‹ La peste de marseilleChapitre 6 sur 25 · LA MAISON DU JUIF · texte numérisé non relu

LA MAISON DU JUIF

La maison du juif occupait à peu près le milieu de la petite rue qui monte à l'ancienne abbaye. On la reconnaissait à l'épaisseur des murs, à ses trois portes cintrées dans le style roman, à l'auvent rongé par la mousse dont elles étaient couvertes, et à ses fenêtres perpétuellement closes. Les jours de marché et le dimanche, les portes s'ouvraient à l'aube, laissant exposés aux regards des chalans tous les objets qui constituent le commerce des drapiers, des fripiers, des merciers, des quincailliers et des revendeurs en tout genre. Le juif se promenait sous l'auvent, les mains derrière le dos, surveillant de son œil d'aigle l'acheteur et ses marchandises, et débattant le prix avec la ruse mielleuse et la ténacité d'Israël. En dehors de ces jours consacrés au veau d'or, la maison était hermétiquement fermée, et il aurait fallu, pour s'y introduire par l'entrée ordinaire, en briser les portes à coups de hache.

Michel, parfaitement au courant des habitudes du juif, se garda donc bien d'aller heurter inutilement sous l'auvent : il prit la ruelle qu'on trouve à gauche, du côté de cette délicieuse ruine appelée le Clocher, qui fut jadis l'une des portes de Sorèze, et suivit avec Georges ce passage étroit et boueux jusqu'à une impasse où il s'arrêta brusquement. Là, prenant dans la poche de sa veste rouge des cailloux dont il avait fait

provision, il en lança successivement, à une minute ou deux d'intervalle, sept par-dessus le mur; ces pierres paraissaient frapper en tombant sur du verre cassé ou des vieilles ferrailles, car elles rendaient chaque fois un son retentissant. A la septième, un petit bruit se fit derrière une poterne massive et bardée de fer qui était percée dans l'angle du mur, et une voix qu'on entendait distinctement, bien que les mots fussent murmurés à peine et qu'elle semblât sortir de terre, articula tout bas :

— Qui sonne?...

— Ami ! répondit Michel en frappant trois coups.

— Ah ! le chevrier du pic d'Anhïe , reprit la voix un peu plus haut; mais tu n'es pas seuh.. qui te suit?...

— Un gentilhomme du pays qui a besoin de vous parler.

— Nous sommes bien près du Sabbat pour parler d'affaires, amil

— Bah l le soleil est haut encore et le Sabbat bien loin !

— Ne blasphème pas, Abiron, pour attirer le mal sur moil

— Ouvrez, alors, nous avons hâte !...

— Que le Dieu de Jacob nous garde! et puisque tu viens les mains nues, entre, fils de Moab, dans la maison du juste !

La porte s'ouvrit en même temps avec un effroyable grincement de clefs et de verrous ; Isaac jeta un coup d'œil rapide dans la ruelle, et, tressaillant à la vue de Georges, il recula vivement et allait refermer la porte, mais le chevrier, lui saisissant le bras :

— Pourquoi avez-vous peur, dit-il, de M. Georges de Durfort?

— Je n'ai pas peur, je ne crains personne, balbutia le juif, s'efforçant de cacher son trouble et baissant les yeux sous le regard ferme et accusateur de Michel.

— Isaac, reprit le chevrier, faites votre affaire avec M. Georges; quand elle sera terminée, je vous dirai deux mots fàCG à fiace, et le mur seul nous entendra!

Le juif ne répondit rien ; il fit signe à Georges de le suivre, et après avoir refermé soigneusement la porte, traversant la petite cour à grands pas, il le mena dans sa maison. Le logis d'isaac était un vrai Pandémonrum, une copie aussi fidèle que possible des magasins immondes du Ghetto de Venise. On eût dit que l'usure et le brocantage Mlicite avaient entassé sous ce toit les dépouilles du Languedoc. Des meubles de tout genre, des ustensiles de tous prix, des outils de tous les métiers, des loques de toutes couleurs gisaient empilés de toutes parts dans un pêle-mêle effrayant. Les chambres du rez-de-chaussée en regorgeaient au point de boucher les portes et de ne laisser qu'un étroit passage dans le corridor encombré.

Se glissant comme une couleuvre dans ce défilé tortueux, Isaac gagna l'escalier où il ne fallait pas être très-chargé d'embonpoint pour se frayer passage, et il conduisit Georges au fond d'une grande pièce du premier étage donnant sur la cour. Cette chambre, d'aspect sinistre (car les murs noirs ou plutôt verdâtres suintaient d'humidité, et d'épais barreaux de fer se croisant devant l'unique ouverture y étouffaient le jour), avait pour tout ameublement d'énormes coffres de chêHe dont les draps, le linge et les vieilles hardes entassées soulevaient le couvercle; aux murs étaient accrochés quelques tableaux couverts d'une triple couche de poussière, et de la voûte, hérissée de crampons et de crochets de fer, pendaient, dans un désordre indescriptible, des habit-s, des robes, des manteaux, des bottes, des armes et jusqu'à des chandeliers d'église.

Le juif se tapit dans l'enfoncement de la croisée, et, montrant du doigt à Georges un coffre plus bas que les autres :

— Monsieur, dit-il humblement tandis que son œil perçant interrogeait les traits soucieux du jeune homme, que peut pour votre service le pauvre Israélite?

— Vous le devinez bien sans doute en me voyant ici, répondit Georges pressé d'aller au fait.

— Non, par l'Éternel notre Dieui

— J'ai besoin d'argent, Isaac, et il m'en faut aujourd'hui môme... voilà pourquoi je suis venu!

— Ah ! fit le juif avec un soupir de soulagement, tu n'étais ici que pour un emprunt... parle, jeune gentilhomme!

Georges lui exposa aussitôt brièvement qu'il désirait emprunter vingtrmille livres, et, qu'ayant besoin sans retard de cette somme, il se montrerait facile sur les conditions.

Pleinement rassuré du moment qu'il vit que Georges ne se doutait pas de la part qu'il avait prise au guet-apens de la ravine, Isaac r écouta en se promenant les mains derrière le dos, et, lorsqu'il eut fini de parler :

— Quand la bénédiction de l'Éternel, dit-il enhoc"hant la tête, aurait amené sous mon pauvre toit autant de pièces de monnaie qu'il y a de rochers dans le Cédron, je ne pourrais pas, jeune gentilhomme, prêter la somme que tu demandes ; mais si le creux de mon arbre est vide, j'en connais d'autres qui sont pleins de rayons de miel. En supposant donc qu'il se trouvât un riche habillé d'écarlate disposé à ouvrir la main, quelle garantie -aurait-il?...

— La terre de ma mère, qui vaut le double au moins de la somme qu'il me faudrait.

— J'en ferais serment devant les anciens d'Israël : certes je l'estime au double ; mais elle ne t'appartient plus.

— Qui l'a vendue n'en avait pas le droit ! elle m'appartient donc toujours.

— C'est une question, jeune gentilhomme, que les chefs de la loi et les scribes décideront dans le prétoire. Mais je doute que de nouveau tu boives du vin de ta vigne.

— Vous doutez? non pas moil Quel juge oserait donc me dépouiller?...

— On te disait tombé dans les champs de Tophet ; ton père, à qui on rapporta ta robe sanglante, vendit ton héritage, et celui qui le possède en ce moment l'acheta de bonne foi.

— Gage! s'écria Georges frappé d'une idée subite, que ma mauvaise chance m'adresse à l'acheteur lui-même?...

— Je ne peux le nier.

— Dès lors, reprit Georges avec amertume, adieu, juif! je n'ai plus rien à faire ici!

— Le cœur de la jeunesse a des ailes, attends ; attends encore, jeune gentilhomme, dit lentement Isaac dont le regard restait attaché avec une sorte de fixité magnétique sur le front de Georges.

— Pourquoi attendre plus longtemps, puisque ma venue est sans but?... .

— Pour connaître ta destinée, et saisir, en tendant la main, la bonne fortune à laquelle, comme les enfants qui jouent au colin-maillard, tu tournes à présent le visage.

-- Vous êtes donc sorcier, vieillard ?

— Tout enfant d'Israël qui ignore la cabale et n'a pas laissé monter son esprit sur le Mercava, ce chariot de feu du prophète où est contenue l'explication de toutes les vérités, marche comme un aveugle dans les ténèbres de la vie.

— Ainsi, vous prétendez lire dans l'avenir?

— L'ange Gabriel ne m'a pas ouvert jusqu'à la dernière page le livre qui fut donné à Adam pour le consoler de sa chute, livre où étaient consignés tous les secrets de la nature, et, entre autres, l'art de converser avec le soleil et la lune, de commander aux bons et aux mauvais anges, d'appeler ou d'écarter, selon son caprice, les fléaux les plus redoutables, mais sans posséder le pouvoir du rabbin Jochanam, j'ai mangé du fruit de l'arbre de la science et peux parler avec l'une des trente-deux voix de la Sagesse.

— Parlez ! mais le malheur me poursuit avec tant de rage que je n'espère rien de bon !

— Attends, balbutiait Isaac qui, s'étant rapproché de la croisée, laissait nager vaguement son regard dans le ciel comme s'il eût été cataleptique. Attends! que je retrouve l'astre sous lequel tu es né et qui règle ta vie! le voilà! quoi nuage sombre!

— J'en étais bien certain.

~ Quel orage terrible éclate et le voile soudain ! l'exil, les fers, le péril mortel à toute heure...

— Voilà ce qui m'est réservé ! Ta science ne me surprend pas. Quand le malheur vous prend jdès le berceau, il ne vous lâche qu'à la tombe!...

— Attends! jeune insenBé, attends encore! du nuage, il se dégage peu à peu. Oh! comme il brille mamlenant l'astre sous lequel tu es né, comme il éclipse tous les astres.

— Me présage-t-il du bonheur?

— Une destinée superbe comme le cèdre du Liban!...

— Croyez-vous à cette prophétie, bonhomme?...

— Aussi fermement, monsieur le baron, dit le juif, reprenant l'humilité qu'il avait perdue au mot d'emprunt ; aussi fermement j'y crois qu'à l'Ensoph ou dieu infini ! . . .

— Alors vous allez me procurer la somme qui m'est nécessaire?

— Oui; mais à une condition.

— Elle serait bien dure, juif, si je la refusais.

— On n'en peut, à mon sentiment, imposer de plus douce à un enfant des hommes !

— Expliquez-vous bien vite, alors !

— Écoutez, jeune gentilhomme, et faites bien attention à mes paroles. Je jure par les anges, les esprits libéraux, les sept astres, les neuf hiérarchies et les propriétés mystérieuses du Chosec et de l'Aiela; je le jure par le saint nom d'Adonaï! moi, Isaac, je prêtersà les vingt mille livres et même, ajouta-t-il avec un soupir étouffé , et même je rendrai , sans que vous donniez une obole, les bijoux de votre mère, si vous consentez, vous, baron de Durfort, à prendre pour femme...

— Qui donc?

— L'orpheline aux yeux noirs recueillie à la Maison Blanche !

— Nore?... s'écria Georges au comble de la surprise.

— Ce nom que, dans leur ignorance, lui donnent les gens des hauts lieux, n'est pas le sien .

— Quoi? connaissez-vous les parents de cette jeune fille?...

— Et sa race, noble baron, est plus ancienne que ta race, et sa maison, comme celle que fit Hiram, sera remplie d'or et revêtue de pierres précieuses!...

— Je m'en réjouis franchement pour elle et pour un autre qui mérite bien ce bonheur!...

— Dois- je comprendre que tu refuses? dit Isaac les dents serrées.

— Oui ; car rien ne pourrait combler les abîmes qui nous séparent...

— Et qui sont creusés par l'orgueil, ce souffle immonde de Satan; n'est-ce pas, baron de Durfort?...

— Non, vieillard, je n'ai pas d'orgueil, et le prouve en sacrifiant aux yeux de mes pareils la noblesse à la science ; mais un amour, aussi grand qu'il est pur et doux, remplit mon coeur depuis l'enfance et me ferait regarder comme un blasphème, comme un crime, la seule idée d'un autre sentiment ; et puis il n'existerait pas, je n'adorerais point avec une tendresse unique et religieuse mademoiselle de Saint-Cyr, qu'un obstacle non moins insurmontable m'éloignerait de Nore.

— Puis-je le connaître, monsieur le baron?

— Sans doute : pourquoi le cacher?... Nore aime un homme tout à fait digne d'elle, et cet homme est d'âme trop noble et trop loyale, pour que la chose, fût-elle possible, je vinsse me mettre devant lui et voler son bonheur!...

— Ainsi, c'est devant un chevrier que reculerait humblement le baron de Durfort?...

— Pourquoi non ? si le chevrier a le cœur plus haut qu'un marquis ou qu'un duc!...

— Vous le flattez trop, monsieur Georges, cria derrière eux une voix mâle et grave; mais pour du dévouement il en a, et vous le prouvera toute sa vie, en n'oubliant jamais les paroles qu'il vient d'entendre...

Georges lui tendit la main, que Michel baisa, malgré sa résistance, avec un affectueux respect, pendant que le juif disait tout effaré ;

— Comment cet enfant d'Ismaël est-il parvenu jusqu'ici?... A-t-il donc des ailes pour franchir les murs, ou quelque tephillim sacré pour enfoncer les portes?...

— Mieux que cela, vieil Absalon, s'écria joyeusement Michel, et tu vas le voir tout à l'heure. Ali ne m'aurait pas aidé, du reste, que sauter par-dessus ce mur n'eût été qu'un jeu pour celui qui a chassé le chamois dans les Alpes et l'isard dans les Pyrénées ; mais les pâtres de Gavarnie ont aussi des secrets et savent lire dans les astres. Monsieur Georges, vous avez perdu une valise : demandez-lui s'il est assez savant pour vous la faire retrouver?...

— Non, mon pouvoir ne va point jusque-là, murmura le juif, dissimulant mal son dépit et son inquiétude.

— Le mien est bien plus grand alors. Écoutez ce que j'ai vu ce matin dans la fontaine de Saint-Jean où le soleil danse. Après avoir cueilli à reculons une branche de verveine de la main gauche, j'ai vu dans la fontaine, dont l'eau était claire comme un miroir, la ravine du saule.

Isaac tressaillit et feignit de regarder dans la cour en tournant le dos au chevrier, qui reprit après un coup d'œil échangé avec Georges :

— Au bord de la ravine, deux hommes étaient embusqués sous les ronces : l'un, couvert de haillons, regardait du côté de Saint-Ferréol ; l'autre me faisait face et je le reconnus.

— Je proteste, je jure sur le nom de mon père... balbutia Isaac, mais Michel poursuivait toujours.

— Un cavalier arriva un moment après ; pendant que celui que je ne voyais pas levait la main pour le frapper, celui que j'avais reconnu coupait les courroies d'une valise attachée sur la croupe du cheval abattu et prenait la fuite à toutes jambes. Il l'emportait du côté de Sorèze et venait la cacher dans cette chambre d'où nous ne sortirons pas, Isaac, sans l'avoir retrouvée.

— Gh<^rche ! disciple des démons, cherche partout, je te le permets I

— Ce qui veut dire^ si je comprends bien votre assurance, que nous chercherions inutilement ici l'objet dérobé ?

— Oui, sur mon âme et ma conscience, quand tu irais fouiller sous la première pierre du fondement !

— Je m'en doutais ; mais les limiers du parlement ont le nez fin, et si nous ne trouvons rien ici, eux trouveront plus loin.

— Voudrais-tu donc me faire asseoir sur la pierre du jugement et me livrer à l'iniquité de tes frères ?

— En sortant de votre maison, je cours vous dénoncer au juge.

— Mais ce n'est pas moi qui ai le butin ! Je le ramassai en passant sur la route, mais un vautour me l'enleva.

— Quel est-il?

— L'homme des haillons !

— Si vous dites la vérité, ce vagabond est blessé à la main : cette blessure, qui doit être assez grave puisqu'il ensanglajita hier la seBe et les étriers d'Aii, ne lui a pas permis de s'éloigner ; donc, vous qui connaissez le repaire de tous les bandits du pays, vous allez nous montrer le sien.

Le juif eut beau se récrier, gémir, supplier, se tordre les mains, prendre à témoins, en pleujrant tous les prophètes d'Israël, le chevrier fut inébranlable. Voyant alors qu'il fallait céder ou se perdre, Isaac céda. Celui qu'il appelait l'Ammonite à la main sanglante, attendait justement un médecin qu'il s'était chargé de lui procurer.

— Je conduirai auprès de lui, dit-il, en cette qualité, le jeune gentilhomme; mais, une fois dans l'antre du hon, que nul ne saurait découvrir sans mon secours, qu'il soit prudent et prenne garde, car je ne n'en réponds plus !

— Marchons! dit Georges froidement.

— Je vais ceindre mes reins et prendre mes sandales; mais il faut que le pâtre reste, je n'en peux emmener qu'un seul de peur d'éveiller le soupçon 1

— Soit ; et partons sans olus tarder 1

— Monsieur, dit Michel bien bas à l'oreille de Georges lorsqu'ils descendaient l'escalier, donnez-moi, je vous prie, un de vos gants.

— Pourquoi faire ?

— Vous le saurez si, ce qu'à Dieu ne plaise ! ce vieux scélérat nous trompait î

Une minute après, Michel, passant à son bras la bride d'Ali autour duquel Pastour exécutait mille gambades, prenait lentement la route de la Maison Blanche, et Georges s'enfonçait dans les montagnes à la suite du juif qui, malgré sa taille voûtée et son apparence chétive, le forçait de doubler le pas.

Page 1