée dans les termes les plus honorables, le premier président se leva, et ôtant son mortier de soie orné d'un double galon d'or :

— Monsieur de Durfort, dit-il d'une vois grave, votre in-

LA PESTE J)E MARSEILLE m

nocence reconnue, il reste à honorer encore le grand courage dont vous avez fait preuve à Marseille^ et votre rare et noble dévouement. Nous vivons sous un gouvernement qui sait rendre au mérite la justice qui est due, et je m'estime heureux d'être en ce moment son organe. Par ordonnance contresignée de la propre main de Son Altesse, considérant vos campagnes sur mer, vos services dans les colonies et ceux dont Marseille vient de vous être redevable dans la dernière peste, Sa Majesté a bien voulu vous nommer et vous nomme chevalier de Saint-Louis.

Un murmure approbateur se fit entendre sur tous les bancs, et Georges, en s'approchant pour recevoir les insignes de l'ordre et l'accolade du premier président, ne vit plus que des visages bienveillants et des sourires favorables. La séance levée, il sortit ivre de bonheur et vola rue des Nobles. Il lui semblait que jamais Sylvine n'apprendrait assez vite cette nouvelle inattendue. Arrivé hors d'haleine à l'hôtel, il apprend que ces dames sont absentes , et se met à parcourir la ville à pied et à grands pas, car l'air manquait à sa poitrine, et il avait besoin de respirer à pleins poumons.

Sans s'en apercevoir, il erra ainsi trois ou quatre heures^ les plus heureuses de sa vie, dans les vieilles rues de Toulouse et le long du canal, ne voyant personne et ne songeant qu'à 'immense joie qu'il rapportait à Sylvine. Fou d'avance de son bonheur, il court de nouveau rue des Nobles, rencontre sur la porte le chevalier Roze, se jette dans ses bras avec frénésie, et puis veut se précipiter dans la maison ; mais son ami l'arrête, essaye de calmer son impatience, et, n'y pouvant parvenir :

— Monsieur de Durfort, dit-il tout à coup, par des motifs que vous apprendrez de leur propre bouche, ces dames ont quitté Toulouse.

— Parties avant de connaître mon sorti s'écria Georges en tressaillant.

•— Nous savions tout, dit Roze non sans hésitation,

Georges le regarda fixement, et s'apercevant qu'il rougissait et détournait les yeux :

— Monsieur le chevalier, dit-il d'une voix altérée , veuillez m' expliquer sur-le-champ, je vous eu conjure, la cause de ce départ !

Roze ne répondit rien ; incapable de trahir la vérité, il ne se sentait pas, lui si intrépide^ le courage de la faire connaître à Georges. Celui-ci, de plus en plus alarmé, insista si vivement qu'il ne put retenir ses larmes.

— Il y a donc, dit sourdement Georges, quelque chose que vous me cachez ! Parlez, monsieur, parlez, au nom de votre honneur !

Roze secoua la tête et lui tendit une lettre de Sylvine, dont les caractères étaient à demi ejffacés par les pleurs. Il la lut jusqu'au bout avec une impassibilité apparente et un calme qui effrayaient, puis^ se tournant pâle comme un cadavre vers le chevalier :

~ Êtes-vous mon ami? murmura-t-il d'une voix éteinte.

Roze lui prit la main et la serra énergiquement en se détournant pour cacher ses larmes.

— Suivez-moi dès lors, et partons à franc étrier pour la Maison -Blanche.

— Soit ; mais que voulez-vous y faire?

— Déjouer ce complot infâme ou mourir à ses pieds !

— Partons donc, dit Roze, et Dieu veuille que nous n'arrivions pas trop tardl

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