‹ La peste de marseilleChapitre 4 sur 25 · LE BANC DE MARBRE · texte numérisé non relu

LE BANC DE MARBRE

Ce jour, que redoutait tant madame de Saint-Cyr, car, selon toutes les apparences, il devait être le dernier qu'elle passerait dans sa maison, se leva radieux. Le soleil vif et gai du printemps riait à la campagne, plus fraîche après l'orage. Pas un

nuage ne tachait l'azur des cieux ; le lac, si agité la veille, était uni comme une glace, et, malgré ses murs lézardés et son toit couvert de gazon, la Maison Blanche, aux rayons du matin, étincelaét comme un diamant brillant dans la jeune verdure.

Éveillé à l'aube par les mésanges et les pinsons qui gazouillaient dans les tilleuls auprès de sa fenêtre, Georges s'était hâté de courir au jardin. Entièrement abandonne au gouvernement de Syivine, ce jardin formait un contraste frappant avec l'état ae dégradation et de ruine de la maison. On voyait d'un coup d'œil que l'ordre et le bon goût présidaient à son entretien. Eatouré d'un mur en grosses pierres sèches, il était divisé, par un large rempart de buis taillé avec soin , en potager et en parterre. Des pommiers, des poiriers et des treilles bordaient en espalier ou ombrageaient les allées du potager, les marges de celles du parterre étaient faites de buis nain et de lavande, dont un essaim bourdonnant d'abeilles pillait les fleurs.

A l'extrémité du parterre se trouvait un vieux banc de marbre adossé à un massif de troëne, de chèvrefeuille et de jasmin. Ce banc occupait une grande place dans les souvenirs de Georges ; il l'avait revu bien souvent de Montpellier et des Antilles, et, comme si ses pieds l'y avaient porté d'eux-mêmes, c'est là qu'il vint s'asseoir d'abord. Il n'y était pas depuis cinq minutes que Syivine l'y rejoignit. Par ce sentiment délicat de pudeur qui rend si doux en le rendant plus noble et plus pur l'amour des femmes chastes, elle avait placé le vieux jardinier assez près pour qu'il pût les voir sans pouvoir les entendre. Elle s'assit à côté de son fiancé et lui laissa prendre sa main. Tous deux étaient si émus que pas un mot ne sortit de leurs lèvres. Ils se regardaient en silence, mais leurs regards, avec l'émotion qu'ils exprimaient^ étaient bien meilleurs et plus éloquents que les paroles.

Georges le rompit le premier ce délicieux silence où l'âme n'a plus de mystères.

— Eh bien , Syivine, dit-il en passant la main sur ses yeux humides de joie, qui avait raison de nous deux ?...

— Il me semble que je fais un rêve! murmura Sylvine à voix basse.

— Non I c'est bien moi, maintenant ! Nous y voilà ensemble sur ce banc de marbre où tu désespérais naguère encore de me revoir !

— Béni soit Dieu qui te ramène, Georges ! Mais que de fois j'ai tremblé et pleuré seule à cette place, n'osant croire au bon heur qui nous est donné aujourd'hui !

— Et moi aussi j'avais peur, car l'amour ôte le courage ; mais je ne te l'aurais jamais dit... qu'ici, à ton côté, et quand il n'y a plus rien à craindre.

— Tu as donc couru des dangers que je n'ai pas connus?

— Oui, Sylvine, les plus grands périls auxquels puisse s'exposer l'homme : la mer, la guerre et la peste. Je les ai bravé^ depuis notre dernière séparation.

— Ah ! Georges, tu me l'avais caché!..

— Ne le devais-je pas? Aurais-tu donc goûté un instant de calme, si tu avais su qu'au lieu de servir en qualité de chirurgien, sur la flotte des Iles, j'étais allé à Constantinople et à Smyrne soigner les pestiférés?

— L'idée seule me glace le sang! Mais pourquoi un tel sacrifice?

— Je ne le dirai qu'à toi seule, à qui je ne cache rien, mais bien bas, bien bas, et à condition que tu l'oublieras tout de suite*

— Oui, parle! parle!

— Eh bien, ne devines- tu pas?

— C'était pour moi !...

— Et pour ta mère ! il fallait de l'or à tout prix afin de réparer les brèches faites à ta fortune, et assurer votre bonheur. Il fallait beaucoup d'or; j'allai sans peur où l'on en donnait des monceaux aux médecins que le fléau n'eff'rayait pas!

— Et moi qui, en te défendant tout haut avec ma mère, t'accusais tout bas quand j'étais seule!

-— Parce que je n'osais écrire; la faute en était à la peste t mais oublions ce triste souvenir, et parlons d'un passé plus riant et plus douxl Quel charme laissent dans notre âme les lieux

OÙ nous avons aimé ! En me retrouvant ici tout à l'heure, il m'a semblé que le temps reculait ; que les cinq années écoulées n'étaient plus, et que j'allais éprouver encore cette vive impression de bonheur que j'eus alors en te souhaitant ta fête. •— Tu t'en souviens donc, de ce jour?

— Si je m'en souviens! comme des paroles d'hier soir. Bien timide et tremblant, j'étais venu t'apporter un bouquet; mais jamais je n'aurais osé te l'offrir; il fallut que ta mère vint à mon aide, et, en te donnant les fleurs pour moi, me dît : « Georges , embrassez votre cousine ! » Plus rou-ge que nos muscadets, tu inclinas le front, et si mes lèvres le touchèrent, je l'ignore, car un voile couvrait ma vue, et le cœur me battait si fort que je me soutenais à peine!

— Il m'en souvient aussi! dit Sylvine d'une voix émue; mais souvent les beaux jours passés ne servent qu'à rendre plus tristes ceux qui les suivent.

— Et la vie devient un enfer par la comparaison ! Oh! cela est bien vrai ! que de fois, regrettant avec rage cette maison pleine de joie et de bonheur, j'ai maudit la destinée qui m'en éloignait, et foulé aux pieds le présent en songeant aux journées que l'amour nous rendit si douces ! Et toi, Sylvine^ pendant ce temps, que faisais-tu?...

— Je pleurais sur ce banc en relisant tes lettres l

— Et te disant, j'en suis certain, qu'à ce moment même je pensais à toi; or, ton cœur ne te trompait pas, Sylvine; j'y pensais toujours.

— Elles me causaient une grande tristesse, un poignant serrement de cœur, ces lettres chéries, reprit Sylvine avec son doux sourire; cachée dans ce petit coin, je pleurais souvent comme un enfant ; puis je me sentais mieux ; il me semblait t'avoir entendu parler, et je partageais tes espérances!

— Chère Sylvine, dit Georges pressant tendrement sa main, je ne sais si tu vois dans mes paroles l'amour que j'ai pour toi, mais, il me semble, en écrivant ou en parlant que je ne t'en exprime jamais qu'une bien minime partie. D'abord, quand je te revois,

j'oubKe tout ce que je voulais te dire. N'ayant à rappeler que les tristesses et les maux de l'absence, toi présente, tout est oublié. Cependant je ne te le dis et ne te ie répète jamais assez à mon gré : je t'aime avec une ardeur, un dévouement, une tendresse, qui vont tous les jours croissant ; tu es ma vie et mon dieu dans ce monde; loin de toi je n'existe qu'à demi ; sans toi je n'auraisplus de but sur la terre; et enfin, pour tâcher d'exprimer ma pensée, je te regarde comme un autre moi-même, comme l'ange bon et charmant qui me conduit et que j'adore!

— Viens, dit Sylvine en se levant et s'appuyant sur le bras de Georges, il me semble qu'ici l'air manque ; allons sur la terrasse respirer à pleine poitrine.

— Nous troublerons un entretien du genre du nôtre, sans doute, répondit Georges en souriant.

Sylvine prêta l'oreille; un murmure de voix montait par moments du dehors jusqu'à la terrasse. En écartant les branches du sureau en fleur, dont cette terrasse était bordée, elle vit Nore et Michel qui continuaient pour leur compte la conversation commencée sur le banc de marbre. Assise avec grâce sur la croupe d'Ali qu'elle ramenait de l'abreuvoir, et qui suivait d'un œil sympathique les évolutions et les bonds joyeux de Pastour, la belle jeune fille semblait écouter le chevrier avec une vive attention. Celui-ci, debout devant elle et la main gauche sur le cou du cheval arabe, lui disait de sa voix calme et musicale comme le patois des Pyrénées :

— Amie, j'ai été bien heureux hier de pouvoir rendre service à M. Georges, mais je le serais bien davantage aujourd'hui si vous teniez votre promesse.

— Je la tiendrai, ami, répondit Nore ; vous pouvez parler à nos dames.

— Je le ferai ce matin, si vous le voulez encore, après ce que j'ai à vous apprendre.

— Qu'est-ce donc, Michel, fit Nore surprise ; vous avez des secrets pour moi ?

— C'est une chose qu'il faut que vous sachiez, et que je me

reproche amèrement, Nore, de vous avoir cachée si longtemps; mais toutes les fois que je voulais parler, la peur et la honte me fermaient la bouche.

— La peur, Michel, la peur?,., vous, et j'en suis si fière, qui ne craignez aucun péril ni aucun homme; vous qui avez chassé l'isard sur le pic du Midi, et suivi seul l'ours sur les neiges !

— Oui, et cela ne m'empêche pas de trembler maintenant !

— Vous avez tort, ami ; et moi aussi qui vous tourmente ; mais ne tremblez pas devant moi, et ne rougissez devant personne; le secret que vous voulex me confier je le connais.

-T- Qui vous l'a appris ?

— Les méchants ! Ne faut-il pas qu'ils fassent comme Ali qui trouble l'eau avec le pied quand il la voit trop pure !

— Ainsi vous savez que je suis fils d'une race proscrite, maudite, repoussé par tous, cagot, enfin.

— Et je vous aimerais plus encore, Michel, si je le pouvais, à cause de cette injustice !

Le chevrier saisit la main de Nore et la baisa avec ardeur, la baignant de larmes, tandis qu'elle ajoutait :

— Le sort a été cruel pour nous deux : que suis-je, moi? une pauvre abandonnée recueillie au pied du pic dont je porte le nom par la pitié du père de mademoiselle...

— Le bruit court, dit Michel l'interrompant, que M. de Saint-Cyr....

— Qw'importe! quand il serait vrai, je n'en aimerais pas davantage sa fille qui est un ange, et je ne vous en aimerais pas moins !

— Nore, dit le chevrier la main sur son cœur, nous serons pauvres, niais, je le jure devant Dieu qui entend les paroles franches, nous serons plus heureux dans notre pauvreté que les riches dans leur fortune.

— Entends-tu? demanda Georges à sa cousine, derrière le sureau en fleurs.

— Oui ! répondit celle-ci en lui ssrrant la matti.

— Voilà justement ce que je pensais tout à l'heure!

— Et moi ce que tous les jours je prie Dieu de nous accorder!

— Oh ! il t'exaucera, car il est juste et bon ! Mais enfuis-toi, Sylvine; voici ta mère qui arrive d'un air morne et dolent ; son front est chargé de soucis; elle vient me parier aiïaires.

TI

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